IV

Peu d'oeuvres, dans leur ensemble, sont aussi harmonieuses que celle

que nous étudions. Il y a une relation entre l'allure irrégulière et

coupée du récit et le caractère d'un grand nombre de personnages. MM.

de Goncourt, ces nerveux, sont, dans leurs romans inquiets, les grands

peintres des maladies nerveuses.--Charles Demailly, Coriolis,

Germinie, Mme Gervaisais, même la soeur Philomène et Renée «la

mélancolique tintamarresque» sont à des degrés divers des névropathes,

des personnes d'une sensibilité excessive et douloureuse et qui

dégénère aisément en maladie, et par là aussi sont excellemment

«modernes».

Charles Demailly, homme de lettres, épouse par amour une jolie

actrice, Marthe, petite personne jolie, sotte et sèche, qui le prend

en haine, le calomnie, le torture dans son coeur et dans son honneur

et le précipite enfin dans la folie incurable.

Coriolis de Naz, peintre et créole, prend pour maîtresse Manette

Salomon, un modèle d'atelier, se trouve enlacé et opprimé par la

juive, qui peu à peu s'est révélée en elle, la subit lâchement,

renonce à ses amis, renonce au grand art, épouse tout en la détestant

l'horrible maîtresse... C'est un homme avili, abruti, fini.

Une remarque en courant. Les deux sujets se ressemblent passablement.

MM. de Goncourt ont éprouvé par deux fois le besoin d'exprimer leur

peur de la femme, leur préjugé contre le mariage, et de montrer que

l'artiste doit vivre seul pour être tout entier à son démon intime. La

thèse est contestable, j'y trouve même quelque chose de légèrement

arriéré. Plus d'un écrivain d'aujourd'hui est, en outre, un époux

régulier et un père de famille prévoyant, et écrit quotidiennement le

même nombre de pages entre sa femme légitime et son pot-au-feu. Et

nous n'y voyons rien à reprendre. Mais il ne nous déplaît point que

MM. de Goncourt soient artistes avec jalousie, prévention et

intolérance. Cela cadre bien avec ce que nous savons déjà d'eux.

Continuons cette revue et suivons le roman de la tendresse et des

nerfs, du monde des artistes dans le monde des bourgeois.

Mme Gervaisais, jeune veuve riche, intelligente et d'esprit

indépendant, vient à Rome avec son petit enfant, s'éprend de la Rome

païenne, puis s'en détache, subit ensuite dans son imagination et dans

son coeur la Rome chrétienne, est décidément convertie par une maladie

de son petit garçon et sa guérison miraculeuse, est prise d'une

dévotion exigeante et insatiable, se livre à un directeur féroce,

s'enfonce dans un ascétisme sombre, renonce à tout, même à l'amour

maternel, s'éveille pourtant de cette folie à la voix de son frère, un

soldat, qui l'éclaire brusquement sur son mal et qui veut la sauver;

mais elle tombe morte avant de quitter Rome, sous la bénédiction du

pape.--Près d'elle, un autre malade, le petit Pierre-Charles, un bel

enfant idiot, d'une sensibilité violente et qui aime furieusement sa

mère. «La musique et son coeur, c'était tout cet enfant, un coeur où

semblait avoir reflué, l'élargissant, ce qui lui manquait de tous les

autres côtés[12].»

[Note 12: _Madame Gervaisais_, p. 53]

Renée Mauperin, «la jeune fille moderne», spirituelle, tapageuse,

garçonnière, artiste, tendre, fière et charmante, adore son père,

pleure quand, voulant la marier, il lui dit qu'il ne sera pas toujours

là, ne peut jouer sans pleurer la _Marche funèbre_ de Chopin. Renée a

pour frère un jeune doctrinaire aux ambitions froides avec qui elle

fait un joli contraste. Elle ne peut souffrir que ce jeune homme très

fort change le nom de son père contre un titre acheté, afin de faire

un riche mariage; elle découvre en outre qu'il a eu pour maîtresse la

mère de la jeune fille qu'il doit épouser. En voulant empêcher ce

mariage, elle devient la cause involontaire de la mort de Henri et,

brisée par de si fortes émotions, meurt lentement d'une maladie de

coeur.

Germinie Lacerteux, une fille de paysans, venue à Paris après une

enfance misérable, a été violée à quinze ans par un garçon de café.

Elle est entrée comme servante chez une vieille demoiselle à qui elle

se dévoue corps et âme. Un grand coeur, des sens détraqués et

exigeants, une tête faible, voilà Germinie. Après plusieurs années de

vertu, elle est prise d'une rage d'amour; elle se dépouille et

s'endette pour un jeune polisson du faubourg qui l'exploite et la

maltraite de mille façons et l'abandonne enfin. Puis ce sont de

frénétiques amours avec un ouvrier ivrogne et loustic. Puis c'est la

prostitution aveugle et béante, en quête du premier venu, la rage

suprême et toute bestiale de l'hystérie. Et au milieu de tout cela, la

malheureuse garde son coeur d'or, continue de soigner sa vieille

maîtresse avec idolâtrie, parvient à lui tout cacher. Et elle va

ainsi, en proie à son corps, jusqu'à ce que la délivrance lui vienne

dans un lit d'hôpital.

S'il est peu de romans plus brutaux que _Germinie_, très peu sont

aussi délicats que _Soeur Philomène_. Encore une que son coeur

tourmente, sinon son corps: malade du besoin d'aimer et de se dévouer,

après une enfance pieuse, renfermée, mélancolique, elle se fait soeur

de charité. Un interne, Barnier, lui inspire peu à peu un sentiment

d'affection tout innocente. Cependant une ancienne maîtresse de

Barnier, qu'il a beaucoup aimée, vient mourir à l'hôpital. Encore sous

le coup de son chagrin, Barnier, qui est pourtant un brave et honnête

garçon, ayant trop bu d'eau-de-vie ce soir-là et poussé d'ailleurs par

les plaisanteries des camarades, tente d'embrasser la soeur, qui le

frappe au visage. Barnier, peu après, se plonge dans l'absinthe,

s'abrutit, finit par se faire exprès une piqûre anatomique. La soeur

Philomène, toute changée, vient prier, la nuit, auprès du cadavre.

Le lendemain en se réveillant au bruit creux du cercueil cogné

dans l'escalier trop étroit, Malivoire, se rappelant vaguement

l'apparition de la nuit, se demanda s'il n'avait pas rêvé, et,

allant machinalement à la table de nuit, il chercha sur le marbre

la mèche de cheveux qu'il avait coupée pour la mère de Barnier:

la mèche de cheveux n'y était plus.

On le voit, les personnages de MM. de Goncourt sont tous plus ou moins

des malades, menés par leur coeur ou par leurs sens. Et c'est pour

cela sans doute que, dans leur développement, dans la série de leurs

états moraux, on remarque des lacunes, on surprend des effets qui

paraissent sans causes, tout au moins des choses insuffisamment

préparées et qui étonnent. Nous sommes ici très loin de la manière de

Gustave Flaubert, très loin de Mme Bovary, qui est, elle aussi, une

nerveuse, mais dont le développement pervers est si logique, dont les

actes et les sentiments sont constamment déterminés par ce qui les

précède ou par les circonstances extérieures. MM. de Goncourt ont

laissé chez leurs malades une bien plus grande part d'inconnu et

d'inexpliqué.

Si Charles Demailly était un pur sensitif et s'il aimait Marthe

jusqu'au bout, sa folie finale n'aurait rien de surprenant. Mais

Charles est en même temps un analyste très pénétrant, très lucide,

très armé de sens critique; de bonne heure il perce Marthe à jour, la

voit telle qu'elle est, et de bonne heure il cesse de l'aimer. Dès

lors sa folie, sans être inadmissible, n'apparaît pas comme un

aboutissement inévitable et unique. Et puisque MM. de Goncourt

voulaient nous peindre une folie d'artiste, d'homme de lettres, ils

auraient pu observer que le plus souvent ce qui les conduit à

Charenton, ce n'est pas une aventure de coeur ou quelque trahison,

même atroce, mais plutôt la vanité exaspérée, une soif de gloire ou de

jouissances impossibles, et que la folie prend plus volontiers chez

eux (on en a vu des exemples dans ces dernières années) la forme de la

monomanie des grandeurs. Peut-être, ce genre d'aliénation mentale,

s'il leur avait plu de le choisir, eût-il été plus caractéristique du

monde qu'ils voulaient décrire; et ainsi l'histoire de Charles

Demailly n'aurait pas l'air de faire double emploi avec celle de

Coriolis.

Coriolis a beau être créole, sensuel, indolent, avoir besoin de

caresses et être épris du corps de Manette, quand on connaît sa fine

et fière nature et quand on le voit, presque dès le début, démêler la

sécheresse et la dureté foncière de la juive, puis avoir conscience de

la tyrannie que cette femme exerce sur lui, on s'étonne un peu qu'il

descende, sans résistance et sachant où il va, jusqu'à l'avilissement

complet; que ce gentilhomme subisse la ladrerie de sa maîtresse, que

ce sensuel lui sacrifie ses besoins de luxe délicat, que cet artiste

passionné lui sacrifie l'art, et que, la haïssant depuis longtemps, il

en vienne à l'épouser. Il y a là un mystère, une possession. En tout

cas, la chute est peu graduée. D'un chapitre à l'autre on est surpris

de retrouver Coriolis beaucoup plus bas qu'on ne l'avait laissé.

Mme Gervaisais a été élevée par un père imbu des idées du XVIIIe

siècle; c'est une femme instruite, presque une femme savante, «une

philosophe». Elle est, au commencement, fort tranquille et

parfaitement équilibrée. Rien vraiment ne peut faire prévoir son

étrange métamorphose. Il semble impossible que la Mme Gervaisais

hystérique et fanatique de la fin du livre soit contenue dans

celle-là, même en germe. Ajoutez que, dans le progrès de sa

transformation imprévue, on pourrait signaler encore plus d'une étape

brûlée. Et, ce qui n'est pas moins singulier, cette longue folie se

dissipe d'un coup comme elle était venue, sous la colère affectueuse

d'un officier retour d'Afrique. Jamais roman n'eut tant de trous.

Lorsque Henri Mauperin achète le nom de Villacourt, croyant la famille

éteinte, Renée, cette adorable Renée qui est un si franc et si honnête

garçon, ayant appris qu'il reste encore quelque part un Villacourt,

lui envoie sans rien dire un numéro du _Moniteur_ pour l'avertir qu'on

lui vole son nom. Elle le fait dans les meilleures intentions du

monde, par religion du nom paternel, surtout pour rendre impossible le

honteux mariage de son frère. Il n'en est pas moins vrai que ce coup

de tête est fort inattendu, qu'il y a là je ne sais quoi qui ressemble

à une lâcheté et qui s'accorde mal avec le caractère de Renée tel que

nous l'avions cru saisir.

L'histoire de Germinie Lacerteux, une des plus liées, a pourtant ses

sursauts, il y a trop de caprice dans le développement de sa maladie;

il ne semble pas qu'elle se révèle assez tôt; elle sommeille quinze

ans entre la première souillure involontaire et le premier amour:

c'est beaucoup. N'y a-t-il pas encore une solution de continuité entre

son premier amour et son premier caprice de débauche, entre Jupillon

et Gautruche? Enfin n'y a-t-il pas dans la nature de Germinie

certaines parties délicates qui semblaient devoir la préserver quand

même de l'ignominie complète?

La psychologie de soeur Philomène est plus simple et plus claire, et

son développement suivi et logique. Soeur Philomène est une des plus

charmantes figures que MM. de Goncourt aient créées, et la plus douce,

la plus discrète, la plus voilée de pudeur. Je n'ai pas besoin de dire

qu'ils n'ont mis dans cette histoire d'une religieuse d'hôpital

amoureuse d'un interne, amoureuse sans le savoir, aucune intention

grossière, aucun esprit de banale irréligion. La peinture est

délicieuse et d'une justesse exquise. Et pourtant, tout à la fin,

quand Barnier est mourant, n'y a-t-il pas, dans la démarche désespérée

et violente de la soeur auprès du curé de Notre-Dame des Victoires,

quelque chose qui détonne avec tout le reste de son attitude, qui

rompt brusquement la délicatesse de la peinture? J'aimerais qu'elle

continuât de souffrir silencieusement et de prier toute seule. Le

dirai-je? La mèche de cheveux dérobée me semble de trop et ne me plaît

pas.

Et Barnier, ce garçon si bon et si tranquille, quelle folie lui

traverse le cerveau? Une fois la sottise faite, la forme que prend son

repentir, son volontaire abrutissement par l'absinthe, son suicide,

tout cela est-il d'accord avec l'idée qu'on nous a donnée de son

caractère?--Dans Marthe et dans Manette, telles qu'elles nous sont

d'abord présentées et telles qu'elles se montrent un assez long temps,

qui pourrait soupçonner la petite créature haineuse et féroce et

l'épouvantable juive sous qui succombent la raison de Charles et la

dignité et le talent de Coriolis? Un monstre surgit en elles à

l'improviste; et la première moitié des deux histoires ne se

déroulerait guère autrement si Manette devait être l'ange gardien de

Coriolis et Marthe la muse de Demailly.

Ainsi presque tous les principaux personnages de MM. de Goncourt ne se

développent point dans des phases qui se lient et s'engendrent: ils se

révèlent, de loin en loin, par des accès. Cette impression tient

peut-être, en partie, à ce caprice de composition qui, comme nous

l'avons vu, découpe un livre en tableaux presque toujours indépendants

les uns des autres: les vides qui séparent les tableaux se répètent

dans le _processus_ des caractères. Ainsi un homme qui marche à

l'intérieur d'une maison, si nous regardons du dehors, apparaît

successivement à chaque fenêtre, et dans les intervalles nous échappe.

Ces fenêtres, ce sont les chapitres de MM. de Goncourt. Encore y

a-t-il plusieurs de ces fenêtres où l'homme que nous attendions ne

passe point.

J'exagère un peu l'impression, mais elle est réelle. Il y a du hasard

dans ce que font et dans ce que deviennent les personnages que j'ai

cités. Leur caractère étant donné, ce qui en sort n'en paraît pas

sortir nécessairement.--Mais quelques-uns sont des malades, et, en

signalant ce qu'ils ont d'inexpliqué, c'est peut-être leur maladie

même que nous leur reprochons. Pour les autres, si leur conduite a

quelque chose d'inattendu, elle n'a rien, après tout, d'impossible.

Ainsi, à peine ai-je formulé mes critiques que je ne suis plus si sûr

de leur justesse. Il ne faut pas, quand on juge un roman, même de

ceux qui reposent sur l'observation du monde réel, pousser trop loin

la superstition de la vraisemblance psychologique. Le vraisemblable en

ces matières est peut-être plus large qu'on ne se le figure

d'ordinaire. Qui de nous, en y regardant d'un peu près, n'a surpris en

soi, ou autour de soi, même chez les personnes qu'il pensait connaître

le mieux, des phénomènes qui déroutent, des volontés ou des faiblesses

qu'on ne s'explique pas entièrement, des effets dont les causes en

partie se dérobent et qui font parler de la fatalité ou des nerfs,

deux manières de nommer l'inconnu? Mais il est peut-être vrai aussi

qu'un roman doit être plus logique, plus lié, plus clair que la

réalité, et que MM. de Goncourt se sont dispensés plus qu'il n'aurait

fallu des règles les mieux fondées de la composition, de tout ce qui,

dans une oeuvre d'art, produit, pour employer leurs expressions «la

tranquillité des lignes» et l'air de «santé courante», donne une

impression de grandeur et de beauté, délivre de toute inquiétude

l'émotion esthétique et mêle à l'admiration un sentiment de sécurité.

On a parfois peur de se tromper en se laissant prendre à leurs

chefs-d'oeuvre décousus, et le plaisir qu'ils font manque de sérénité.

Non qu'ils ne soient en bien des passages de rares psychologues.

Lorsque Romaine, amenée à l'hôpital, reconnaît dans Barnier son ancien

amant, est opérée par lui d'un cancer au sein et meurt désespérée et

blasphémante, ce qui se passe chez la soeur Philomène, ce qui

s'éveille et se glisse d'inconsciente jalousie de femme sous ses

scrupules et ses effrois de sainte, tout cela est profondément observé

et nuancé à ravir.--Anatole (dans _Manette Salomon_) n'est pas

seulement supérieur aux bohèmes de Mürger par la variété et la vérité

souvent douloureuse de ses aventures: la nature complexe de cet

étourdissant et très sympathique _raté_ est merveilleusement démêlée.

Rappelons quelques passages caractéristiques:

Anatole était le vivant exemple du singulier contraste qu'il

n'est pas rare de rencontrer dans le monde des artistes. Il se

trouvait que ce farceur, ce paradoxeur, ce moqueur enragé des

bourgeois avait, pour les choses de l'art, les idées les plus

bourgeoises, les religions d'un fils de Prudhomme... Il avait le

tempérament non point classique, mais académique comme la

France[13]...

[Note 13: _Manette Salomon_, p. 55.]

... Ce tableau était, en un mot, la lanterne magique des opinions

d'Anatole, la traduction figurative et colorée de ses tendances,

de ses aspirations, de ses illusions... Cette sorte de veulerie

tendre qui faisait sa bienveillance universelle, le vague

embrassement dont il serrait toute l'humanité dans ses bras, sa

mollesse de cervelle à ce qu'il lisait, le socialisme brouillé

qu'il avait puisé çà et là dans un Fourier décomplété et dans des

lambeaux de papiers déclamatoires, de confuses idées de

fraternité mêlées à des effusions d'après boire, des apitoiements

de seconde main sur les peuples, les opprimés, les déshérités, un

certain catholicisme libéral et révolutionnaire, le _Rêve de

bonheur_ de Papety entrevu à travers le phalanstère, voilà ce qui

avait fait le tableau d'Anatole[14]...

[Note 14: _Ibid._, p. 93.]

Anatole présentait le curieux phénomène psychologique d'un homme

qui n'a pas la possession de son individualité, d'un homme qui

n'éprouve pas le besoin d'une vie à part, d'une vie à lui, d'un

homme qui a pour goût et pour instinct d'attacher son existence à

l'existence des autres par une sorte de parasitisme naturel, etc.

Il avait au suprême point le sens de l'_invrai_. Une prodigieuse

imagination du faux le sauvait de l'expérience, lui gardait

l'aveuglement et l'enfance de l'espérance... et ne faisait tomber

sur lui que le coup inattendu des malheurs, etc.

Anatole trouvait dans la misère les coudées franches de sa

nature, la libre expansion, l'occasion de développement de goûts

inavoués qui portaient ses familiarités vers les

inférieurs[15]..., etc.

[Note 15: _Manette Salomon_, p. 368 et suiv.]

Anatole est une des plus divertissantes figures de MM. de Goncourt, et

des plus vraies. Mais combien d'autres, originales aussi et vivantes!

Dans _Charles Demailly_, la rédaction du _Scandale_, surtout le forban

de lettres Nachette; Giroust le dessinateur, toujours plein de bière

et obsédé par le _moderne_; et la table du _Moulin rouge_: Masson, qui

est sans doute Théophile Gautier; Boisroger, qui ressemble à Banville;

Franchemont, qui rappelle Barbey d'Aurevilly.--Dans _Manette Salomon_,

Chassagnol le noctambule, le toqué d'art, avec ses monologues

ahurissants; Garnotelle, le type inoubliable du peintre académicien,

de la médiocrité correcte armée de savoir-faire; la kyrielle variée

des amis d'Anatole, depuis M. Alexandre, l'artiste qui joue au Cirque

«le malheureux général Mélas» jusqu'au sergent de ville Champion,

ancien gendarme des colonies; et le paysagiste Crescent, et son

excellente femme la mère aux bêtes, et tant d'autres!--Dans _Soeur

Philomène_, la petite Céline; dans _Germinie Lacerteux_, la

monstrueuse mère Jupillon et son digne fils; dans _Madame Gervaisais_,

la mystique comtesse Lomanossow et le terrible père Sibilla; dans

_Renée Mauperin_, l'abbé Blampoix, confesseur des salons et directeur

des consciences bien nées; Henri Mauperin, le jeune homme _sérieux_ et

pratique, économiste et doctrinaire à vingt ans, «médiocre avec éclat

et ténacité» (une des plus remarquables études de MM. de Goncourt, et

de celles qui ont le plus de portée); et ce charmant Denoisel, à qui

MM. de Goncourt ont évidemment prêté beaucoup d'eux-mêmes, comme à

Charles et à Coriolis; et M. et Mme Mauperin, et les Bourjot, et tout

le monde enfin!...

Car si MM. de Goncourt ont la plume trop inquiète, trop prompte aux

soubresauts, trop dédaigneuse des transitions pour nous présenter avec

suite l'évolution d'un caractère, du moins ils excellent dans les

portraits. Ils y mettent non seulement toute l'acuité de leur

observation et tout le relief de leur style, mais encore (étant à cent

lieues de l'impassibilité de Flaubert) une rage de verve, beaucoup

d'esprit, et un esprit agité qui insiste, qui redouble, qui s'amuse,

qui jouit de lui-même. _Renée Mauperin_ est un livre ravissant, un

des plus spirituels qui soient. Sur Garnotelle, dans _Manette

Salomon_, ils sont inépuisables:

... Presque toute la critique, avec un ensemble qui étonnerait

Coriolis, célébrait ce talent honnête de Garnotelle. On le louait

avec des mots qui rendent justice à un caractère. On semblait

vouloir reconnaître dans sa façon de peindre la beauté de son

âme. Le blanc d'argent et le bitume dont il se servait étaient le

blanc d'argent et le bitume d'un noble coeur. On inventait la

flatterie des épithètes morales pour sa peinture; on disait

qu'elle était «loyale et véridique», qu'elle avait la «sérénité

des intentions et du faire». Son gris devenait de la sobriété. La

misère de coloris du pénible peintre, du pauvre prix de Rome,

faisait trouver et imprimer qu'il avait des «couleurs gravement

chastes[16]», etc.

[Note 16: _Manette Salomon_, p. 161.]

Tout le portrait de ce pauvre Garnotelle, vingt fois repris et

complété, est une merveille de finesse, d'ironie, de férocité. On y

sent l'entrain d'une vengeance personnelle contre l'artiste philistin.

De l'esprit, MM. de Concourt en ont tant qu'ils veulent, et parfois

aussi tant qu'ils peuvent, du plus subtil, du plus tourmenté; un

esprit qui est souvent, à l'origine, un esprit de pénétration aiguë et

rapide, un esprit d'analystes, mais qui est plus souvent encore un

esprit de stylistes, une coquetterie de l'imagination en quête

d'expressions rares, d'alliances de mots imprévues, d'enfilades de

synonymes d'un relief croissant; une coquetterie à qui la justesse ne

suffit point, qui ne s'en tient pas au brillant, qui va d'elle-même

au raffiné, au singulier, à l'extravagant, qui renchérit sans cesse

sur ses trouvailles et qui s'excite à ce jeu. Les exemples seraient

innombrables: voyez seulement dans _Manette Salomon_ la définition de

la _blague_[17] et la description de la danse d'Anatole[18]. Il y a là

(et ces débauches sont fréquentes chez MM. de Goncourt et constituent

presque leur ordinaire) l'ivresse d'une rhétorique particulière, un

soûlerie de mots, une orgie de virtuosité. Ils sont intempérants et

agités entre tous les stylistes.

[Note 17: _Manette Salomon_, page 28.]

[Note 18: _Ibid._, page 230.]

Ils prêtent à leurs personnages lettrés, comme il est naturel, ce

style et cet esprit. Je n'ai guère rencontré, pour ma part, des

bohèmes et des petits journalistes aussi spirituels que ceux de la

rédaction du _Scandale_. Mais, cet heureux mensonge signalé, il faut

reconnaître que les conversations qui abondent dans ces romans ont au

plus haut point l'allure et le ton de la conversation contemporaine,

parisienne, boulevardière, de la conversation de café ou d'atelier,

avec son laisser-aller, son débraillé, ses façons sans-gêne et

touche-à-tout, ses hardiesses, son hyperbolisme, son tour sceptique et

paradoxal, avec ses prétentions aussi et ses affectations, son ironie

tournée au tic, sa manie de feux d'artifice. _Manette Salomon_,

_Charles Demailly_ et _Renée Mauperin_ (avec Denoisel) sont, à ce

point de vue surtout, trois livres ultra-parisiens, qui pourront, dans

cent ans, donner à nos descendants une idée assez juste de la façon

dont conversaient les plus spirituels et les plus blasés de leurs

pères dans la seconde moitié du XIXe siècle. Pour le XVIIIe nous avons

les conversations rapportées par Diderot dans les lettres à Mlle

Volland. Le rapprochement pourrait être fertile en aperçus.

Tout l'esprit de MM. de Goncourt, étant moins une fleur de bon sens

qu'une fleur d'imagination, et ayant ses origines dans leur extrême

impressionnabilité, ne les empêche pas de nous émouvoir, et même assez

souvent. Leurs fins de livre sont navrantes. Plusieurs de leurs

tableaux sont d'une tristesse qui prend aux nerfs, qui fait mal, et

d'autant plus qu'elle sort des choses et non plus, comme dans l'ancien

roman dit idéaliste, d'une situation morale, généralement d'une lutte

intérieure entre des sentiments contraires, exposée sous forme

d'effusion solitaire ou de dialogues. Dans la nouvelle école, le

pathétique se dégage plutôt de descriptions en grande partie

matérielles. Ce n'est plus la «douce terreur» et la «pitié charmante»

dont parlait Boileau: c'est quelque chose de plus désolé et de plus

poignant; c'est ce que je voudrais appeler une émotion pessimiste, une

compassion qui, par delà les souffrances particulières, va à la grande

misère humaine, une sensation des fatalités cruelles. Voyez dans

_Soeur Philomène_, l'agonie de Romaine, à qui l'on vient de couper le

sein, le délire impie de la mourante, entrecoupé, dans la grande salle

d'hôpital où souffrent tant de malheureuses, par la voix de la soeur

récitant la prière du soir: «Hélas! Seigneur, que puis-je faire en

reconnaissance de tant de bonté?...»--Voyez encore la dernière moitié

de _Germinie Lacerteux_, la maladie jour par jour et la mort de Renée,

quelques-unes des dernières pages de _Manette Salomon_, la lutte

tragique de Charles contre la folie envahissante. Et j'ose ajouter:

voyez Anatole allant enterrer Vermillon...--Les romans d'à présent (je

parle toujours des romans littéraires) n'ont rien de bien consolant.

On en est venu à regarder l'optimisme, dans les oeuvres d'imagination,

comme tout proche de la banalité. On aime que l'art soit pessimiste;

le sentiment qui conduit le romancier à voir et à peindre de

préférence, dans la réalité, ce qu'elle a de tristesses et de cruautés

absurdes, paraît un sentiment distingué; on éprouve à le partager une

sorte d'orgueil intellectuel, on y voit une protestation bien humaine

contre le mal inexplicable. Ajoutez qu'il ne reste peut-être plus que

cet art violent pour nous donner les émotions dont nous avons besoin.

À plus forte raison peut-il seul contenter les écrivains qui le

pratiquent, et qui, à supposer que nous soyons malades, doivent l'être

encore plus que nous, étant parmi nous les premiers. On conçoit de

reste que le tempérament de MM. de Goncourt et leur dédain des

apparences mêmes de la banalité les ait détournés des romans «qui

finissent bien».

V

Le plus souvent, c'est encore sur une description, sur un tableau que

s'achèvent leurs petits drames lamentables: tant ils sont, avant tout,

peintres et descripteurs! Ils le sont avec passion, avec subtilité et

à la fois avec exubérance. Ils ont le détail aussi menu et aussi

abondant que Théophile Gautier, mais nullement sa sérénité, et, comme

s'ils recevaient des objets une sensation trop forte, ils ont presque

toujours, dans l'expression, une fièvre, une inquiétude. De leur

regard attentif, aigu, ils voient les plus petites choses, ils en

voient trop; mais il faut tout de suite ajouter qu'ils les voient en

artistes, non en commissaires-priseurs; qu'ils ne notent, en somme,

que celles qui ont une valeur picturale, qui sont susceptibles d'une

traduction pittoresque. Et parmi celles-là ils accentuent celles qui

se rapportent le mieux à l'impression générale qu'ils veulent

produire. En un mot, leurs descriptions, comme celles de tous les

grands peintres, rendent en même temps la figure exacte et l'âme des

choses à un moment donné. Ce qui leur est propre (et je songe surtout

aux descriptions de _Manette_ et de _Madame Gervaisais_), c'est le

tourment de tout sentir et de tout rendre sensible, c'est l'effort un

peu maladif.

Prenons pour exemple la description de l'atelier de Coriolis au

crépuscule. Le détail est infini, menu, extrêmement cherché; mais il

est _un_, j'entends subordonné à un effet d'ensemble. L'observateur

regarde les objets l'un après l'autre, y poursuit la fuite lente du

jour, note où en est sur chacun d'eux l'effacement de la lumière au

moment où son regard s'y porte. Qu'on juge de la précision de cette

chasse par quelques détails: «... La mélancolique métamorphose se

faisait, changeant sur les toiles l'azur matinal des paysages en

pâleurs émeraudées du soir... Au-dessus de la copie de Saint-Marc, du

noir était entré dans la gueule ouverte du lion... Le parquet perdait

le reflet des châssis de bois blanc qui se miraient dans son

luisant...» Et voici le trait final: «Une paillette, sur le côté des

cadres, monta, se rapetissa, disparut à l'angle d'en haut; et il ne

resta plus dans l'atelier qu'une lueur d'un blanc vague sur un oeuf

d'autruche pendu au plafond et dont on ne voyait déjà plus ni la corde

ni la houppe de soie rouge.» Qu'on lise tout le morceau, on y sentira,

parmi l'amusement des détails, la mélancolie légère de cette

décroissance et de cet insensible effacement du jour dans un fouillis

d'objets élégants et brillants qui se noient l'un après l'autre,

doucement et silencieusement, dans la nuit.

On dira: Voilà un exercice fort inutile! Nous répondrons simplement:

Ces fantaisies sont curieuses et font plaisir à ceux qui les aiment.

Pour ne parler que de l'atelier de Coriolis, il est certain que la

description n'en était pas absolument nécessaire à l'intelligence de

son histoire; mais, puisqu'il est encore permis de décrire le

crépuscule à la campagne, il vaut peut-être la peine, pour changer, de

le décrire dans un atelier.

On dira encore: Vos descriptions sont des inventaires. Le premier venu

en ferait autant: il n'y a qu'à regarder et à prendre des

notes.--Croyez-vous? Essayez un peu pour voir. Nous pouvons fort bien

accorder d'ailleurs que les descriptions sont des inventaires dressés

par des artistes et des poètes, comme les inventaires sont des

descriptions composées par des notaires. Les inventaires de MM. de

Goncourt, ai-je dit, ont une âme. Ils accumulent les détails, mais

toujours ils en résument la couleur générale et le sens. «De cette

pauvre rivière opprimée, disent-ils en parlant de la Bièvre, de ce

ruisseau infect, de cette nature maigre et malsaine, Crescent avait su

dégager l'expression, le sentiment, presque la souffrance[19].» Ce que

Crescent fait pour la Bièvre, ils le font pour tout ce qu'ils

décrivent. Conclusion et résumé d'un coin de la banlieue, l'été: «...

Paysages sales et rayonnants, misérables et gais, populaires et

vivants, où la nature passe ça et là entre la bâtisse, le travail et

l'industrie, comme un brin d'herbe entre les doigts d'un homme[20].»

Conclusion et résumé d'une description du bois de Vincennes: «... Une

promenade banale et violée, un de ces endroits d'ombre avare où le

peuple va se ballader à la porte des capitales, parodies de forêts

pleines de bouchons, où l'on trouve dans les taillis des côtes de

melon et des pendus[21].» Dans la forêt de Fontainebleau, ils voient

les plus petites choses: «... Son regard s'arrêta sur le rocher; il en

étudia les petites mousses vert-de-grisées, le tigré noir des gouttes

de pluie, les suintements luisants, les éclaboussures de blanc, les

petits creux mouillés où pourrit le roux tombé des pins.» Mais à côté

ils sentent profondément les grands spectacles: la vallée de Franchart

les fait rêver de cataclysmes préhistoriques, de nature

antédiluvienne[22]. Il serait intéressant de comparer leur forêt de

Fontainebleau à celle de Flaubert dans l'_Éducation sentimentale_, à

celle de Michelet dans l'_Insecte_, à celle de M. Taine dans _Thomas

Graindorge_, à celle de M. Alphonse Daudet dans les _Rois en exil_. On

verrait MM. de Goncourt aussi exacts que Flaubert, presque aussi ivres

que Michelet, et plus débordants et tourmentés que tous. Mais ils nous

ont prévenus: ici non plus qu'ailleurs ne leur demandez «la

tranquillité des lignes» ni «la santé courante».

[Note 19: _Manette Salomon_, p. 288.]

[Note 20: _Renée Maurepin_, p. 12.]

[Note 21: _Germinie Lacerteux_, p. 197.]

[Note 22: _Manette Salomon_, p. 244 et suiv.]

On ne saurait étudier leurs descriptions sans parler en même temps de

leur style; car c'est la volonté de _peindre_ plus qu'on n'avait fait

encore qui les a conduits souvent à se faire une langue, à inventer

pour leur usage une «écriture artiste», comme dit M. Edmond de

Goncourt. L'expression est juste, quoique bizarre. Ils considèrent les

choses, avons-nous dit, autant en ouvriers des arts plastiques qu'en

écrivains et en psychologues. Ils reçoivent de la réalité la même

impression que le peintre le plus fou de couleurs et le plus entêté de

pittoresque; et cette impression se double chez eux du sentiment

proprement littéraire. Les tons, les nuances, les lignes que le

pinceau peut seul _reproduire_, ils font cette gageure de les rendre

sensibles avec des phrases écrites; et c'est alors un labeur, un

effort désespéré des mots pour prendre forme et couleur, une lutte du

dictionnaire contre la palette, des phrases qui ont des airs de

glacis, des substantifs qui sont des frottis, des épithètes qui sont

des touches piquées, des adverbes qui sont des empâtements, une

transposition d'art enragée...

Les classiques, quand ils veulent peindre, emploient des mots

abstraits qui évoquent d'abord un sentiment, puis une image, mais

indéterminée «... Un horizon fait à souhait pour le plaisir des yeux»,

ou des mots concrets qui évoquent une image précise, mais sommaire et

rapide:

L'onde était transparente ainsi qu'aux plus beaux jours.

À mesure que s'éveillent chez les écrivains certaines curiosités et

que leur sensibilité se raffine, avec J.-J. Rousseau, avec

Chateaubriand, on voit les images devenir plus nombreuses, plus

nuancées et plus poussées dans le détail. Le goût de la nature a fait

faire à la description un premier progrès, et très considérable.

L'entrée dans la littérature d'écrivains initiés aux arts plastiques,

qui en ont la science et la passion, marque un nouveau progrès, déjà

inquiétant. Ils vont poursuivant le détail de plus en plus, et,

tourmentés du désir de donner avec des mots la sensation même des

choses, il leur arrive, comme à l'auteur de la _Momie_, de mêler à la

langue littéraire des réminiscences et quelque chose du vocabulaire de

l'atelier. Gautier porte l'abondance et la minutie, Flaubert la

précision aussi loin qu'il se peut. Par delà nous rencontrons MM. de

Goncourt.

Un exemple nous fera mesurer le chemin parcouru depuis les classiques.

_Imminente luna_, voilà un paysage d'Horace. Voici un paysage de MM.

de Goncourt:

La lune pleine, rayonnante, victorieuse, s'était tout à fait

levée dans le ciel irradié d'une lumière de nacre et de neige,

inondé d'une sérénité argentée, irisé, plein de nuages d'écume

qui faisaient comme une mer profonde et claire d'eau de perles;

et sur cette splendeur laiteuse, suspendue partout, les mille

aiguilles des arbres dépouillés mettaient comme des arborisations

d'agate sur un fond d'opale... Anatole prit à gauche... Il était

dans une petite clairière. L'éclaircie était mélancolique, douce,

hospitalière. La lune y tombait en plein. Il y avait dans ce coin

le jour caressant, enseveli, presque angélique de la nuit. Des

écorces de bouleaux pâlissaient çà et là, des clartés molles

coulaient par terre; des cimes, des couronnes de ramures fines et

poussiéreuses, paraissaient des bouquets de marabouts. Une

légèreté vaporeuse, le sommeil sacré de la paix nocturne des

arbres, ce qui dort de blanc, ce qui semble passer de la robe

d'une ombre sous la lune, entre les branches, un peu de cette âme

antique qu'a un bois de Corot, faisaient songer devant cela à

des Champs Élysées d'âmes d'enfants[23].

[Note 23: _Manette Salomon_, p. 312.]

Mais on aura beau faire, une page écrite ne sera jamais l'équivalent

d'un tableau; les mots, de quelque façon qu'on les accumule et qu'on

les arrange, ne pourront qu'évoquer chez le lecteur, s'il s'y prête,

une image approchante des objets qu'on lui décrit. Il est donc un

point où il faut s'arrêter dans cette voie, sous peine de forcer sans

grand profit les ressorts de la langue. De dire où est exactement ce

point, ce n'est pas très facile; mais il est visible, à l'étrangeté

fréquente de leur style, que MM. de Goncourt l'ont maintes fois

outrepassé. Flaubert n'invente pas un mot nouveau, Gautier n'en

invente qu'un petit nombre ou se contente de ressusciter des mots

anciens. Tous deux écrivent purement; tous deux respectent ce qu'on

appelle le génie de la langue, c'est-à-dire, en somme, ses habitudes.

Tous deux, l'un dans sa phrase laborieuse et courte, l'autre dans sa

période copieuse, facile et un peu lente, sont extrêmement préoccupés

de l'harmonie. Tous les «stylistes» antérieurs à MM. de Goncourt

évitent les répétitions de mots, les cacophonies, les ruptures

d'équilibre dans la construction des phrases, écrivent beaucoup pour

l'oreille. MM. de Goncourt, au moins dans leurs peintures, écrivent

uniquement pour les yeux. Stylistes, ils ne le sont point du tout à la

façon des autres; ils dédaignent dans le style tout ce qui ne sert

pas à faire voir ou à faire sentir.--Mais, quand on parle de leur

style, il faut distinguer entre leurs livres. _Soeur Philomène_,

_Renée Mauperin_, _Germinie Lacerteux_ sont écrits purement. La forme

de _Charles Demailly_ (le premier de leurs romans qui ait paru) était

beaucoup plus exubérante et parfois singulière. Dans _Manette Salomon_

la manière triomphe. Dans _Madame Gervaisais_, le dernier roman qu'ils

aient composé ensemble, on n'hésite pas à dire: C'est trop!--Et la

bizarrerie du style s'est encore aggravée dans les livres que M.

Edmond de Goncourt a écrits tout seul. C'est donc dans _Madame

Gervaisais_ que je puiserai des exemples soit des incorrections

affectées, soit des manies de style qui sont devenues, vers la fin,

familières aux deux frères.

Voici d'abord des sortes d'expressions redondantes par le

rapprochement de deux mots de même racine: «Là, une haie de camélias

plaquant ses feuilles et ses fleurs de cire contre le _rocailleux_

d'une galerie de _rochers_[24].»--«... _débordant_ de la _bordure_

turgide et gonflée des fleurs[25].» (Je néglige ici la synonymie

absolue de _turgide_ et de _gonflée_.)--Parfois le pléonasme va

jusqu'à l'incorrection choquante: «_Ce qui lui manquait_ et lui

faisait défaut, _c'était une absence_ d'aliments à des appétits

nouveaux[26].» Ceci rappelle une phrase célèbre à l'École normale:

«Messieurs, il y a dans votre préparation des lacunes dont il faudrait

combler l'absence.»

[Note 24: _Madame Gervaisais_, p. 37.]

[Note 25: _Ibid._, p. 163.]

[Note 26: _Ibid._, p. 216.]

Voici des mots inventés, peut-être inutilement: «... un paresseux

_lazzaronisme_ d'âme[27],»--«notes _trémolantes_[28],»--«_obscurant_

le public[29],»--«nuits _insomnieuses_[30],»--«arrivée à une entière

_déréliction_[31].» À quoi bon ces mots nouveaux? C'est que les

auteurs, en proie à cette inquiétude, à ce désir inassouvissable d'une

expression égale à leur impression, ont trouvé (là est l'affectation)

que les mots connus étaient usés, n'accrochaient pas assez

l'attention, et aussi (là est la part de sincérité) que ces mots ne

rendaient pas _tout_ ce qu'ils voulaient. _Trémolantes_ est une

expression musicale, ne peut s'appliquer qu'à des sons, _tremblantes_

peut s'appliquer à tout. Il y a dans _lazzaronisme d'âme_ une image,

et une image italienne, qui n'est pas dans _nonchalance_ ou _paresse_.

_Obscurant_ ne pourrait être remplacé que par plusieurs mots. _Sans

sommeil_ n'a pas l'harmonie un peu triste de _insomnieuses_.

_Déréliction_ est une espèce de superlatif, implique quelque chose de

désespéré qui n'est pas dans _solitude_ ou _abandon_. J'entre autant

que je puis dans la pensée de l'écrivain; mais, si je devine ses

raisons, elles ne me convainquent qu'à moitié.

[Note 27: _Madame Gervaisais_, p. 37.]

[Note 28: _Ibid._, p. 83.]

[Note 29: _Ibid._, p. 87.]

[Note 30: _Ibid._, p. 254.]

[Note 31: _Ibid._, p. 272.]

Voici des expressions où la recherche de l'énergie et de la concision

aboutit à l'étrangeté: «Au milieu d'un tapis vert, en plein soleil, le

marbre d'une colonne _brûlait de blanc_ devant un dattier[32].»--«...

Ses tumulus dévastés, _volés de leur forme même_[33].»--«Souvent de

petits enfants s'arrêtaient brusquement (devant Pierre Charles),

frappés par la séduction naturelle, instantanée, _le coup de foudre de

leur beau à eux dans un autre_[34].»

[Note 32: _Madame Gervaisais_, p. 37.]

[Note 33: _Ibid._, p. 116.]

[Note 34: _Ibid._, p. 188.]

Voici des redoublements de synonymes, des insistances qui retiennent

l'attention en nous présentant deux ou trois fois de suite la même

idée ou la même image: «... Une espèce de _dénouement_, de _déliement_

de sa nature _comprimée_, _refermée_, _resserrée_...[35]»--«...

Suppliciés par _tous les raccourcis_ de la chute, _toutes les

angoisses_ des muscles, _toutes les agonies_ du dessin; tableau muet

de la souffrance physique contre lequel venait _frapper_, _battre_,

_expirer_ le choeur des douleurs de l'âme[36].»--«... Rome et ses

dômes _détachés_, _dessinés_, _lignés_ dans une nuit violette, sur une

bande de ciel jaune, du jaune d'une rose-thé[37].»--Ce procédé est

habituel à MM. de Goncourt, même dans leurs pages les plus sobres:

c'est un continuel _essayage_ d'expressions. On dirait souvent qu'ils

nous livrent le travail préparatoire de leur style, non leur style

même, parce que l'impression de l'artiste se fait sentir plus

immédiate et plus vive dans l'ébauche intempérante que dans la page

définitive, et qu'ils craignent, en châtiant et terminant l'ébauche,

d'en amortir l'effet. Leurs tableaux font quelquefois songer à

l'envers d'une tapisserie, plus éclatant et moins net que l'endroit,

et où les bouts de laine sont trop longs et un peu emmêlés.

[Note 35: _Ibid._, p. 98.]

[Note 36: _Ibid._, p. 86.]

[Note 37: _Ibid._, p. 117.]

L'épithète étant toujours, dans cette manière d'écrire, le mot le plus

important, voici des tournures qui mettent l'épithète au premier plan

en la transformant en substantif neutre (à la façon des Grecs): «...

Mais c'était le ciel surtout qui donnait à tout une apparence éteinte

avec une lumière grise et terne d'éclipse, empoussiérant le _mousseux_

des toits, le _fruste_ des murs...[38]»--«... Des voix fragiles et

poignantes attaquant les nerfs avec l'_imprévu_ et l'_antinaturel_ du

son[39].»--«Et il mit une note presque dure dans le _bénin_ de sa

parole inlassable et coulante[40].»

[Note 38: _Madame Gervaisais_, p. 57.]

[Note 39: _Ibid._, p. 87.]

[Note 40: _Ibid._, p. 203.]

Les mots abstraits surabondent dans cette prose si vivante: ce qui semble

contradictoire, mais s'explique avec un très petit effort de réflexion.

Le point de vue de MM. de Goncourt étant le plus souvent pictural, s'ils

ont à décrire un groupe, ce qu'ils voient tout d'abord, ce sont des

couleurs, des poses, des attitudes. Pour nous rendre cette première vue

saisissante, mais sommaire, ce premier éblouissement d'un tableau réel,

ils commencent donc, instinctivement, par en _abstraire_ les teintes, les

lignes, les mouvements; et comme ils veulent leur donner dans la phrase

la place d'honneur et les faire saillir uniquement, ils ne les expriment

point par des adjectifs, qui seraient toujours subordonnés à un nom, mais

par des substantifs nécessairement abstraits. Et ayant ainsi traduit

l'impression générale, qui correspond au premier moment de la vision, ils

la précisent par les mots qui viennent ensuite et qui marquent ce qu'on

distingue au second coup d'oeil.--Si donc Mme Gervaisais entre dans une

église de Rome, MM. de Goncourt ne diront pas: «Elle se mit à regarder...

des femmes agenouillées..., des paysans vautrés...» Non, car ce qu'elle a

vu d'abord, ce sont des lignes et des mouvements, c'est quelque chose

d'agenouillé et de vautré; après quoi, elle a remarqué que c'étaient des

femmes et des paysans. MM. de Goncourt écriront donc: «Elle se mit à

regarder, dans l'obscurité pieuse, des _agenouillements de femmes_, leur

châle sur la tête..., des _vautrements de paysans_ enfonçant de leurs

coudes la paille des chaises..., un _prosternement_ général..., des

_prières de jupes de soie et de jupes d'indienne_ côte à côte couchant

presque _leurs génuflexions_ par terre...[41]»--Ils écriront, toujours

dans le même système: «Cette _sculpture_ des _poses_, des _lassitudes_,

des _absorptions_... Le tableau la frappa surtout des _confessions

élancées_ de femmes qui, debout...[42]»--«... Des _adorations d'hommes et

de femmes_ à quatre pattes...[43]»--«Et je ne voyais qu'une sauvage et

toute brute idolâtrie, un peu de la _ruée_ de l'Inde sous une idole de

Jaggernat[44].»--«Un mur de colère, gâché de couleurs redoutables,

plaquait au fond l'avalanche et le _précipitement_ des damnés...[45]»--«Sur

l'escalier se faisait l'ascension lente et balancée, la _montée

sculpturale_ des Romaines...[46].»--«Leurs femmes étaient là...

immobilisées... dans un _arrêt qui hanchait_[47].»

[Note 41: _Madame Gervaisais_, p. 137.]

[Note 42: _Madame Gervaisais_, p. 34.]

[Note 43: _Ibid._, p. 91.]

[Note 44: _Ibid._, p. 100.]

[Note 45: _Ibid._, p. 50.]

[Note 46: _Ibid._, p. 86.]

[Note 47: _Ibid._, p. 30.]

Notons, pour finir, l'emploi presque continuel, dans le récit, de

l'imparfait au lieu du passé défini, l'imparfait ayant quelque chose

d'indéterminé et prolongeant l'action pour nous permettre de la mieux

voir et de la suivre.

Je crois avoir indiqué et expliqué les principales affectations de MM.

de Goncourt. Ils ont «des sens délicats et poètes[48]». Ils

s'évertuent à rendre leur style adéquat à leurs sentiments et à leurs

sensations: ils trouvent que la langue ordinaire, telle qu'elle est

établie par l'usage même de grands écrivains, y est impuissante: ils

l'enrichissent audacieusement de vocables nouveaux et de tournures

imprévues, troublent toutes ses habitudes, la tendent et la violentent

à la faire crier. Cela leur est commun, sauf le degré qui chez eux est

extravagant, avec les «décadents» de toutes les littératures. Ce

qu'ils ont par surcroît, c'est, en un sens, le mépris de la phrase, le

dédain de certaines petites règles d'euphonie, de cadence, de

construction. (Je rappelle que j'ai surtout en vue _Manette Salomon_

et _Madame Gervaisais_.) Ces stylistes outrés ne sont nullement des

rhéteurs. Il y a dans leur cas plus de naturel et de franchise qu'on

ne croit. Je dirais presque que l'incorrection travaillée de ces

artistes si savants fait songer à l'incorrection ingénue de cet

ignorant de Saint-Simon. Ils n'ont vraiment souci que de peindre: la

phrase va comme elle peut. Ils ignorent les scrupules de grammairiens.

[Note 48: _Ibid._, p. 110.]

Je pense qu'il faut voir une simple négligence, non une recherche

harmonique qui dérogerait à leurs habitudes, dans cette première

phrase de _Soeur Philomène_: «La salle est haute et vaste. Elle est

_lon_gue et se pro_lon_ge dans une _om_bre où elle s'en_fon_ce sans

finir.» Ils écrivent tranquillement: «_En peinture_, il ne voyait

_qu'une peinture_...[49]»--Beaucoup de leurs périodes, si on les juge

d'après les règles les moins contestables de la rhétorique classique,

sont assez mal faites, n'ont ni harmonie ni dessin. J'en prends une

au hasard, qui n'est pas une des pires. «La _joie_ de midi glissait et

_jouait_ sur le luisant des feuilles, le brillant des _fleurs_,

bourdonnait dans le silence et la _chaleur_; et des _vols_ de mouches,

tour à tour blanches sur le vert et noires sur le blanc,

s'embrouillaient _dans l'air_ ou bien y planaient, _les ailes_

imperceptiblement frémissantes, _ainsi que_ des atomes de bonheur

suspendus _dans l'atmosphère_[50].» Les défauts sautent aux yeux d'un

professeur de rhétorique: l'assonance de _joie_ et de _jouait_, de

_fleurs_ et de _chaleur_; _ailes_ se rapportant grammaticalement à

_vols_, si bien que les vols ont des ailes; _dans l'atmosphère_

faisait double emploi avec _dans l'air_: l'ambiguïté de la

construction qui fait douter si ce sont les _vols_ ou les _ailes_ qui

ressemblent à des _atomes de bonheur_, _ainsi que_ pouvant se

rattacher également à l'un ou à l'autre de ces deux mots. Et il me

semble bien que, dans la pensée de l'écrivain _ainsi que_ ne se

rattache ni à l'un ni à l'autre, mais à _mouches_, au mépris de la

syntaxe. Les amis de MM. de Goncourt diront: Qu'importe si, en dépit

des négligences et des incorrections, peut-être même avec leur aide,

ils nous ont donné la sensation qu'ils voulaient?

[Note 49: _Manette Salomon_, p. 51.]

[Note 50: _Madame Gervaisais_, p. 16.]

Mais cela justement fait question. Les incorrections, je crois, ne

sont jamais nécessaires, et, quant aux autres nouveautés, il faudrait

voir. Les phrases ou fragments de phrases que j'ai cités ont sans

doute paru détestables à plus d'un lecteur, et c'est un sentiment qui

peut se défendre. Je dois pourtant avertir que l'excentricité de ces

locutions choquerait moins si on les rencontrait dans le texte, à leur

place, surtout si on lisait tout un livre écrit dans ce goût (à moins

qu'au contraire l'exaspération n'aille croissant). _Madame

Gervaisais_, avec son style forcené, ne nous en offre pas moins, de la

Rome catholique, une image extrêmement frappante et qu'on n'oublie

pas. Allons plus loin: dans presque tous les cas, si l'on essaye de

substituer à la locution extraordinaire inventée par MM. de Goncourt

une locution conforme aux habitudes de la langue, on reconnaîtra que

celle qu'ils ont préférée est réellement plus expressive, contient

_quelque chose de plus_. Seulement, on fait deux réflexions. On se

demande si l'effet de ces mots nouveaux ou de ces tournures inusitées

n'est pas tout entier dans leur nouveauté même, et si, la nouveauté

passant, l'effet ne disparaîtrait pas du même coup. En ce cas, les

stylistes seraient dans l'obligation de renchérir toujours sur leurs

hardiesses et d'innover au moins tous les vingt ans. Puis on se

rappelle ce que Joubert disait déjà de Bernardin de Saint-Pierre, dont

la couleur est pourtant fort tempérée auprès de celle de MM. de

Goncourt: «Il y a dans son style _un prisme qui lasse les yeux_. Quand

on l'a lu longtemps, on est charmé de voir la verdure et les arbres

moins colorés dans la campagne que dans ses écrits.» Que dirons-nous

des auteurs de _Manette Salomon_ et de _Madame Gervaisais_? Il

faudrait avoir exactement leurs yeux et leurs nerfs pour n'être jamais

démonté par les étrangetés de leur peinture écrite. De bons esprits,

même d'assez fins lettrés trouvent cela insensé, et le disent.

D'autres trouvent cela fort curieux. J'ai peine, parfois, à aller au

delà de ce sentiment, et j'ai peur que l'oeuvre de MM. de Goncourt,

dans ses parties excessives, ne soit une brillante erreur littéraire,

une méprise fort distinguée sur les limites nécessaires où doit

s'arrêter l'effort des mots, sur la nature et la portée de leur

puissance expressive.

Les Contemporains, 3ème Série Études et Portraits Littéraires · 第 15 / 81 题