C'est avec un peu de chagrin que nous avons vu M. Renan[2] comprendre
le roman dans ses dédains exquis, auxquels si peu de choses échappent.
Je sais bien qu'il faisait, comme de juste, une exception en faveur de
M. Victor Cherbuliez et des romanciers académiciens. Il admettrait
sans doute quelques autres exceptions si on le pressait un peu, et
cela nous suffirait, car ce ne sont pas les romans-feuilletons qui
nous tiennent à coeur. Il n'en reste pas moins que M. Renan considère
le roman comme un genre inférieur et peu digne, pour parler sa langue,
des «personnes sérieuses», lorsque la science, la critique et
l'histoire sont là qui offrent un meilleur emploi à nos facultés. En
quoi meilleur, je vous prie? C'est pure coquetterie de proclamer à
tout bout de champ la supériorité de la science sur l'art, lorsqu'on
est soi-même un si grand et si ondoyant et si troublant artiste.
Ajoutez que le roman est bien réellement une forme, et non la moindre,
de l'histoire des moeurs. Et quand il n'aurait aucune vérité, quand il
ne serait pas, à sa façon, oeuvre d'histoire et de critique, pourquoi
le dédaigner? Enfin, si ce n'est pas, à proprement parler, le roman
qui m'intéresse, ce sera peut-être le romancier.
[Note 2: Réponse à M. Victor Cherbuliez.]
Nous prions l'auteur de la _Vie de Jésus_ de faire un peu grâce au
roman. «La vie est courte, dit-il, et l'histoire, la science, les
études sociales ont tant d'intérêt!» Eh! les moeurs contemporaines
n'en ont-elles pas aussi? Et quant à la brièveté de la vie, c'est une
vérité qui se plie à plus d'une conclusion.--«Une longue fiction en
prose» vous paraît «une faute littéraire»? De ces fautes-là j'en
connais de délicieuses. Et, du reste, le roman tel que l'ont compris
MM. de Goncourt n'est presque pas une fiction, ou du moins n'est pas
une «longue fiction». C'est la vie moderne, observée surtout dans ce
qu'elle a de fébrile et d'un peu fou, sentie et rendue par les plus
subtils et les plus nerveux des écrivains. Ces deux frères siamois de
l'«écriture artiste», nous les aimons parce qu'ils sont de leur temps
autant qu'on en puisse être, aussi modernes par le tour de leur
imagination que tel autre par le tour de sa pensée, et aussi
remarquables par la délicatesse de leurs perceptions et par leur
nervosité que tel autre par la distinction de ses rêves et par le
détachement diabolique de sa sagesse. C'est aux plus «modernes»,
sentants ou pensants, que nous allons de préférence. Or MM. de
Goncourt ont donné comme qui dirait la note la plus aiguë de la
littérature contemporaine; ils ont eu au plus haut point
l'intelligence et l'amour de ce qu'ils ont appelé eux-mêmes la
«modernité»; ils ont enfin inventé une façon d'écrire, presque une
langue, qu'on peut apprécier fort diversement, mais qui est curieuse,
qui a eu des imitateurs et qui a marqué sa trace dans la littérature
des vingt dernières années.--Mais peut-être est-il nécessaire, pour
les bien goûter, d'avoir un esprit peu simple et en même temps d'être
de ceux «pour qui le monde visible existe[3]».
[Note 3: _Charles Demailly_, p. 85.]
I
«Ceux qui aiment tant la réalité n'ont qu'à la regarder,» dit-on.
Soit; mais il n'est pas non plus sans intérêt de voir comment d'autres
la regardent, sous quel angle, de quels yeux et dans quelle
disposition d'esprit, et comment ils l'expriment, quel caractère ils
aiment à en dégager, quel sorte de grossissement ils lui donnent, et
par quel parti pris et par quelle loi de leur tempérament. Car,
faut-il le répéter? un écrivain n'est jamais un photographe, quand il
le voudrait; tout ce qu'il peut faire, c'est d'être idéaliste à
rebours: le naturalisme tel qu'il a plu à M. Zola de le définir est
une naïveté ou un défi. MM. de Goncourt sont si peu «naturalistes» au
sens nouveau, que, dès 1859, croyant ne railler encore que M.
Champfleury, ils mettaient dans la bouche d'un grotesque les idées et
les professions de foi qu'a reprises et développées sérieusement la
plume pesante et convaincue de M. Zola:
Je pense--dit Pommageot en s'animant--que toutes les vieilles
blagues du romantisme sont finies; je pense que le public en a
assez, des phrases en sucre filé; je pense que la poésie est un
borborygme; je pense que les amoureux de mots et les aligneurs
d'épithètes corrompent la moelle nationale; je pense que le vrai,
le vrai tout cru et tout nu est l'art; je pense que les portraits
au daguerréotype ressemblent...
--C'est un paradoxe! cria Florissac.
--Je pense qu'il ne faut pas écrire, là!... Je pense que Hugo et
les autres ont fait reculer le roman, le véritable roman, le
roman de Rétif de la Bretonne, oui! je pense qu'il faut se
relever les manches et fouiller dans la loge des portiers et
l'idiotisme des bourgeois: il y a un nouveau monde pour celui qui
sera assez fort pour mettre la main dessus; je pense que le génie
est une mémoire sténographique... Je pense... je pense..., voilà
ce que je pense! Et ceux à qui ça donne des engelures..., j'en
suis fâché[4].
[Note 4: _Charles Demailly_, p. 162.]
«Amoureux de mots, aligneurs d'épithètes», MM. de Goncourt le sont au
plus haut point et souvent avec une grande puissance; et c'est
peut-être parce qu'ils étaient «amoureux de mots» qu'ils ont été
amoureux de choses concrètes. Car le meilleur support d'une forme
plastique, c'est encore l'observation passionnée du monde réel. Mais
«naturalistes» selon l'esprit de M. Zola, ils ne le sont pas plus que
Gustave Flaubert dans _Madame Bovary_. Il est certain qu'en écrivant
son chef-d'oeuvre, ce candide Flaubert n'a point su tout ce qu'il
faisait; il ne s'est pas dit: Écrivons un roman «expérimental» et
«documentaire» qui commencera une série. Si ce poète et ce polisseur
de syllabes a pu composer un livre qui fait date dans l'histoire du
roman par plus de vérité qu'on n'en trouvait chez Balzac, surtout par
une vérité plus constante, ce n'était sûrement pas en vertu d'une
théorie expresse (pessimisme foncier et religion du style, voilà
Flaubert; en critique, il avait fort peu d'idées claires)--mais
c'était un peu «pour brider sa fantaisie[5]» après la débauche de la
_Tentation de saint Antoine_; c'était aussi parce qu'il voyait dans la
description exacte et ciselée des platitudes une manière d'ironie
féroce où se délectait cet ennemi des philistins; c'est enfin
qu'amoureux avant tout d'une langue précise et concrète, il sentait
que les détails de la vie extérieure appelaient d'eux-mêmes et lui
suggéraient la forme arrêtée et tout en relief où triomphait sa
virtuosité laborieuse. L'observation de la réalité fut toujours pour
lui un moyen, non un but.
[Note 5: _Ibid._, p. 66.]
On entrevoit ici comment, quoi qu'en puisse dire M. Zola, il n'y a
peut-être pas un abîme entre le romantisme et ce qu'il a appelé le
naturalisme. Si l'on peut dire que le romantisme a consisté, pour une
bonne part, dans le goût du pittoresque à outrance et des effets
violents, on conçoit qu'il ait tourné assez rapidement au réalisme;
car, dès qu'il s'agit de forcer l'attention et d'ébranler les nerfs
des dégoûtés, l'art qui peint la réalité contemporaine et qui en
respecte ou en exagère les brutalités y réussira mieux que celui qui
s'attarde aux âges passés ou qui donne aux choses d'aujourd'hui un air
de fiction, l'air de «n'être pas arrivées».--Notez que, d'un autre
côté, par son développement naturel, parallèle, semble-t-il, aux
progrès du sens critique et à l'accroissement de ses exigences, le
roman tendait au réalisme. Le primitif roman d'aventures est devenu
roman de sentiment, puis roman de caractères, enfin roman de moeurs et
de _milieux_. C'est-à-dire qu'il est allé serrant toujours de plus
près la réalité et le _détail_ de la réalité. Et comme cette marche
paraît être dans la nature des choses, il serait bien inutile de s'en
fâcher. Un retour en arrière, que quelques-uns espèrent et annoncent
déjà, ne serait, je pense, qu'un caprice et une coquetterie de blasés.
Et croit-on qu'à part d'honorables exceptions, les romans «idéalistes»
qu'on fait encore soient beaucoup plus sains, plus _simples_ et plus
consolants que les autres? Quel singulier mélange de vitriol et
d'opopanax nous offrent les derniers romans de M. Octave Feuillet!
Toute la littérature contemporaine est inquiète et malade.
C'est partout, sous des formes diverses, une recherche du rare, du
raffiné, du brutal ou du poignant. Nulle joie, nulle sérénité. Ceux
qui cultivent encore la fiction l'aiment perverse et troublante et ne
sont peut-être pas les mieux portants. Les autres ont donné dans le
réalisme, soit en haine du «bourgeois» et par amour du style plastique
(comme Flaubert), soit par une morosité naturelle qui se complaît dans
les laideurs et dans les brutalités (comme M. Zola), soit par la
passion du moderne (comme MM. de Goncourt).--On dit que ces écrivains
se sont trompés, qu'ils ont plié l'art à nous donner une impression
des choses fort différente de celle qu'on avait coutume de lui
demander, qu'ils ont ainsi dépensé un art infini à aller contre le but
même de l'art. Je n'en sais rien. S'ils sont malades, c'est avec une
bonne partie de leur génération. Malgré tout, nous ne haïssons point
ces livres qui nous offrent tant de sensations emmagasinées et tant
d'humanité toute vive et toute proche de nous.