IV

Le contraste que forment ces amours fatales et effrénées avec des

restes de romanesque innocent et avec un spiritualisme chrétien de

plus en plus décidé, ou, si vous voulez, le contraste de certaines

peintures de M. Octave Feuillet avec ses intentions, ou bien encore un

mélange de réalité quelquefois brutale et de convention souvent

insupportable: voilà ce qui rend, à partir de _Monsieur de Camors_,

l'oeuvre de M. Octave Feuillet très curieuse et un peu déconcertante.

Je persiste à préférer ses premiers romans, que je trouve plus

harmonieux et plus parfaits dans leur genre; mais quelles combinaisons

surprenantes dans les derniers!

Les données de ses romans, réduites à leurs termes essentiels,

continuent d'être à peu près les mêmes. Toujours l'histoire de la

séduction de l'homme par la femme. Toujours une femme très nerveuse et

très énigmatique, et très passionnée ou très perverse. Quelquefois, en

face du démon, un ange. Ainsi dans _Monsieur de Camors_, dans les

_Amours de Philippe_, dans la _Morte_. Mais, à mesure que M. Octave

Feuillet avance dans son oeuvre, on dirait que, subissant

indirectement, malgré lui et comme par contre-coup, l'influence de

l'école naturaliste, il a été pris d'un besoin croissant d'être vrai

(ce qui est bien), de frapper fort (ce qui est moins heureux), et

aussi, par un mouvement contraire et en manière de protestation, d'un

besoin d'être moral (ce qui lui a moins réussi).

Le premier besoin nous a valu les meilleures, on pourrait presque dire

les seules analyses de sentiments que M. Feuillet ait écrites: toute

la première moitié d'un _Mariage dans le monde_, où sont démêlées très

finement et avec un choix très sûr de détails les causes qui doivent

finir par éloigner l'un de l'autre une jeune femme pour qui le mariage

est un commencement et un homme fatigué pour qui le mariage est une

fin; la plus grande partie de la _Veuve_, où la série des sophismes et

des séductions par où un homme d'honneur peut être amené à violer un

serment, est très délicatement graduée; et encore la seconde partie du

roman de la _Morte_, qui nous fait assister aux lents progrès du

malaise et de la désunion entre un mari incroyant et une femme très

pieuse qui a entrepris de le ramener à Dieu.

L'envie d'être fort et hardi tout en restant le romancier mondain par

excellence, le caprice de combiner le vitriol et l'opoponax éclate un

peu partout et, s'il faut donner un exemple, dans l'_Histoire d'une

Parisienne_. Je rappelle le drame en deux mots. Jeanne Bérengère (quel

joli nom!) a été mariée étourdiment par sa mère à M. de Maurescamp,

une nature grossière qui ne comprend point les délicatesses de sa

jeune femme. Rebuté par cet ange, il finit par «se retirer sous sa

tente». Jeanne, esseulée, cherche des consolations dans l'amitié de

Jacques de Lerne, un viveur mélancolique et séduisant dont on peut se

demander s'il est converti à l'amour immatériel ou s'il en joue en

attendant mieux; mais, provisoirement, il n'est qu'un adorateur

platonique, un frère. Le mari de Jeanne Bérengère n'en croit rien et

le lui tue en duel. Alors, pour se venger, elle se compromet avec un

officier de chasseurs très fort à l'épée, l'affole en lui tendant, un

soir, après dîner, un cigare qu'elle a mouillé de ses lèvres, et fait

embrocher son mari par le chasseur.

L'histoire a du montant. Certains épisodes ne manquent pas non plus de

saveur. Il y a une Mme d'Hermany qui reçoit, la nuit, un bellâtre dans

le salon d'un hôtel de bains, et qui, surprise par Jeanne Bérengère,

lui fait la plus jolie profession de nihilisme moral. «Elle s'est

résignée à déchoir, à accepter les seuls plaisirs réels dont ce monde

dispose.»--Jacques de Lerne raconte à Jeanne son premier amour, si

pur, si poétique! Une nuit, il se trouvait dans la chambre de la bien

aimée, moins résigné que de coutume aux scrupules qu'on lui opposait;

mais la pauvre femme se jette à ses genoux, le suppliant d'être

honnête homme: il cède à ses pleurs et s'en va comme il était venu.

«Adieu, imbécile!» lui crie-t-elle par la fenêtre.--La vieille Mme de

Lerne voudrait que son fils, pour se ranger, devînt l'amant de Mme de

Maurescamp, et la bonne dame s'y emploie avec le plus grand zèle...

Je m'arrête: voilà qui est assez complet. Mais savez-vous ce qui

arrive? Pour peu qu'on soit de méchante humeur, quelques-unes des

élégances artificielles qui recouvrent ce fond grossier étonnent comme

un contresens, ou comme une naïveté, ou comme une hypocrisie. Ou

plutôt non, ce n'est point la vraie raison de notre énervement, car

j'admets très bien qu'il se joue entre des personnages excessivement

_select_ des drames d'une brutalité hardie. Mais c'est qu'on se lasse

de tout, et qu'ils sont un peu trop «distingués» à la fin! Jeanne, qui

est «une belle fleur», avec des «yeux magnifiques», est

«souverainement intelligente», encore qu'elle entende sans rire les

tirades de Jacques de Lerne. Celui-ci, avec «son beau visage fatigué

et hautain», a tous les talents et compose des valses et des

symphonies «d'un mérite tout à fait supérieur». M. de Maurescamp a

tout au moins un torse remarquable. Le décor n'est pas moins

«distingué»: bals, chasses à courre, plage aristocratique. Et l'on

adore, dans ce monde-là, les «grandes scènes dramatiques de la

nature». De «magnifiques éclairs» et «les jeux de la foudre sur

l'Océan» accompagnent les cascades de Mme d'Hermany. Et le style est

«distingué» à l'égal des personnages et du décor. Jacques trouve que

«le divorce, dont on parle beaucoup cette année, enlève au mariage le

sentiment de l'infini». Il enseigne à Jeanne, comme un simple Bellac,

«le sens divin des choses». Je lis ailleurs que «l'amour de M. de

Maurescamp ne contenait aucun élément impérissable: c'était, pour

employer une expression de ce temps, «un amour naturaliste».

Voyez-vous le sourire dédaigneux et pincé? Mais je voudrais bien

savoir si les trois quarts des amours que nous conte M. Feuillet ne

sont pas des amours «naturalistes»! Le monde où ils sa déroulent, il

est vrai, et le style qui les enveloppe sont essentiellement

aristocratiques; mais aussi ils s'en piquent trop! et, affectation

pour affectation, celle de M. Feuillet n'est guère moins irritante que

celle de M. Zola. C'est étonnant comme certains salons me font aimer

le coron de _Germinal_. Pour Dieu! montrez-nous une héroïne qui ne

soit pas splendidement belle et mirifiquement intelligente!

Montrez-nous un amoureux qui ne soit pas un homme supérieur!

Montrez-nous en un au moins qui ne sache pas monter à cheval!

Vraiment? tous les hommes et toutes les femmes sont comme cela au

faubourg Saint-Germain? Nous sommes forcés de vous croire sur parole,

ne pouvant y aller voir, et cela nous dépite. L'étalage continuel de

ce monde inaccessible a quelque chose d'impertinent et de

désobligeant: vous nous faites bien durement sentir que nous ne sommes

pas «nés». Notre revanche, c'est que vos personnages, ne frayant pas

avec nous, nous passionnent parfois médiocrement. Ce sont des «hommes

du monde»: nous voudrions des hommes dessous. L'étrange affectation de

ne regarder comme intéressante que la classe sociale la plus

restreinte, et celle justement où l'originalité des individus a le

plus de chances de s'effacer ou de s'atténuer! Ouvrez les yeux: le

monde est vaste, l'humanité infiniment variée, et il y a sur terre des

hommes et des femmes autrement vivants et dignes d'attention que ceux

qui vont à cheval au bois le matin ou celles qui ont leur loge à

l'Opéra.

En même temps que le besoin de nous étonner à la fois par ses

hardiesses et par sa distinction, des préoccupations de moraliste

chrétien se trahissent de plus en plus dans l'oeuvre de M. Octave

Feuillet. Son spiritualisme va s'affirmant et, si j'ose dire,

s'aggravant. Or c'est fort bien d'être spiritualiste, et nous le

sommes tous; mais par malheur le spiritualisme de M. Feuillet n'est

pas toujours d'une qualité très rare: il n'est ni d'un grand

philosophe ni d'un grand poète. Il s'étale avec une sécurité un peu

béate: c'est comme qui dirait un spiritualisme un peu gros. Il a

quelque chose de superficiel, de convenable et de convenu. Il se

présente à nous non comme une foi personnelle et profondément

élaborée, mais plutôt comme la doctrine officielle de la caste sur

laquelle et pour laquelle M. Feuillet a coutume d'écrire. Trois ou

quatre fois l'auteur de l'_Histoire de Sibylle_ a prétendu nous

démontrer qu'il n'y a point, en dehors des croyances chrétiennes, ou

tout au moins en dehors des croyances spiritualistes (et je ne sais si

je ne lui prête pas cette concession), de règle de vie qui puisse

résister à l'assaut des passions. Or cela est contestable, l'homme

n'étant pas un animal très logique. Celui qui ne se croit pas obligé

par un pouvoir extérieur et divin peut fort bien se sentir obligé par

lui même, par une irréductible noblesse de nature, par une générosité

instinctive. Et, d'un autre côté, il est très vrai que la foi

religieuse peut être un frein, que plus d'une femme qui allait à

confesse avant d'avoir un amant n'y va plus après; mais quelques-unes

aussi continuent d'y aller. En somme, on ne peut dire que ce soient

les croyances chrétiennes ou spiritualistes qui créent et conservent

seules la conscience morale: on dirait plus justement que c'est la

conscience qui se crée ces appuis extérieurs. Et il ne m'est même pas

prouvé que toutes les consciences aient besoin de ces appuis. Il y a

des croyants qui agissent mal en dépit de leurs croyances, et des

incroyants qui agissent bien malgré leur incrédulité; et cette

remarque assurément n'a rien de rare. Il est certain que la foi

religieuse apporte à certaines âmes un surcroît de force et de

sécurité; mais à quelles âmes et dans quelle mesure? Cela est variable

et impossible à déterminer. La petite comtesse, Julia de Trécoeur,

Cécile de Stèle sont de bonnes catholiques, et cela ne les empêche

pas de se conduire comme on sait: M. Feuillet n'y a-t-il point songé?

Si Gandrax se tue, si M. de Camors manque à l'honneur, il nous dit que

c'est qu'ils ne croient pas en Dieu: nous voyons clairement, d'après

le récit même de M. Feuillet, que c'est encore pour bien d'autres

raisons. Et c'est fort heureux pour lui qu'il ne prouve pas sa thèse:

ses personnages ne la démentent, en effet, que parce qu'ils sont

encore très suffisamment vrais et vivants. Mais ses illusions de

moraliste candide ne m'en gâtent pas moins quelques-uns de ses plus

beaux livres.

Je ne m'arrêterai guère sur l'histoire de Gandrax (_Sibylle_).

L'invention en est un peu enfantine. Gandrax est un chimiste athée,

d'ailleurs fort honnête homme; sa religion, c'est l'amour de la

science et de l'humanité. M. Octave Feuillet nous conte que, si ce

chimiste devient l'amant de Mme de Val-Chesnay et si, congédié

brusquement par cette coquette, il avale une fiole d'opium, c'est

parce qu'il n'est pas chrétien. Mais je ne pense pas qu'il ait jamais

été nécessaire de nier l'existence de Dieu pour pécher avec une femme

du monde; et, si Gandrax s'empoisonne pour une rupture, c'est

apparemment qu'il a la tête un peu faible.

Le cas de M. de Camors est moins puéril. On connaît le fier début du

livre: le suicide du père de Louis de Camors, son testament, le

programme de vie qu'il trace à son fils et que M. Octave Feuillet

résume comme il suit:

Développer à toute leur puissance les dons physiques et

intellectuels qu'il tenait du hasard, faire de lui-même le type

accompli d'un civilisé de son temps, charmer les femmes et

dominer les hommes, se donner toutes les joies de l'esprit, des

sens et du pouvoir, dompter tous les sentiments naturels comme

des instincts de servage, dédaigner toutes les croyances

vulgaires comme des chimères ou des hypocrisies, ne rien aimer,

ne rien craindre et ne rien respecter que l'honneur: tels furent,

en résumé, les devoirs qu'il se reconnut et les droits qu'il

s'arrogea.

M. Feuillet affirme que, si Louis de Camors manque à l'honneur

(c'est-à-dire au seul devoir qu'il reconnaisse), d'abord en trompant

un homme qui doit lui être sacré, puis en épousant Mlle de Tècle sans

quitter Mme de Campvallon, c'est que l'honneur n'est rien, est emporté

par la passion comme une paille, quand il ne repose pas sur la morale,

et sur la morale religieuse. Et cette affirmation implique que M. de

Camors résisterait à la tentation s'il était bon catholique ou

peut-être s'il croyait à la philosophie de M. Cousin. Or l'impression

que laisse le livre est toute différente. M. Feuillet, par une

singulière inconséquence, fait de M. de Camors la proie d'une de ces

passions furieuses auxquelles un homme ne résiste guère, à moins d'une

force morale que la foi ne donne pas, qu'elle peut seulement

augmenter. Longtemps il lutte; il ne cède qu'aux plus diaboliques

ensorcellements de la plus savante des sirènes. Je jure que, quand il

croirait à l'immortalité de l'âme et quand même il irait à la messe,

il agirait exactement comme nous le voyons agir. Il est bien

surprenant, cet homme si fort qui sans doute, dans la pensée de M.

Feuillet, devait résumer en lui César, Alcibiade et le duc de Morny.

Par deux fois il est amoureux, je dis follement amoureux, et ce n'est

guère le fait d'un homme qui vit les yeux fixés sur le féroce

testament de son père et que l'exercice de l'esprit critique, le

détachement supérieur et le scepticisme transcendantal auraient dû

empêcher d'aimer de cette façon et à ce degré. Avec toutes ses

affectations d'immoralité, il est constamment bon, tendre, généreux.

Vous vous rappelez, après la chute de la petite Mme Lescande, son

étrange discours, puis le baiser qu'il met au bas de la robe de la

jeune femme, et ses remords, et la scène bizarre du chiffonnier. Il a

laissé rouler un louis dans la boue. «Ah! monsieur, dit le

chiffonnier, ce qui tombe au fossé devrait être au soldat.--Ramasse-le

avec tes dents, et je te le donne.» Et, quand le louis est ramassé:

«Eh! l'ami, dit Camors, veux-tu gagner cinq louis maintenant?

Donne-moi un soufflet, ça te fera plaisir, et à moi aussi.» Cette

scène fameuse est de celles qui inquiètent et dont on peut se demander

si elles sont puériles ou sublimes; mais l'homme capable d'un pareil

mouvement a certainement en lui un sentiment moral assez fort pour ne

succomber qu'à des tentations exceptionnelles, et telles qu'un saint

pourrait seul en triompher. Remarquez que sa faute même ne suffit

point à le flétrir à nos yeux, tant nous sentons, malgré tout, de

générosité en lui, et tant le châtiment de la faute est effroyable:

souvenez vous qu'il en meurt, tout simplement. À coup sûr, si Mme de

Campvallon ne se trouvait pas sur son chemin, s'il ne survenait pas

dans sa vie un accident tout à fait extraordinaire, la moralité de

Louis de Camors resterait fort au-dessus de la moyenne, quoiqu'il ne

croie pas en Dieu: et alors que devient la thèse de M. Octave

Feuillet? Même, chose inattendue, bien loin que sa chute soit la

conséquence de son incrédulité et de l'exécution de son programme

athée, on peut dire qu'il ne s'est mis dans le cas de manquer à

l'honneur que parce qu'il a manqué d'abord au reste de son programme.

À parler franc, _Monsieur de Camors_ est un roman contradictoire si

l'on considère la thèse dont il est la prétendue démonstration; mais

je me hâte de dire que, si cette thèse était éliminée, si le héros de

ce dramatique récit nous était donné pour ce qu'il est, à savoir pour

une âme tendre et faible aux prises avec une doctrine de dilettantisme

absolu trop forte pour elle, et qui inflige à son programme de vie de

continuels et douloureux démentis, j'aimerais beaucoup _Monsieur de

Camors_.

Mais nulle part la louable intention de défendre les saines croyances

et de foudroyer le matérialisme ne s'est plus candidement étalée que

dans le dernier roman de M. Feuillet, la _Morte_. Mlle Sabine

Tallevaut séduit son voisin de campagne M. de Vaudricourt, et pour

l'épouser, empoisonne sa femme. Au bout de six mois, elle déclare

posément à son mari qu'elle ne l'aime plus et qu'elle entend vivre à

sa guise et avoir des amants si cela lui plaît. Peu après, M. de

Vaudricourt découvre le crime de Sabine et meurt de chagrin. Pourquoi

Sabine est-elle ce monstre? M. Feuillet ne nous le dissimule point;

c'est parce qu'elle n'a pas appris le catéchisme, parce qu'elle a reçu

d'un vieux médecin une éducation purement scientifique et laïque, et

qu'avec son intrépide logique de femme elle pousse à leurs dernières

conséquences les théories de la philosophie positiviste. M. Feuillet a

voulu marquer dès le début que cette Locuste n'est qu'une darwiniste

pratique, quelque chose comme un Lebiez en jupons: la première fois

qu'elle apparaît à Vaudricourt, c'est en chasseresse braconnant sur

les terres d'autrui et pénétrée des droits que lui confère la grande

loi de la «lutte pour la vie».

Cette pédante homicide a été imaginée pour nous faire peur; mais qui

veut trop prouver... Il serait ingénu de penser que l'incroyance, même

radicale, conduit nécessairement au crime une créature humaine, même

affamée de jouissances. Cette créature pourra fort bien n'être que

modérément malfaisante; car la bonne Nature a voulu qu'il y eût sur la

terre, en dehors de toute morale, d'autres plaisirs que ceux des

animaux de proie. Il y a, tout au moins, des affections naturelles,

des mouvements de tendresse, une pitié humaine indépendante des

religions. Opposez un peu à ce croquemitaine de Sabine l'assassin

nihiliste de _Crime et Châtiment_, et vous verrez ce que je veux

dire. La malfaisance ne semble un droit qu'aux âmes nées méchantes et

perverses. Une femme qui peut faire de sa philosophie négative

l'application qu'en fait Sabine est une «bête» que nul enseignement

religieux n'eût pu dompter et qui d'ailleurs n'en eût accepté aucun.

M. Feuillet lui-même nous montre, par l'exemple du vertueux docteur

Tallevaut, qu'une doctrine vaut exactement ce que vaut l'âme qui

l'embrasse: alors pourquoi rendre la philosophie du bonhomme

responsable des crimes de Sabine? Pourquoi tourner en thèse

spiritualiste un vulgaire drame à la Montépin?

Encore, l'outrance, l'injustice et la candeur de cette thèse, je les

comprendrais chez un prêtre ou chez quelque chrétien exalté; mais, je

vous prie, en faveur de quel christianisme plaide donc M. Octave

Feuillet? Est-ce la foi des premiers chrétiens ou des jansénistes qui

respire dans ce livre parfumé? J'ai peur que ce ne soit simplement

celle des classes dirigeantes, le catholicisme des gens «bien élevés»

et, peu s'en faut, celui de la _Vie Parisienne_, celui qui n'interdit

ni la paresse, ni les raffinements du luxe, ni les bals, ni les gorges

et les bras nus livrés aux regards des hommes. C'est une chose

singulière qu'une si belle orthodoxie dans les romans qui exhalent une

telle odeur de femme. M. Feuillet est chrétien, je n'en doute pas;

mais il est surtout «bien pensant», ce qui est souvent une manière de

ne pas penser. Pour lui comme pour beaucoup de personnes de la caste

qu'il aime, le naturalisme en littérature et la démocratie en

politique sont liés intimement à l'ensemble assez compliqué d'idées et

de tendances qu'il nomme du nom commode de matérialisme. On se

rappelle, dans _Un roman parisien_, l'homme foudroyé après le toast à

la Matière. C'était édifiant et terrible comme ces histoires que

racontent les capucins dans les missions. Il y a, certes, dans le

spiritualisme de M. Feuillet, un dégoût honorable et, délicat de tout

ce qui est bas et vil; mais j'y soupçonne aussi du mécontentement et

de la bouderie.

Malgré tout, j'ai ressenti, en lisant la _Morte_, quelque chose du

ravissement où me jetaient les premières oeuvres de M. Octave

Feuillet. Imaginez que Sibylle ne meure point et épouse Raoul: ce sera

un peu le mariage de Vaudricourt; et Vaudricourt est proche parent de

M. de Camors. Les deux premières parties du roman sont presque tout

entières du Feuillet des meilleurs jours. Le comte-évêque et le vieux

gentilhomme qui vit dans le XVIIe siècle, tant le nôtre l'écoeure, ne

m'ont point déplu; et rien n'est gracieux comme la scène où

Vaudricourt, franchissant le saut-de-loup du parc, trouve Mlle Aliette

en train de manger des groseilles. Je me suis même laissé prendre

d'abord aux yeux «énigmatiques» (naturellement) de Mlle Sabine. On est

touché, quoi qu'on fasse, de la mort d'Aliette, qui sait que Sabine

lui verse du poison et qui se laisse mourir (un peu trop docilement),

croyant son mari complice de l'empoisonneuse, et du désespoir de

Vaudricourt quand il sait que sa femme l'a cru capable d'un crime et

qu'il se dit qu'elle ne sera jamais désabusée, puisqu'il ne croit pas

à une autre vie.

Je retrouve, en maint endroit, le dramatique nerveux, rapide et

saccadé qui donne tant de prix à la _Petite Comtesse_, à _Julia de

Trécoeur_ et aux cinquante premières pages de _Monsieur de Camors_. Je

retrouve ce style poli, souple, bien tenu, presque toujours précis,

non pas coloré, mais fleuri, et cette allure qui me fait songer à un

cheval de race, long, aux jambes fines, avec de subits frémissements à

fleur de peau. Et enfin, repassant d'un coup d'oeil l'oeuvre, de M.

Octave Feuillet, je le bénis d'avoir sauvé le romanesque, d'en avoir

renouvelé le charme et de lui être resté fidèle dans les temps

d'épreuve. Et, bien qu'une autre littérature m'ait fait connaître des

plaisirs plus aigus, j'admire franchement de quelle grâce l'auteur du

_Roman d'un jeune homme pauvre_ a su manier le romanesque, quand je

vois ce qu'est devenu ce vieil oiseau bleu entre certaines pattes.

Les Contemporains, 3ème Série Études et Portraits Littéraires · 第 11 / 81 题