Ici mon embarras redouble. Ce sortilège de Pierre Loti, comment le
serrer d'un peu près et le définir avec quelque précision? Il est
d'abord dans les choses même que l'écrivain nous met sous les yeux.
Nous nous laissons très facilement prendre à l'exotisme. C'est par là
qu'il y a un siècle _Paul et Virginie_, puis _Atala_ s'emparèrent si
puissamment de l'imagination du public. Les gens du peuple, les
esprits simples adorent les romances qui leur parlent de choses qu'ils
n'ont point vues, de lagunes et de gondoles, ou qui leur présentent un
Orient de vignettes avec caravanes, minarets et yatagans. Un charme
moins banal, mais pourtant de la même espèce, est pour nous dans les
descriptions de Pierre Loti. Elles flattent d'abord le désir de
nouveauté que nous portons en nous. Et ces évocations d'objets
auxquels nos sens ne sont point accoutumés les émeuvent d'autant plus
vivement. Puis ces choses inconnues, ces combinaisons encore
inéprouvées de lignes, de couleurs, de sons, de parfums, nous donnent
l'impression de quelque chose de lointain, de fugitif, nous rappellent
que le monde est grand et que nous n'en atteignons jamais à la fois
que d'infimes parcelles. Et enfin, par une sorte de contradiction,
tandis que nous imaginons de nouveaux aspects de l'univers, il arrive
qu'une fois bien entrés dans ces visions, nous y sommes mal à l'aise
et vaguement angoissés, nous y sentons le regret nostalgique des
visions connues, familières, et que l'accoutumance nous a rendues
rassurantes...
Ainsi il y a dans l'exotisme quelque chose de délicieux et de
mélancolique. Il nous enchante comme un paradis et nous attriste comme
un exil. Mais cette mélancolie et ce délice sont chez Pierre Loti
d'une particulière intensité. Pourquoi? Tout simplement (il faut
toujours y revenir) parce qu'il sent plus profondément que nous et
parce que personne ne rend avec plus de sincérité ni plus directement
ses sensations, ni ne les arrange moins. Il ne craint ni le désordre
ni les répétitions; il n'a que des procédés primitifs et aucune
«manière» dans son style. Continuellement, quand il désespère de
rendre en entier une impression, il emploie avec ingénuité les mots
«étrange», «inexprimable», «indéfinissable». Mais ces mots ne sont
jamais vides chez lui: ses tableaux sont si précis que ces mots
vagues, loin de les affaiblir, les achèvent, les continuent en un
prolongement de rêve. Et je n'ai pas besoin de dire que ses
descriptions ne sont jamais purement extérieures, qu'il note
habituellement du même coup la sensation et le sentiment qu'elle
suscite en lui, et que ce sentiment est toujours très fort et très
triste. Mais ce qui lui est particulier, c'est que sensations et
sentiments se résolvent d'ordinaire en je ne sais quelle langueur de
volupté et de désir, comme si le trouble qu'éveille en lui la figure
de la Terre était un peu semblable à un autre trouble, à celui qui
nous vient de la femme, et y disposait l'âme et le corps...
Tout cela est bien difficile à dire clairement. Ce qui est sûr, c'est
qu'une langueur mortelle s'exhale de chaque page du _Mariage de Loti_.
Tahiti, si loin, a l'attrait douloureux d'un paradis sensuel,
inaccessible, où nous n'irons jamais. Terre édénique où la faune et la
flore sont uniquement bienfaisantes, où il n'y a ni poisons ni
serpents, où les hommes ne travaillent ni ne peinent, où les petites
filles rieuses passent leur vie à se couronner de fleurs et à jouer,
toutes nues, dans les clairs bassins où tombent les citrons et les
oranges. L'humanité y est éternellement enfantine. La notion même du
péché en est absente. Le vol, la cupidité, l'ambition et tous les
vices qui en dérivent y sont inconnus, puisque la terre y nourrit les
hommes sans travail et que la concurrence pour la vie ne s'y conçoit
même pas. La souillure de la chair y est ignorée et aussi, par suite,
la pudeur, que Milton appelle impudique. L'influence de la terre, la
douceur des choses, les parfums, la beauté de la nature et la beauté
des corps, les brises attiédies du soir y conseillent si clairement et
si invinciblement l'amour qu'elles l'absolvent par là même et qu'on ne
songe point à y attacher une idée de souillure. Ce monde-là est le
monde d'avant la Loi, laquelle a fait le péché, comme dit l'apôtre
saint Paul. Tous les devoirs n'y sont que de charité naturelle, de
bienveillance et de pitié. On y est engourdi par la béatitude de
vivre, et l'abondance et la continuité des sensations agréables vous y
berce dans un rêve sans fin... Mais en même temps le vieux monde fait
des apparitions brusques et bizarres dans cette île enfantine où ses
navires s'arrêtent en passant: et le vieux monde, c'est sans doute le
péché, mais c'est l'effort; c'est la douleur morale, mais c'est la
dignité; c'est le labeur, mais c'est l'intelligence. Et alors les
délices de l'île paradisiaque prennent pour l'homme du vieux monde une
saveur de fruit défendu. Il a vaguement peur de ce jardin du Pacifique
où l'humanité ne souffre pas. Et la question s'agite obscurément en
lui, de savoir ce qui vaut le mieux de cette vie délicieuse,
innocente, insignifiante et puérile, ou de l'autre vie, la vie
d'Occident, celle qui a le vice et le mal, l'effort et la vertu. Il
reste déconcerté par cette disparition subite de la douleur dans un
îlot perdu, à trois mille lieues de Paris et de Londres. A-t-il donc
changé de planète? Et ce qui augmente encore son trouble, c'est le
mystère de cette race maorie qui vient on ne sait d'où, qui passe sa
vie à rêver et à faire l'amour, qui n'a pour toute religion qu'une
vague croyance aux esprits des morts; de cette race voluptueuse et
songeuse qui vit dans une nature trop belle, mais muette, où il n'y a
pas d'oiseaux, où l'on n'entend que le bruit des flots et du vent; de
cette race sans histoire qui va décroissant et s'éteignant d'année en
année et qui mourra d'avoir été trop heureuse... Et cependant la reine
Pomaré donne un bal dans ses salons aux officiers de marine. L'un
d'eux tient le piano et joue du Chopin. La reine est en robe de
velours rouge. Les choses d'Europe et les choses polynésiennes font
des contrastes fous. Et dehors, dans les jardins, des jeunes filles
vêtues de mousseline chantent des choeurs, comme dans l'île d'Utopie
ou dans les Atlantides; puis les danses commencent, lascives,
furieuses, qui finissent vers l'aube par la fête universelle de la
chair... Mettez toutes ces impressions ensemble, et d'autres encore,
indéfinissables, que j'oublie, et vous comprendrez qu'il n'y a rien de
plus sensuel, de plus alanguissant, de plus mélancolique que le
_Mariage de Loti_.
* * * * *
_Aziyadé_ vous trouble d'une autre façon. D'abord par l'impression de
volupté particulière qui s'en dégage, volupté profonde, absorbée, sans
pensée ni parole. Ce lit d'amour, la nuit, sur une barque, dans le
golfe de Salonique; puis cette vie de silence et de solitude, pendant
une année, dans une vieille maison du plus vieux quartier de
Constantinople, je ne sais pas de rêve plus doux, plus amollissant, ni
en qui s'endorment mieux la conscience et la volonté. Et ce n'est pas
tout. Cette turquerie si connue, si usée, Pierre Loti a su la
rajeunir. Comment? En se faisant Turc, en prenant pour une année l'âme
d'un effendi. Je ne pense pas qu'on ait jamais vu chez un artiste un
plus bel effort de l'imagination sympathique, un tel parti pris de
laisser façonner son âme aux influences du dehors comme une matière
infiniment impressionnable et malléable et, pour cela, de borner sa
vie aux sensations, ni, d'autre part, une si merveilleuse aptitude à
les goûter toutes. Cela est extraordinaire et un peu inquiétant. Nous
sommes en présence d'une âme qui s'est si bien livrée en proie au
monde extérieur qu'elle est capable de vivre toutes les vies et
qu'elle se prête à tous les avatars. Au fait, Pierre Loti a-t-il
encore une âme à lui? Peut-être en a-t-il plusieurs, peut-être son
fonds le plus intime change-t-il réellement en changeant de séjour. Il
nous fait sentir notre profonde dépendance du monde visible; il nous
ferait douter de notre personnalité et déraisonner à perte de vue sur
l'énigme du «moi».
Dans le _Roman d'un spahi_, l'impression générale est cruelle. Pierre
Loti nous montre cette fois les aspects méchants de la terre. C'est le
paysage le plus stérile, le plus hostile à l'homme, le plus désolé, le
plus lugubre sous la lumière aveuglante; les sables fauves, sans
limites, tachés d'affreux villages nègres comme de plaques de lèpre,
ou de marécages pleins de poisons qui saignent horriblement au coucher
du soleil. Et c'est l'humanité la plus misérable, la plus brutale, la
plus proche des bêtes. Et c'est aussi l'amour noir et, certains jours,
les danses hurlantes des corps d'ébène déchaînés par la Vénus animale.
C'est le visage grimaçant de Fatou-gaye qui ressemble à un singe et à
une petite fille... C'est tour à tour l'ennui morne et la volupté
furieuse sous le poids du ciel en feu. Et vous vous rappelez
l'abominable dénouement: la bataille des spahis et des nègres, la mort
de Jean, de Fatou-gaye et de leur enfant, cette hideuse éclaboussure
de sang dans l'enchevêtrement des grands végétaux éclairés à cru et
qui ont, eux aussi, l'air vénéneux et féroce...