Le contraste que forment ces amours fatales et effrénées avec des
restes de romanesque innocent et avec un spiritualisme chrétien de
plus en plus décidé, ou, si vous voulez, le contraste de certaines
peintures de M. Octave Feuillet avec ses intentions, ou bien encore un
mélange de réalité quelquefois brutale et de convention souvent
insupportable: voilà ce qui rend, à partir de _Monsieur de Camors_,
l'oeuvre de M. Octave Feuillet très curieuse et un peu déconcertante.
Je persiste à préférer ses premiers romans, que je trouve plus
harmonieux et plus parfaits dans leur genre; mais quelles combinaisons
surprenantes dans les derniers!
Les données de ses romans, réduites à leurs termes essentiels,
continuent d'être à peu près les mêmes. Toujours l'histoire de la
séduction de l'homme par la femme. Toujours une femme très nerveuse et
très énigmatique, et très passionnée ou très perverse. Quelquefois, en
face du démon, un ange. Ainsi dans _Monsieur de Camors_, dans les
_Amours de Philippe_, dans la _Morte_. Mais, à mesure que M. Octave
Feuillet avance dans son oeuvre, on dirait que, subissant
indirectement, malgré lui et comme par contre-coup, l'influence de
l'école naturaliste, il a été pris d'un besoin croissant d'être vrai
(ce qui est bien), de frapper fort (ce qui est moins heureux), et
aussi, par un mouvement contraire et en manière de protestation, d'un
besoin d'être moral (ce qui lui a moins réussi).
Le premier besoin nous a valu les meilleures, on pourrait presque dire
les seules analyses de sentiments que M. Feuillet ait écrites: toute
la première moitié d'un _Mariage dans le monde_, où sont démêlées très
finement et avec un choix très sûr de détails les causes qui doivent
finir par éloigner l'un de l'autre une jeune femme pour qui le mariage
est un commencement et un homme fatigué pour qui le mariage est une
fin; la plus grande partie de la _Veuve_, où la série des sophismes et
des séductions par où un homme d'honneur peut être amené à violer un
serment, est très délicatement graduée; et encore la seconde partie du
roman de la _Morte_, qui nous fait assister aux lents progrès du
malaise et de la désunion entre un mari incroyant et une femme très
pieuse qui a entrepris de le ramener à Dieu.
L'envie d'être fort et hardi tout en restant le romancier mondain par
excellence, le caprice de combiner le vitriol et l'opoponax éclate un
peu partout et, s'il faut donner un exemple, dans l'_Histoire d'une
Parisienne_. Je rappelle le drame en deux mots. Jeanne Bérengère (quel
joli nom!) a été mariée étourdiment par sa mère à M. de Maurescamp,
une nature grossière qui ne comprend point les délicatesses de sa
jeune femme. Rebuté par cet ange, il finit par «se retirer sous sa
tente». Jeanne, esseulée, cherche des consolations dans l'amitié de
Jacques de Lerne, un viveur mélancolique et séduisant dont on peut se
demander s'il est converti à l'amour immatériel ou s'il en joue en
attendant mieux; mais, provisoirement, il n'est qu'un adorateur
platonique, un frère. Le mari de Jeanne Bérengère n'en croit rien et
le lui tue en duel. Alors, pour se venger, elle se compromet avec un
officier de chasseurs très fort à l'épée, l'affole en lui tendant, un
soir, après dîner, un cigare qu'elle a mouillé de ses lèvres, et fait
embrocher son mari par le chasseur.
L'histoire a du montant. Certains épisodes ne manquent pas non plus de
saveur. Il y a une Mme d'Hermany qui reçoit, la nuit, un bellâtre dans
le salon d'un hôtel de bains, et qui, surprise par Jeanne Bérengère,
lui fait la plus jolie profession de nihilisme moral. «Elle s'est
résignée à déchoir, à accepter les seuls plaisirs réels dont ce monde
dispose.»--Jacques de Lerne raconte à Jeanne son premier amour, si
pur, si poétique! Une nuit, il se trouvait dans la chambre de la bien
aimée, moins résigné que de coutume aux scrupules qu'on lui opposait;
mais la pauvre femme se jette à ses genoux, le suppliant d'être
honnête homme: il cède à ses pleurs et s'en va comme il était venu.
«Adieu, imbécile!» lui crie-t-elle par la fenêtre.--La vieille Mme de
Lerne voudrait que son fils, pour se ranger, devînt l'amant de Mme de
Maurescamp, et la bonne dame s'y emploie avec le plus grand zèle...
Je m'arrête: voilà qui est assez complet. Mais savez-vous ce qui
arrive? Pour peu qu'on soit de méchante humeur, quelques-unes des
élégances artificielles qui recouvrent ce fond grossier étonnent comme
un contresens, ou comme une naïveté, ou comme une hypocrisie. Ou
plutôt non, ce n'est point la vraie raison de notre énervement, car
j'admets très bien qu'il se joue entre des personnages excessivement
_select_ des drames d'une brutalité hardie. Mais c'est qu'on se lasse
de tout, et qu'ils sont un peu trop «distingués» à la fin! Jeanne, qui
est «une belle fleur», avec des «yeux magnifiques», est
«souverainement intelligente», encore qu'elle entende sans rire les
tirades de Jacques de Lerne. Celui-ci, avec «son beau visage fatigué
et hautain», a tous les talents et compose des valses et des
symphonies «d'un mérite tout à fait supérieur». M. de Maurescamp a
tout au moins un torse remarquable. Le décor n'est pas moins
«distingué»: bals, chasses à courre, plage aristocratique. Et l'on
adore, dans ce monde-là, les «grandes scènes dramatiques de la
nature». De «magnifiques éclairs» et «les jeux de la foudre sur
l'Océan» accompagnent les cascades de Mme d'Hermany. Et le style est
«distingué» à l'égal des personnages et du décor. Jacques trouve que
«le divorce, dont on parle beaucoup cette année, enlève au mariage le
sentiment de l'infini». Il enseigne à Jeanne, comme un simple Bellac,
«le sens divin des choses». Je lis ailleurs que «l'amour de M. de
Maurescamp ne contenait aucun élément impérissable: c'était, pour
employer une expression de ce temps, «un amour naturaliste».
Voyez-vous le sourire dédaigneux et pincé? Mais je voudrais bien
savoir si les trois quarts des amours que nous conte M. Feuillet ne
sont pas des amours «naturalistes»! Le monde où ils sa déroulent, il
est vrai, et le style qui les enveloppe sont essentiellement
aristocratiques; mais aussi ils s'en piquent trop! et, affectation
pour affectation, celle de M. Feuillet n'est guère moins irritante que
celle de M. Zola. C'est étonnant comme certains salons me font aimer
le coron de _Germinal_. Pour Dieu! montrez-nous une héroïne qui ne
soit pas splendidement belle et mirifiquement intelligente!
Montrez-nous un amoureux qui ne soit pas un homme supérieur!
Montrez-nous en un au moins qui ne sache pas monter à cheval!
Vraiment? tous les hommes et toutes les femmes sont comme cela au
faubourg Saint-Germain? Nous sommes forcés de vous croire sur parole,
ne pouvant y aller voir, et cela nous dépite. L'étalage continuel de
ce monde inaccessible a quelque chose d'impertinent et de
désobligeant: vous nous faites bien durement sentir que nous ne sommes
pas «nés». Notre revanche, c'est que vos personnages, ne frayant pas
avec nous, nous passionnent parfois médiocrement. Ce sont des «hommes
du monde»: nous voudrions des hommes dessous. L'étrange affectation de
ne regarder comme intéressante que la classe sociale la plus
restreinte, et celle justement où l'originalité des individus a le
plus de chances de s'effacer ou de s'atténuer! Ouvrez les yeux: le
monde est vaste, l'humanité infiniment variée, et il y a sur terre des
hommes et des femmes autrement vivants et dignes d'attention que ceux
qui vont à cheval au bois le matin ou celles qui ont leur loge à
l'Opéra.
En même temps que le besoin de nous étonner à la fois par ses
hardiesses et par sa distinction, des préoccupations de moraliste
chrétien se trahissent de plus en plus dans l'oeuvre de M. Octave
Feuillet. Son spiritualisme va s'affirmant et, si j'ose dire,
s'aggravant. Or c'est fort bien d'être spiritualiste, et nous le
sommes tous; mais par malheur le spiritualisme de M. Feuillet n'est
pas toujours d'une qualité très rare: il n'est ni d'un grand
philosophe ni d'un grand poète. Il s'étale avec une sécurité un peu
béate: c'est comme qui dirait un spiritualisme un peu gros. Il a
quelque chose de superficiel, de convenable et de convenu. Il se
présente à nous non comme une foi personnelle et profondément
élaborée, mais plutôt comme la doctrine officielle de la caste sur
laquelle et pour laquelle M. Feuillet a coutume d'écrire. Trois ou
quatre fois l'auteur de l'_Histoire de Sibylle_ a prétendu nous
démontrer qu'il n'y a point, en dehors des croyances chrétiennes, ou
tout au moins en dehors des croyances spiritualistes (et je ne sais si
je ne lui prête pas cette concession), de règle de vie qui puisse
résister à l'assaut des passions. Or cela est contestable, l'homme
n'étant pas un animal très logique. Celui qui ne se croit pas obligé
par un pouvoir extérieur et divin peut fort bien se sentir obligé par
lui même, par une irréductible noblesse de nature, par une générosité
instinctive. Et, d'un autre côté, il est très vrai que la foi
religieuse peut être un frein, que plus d'une femme qui allait à
confesse avant d'avoir un amant n'y va plus après; mais quelques-unes
aussi continuent d'y aller. En somme, on ne peut dire que ce soient
les croyances chrétiennes ou spiritualistes qui créent et conservent
seules la conscience morale: on dirait plus justement que c'est la
conscience qui se crée ces appuis extérieurs. Et il ne m'est même pas
prouvé que toutes les consciences aient besoin de ces appuis. Il y a
des croyants qui agissent mal en dépit de leurs croyances, et des
incroyants qui agissent bien malgré leur incrédulité; et cette
remarque assurément n'a rien de rare. Il est certain que la foi
religieuse apporte à certaines âmes un surcroît de force et de
sécurité; mais à quelles âmes et dans quelle mesure? Cela est variable
et impossible à déterminer. La petite comtesse, Julia de Trécoeur,
Cécile de Stèle sont de bonnes catholiques, et cela ne les empêche
pas de se conduire comme on sait: M. Feuillet n'y a-t-il point songé?
Si Gandrax se tue, si M. de Camors manque à l'honneur, il nous dit que
c'est qu'ils ne croient pas en Dieu: nous voyons clairement, d'après
le récit même de M. Feuillet, que c'est encore pour bien d'autres
raisons. Et c'est fort heureux pour lui qu'il ne prouve pas sa thèse:
ses personnages ne la démentent, en effet, que parce qu'ils sont
encore très suffisamment vrais et vivants. Mais ses illusions de
moraliste candide ne m'en gâtent pas moins quelques-uns de ses plus
beaux livres.
Je ne m'arrêterai guère sur l'histoire de Gandrax (_Sibylle_).
L'invention en est un peu enfantine. Gandrax est un chimiste athée,
d'ailleurs fort honnête homme; sa religion, c'est l'amour de la
science et de l'humanité. M. Octave Feuillet nous conte que, si ce
chimiste devient l'amant de Mme de Val-Chesnay et si, congédié
brusquement par cette coquette, il avale une fiole d'opium, c'est
parce qu'il n'est pas chrétien. Mais je ne pense pas qu'il ait jamais
été nécessaire de nier l'existence de Dieu pour pécher avec une femme
du monde; et, si Gandrax s'empoisonne pour une rupture, c'est
apparemment qu'il a la tête un peu faible.
Le cas de M. de Camors est moins puéril. On connaît le fier début du
livre: le suicide du père de Louis de Camors, son testament, le
programme de vie qu'il trace à son fils et que M. Octave Feuillet
résume comme il suit:
Développer à toute leur puissance les dons physiques et
intellectuels qu'il tenait du hasard, faire de lui-même le type
accompli d'un civilisé de son temps, charmer les femmes et
dominer les hommes, se donner toutes les joies de l'esprit, des
sens et du pouvoir, dompter tous les sentiments naturels comme
des instincts de servage, dédaigner toutes les croyances
vulgaires comme des chimères ou des hypocrisies, ne rien aimer,
ne rien craindre et ne rien respecter que l'honneur: tels furent,
en résumé, les devoirs qu'il se reconnut et les droits qu'il
s'arrogea.
M. Feuillet affirme que, si Louis de Camors manque à l'honneur
(c'est-à-dire au seul devoir qu'il reconnaisse), d'abord en trompant
un homme qui doit lui être sacré, puis en épousant Mlle de Tècle sans
quitter Mme de Campvallon, c'est que l'honneur n'est rien, est emporté
par la passion comme une paille, quand il ne repose pas sur la morale,
et sur la morale religieuse. Et cette affirmation implique que M. de
Camors résisterait à la tentation s'il était bon catholique ou
peut-être s'il croyait à la philosophie de M. Cousin. Or l'impression
que laisse le livre est toute différente. M. Feuillet, par une
singulière inconséquence, fait de M. de Camors la proie d'une de ces
passions furieuses auxquelles un homme ne résiste guère, à moins d'une
force morale que la foi ne donne pas, qu'elle peut seulement
augmenter. Longtemps il lutte; il ne cède qu'aux plus diaboliques
ensorcellements de la plus savante des sirènes. Je jure que, quand il
croirait à l'immortalité de l'âme et quand même il irait à la messe,
il agirait exactement comme nous le voyons agir. Il est bien
surprenant, cet homme si fort qui sans doute, dans la pensée de M.
Feuillet, devait résumer en lui César, Alcibiade et le duc de Morny.
Par deux fois il est amoureux, je dis follement amoureux, et ce n'est
guère le fait d'un homme qui vit les yeux fixés sur le féroce
testament de son père et que l'exercice de l'esprit critique, le
détachement supérieur et le scepticisme transcendantal auraient dû
empêcher d'aimer de cette façon et à ce degré. Avec toutes ses
affectations d'immoralité, il est constamment bon, tendre, généreux.
Vous vous rappelez, après la chute de la petite Mme Lescande, son
étrange discours, puis le baiser qu'il met au bas de la robe de la
jeune femme, et ses remords, et la scène bizarre du chiffonnier. Il a
laissé rouler un louis dans la boue. «Ah! monsieur, dit le
chiffonnier, ce qui tombe au fossé devrait être au soldat.--Ramasse-le
avec tes dents, et je te le donne.» Et, quand le louis est ramassé:
«Eh! l'ami, dit Camors, veux-tu gagner cinq louis maintenant?
Donne-moi un soufflet, ça te fera plaisir, et à moi aussi.» Cette
scène fameuse est de celles qui inquiètent et dont on peut se demander
si elles sont puériles ou sublimes; mais l'homme capable d'un pareil
mouvement a certainement en lui un sentiment moral assez fort pour ne
succomber qu'à des tentations exceptionnelles, et telles qu'un saint
pourrait seul en triompher. Remarquez que sa faute même ne suffit
point à le flétrir à nos yeux, tant nous sentons, malgré tout, de
générosité en lui, et tant le châtiment de la faute est effroyable:
souvenez vous qu'il en meurt, tout simplement. À coup sûr, si Mme de
Campvallon ne se trouvait pas sur son chemin, s'il ne survenait pas
dans sa vie un accident tout à fait extraordinaire, la moralité de
Louis de Camors resterait fort au-dessus de la moyenne, quoiqu'il ne
croie pas en Dieu: et alors que devient la thèse de M. Octave
Feuillet? Même, chose inattendue, bien loin que sa chute soit la
conséquence de son incrédulité et de l'exécution de son programme
athée, on peut dire qu'il ne s'est mis dans le cas de manquer à
l'honneur que parce qu'il a manqué d'abord au reste de son programme.
À parler franc, _Monsieur de Camors_ est un roman contradictoire si
l'on considère la thèse dont il est la prétendue démonstration; mais
je me hâte de dire que, si cette thèse était éliminée, si le héros de
ce dramatique récit nous était donné pour ce qu'il est, à savoir pour
une âme tendre et faible aux prises avec une doctrine de dilettantisme
absolu trop forte pour elle, et qui inflige à son programme de vie de
continuels et douloureux démentis, j'aimerais beaucoup _Monsieur de
Camors_.
Mais nulle part la louable intention de défendre les saines croyances
et de foudroyer le matérialisme ne s'est plus candidement étalée que
dans le dernier roman de M. Feuillet, la _Morte_. Mlle Sabine
Tallevaut séduit son voisin de campagne M. de Vaudricourt, et pour
l'épouser, empoisonne sa femme. Au bout de six mois, elle déclare
posément à son mari qu'elle ne l'aime plus et qu'elle entend vivre à
sa guise et avoir des amants si cela lui plaît. Peu après, M. de
Vaudricourt découvre le crime de Sabine et meurt de chagrin. Pourquoi
Sabine est-elle ce monstre? M. Feuillet ne nous le dissimule point;
c'est parce qu'elle n'a pas appris le catéchisme, parce qu'elle a reçu
d'un vieux médecin une éducation purement scientifique et laïque, et
qu'avec son intrépide logique de femme elle pousse à leurs dernières
conséquences les théories de la philosophie positiviste. M. Feuillet a
voulu marquer dès le début que cette Locuste n'est qu'une darwiniste
pratique, quelque chose comme un Lebiez en jupons: la première fois
qu'elle apparaît à Vaudricourt, c'est en chasseresse braconnant sur
les terres d'autrui et pénétrée des droits que lui confère la grande
loi de la «lutte pour la vie».
Cette pédante homicide a été imaginée pour nous faire peur; mais qui
veut trop prouver... Il serait ingénu de penser que l'incroyance, même
radicale, conduit nécessairement au crime une créature humaine, même
affamée de jouissances. Cette créature pourra fort bien n'être que
modérément malfaisante; car la bonne Nature a voulu qu'il y eût sur la
terre, en dehors de toute morale, d'autres plaisirs que ceux des
animaux de proie. Il y a, tout au moins, des affections naturelles,
des mouvements de tendresse, une pitié humaine indépendante des
religions. Opposez un peu à ce croquemitaine de Sabine l'assassin
nihiliste de _Crime et Châtiment_, et vous verrez ce que je veux
dire. La malfaisance ne semble un droit qu'aux âmes nées méchantes et
perverses. Une femme qui peut faire de sa philosophie négative
l'application qu'en fait Sabine est une «bête» que nul enseignement
religieux n'eût pu dompter et qui d'ailleurs n'en eût accepté aucun.
M. Feuillet lui-même nous montre, par l'exemple du vertueux docteur
Tallevaut, qu'une doctrine vaut exactement ce que vaut l'âme qui
l'embrasse: alors pourquoi rendre la philosophie du bonhomme
responsable des crimes de Sabine? Pourquoi tourner en thèse
spiritualiste un vulgaire drame à la Montépin?
Encore, l'outrance, l'injustice et la candeur de cette thèse, je les
comprendrais chez un prêtre ou chez quelque chrétien exalté; mais, je
vous prie, en faveur de quel christianisme plaide donc M. Octave
Feuillet? Est-ce la foi des premiers chrétiens ou des jansénistes qui
respire dans ce livre parfumé? J'ai peur que ce ne soit simplement
celle des classes dirigeantes, le catholicisme des gens «bien élevés»
et, peu s'en faut, celui de la _Vie Parisienne_, celui qui n'interdit
ni la paresse, ni les raffinements du luxe, ni les bals, ni les gorges
et les bras nus livrés aux regards des hommes. C'est une chose
singulière qu'une si belle orthodoxie dans les romans qui exhalent une
telle odeur de femme. M. Feuillet est chrétien, je n'en doute pas;
mais il est surtout «bien pensant», ce qui est souvent une manière de
ne pas penser. Pour lui comme pour beaucoup de personnes de la caste
qu'il aime, le naturalisme en littérature et la démocratie en
politique sont liés intimement à l'ensemble assez compliqué d'idées et
de tendances qu'il nomme du nom commode de matérialisme. On se
rappelle, dans _Un roman parisien_, l'homme foudroyé après le toast à
la Matière. C'était édifiant et terrible comme ces histoires que
racontent les capucins dans les missions. Il y a, certes, dans le
spiritualisme de M. Feuillet, un dégoût honorable et, délicat de tout
ce qui est bas et vil; mais j'y soupçonne aussi du mécontentement et
de la bouderie.
Malgré tout, j'ai ressenti, en lisant la _Morte_, quelque chose du
ravissement où me jetaient les premières oeuvres de M. Octave
Feuillet. Imaginez que Sibylle ne meure point et épouse Raoul: ce sera
un peu le mariage de Vaudricourt; et Vaudricourt est proche parent de
M. de Camors. Les deux premières parties du roman sont presque tout
entières du Feuillet des meilleurs jours. Le comte-évêque et le vieux
gentilhomme qui vit dans le XVIIe siècle, tant le nôtre l'écoeure, ne
m'ont point déplu; et rien n'est gracieux comme la scène où
Vaudricourt, franchissant le saut-de-loup du parc, trouve Mlle Aliette
en train de manger des groseilles. Je me suis même laissé prendre
d'abord aux yeux «énigmatiques» (naturellement) de Mlle Sabine. On est
touché, quoi qu'on fasse, de la mort d'Aliette, qui sait que Sabine
lui verse du poison et qui se laisse mourir (un peu trop docilement),
croyant son mari complice de l'empoisonneuse, et du désespoir de
Vaudricourt quand il sait que sa femme l'a cru capable d'un crime et
qu'il se dit qu'elle ne sera jamais désabusée, puisqu'il ne croit pas
à une autre vie.
Je retrouve, en maint endroit, le dramatique nerveux, rapide et
saccadé qui donne tant de prix à la _Petite Comtesse_, à _Julia de
Trécoeur_ et aux cinquante premières pages de _Monsieur de Camors_. Je
retrouve ce style poli, souple, bien tenu, presque toujours précis,
non pas coloré, mais fleuri, et cette allure qui me fait songer à un
cheval de race, long, aux jambes fines, avec de subits frémissements à
fleur de peau. Et enfin, repassant d'un coup d'oeil l'oeuvre, de M.
Octave Feuillet, je le bénis d'avoir sauvé le romanesque, d'en avoir
renouvelé le charme et de lui être resté fidèle dans les temps
d'épreuve. Et, bien qu'une autre littérature m'ait fait connaître des
plaisirs plus aigus, j'admire franchement de quelle grâce l'auteur du
_Roman d'un jeune homme pauvre_ a su manier le romanesque, quand je
vois ce qu'est devenu ce vieil oiseau bleu entre certaines pattes.