III

Ici mon embarras redouble. Ce sortilège de Pierre Loti, comment le

serrer d'un peu près et le définir avec quelque précision? Il est

d'abord dans les choses même que l'écrivain nous met sous les yeux.

Nous nous laissons très facilement prendre à l'exotisme. C'est par là

qu'il y a un siècle _Paul et Virginie_, puis _Atala_ s'emparèrent si

puissamment de l'imagination du public. Les gens du peuple, les

esprits simples adorent les romances qui leur parlent de choses qu'ils

n'ont point vues, de lagunes et de gondoles, ou qui leur présentent un

Orient de vignettes avec caravanes, minarets et yatagans. Un charme

moins banal, mais pourtant de la même espèce, est pour nous dans les

descriptions de Pierre Loti. Elles flattent d'abord le désir de

nouveauté que nous portons en nous. Et ces évocations d'objets

auxquels nos sens ne sont point accoutumés les émeuvent d'autant plus

vivement. Puis ces choses inconnues, ces combinaisons encore

inéprouvées de lignes, de couleurs, de sons, de parfums, nous donnent

l'impression de quelque chose de lointain, de fugitif, nous rappellent

que le monde est grand et que nous n'en atteignons jamais à la fois

que d'infimes parcelles. Et enfin, par une sorte de contradiction,

tandis que nous imaginons de nouveaux aspects de l'univers, il arrive

qu'une fois bien entrés dans ces visions, nous y sommes mal à l'aise

et vaguement angoissés, nous y sentons le regret nostalgique des

visions connues, familières, et que l'accoutumance nous a rendues

rassurantes...

Ainsi il y a dans l'exotisme quelque chose de délicieux et de

mélancolique. Il nous enchante comme un paradis et nous attriste comme

un exil. Mais cette mélancolie et ce délice sont chez Pierre Loti

d'une particulière intensité. Pourquoi? Tout simplement (il faut

toujours y revenir) parce qu'il sent plus profondément que nous et

parce que personne ne rend avec plus de sincérité ni plus directement

ses sensations, ni ne les arrange moins. Il ne craint ni le désordre

ni les répétitions; il n'a que des procédés primitifs et aucune

«manière» dans son style. Continuellement, quand il désespère de

rendre en entier une impression, il emploie avec ingénuité les mots

«étrange», «inexprimable», «indéfinissable». Mais ces mots ne sont

jamais vides chez lui: ses tableaux sont si précis que ces mots

vagues, loin de les affaiblir, les achèvent, les continuent en un

prolongement de rêve. Et je n'ai pas besoin de dire que ses

descriptions ne sont jamais purement extérieures, qu'il note

habituellement du même coup la sensation et le sentiment qu'elle

suscite en lui, et que ce sentiment est toujours très fort et très

triste. Mais ce qui lui est particulier, c'est que sensations et

sentiments se résolvent d'ordinaire en je ne sais quelle langueur de

volupté et de désir, comme si le trouble qu'éveille en lui la figure

de la Terre était un peu semblable à un autre trouble, à celui qui

nous vient de la femme, et y disposait l'âme et le corps...

Tout cela est bien difficile à dire clairement. Ce qui est sûr, c'est

qu'une langueur mortelle s'exhale de chaque page du _Mariage de Loti_.

Tahiti, si loin, a l'attrait douloureux d'un paradis sensuel,

inaccessible, où nous n'irons jamais. Terre édénique où la faune et la

flore sont uniquement bienfaisantes, où il n'y a ni poisons ni

serpents, où les hommes ne travaillent ni ne peinent, où les petites

filles rieuses passent leur vie à se couronner de fleurs et à jouer,

toutes nues, dans les clairs bassins où tombent les citrons et les

oranges. L'humanité y est éternellement enfantine. La notion même du

péché en est absente. Le vol, la cupidité, l'ambition et tous les

vices qui en dérivent y sont inconnus, puisque la terre y nourrit les

hommes sans travail et que la concurrence pour la vie ne s'y conçoit

même pas. La souillure de la chair y est ignorée et aussi, par suite,

la pudeur, que Milton appelle impudique. L'influence de la terre, la

douceur des choses, les parfums, la beauté de la nature et la beauté

des corps, les brises attiédies du soir y conseillent si clairement et

si invinciblement l'amour qu'elles l'absolvent par là même et qu'on ne

songe point à y attacher une idée de souillure. Ce monde-là est le

monde d'avant la Loi, laquelle a fait le péché, comme dit l'apôtre

saint Paul. Tous les devoirs n'y sont que de charité naturelle, de

bienveillance et de pitié. On y est engourdi par la béatitude de

vivre, et l'abondance et la continuité des sensations agréables vous y

berce dans un rêve sans fin... Mais en même temps le vieux monde fait

des apparitions brusques et bizarres dans cette île enfantine où ses

navires s'arrêtent en passant: et le vieux monde, c'est sans doute le

péché, mais c'est l'effort; c'est la douleur morale, mais c'est la

dignité; c'est le labeur, mais c'est l'intelligence. Et alors les

délices de l'île paradisiaque prennent pour l'homme du vieux monde une

saveur de fruit défendu. Il a vaguement peur de ce jardin du Pacifique

où l'humanité ne souffre pas. Et la question s'agite obscurément en

lui, de savoir ce qui vaut le mieux de cette vie délicieuse,

innocente, insignifiante et puérile, ou de l'autre vie, la vie

d'Occident, celle qui a le vice et le mal, l'effort et la vertu. Il

reste déconcerté par cette disparition subite de la douleur dans un

îlot perdu, à trois mille lieues de Paris et de Londres. A-t-il donc

changé de planète? Et ce qui augmente encore son trouble, c'est le

mystère de cette race maorie qui vient on ne sait d'où, qui passe sa

vie à rêver et à faire l'amour, qui n'a pour toute religion qu'une

vague croyance aux esprits des morts; de cette race voluptueuse et

songeuse qui vit dans une nature trop belle, mais muette, où il n'y a

pas d'oiseaux, où l'on n'entend que le bruit des flots et du vent; de

cette race sans histoire qui va décroissant et s'éteignant d'année en

année et qui mourra d'avoir été trop heureuse... Et cependant la reine

Pomaré donne un bal dans ses salons aux officiers de marine. L'un

d'eux tient le piano et joue du Chopin. La reine est en robe de

velours rouge. Les choses d'Europe et les choses polynésiennes font

des contrastes fous. Et dehors, dans les jardins, des jeunes filles

vêtues de mousseline chantent des choeurs, comme dans l'île d'Utopie

ou dans les Atlantides; puis les danses commencent, lascives,

furieuses, qui finissent vers l'aube par la fête universelle de la

chair... Mettez toutes ces impressions ensemble, et d'autres encore,

indéfinissables, que j'oublie, et vous comprendrez qu'il n'y a rien de

plus sensuel, de plus alanguissant, de plus mélancolique que le

_Mariage de Loti_.

* * * * *

_Aziyadé_ vous trouble d'une autre façon. D'abord par l'impression de

volupté particulière qui s'en dégage, volupté profonde, absorbée, sans

pensée ni parole. Ce lit d'amour, la nuit, sur une barque, dans le

golfe de Salonique; puis cette vie de silence et de solitude, pendant

une année, dans une vieille maison du plus vieux quartier de

Constantinople, je ne sais pas de rêve plus doux, plus amollissant, ni

en qui s'endorment mieux la conscience et la volonté. Et ce n'est pas

tout. Cette turquerie si connue, si usée, Pierre Loti a su la

rajeunir. Comment? En se faisant Turc, en prenant pour une année l'âme

d'un effendi. Je ne pense pas qu'on ait jamais vu chez un artiste un

plus bel effort de l'imagination sympathique, un tel parti pris de

laisser façonner son âme aux influences du dehors comme une matière

infiniment impressionnable et malléable et, pour cela, de borner sa

vie aux sensations, ni, d'autre part, une si merveilleuse aptitude à

les goûter toutes. Cela est extraordinaire et un peu inquiétant. Nous

sommes en présence d'une âme qui s'est si bien livrée en proie au

monde extérieur qu'elle est capable de vivre toutes les vies et

qu'elle se prête à tous les avatars. Au fait, Pierre Loti a-t-il

encore une âme à lui? Peut-être en a-t-il plusieurs, peut-être son

fonds le plus intime change-t-il réellement en changeant de séjour. Il

nous fait sentir notre profonde dépendance du monde visible; il nous

ferait douter de notre personnalité et déraisonner à perte de vue sur

l'énigme du «moi».

Dans le _Roman d'un spahi_, l'impression générale est cruelle. Pierre

Loti nous montre cette fois les aspects méchants de la terre. C'est le

paysage le plus stérile, le plus hostile à l'homme, le plus désolé, le

plus lugubre sous la lumière aveuglante; les sables fauves, sans

limites, tachés d'affreux villages nègres comme de plaques de lèpre,

ou de marécages pleins de poisons qui saignent horriblement au coucher

du soleil. Et c'est l'humanité la plus misérable, la plus brutale, la

plus proche des bêtes. Et c'est aussi l'amour noir et, certains jours,

les danses hurlantes des corps d'ébène déchaînés par la Vénus animale.

C'est le visage grimaçant de Fatou-gaye qui ressemble à un singe et à

une petite fille... C'est tour à tour l'ennui morne et la volupté

furieuse sous le poids du ciel en feu. Et vous vous rappelez

l'abominable dénouement: la bataille des spahis et des nègres, la mort

de Jean, de Fatou-gaye et de leur enfant, cette hideuse éclaboussure

de sang dans l'enchevêtrement des grands végétaux éclairés à cru et

qui ont, eux aussi, l'air vénéneux et féroce...

Les Contemporains, 3ème Série Études et Portraits Littéraires · 第 19 / 81 题