EDMOND ET JULES DE GONCOURT

C'est avec un peu de chagrin que nous avons vu M. Renan[2] comprendre

le roman dans ses dédains exquis, auxquels si peu de choses échappent.

Je sais bien qu'il faisait, comme de juste, une exception en faveur de

M. Victor Cherbuliez et des romanciers académiciens. Il admettrait

sans doute quelques autres exceptions si on le pressait un peu, et

cela nous suffirait, car ce ne sont pas les romans-feuilletons qui

nous tiennent à coeur. Il n'en reste pas moins que M. Renan considère

le roman comme un genre inférieur et peu digne, pour parler sa langue,

des «personnes sérieuses», lorsque la science, la critique et

l'histoire sont là qui offrent un meilleur emploi à nos facultés. En

quoi meilleur, je vous prie? C'est pure coquetterie de proclamer à

tout bout de champ la supériorité de la science sur l'art, lorsqu'on

est soi-même un si grand et si ondoyant et si troublant artiste.

Ajoutez que le roman est bien réellement une forme, et non la moindre,

de l'histoire des moeurs. Et quand il n'aurait aucune vérité, quand il

ne serait pas, à sa façon, oeuvre d'histoire et de critique, pourquoi

le dédaigner? Enfin, si ce n'est pas, à proprement parler, le roman

qui m'intéresse, ce sera peut-être le romancier.

[Note 2: Réponse à M. Victor Cherbuliez.]

Nous prions l'auteur de la _Vie de Jésus_ de faire un peu grâce au

roman. «La vie est courte, dit-il, et l'histoire, la science, les

études sociales ont tant d'intérêt!» Eh! les moeurs contemporaines

n'en ont-elles pas aussi? Et quant à la brièveté de la vie, c'est une

vérité qui se plie à plus d'une conclusion.--«Une longue fiction en

prose» vous paraît «une faute littéraire»? De ces fautes-là j'en

connais de délicieuses. Et, du reste, le roman tel que l'ont compris

MM. de Goncourt n'est presque pas une fiction, ou du moins n'est pas

une «longue fiction». C'est la vie moderne, observée surtout dans ce

qu'elle a de fébrile et d'un peu fou, sentie et rendue par les plus

subtils et les plus nerveux des écrivains. Ces deux frères siamois de

l'«écriture artiste», nous les aimons parce qu'ils sont de leur temps

autant qu'on en puisse être, aussi modernes par le tour de leur

imagination que tel autre par le tour de sa pensée, et aussi

remarquables par la délicatesse de leurs perceptions et par leur

nervosité que tel autre par la distinction de ses rêves et par le

détachement diabolique de sa sagesse. C'est aux plus «modernes»,

sentants ou pensants, que nous allons de préférence. Or MM. de

Goncourt ont donné comme qui dirait la note la plus aiguë de la

littérature contemporaine; ils ont eu au plus haut point

l'intelligence et l'amour de ce qu'ils ont appelé eux-mêmes la

«modernité»; ils ont enfin inventé une façon d'écrire, presque une

langue, qu'on peut apprécier fort diversement, mais qui est curieuse,

qui a eu des imitateurs et qui a marqué sa trace dans la littérature

des vingt dernières années.--Mais peut-être est-il nécessaire, pour

les bien goûter, d'avoir un esprit peu simple et en même temps d'être

de ceux «pour qui le monde visible existe[3]».

[Note 3: _Charles Demailly_, p. 85.]

I

«Ceux qui aiment tant la réalité n'ont qu'à la regarder,» dit-on.

Soit; mais il n'est pas non plus sans intérêt de voir comment d'autres

la regardent, sous quel angle, de quels yeux et dans quelle

disposition d'esprit, et comment ils l'expriment, quel caractère ils

aiment à en dégager, quel sorte de grossissement ils lui donnent, et

par quel parti pris et par quelle loi de leur tempérament. Car,

faut-il le répéter? un écrivain n'est jamais un photographe, quand il

le voudrait; tout ce qu'il peut faire, c'est d'être idéaliste à

rebours: le naturalisme tel qu'il a plu à M. Zola de le définir est

une naïveté ou un défi. MM. de Goncourt sont si peu «naturalistes» au

sens nouveau, que, dès 1859, croyant ne railler encore que M.

Champfleury, ils mettaient dans la bouche d'un grotesque les idées et

les professions de foi qu'a reprises et développées sérieusement la

plume pesante et convaincue de M. Zola:

Je pense--dit Pommageot en s'animant--que toutes les vieilles

blagues du romantisme sont finies; je pense que le public en a

assez, des phrases en sucre filé; je pense que la poésie est un

borborygme; je pense que les amoureux de mots et les aligneurs

d'épithètes corrompent la moelle nationale; je pense que le vrai,

le vrai tout cru et tout nu est l'art; je pense que les portraits

au daguerréotype ressemblent...

--C'est un paradoxe! cria Florissac.

--Je pense qu'il ne faut pas écrire, là!... Je pense que Hugo et

les autres ont fait reculer le roman, le véritable roman, le

roman de Rétif de la Bretonne, oui! je pense qu'il faut se

relever les manches et fouiller dans la loge des portiers et

l'idiotisme des bourgeois: il y a un nouveau monde pour celui qui

sera assez fort pour mettre la main dessus; je pense que le génie

est une mémoire sténographique... Je pense... je pense..., voilà

ce que je pense! Et ceux à qui ça donne des engelures..., j'en

suis fâché[4].

[Note 4: _Charles Demailly_, p. 162.]

«Amoureux de mots, aligneurs d'épithètes», MM. de Goncourt le sont au

plus haut point et souvent avec une grande puissance; et c'est

peut-être parce qu'ils étaient «amoureux de mots» qu'ils ont été

amoureux de choses concrètes. Car le meilleur support d'une forme

plastique, c'est encore l'observation passionnée du monde réel. Mais

«naturalistes» selon l'esprit de M. Zola, ils ne le sont pas plus que

Gustave Flaubert dans _Madame Bovary_. Il est certain qu'en écrivant

son chef-d'oeuvre, ce candide Flaubert n'a point su tout ce qu'il

faisait; il ne s'est pas dit: Écrivons un roman «expérimental» et

«documentaire» qui commencera une série. Si ce poète et ce polisseur

de syllabes a pu composer un livre qui fait date dans l'histoire du

roman par plus de vérité qu'on n'en trouvait chez Balzac, surtout par

une vérité plus constante, ce n'était sûrement pas en vertu d'une

théorie expresse (pessimisme foncier et religion du style, voilà

Flaubert; en critique, il avait fort peu d'idées claires)--mais

c'était un peu «pour brider sa fantaisie[5]» après la débauche de la

_Tentation de saint Antoine_; c'était aussi parce qu'il voyait dans la

description exacte et ciselée des platitudes une manière d'ironie

féroce où se délectait cet ennemi des philistins; c'est enfin

qu'amoureux avant tout d'une langue précise et concrète, il sentait

que les détails de la vie extérieure appelaient d'eux-mêmes et lui

suggéraient la forme arrêtée et tout en relief où triomphait sa

virtuosité laborieuse. L'observation de la réalité fut toujours pour

lui un moyen, non un but.

[Note 5: _Ibid._, p. 66.]

On entrevoit ici comment, quoi qu'en puisse dire M. Zola, il n'y a

peut-être pas un abîme entre le romantisme et ce qu'il a appelé le

naturalisme. Si l'on peut dire que le romantisme a consisté, pour une

bonne part, dans le goût du pittoresque à outrance et des effets

violents, on conçoit qu'il ait tourné assez rapidement au réalisme;

car, dès qu'il s'agit de forcer l'attention et d'ébranler les nerfs

des dégoûtés, l'art qui peint la réalité contemporaine et qui en

respecte ou en exagère les brutalités y réussira mieux que celui qui

s'attarde aux âges passés ou qui donne aux choses d'aujourd'hui un air

de fiction, l'air de «n'être pas arrivées».--Notez que, d'un autre

côté, par son développement naturel, parallèle, semble-t-il, aux

progrès du sens critique et à l'accroissement de ses exigences, le

roman tendait au réalisme. Le primitif roman d'aventures est devenu

roman de sentiment, puis roman de caractères, enfin roman de moeurs et

de _milieux_. C'est-à-dire qu'il est allé serrant toujours de plus

près la réalité et le _détail_ de la réalité. Et comme cette marche

paraît être dans la nature des choses, il serait bien inutile de s'en

fâcher. Un retour en arrière, que quelques-uns espèrent et annoncent

déjà, ne serait, je pense, qu'un caprice et une coquetterie de blasés.

Et croit-on qu'à part d'honorables exceptions, les romans «idéalistes»

qu'on fait encore soient beaucoup plus sains, plus _simples_ et plus

consolants que les autres? Quel singulier mélange de vitriol et

d'opopanax nous offrent les derniers romans de M. Octave Feuillet!

Toute la littérature contemporaine est inquiète et malade.

C'est partout, sous des formes diverses, une recherche du rare, du

raffiné, du brutal ou du poignant. Nulle joie, nulle sérénité. Ceux

qui cultivent encore la fiction l'aiment perverse et troublante et ne

sont peut-être pas les mieux portants. Les autres ont donné dans le

réalisme, soit en haine du «bourgeois» et par amour du style plastique

(comme Flaubert), soit par une morosité naturelle qui se complaît dans

les laideurs et dans les brutalités (comme M. Zola), soit par la

passion du moderne (comme MM. de Goncourt).--On dit que ces écrivains

se sont trompés, qu'ils ont plié l'art à nous donner une impression

des choses fort différente de celle qu'on avait coutume de lui

demander, qu'ils ont ainsi dépensé un art infini à aller contre le but

même de l'art. Je n'en sais rien. S'ils sont malades, c'est avec une

bonne partie de leur génération. Malgré tout, nous ne haïssons point

ces livres qui nous offrent tant de sensations emmagasinées et tant

d'humanité toute vive et toute proche de nous.

Les Contemporains, 3ème Série Études et Portraits Littéraires · 第 12 / 81 题