Avec tout cela, les romans de MM. de Goncourt sont considérables dans
la littérature contemporaine. Ceux qui les aiment, les aiment
chèrement et peut-être, comme il arrive, pour ce qu'ils ont de
contestable et d'inquiétant. Ce goût malsain s'explique si l'on
considère que ce qui nous attache à un grand artiste, c'est ce qu'il a
de particulier, ce sont ses qualités propres et vraiment originales,
c'est-à-dire précisément celles qui, développées à outrance et sans
contrepoids, deviendront des défauts aux yeux des critiques non
prévenus et des esprits amis de la mesure; mais les initiés ne s'en
apercevront point, ou bien, comme ces défauts ne font qu'accentuer la
marque personnelle par où ils ont été séduits, s'ils les sentent, ils
les aimeront comme des qualités de plus en plus singulières. Ces
délicats cyniques sont capables de préférer, dans l'oeuvre de MM. de
Goncourt, sinon _Madame Gervaisais_, du moins _Manette Salomon_, comme
ils préféreraient sans doute dans l'oeuvre de Corneille _Théodore_,
dans celle de Hugo les _Mages_ ou _Plein Ciel_, dans celle de M. Dumas
la _Femme de Claude_, et dans celle de M. Renan les _Dialogues
philosophiques_. On peut ne pas raffiner à ce point; mais ce qu'on
doit accorder, c'est que l'originalité des deux frères est éclatante,
que leur influence a été grande sur certains écrivains, que M. Émile
Zola, surtout dans ses premiers romans, et M. Alphonse Daudet, surtout
dans ses derniers, se sont souvenus, et pour le style et pour la
composition, beaucoup plus de _Germinie_ ou de _Renée_ que de _Madame
Bovary_.
Après cela, l'oeuvre de MM. de Goncourt durera-t-elle? _Renée
Mauperin_, tout au moins, en serait fort capable. C'est parmi leurs
six romans, celui qu'il faut faire lire d'abord aux profanes. Mais je
ne sais pourquoi je soulève cette question d'immortalité. Les livres
destinés à durer ne sont pas nécessairement les plus intéressants pour
la génération où ils ont été écrits. Sainte-Beuve dit quelque part[51]
que chaque grande époque produit «des esprits qui semblent faits pour
elle, qui s'en imprègnent et qui ne datent que d'elle en quelque
sorte.» MM. de Goncourt semblent être, parmi les artistes de lettres,
de ces esprits-là. Et, comme nous sommes des gens d'aujourd'hui, nous
demandons la permission de goûter vivement ces poètes de la modernité.
[Note 51: Dans l'un des premiers volumes des _Causeries du
lundi_.]