Or, un jour, tandis qu'il menait cette vie extraordinaire, Pierre Loti
s'avisa de noter, pour son plaisir, ses impressions. Et cet officier
de marine qui ignorait presque, si on l'en croit, la littérature
contemporaine, qui n'avait pas lu une page ni de Flaubert, ni des
Goncourt, ni de Daudet, se révéla d'emblée comme un des premiers entre
les écrivains pittoresques et comme un des peintres les plus
surprenants qu'on eût vus des choses exotiques.
Il est vrai que tout semblait conspirer pour faire de l'exotisme de
Pierre Loti quelque chose de très pénétrant et de très puissant.
Je ne crois pas qu'il y ait beaucoup plus de cent ans que l'exotisme a
fait son entrée dans notre littérature. Il suppose un don qui ne s'est
entièrement développé que très tard dans l'aveugle et routinière
humanité: le don de _voir_ et d'aimer l'univers physique dans tous ses
détails. Ce don se réduit à fort peu de chose chez les hommes des
temps primitifs et de l'âge moyen des civilisations. Ils voient les
choses exactement, mais sommairement. Les hommes du moyen âge
découvrent l'Orient, c'est-à-dire une nature, une humanité et un art
très différents des leurs, et ils paraissent à peine s'en douter;
presque rien de cette étrangeté ni de ce pittoresque n'a passé dans
les chansons de geste postérieures aux croisades ni dans les fabliaux.
Ce n'est point un paradoxe, je vous assure, de dire que c'est de nos
jours seulement que l'homme a eu des yeux, a su voir entièrement le
monde extérieur. Si quelques poètes n'étaient venus, doués de facultés
singulières, l'humanité aurait à jamais ignoré l'aspect de sa planète.
C'est, je crois, Bernardin de Saint-Pierre, ce grand vagabond, ce
génie hardi et tendre, qui a commencé à voir. Le premier, il a eu la
perception émue de la flore des tropiques. Et c'est la nouveauté d'une
région étrangère qui lui a dessillé les yeux, qui lui a permis de les
ouvrir ensuite sur la nature de chez nous; et ainsi c'est l'exotisme
qui a définitivement introduit le pittoresque dans notre littérature.
Puis Chateaubriand décrit l'Amérique, les forêts vierges, les pampas
et les grands fleuves. Et alors le romantisme apparaît, dont le
principal rôle est justement de décrire ce que nous n'avons pas
coutume de voir: l'Espagne, l'Italie, l'Orient--et le moyen âge,
l'éloignement dans le temps équivalant à l'éloignement dans l'espace.
Sans doute le romantisme manque souvent de sincérité; il tombe dans le
convenu, dans le bibelot, dans la verroterie. Il y a fort à redire à
l'Orient des _Orientales_ et au moyen âge de _Notre-Dame de Paris_.
N'importe: la faculté de voir, de jouir profondément des formes et des
aspects des choses s'est éveillée et ne s'endormira plus. Et, du jour
où cette faculté s'applique, non plus à des objets étrangers, mais à
ce que nous avons tous les jours sous les yeux, la littérature
nouvelle est née: le romantisme engendre le naturalisme. Mais, si
intéressantes que soient les descriptions de la réalité prochaine,
l'exotisme, quand il est sincère, garde un charme particulier, un
charme pénétrant et attristant. Je n'en veux pour preuve que certaines
pages de Gautier, _Salammbô_, les deux volumes de Fromentin sur le
_Sahel_ et le _Sahara_, et les romans de Pierre Loti, ce roi de
l'exotisme.
Tout, ai-je dit, semble avoir conspiré pour assurer cette royauté à
l'auteur d'_Aziyadé_. Il y fallait au moins trois conditions. Il était
bon, d'abord, que l'écrivain vît le monde entier, non seulement le
Pacifique, mais les mers du Pôle, non seulement l'Amérique, mais la
Chine, non seulement Tahiti, mais le Sénégal. Car, s'il n'avait connu
qu'une ou deux régions, il risquait de se confiner dans leur
description et de recommencer éternellement avec artifice ce qu'il
aurait fait d'abord avec sincérité. Sa sensibilité devait d'ailleurs,
pour s'aiguiser toujours plus et se rajeunir, s'exercer sur des objets
aussi divers que possible. Or la visite complète de cet immense
univers n'était guère permise et facile qu'à un homme de la fin de ce
siècle. Pierre Loti a eu l'esprit d'y naître--et d'être officier de
marine, c'est-à-dire condamné par sa profession aux pérégrinations
sans fin.--Il fallait en second lieu que l'écrivain sût voir. Cela
n'est pas si commun, du moins au degré où ce don était exigé ici. J'ai
dit que l'humanité supérieure n'avait commencé que depuis un siècle à
bien saisir la merveilleuse diversité de son habitacle. Aujourd'hui
encore les simples et les trois quarts des hommes cultivés ne voient
pas. J'ai souvent interrogé des paysans qui avaient été soldats dans
l'infanterie de marine, qui avaient vécu en Chine, au Tonkin, aux
Antilles, au Sénégal; je vous assure qu'ils n'avaient rien vu. Et les
bons missionnaires, préoccupés d'une seule idée, hantés de leur rêve
d'évangélisation, ne voient guère mieux les «pays étranges». Au reste,
s'ils les voyaient bien, ils y prendraient tant de plaisir qu'ils
n'auraient plus de courage pour l'action; puis ils comprendraient
l'abîme qui sépare les races et renonceraient à leur tâche impossible
et sublime. Or Pierre Loti a éminemment le don de voir et de sentir.
Il s'en explique dans _Aziyadé_ avec un peu d'effort et quelque
pédanterie; mais cet effort même de l'expression marque bien qu'il
connaît la rareté inestimable du don qui est en lui:
... Vous êtes impressionné par une suite de sons; vous entendez
une phrase mélodique qui vous plaît. Pourquoi vous plaît-elle?
Parce que les intervalles musicaux dont la suite la compose,
autrement dit les rapports des nombres de vibrations des corps
sonores, sont exprimés par certains chiffres plutôt que par
d'autres. Changez ces chiffres, votre sympathie n'est plus
excitée; vous dites, vous, que cela n'est plus musical, que c'est
une suite de sons incohérents. Plusieurs sons simultanés se font
entendre; vous recevez une impression qui sera heureuse ou
douloureuse: affaire de rapports chiffrés, qui sont les rapports
sympathiques d'un phénomène extérieur avec vous-même, être
sensitif.
Il y a de véritables affinités entre vous et certaines suites de
sons, entre vous et certaines couleurs éclatantes, entre vous et
certains miroitements lumineux, entre vous et certaines lignes,
certaines formes. Bien que les rapports de convenance entre
toutes ces différentes choses et vous-même soient trop compliqués
pour être exprimés comme dans le cas de la musique, vous sentez
cependant qu'ils existent...
Tout cela posé, passons à votre définition à vous, Loti. Il y a
affinité entre tous les ordres de choses et vous. Vous êtes une
nature très avide des jouissances artistiques et intellectuelles
et vous ne pouvez être heureux qu'au milieu de tout ce qui peut
satisfaire vos besoins sympathiques, qui sont immenses...
Enfin, il fallait que l'écrivain sût exprimer ce qu'il avait vu et
senti. Combien d'hommes ont eu des impressions rares et des visions
originales, dont nous ne saurons jamais rien, parce qu'ils étaient
impuissants à les traduire par des mots! Pierre Loti s'est trouvé
posséder ce don suprême de l'expression. Et, comme il a grandi
librement, en dehors de toute école littéraire, il lui a été donné
d'avoir à la fois l'acuité de perception des plus subtils de ses
contemporains et quelque chose de la simplicité de forme des écrivains
primitifs. Ce cas est peut-être unique. Que diriez-vous d'un Homère
qui aurait les sens d'Edmond de Goncourt?