VI

Avec tout cela, les romans de MM. de Goncourt sont considérables dans

la littérature contemporaine. Ceux qui les aiment, les aiment

chèrement et peut-être, comme il arrive, pour ce qu'ils ont de

contestable et d'inquiétant. Ce goût malsain s'explique si l'on

considère que ce qui nous attache à un grand artiste, c'est ce qu'il a

de particulier, ce sont ses qualités propres et vraiment originales,

c'est-à-dire précisément celles qui, développées à outrance et sans

contrepoids, deviendront des défauts aux yeux des critiques non

prévenus et des esprits amis de la mesure; mais les initiés ne s'en

apercevront point, ou bien, comme ces défauts ne font qu'accentuer la

marque personnelle par où ils ont été séduits, s'ils les sentent, ils

les aimeront comme des qualités de plus en plus singulières. Ces

délicats cyniques sont capables de préférer, dans l'oeuvre de MM. de

Goncourt, sinon _Madame Gervaisais_, du moins _Manette Salomon_, comme

ils préféreraient sans doute dans l'oeuvre de Corneille _Théodore_,

dans celle de Hugo les _Mages_ ou _Plein Ciel_, dans celle de M. Dumas

la _Femme de Claude_, et dans celle de M. Renan les _Dialogues

philosophiques_. On peut ne pas raffiner à ce point; mais ce qu'on

doit accorder, c'est que l'originalité des deux frères est éclatante,

que leur influence a été grande sur certains écrivains, que M. Émile

Zola, surtout dans ses premiers romans, et M. Alphonse Daudet, surtout

dans ses derniers, se sont souvenus, et pour le style et pour la

composition, beaucoup plus de _Germinie_ ou de _Renée_ que de _Madame

Bovary_.

Après cela, l'oeuvre de MM. de Goncourt durera-t-elle? _Renée

Mauperin_, tout au moins, en serait fort capable. C'est parmi leurs

six romans, celui qu'il faut faire lire d'abord aux profanes. Mais je

ne sais pourquoi je soulève cette question d'immortalité. Les livres

destinés à durer ne sont pas nécessairement les plus intéressants pour

la génération où ils ont été écrits. Sainte-Beuve dit quelque part[51]

que chaque grande époque produit «des esprits qui semblent faits pour

elle, qui s'en imprègnent et qui ne datent que d'elle en quelque

sorte.» MM. de Goncourt semblent être, parmi les artistes de lettres,

de ces esprits-là. Et, comme nous sommes des gens d'aujourd'hui, nous

demandons la permission de goûter vivement ces poètes de la modernité.

[Note 51: Dans l'un des premiers volumes des _Causeries du

lundi_.]

Les Contemporains, 3ème Série Études et Portraits Littéraires · 第 16 / 81 题