[Note 52: _Aziyadé_; le _Mariage de Loti_; le _Roman d'un
spahi_; _Fleurs d'ennui_; _Mon frère Yves_; _Pêcheur
d'Islande_. (Calmann Lévy.)]
Je viens de relire presque sans un arrêt, à la campagne, serré contre
la terre maternelle, sous un ciel amollissant et chargé d'orage, les
six volumes de Pierre Loti. Au moment où je tourne la dernière page,
je me sens parfaitement ivre. Je suis plein du ressouvenir délicieux
et triste d'une prodigieuse quantité de sensations très profondes, et
j'ai le coeur gros d'un attendrissement universel et vague. Pour
parler, si je puis, avec plus de précision, ces deux mille pages m'ont
suggéré, m'ont fait imaginer un trop grand nombre de perceptions
inattendues; et ces perceptions étaient accompagnées de trop de
plaisir et en même temps de trop de peine, de trop de pitié, de trop
de désirs indéfinis et irréalisables... Mon âme est comme un
instrument qui aurait trop vibré et à qui le prolongement muet des
vibrations passées serait douloureux. Je voudrais jouir et souffrir de
la terre entière, de la vie totale, et, comme saint Antoine à la fin
de sa tentation, embrasser le monde...
Vous pouvez, si cela vous plaît, juger excessive l'impression que
laissent en moi ces romans. J'avoue moi-même que ma conscience de
critique en est tout inquiétée. Les plus grands chefs-d'oeuvre de la
littérature ne m'ont jamais troublé ainsi. Qu'y a-t-il donc dans ces
histoires de Loti? Car elles sont d'ailleurs composées avec une
extrême nonchalance, écrites avec un vocabulaire restreint, en petites
phrases d'une construction tout unie. Vous n'y trouverez ni drames
singuliers ou puissants, ni subtiles analyses de caractères, puisque
tout s'y réduit à des amours suivies de séparations et que les
personnages y ont des âmes fort simples. Beaucoup de livres, anciens
ou récents, supposent un tout autre effort de pensée, d'invention et
d'exécution. Mais avec cela les romans de Loti m'envahissent et
m'oppriment plus qu'un drame de Shakespeare, plus qu'une tragédie de
Racine, plus qu'un roman de Balzac... Et c'est pour cela que je suis
inquiet. Ont-ils donc un sortilège en eux, un maléfice, un charme qui
ne s'explique point, ou qui s'explique par autre chose encore que par
des mérites littéraires?
Voici: ces romans ébranlent l'âme à la fois dans ce qu'elle a de plus
raffiné et dans ce qu'elle a de plus élémentaire. Ils frappent, si je
puis dire, les deux touches extrêmes du clavier sentimental. Car d'un
côté vous avez eu sous les yeux les objets les plus singuliers, vous
en avez reçu les impressions les plus neuves, les plus rares, les
plus aiguës; et d'autre part vous avez éprouvé les sentiments les plus
naturels, les plus largement humains, les plus accessibles à tous.
Vous avez vu, de vos yeux de dilettante occidental épris de
pittoresque, danser la _upa-upa_ à Tahiti; vous avez vu glisser les
danseuses birmanes pareilles à des chauves-souris...; et vous avez
pleuré sur des aïeules, sur des enfants qui meurent ou sur des amants
qui se séparent, avec le meilleur de votre âme, la partie la plus
naïve et la plus saine de vous, et du même coeur que vous aimez votre
mère ou votre pays natal. Vous avez connu les troubles de la
sensualité la plus curieuse et la plus savante--et les émotions de la
sympathie la plus pure et de la plus chaste pitié...
Ainsi vous goûtez dans ces livres le charme limpide des poèmes ingénus
et le charme pervers des extrêmes recherches de l'esthétique
contemporaine,--ce qui est au commencement des littératures et ce qui
est à la fin. Telle page vous communique deux impressions distinctes,
entre lesquelles il y a des milliers d'années,--et entre lesquelles il
y a parfois aussi «l'épaisseur effroyable du monde». Et le poète vous
insinue peu à peu l'âme qu'il a lui-même, une âme qui serait
contemporaine de l'humanité naissante et de l'humanité vieillie, et
qui aurait parcouru la surface entière du globe terrestre; âme
amoureuse et triste, toujours inquiète et toujours frémissante. Et
c'est de cette âme que vient aux petites phrases de Loti leur immense
frisson...
On peut voir, par l'exemple de Pierre Loti, comment, par quel détour,
les vieilles littératures reviennent quelquefois à la simplicité
absolue. Une extrême sensibilité artistique exercée par les objets les
plus extraordinaires et qui se repose enfin dans la traduction des
sentiments les plus ingénus; ce qu'on a appelé «l'impressionnisme»
aboutissant à une poésie purement naturelle: tel est à peu près le cas
de l'auteur d'_Aziyadé_ et de _Pécheur d'Islande_. Or, à y regarder
d'un peu près, on croit reconnaître que c'est l'«exotisme» des objets
auxquels elle s'est d'abord appliquée qui a aiguisé à ce point sa
sensibilité, et que ce sont certains sentiments engendrés par cet
exotisme qui l'ont ramené à la belle simplicité des idylles ou des
tragédies familières. Voyons comment a pu se faire cette singulière
évolution.
I
Des circonstances uniques ont contribué à former le talent de Pierre
Loti. Après une enfance rêveuse et tendre, le voilà élève de l'École
navale puis en route à travers le monde. Cette vie de marin, si
différente de la nôtre, songez quels effets elle peut avoir sur l'âme.
Par les longues traversées, dans la solitude infinie des mers, l'idée
persistante et le sentiment de l'immensité de l'univers et de la
fatalité des forces naturelles doit vous remplir lentement d'une
indéfinissable tristesse. Et, si ce sentiment peut se tourner en piété
grave chez quelques-uns, il peut tout aussi bien se résoudre en un
fatalisme résigné. Puis la profonde diversité des êtres humains sur
les différents points du globe, la multiplicité des religions, des
morales et des coutumes, n'est sûrement pas un encouragement à croire.
Enfin les longs isolements et les abstinences de l'homme de mer sont
coupés par des heures de folie et de revanche où ses sens longtemps
sevrés se précipitent à leur assouvissement. Tout cela, courses à
travers le monde, rêveries interminables et orgies violentes, est
également propre à exaspérer la sensibilité et à vider l'âme de toute
foi positive. À vingt-sept ans, Pierre Loti, qui a rêvé sur tous les
océans et visité tous les lieux de joie de l'univers, écrit
tranquillement, entre autres jolies choses, à son ami William Brown:
... Croyez-moi, mon pauvre ami, le temps et la débauche sont deux
grands remèdes... Il n'y a pas de Dieu; il n'y a pas de morale;
rien n'existe de tout ce qu'on nous a enseigné à respecter; il y
a une vie qui passe, à laquelle il est logique de demander le
plus de jouissances possible en attendant l'épouvante finale qui
est la mort... Je vais vous ouvrir mon coeur, vous faire ma
profession de foi: j'ai pour règle de conduite de faire toujours
ce qui me plaît, en dépit de toute moralité, de toute convention
sociale. Je ne crois à rien ni à personne; je n'aime personne ni
rien; je n'ai ni foi ni espérance...
Vous direz: Ces propos manquent un peu de nouveauté; ceci est du plus
vénérable romantisme; Loti parle ici comme Lara, Manfred et le
Corsaire, plus brutalement, voilà tout.--Oui; mais Pierre Loti, élevé
par bonheur en dehors de la littérature, est ici byronien sans le
savoir et avec une entière sincérité. Il recommence, tout seul, pour
son compte, l'évolution morale de son siècle. Et bien a pris à Pierre
Loti de passer par la désespérance et la négation absolues; car, à
partir de ce moment, il parcourt le monde sans autre souci que d'y
recueillir les sensations les plus fortes ou les plus délicates. Il ne
considère plus l'univers visible que comme une proie offerte à son
imagination et à ses sens. Et ce futur grand écrivain s'assigne un
idéal de vie de plus en plus différent de la vie de l'écrivain et du
littérateur de profession. Chétive et misérable vie, en effet, que
celle du scribe occupé dans son coin à polir ses phrases et à noter
ses petites observations sur un tout petit groupe humain, quand le
monde est si vaste et l'humanité si variée! Et que sont ces pauvres
petits plaisirs intellectuels auprès des grandes joies animales de la
vie physique! Loti fortifie ses muscles, se fait un corps agile,
souple et robuste, un corps de gymnaste et de clown. Ce corps, il le
pare richement et le déguise en cent façons: il trouve à cela un
plaisir d'enfant ou de sauvage. Il noue des amitiés étroites avec des
êtres primitifs et beaux, Samuel, Achmet, Yves, créatures plus nobles
et plus élégantes que les civilisés médiocres, et avec qui son esprit
n'a point à s'efforcer ni à se contraindre et goûte d'ailleurs le
plaisir de la domination absolue. Il jouit de la variété inépuisable
des aspects de la terre, et plus encore peut-être de tout l'imprévu
de l'animal humain. Il jouit de sentir qu'il y a entre certaines races
de telles différences que jamais elles ne se comprendront, de sentir
que les hommes sont impénétrables et inintelligibles les uns aux
autres, comme l'univers est inintelligible à tous. Il aime des femmes
de tous les types et de tous les genres de beauté dans tous les pays
du monde: Aziyadé, Rarahu, Pasquala, Fatou-gaye: et chaque fois il
connaît l'orgueil et le délice d'être aimé absolument, jusqu'à la
mort. Il accomplit ainsi son rêve: jouir de tout son corps et jouir de
toute l'étendue de la planète où ce corps a été jeté. Car n'est-ce pas
une pitié que, pouvant connaître la terre entière et multiplier par là
notre vie et notre être, nous demeurions confinés dans notre clapier?
Très réellement on peut dire que le songe de la vie aura été pour Loti
fort supérieur à ce qu'il est pour nous et que la terre lui aura été
autre chose qu'à nous, les immobiles. Il sera un des rares hommes qui
auront habité toute une planète: moi, je mourrai n'ayant habité qu'une
ville, tout au plus une province. Cette vie de Pierre Loti me paraît
si belle que, pour me défendre en y songeant de l'amertume et de
l'envie, j'ai besoin de me rappeler ces paroles de l'_Imitation de
Jésus-Christ_: «Que pouvez-vous voir ailleurs que vous ne voyiez où
vous êtes? Voilà le ciel, la terre et tous les éléments; or c'est
d'eux que tout est fait... Quand tout ce qui est au monde serait
présent à vos yeux, que serait-ce qu'une vision vaine?» (Livre II,
chap. xx.) Mais cela même ne suffit pas à me consoler.