Ce qui distingue MM. de Goncourt des autres romanciers de la même
famille, c'est qu'ils sont les plus impressionnables et les plus
tourmentés. Ils n'ont jamais cette impassibilité qu'avait Flaubert et
qu'affecte M. Zola. Cette vie contemporaine qu'ils racontent, on sent
qu'ils y tiennent par les entrailles; ils frissonnent eux-mêmes de
cette fièvre qu'ils décrivent. On voit qu'ils aiment leur temps pour
ce qu'il a d'intelligent, de charmant, de brillant, de fou, de malade.
Ils l'aiment en psychologues et en peintres. Écoutez Giroust dans
_Charles Demailly_:
Est-ce beau! est-ce beau! Mais rendre ça!... et penser à tant de
belles choses modernes qui mourront, mon cher, sans un homme,
sans une main qui les sauve!... Ah! que de crânes décors et que
de crânes bonhommes, les boulevards, les Champs-Élysées, les
Halles, la Bourse, est-ce que je sais[6]?...
[Note 6: _Charles Demailly_, p. 66.]
Et Chassagnol dans _Manette Salomon_:
Bravo! Le moderne..., vois-tu, le moderne, il n'y a que cela...
Une bonne idée que tu as là... Je me disais: Coriolis qui a ça,
un tempérament, qui est doué, lui qui est quelqu'un, un nerveux,
un sensitif..., une machine à sensations, lui qui a des yeux...
Comment! il a son temps devant lui, et il ne le voit pas!... Le
moderne, tout est là. La sensation, l'intuition du contemporain,
du spectacle qui vous coudoie, du présent dans lequel vous sentez
frémir vos passions et quelque chose de vous..., tout est là pour
l'artiste... Un siècle qui a tant souffert, le grand siècle de
l'inquiétude des sciences et de l'anxiété du vrai..., un siècle
comme cela, ardent, tourmenté, saignant, avec sa beauté de
malade, ses visages de fièvre, comment veux-tu qu'il ne trouve
pas une forme pour s'exprimer?... Que de choses dans ce sacré
XIXe siècle! etc., etc.[7]
[Note 7: _Manette Salomon_, p. 324.]
Voilà ce qu'ont merveilleusement vu MM. de Goncourt. Et ils aiment et
comprennent d'autant mieux la vie moderne qu'ils n'en sont pas
distraits par d'autres prédilections plus solennelles. En fait
d'antiquité, ils ne connaissent que la plus proche, une antiquité de
cent cinquante ans; et encore de cette antiquité ils ne connaissent
bien que les moeurs et la vie mondaine. Ils semblent aussi peu
empêtrés que possible d'éducation classique. Il leur est arrivé, dans
_Madame Gervaisais_, de parler de l'histoire de la philosophie de
manière à faire sourire ceux qui la savent, ou simplement ceux qui
sont «au courant». Reid et Dugald-Stewart y sont appelés «les deux
maîtres de la sagesse moderne[8]», et le reste n'est pas moins
étonnant. Leur Grèce et leur Rome à eux, c'est la France du XVIIIe
siècle, et c'est surtout le XVIIIe siècle féminin et corrompu. Ils
l'ont étudié à fond dans son esprit, dans son coeur, dans ses modes,
dans son art, dans ses fanfreluches. C'est sans doute dans cette étude
que s'est affinée d'abord leur curiosité, développé leur «sens
artiste», et que leur goût s'est délicatement perverti. Ils sont
sortis de là tout préparés à sentir et à rendre le pittoresque propre
à notre époque. Mais, mieux encore que leurs études historiques, leur
tempérament les y prédisposait. Ce tempérament est celui de leur
premier héros. Ils ont mis beaucoup d'eux-mêmes dans _Charles
Demailly_:
... Charles possédait à un degré suprême le tact sensitif de
l'impressionnabilité...
[Note 8: _Madame Gervaisais_, p. 45.]
(Le style est bizarre; mais ne parlons pas encore du style de MM. de
Goncourt.)
Il y avait en lui une perception aiguë, presque douloureuse, de
toutes les choses de la vie... Cela, qui agit si peu sur la
plupart, les choses, avait une grande action sur Charles. Elles
étaient pour lui parlantes et frappantes comme les personnes...
Cette âme qui se dégage des milieux de l'homme avait un écho au
fond de Charles... Cette sensitivité nerveuse, cette secousse
continue des impressions, désagréables pour la plupart, et
choquant les délicatesses intimes de Charles plus souvent
qu'elles ne le caressaient, avaient fait de Charles un
mélancolique... Charles n'avait qu'un amour, qu'un dévouement,
qu'une foi: les lettres. Les lettres étaient sa vie; elles
étaient son coeur[9].
[Note 9: _Charles Demailly_, pp. 72-73.]
Tout cela peut se dire exactement des deux frères, et le dernier trait
n'est pas moins vrai que le reste. Ils ont aimé passionnément les
lettres, avec une sincérité entière et un désintéressement rare;
poussant bravement leur manière jusqu'à l'extrême, sans consentir
jamais à des atténuations qui eussent peut-être suffi à leur amener le
grand public; poussant dans les derniers temps le courage de leur
opinion jusqu'au baragouin le plus distingué.
Et leur talent est bien aussi celui de Charles Demailly:
... Talent _nerveux_, rare et exquis dans l'observation, toujours
_artistique_, mais inégal, plein de soubresauts, et _incapable
d'atteindre au repos_, à la tranquillité des lignes, à la santé
courante des oeuvres véritablement grandes et véritablement
belles[10].
[Note 10: _Ibid._, p. 74.]
On ne saurait dire plus juste: nous n'avons pas affaire à des
inconscients, à des ignorants d'eux-mêmes. Encore une fois, ce qu'il y
a d'éminent en eux, c'est la nervosité--et le sentiment de la vie
moderne. On voit bien ce que cela signifie. Tâchons pourtant d'être un
peu plus explicites que l'apocalyptique Chassagnol.
Je veux dire d'abord que MM. de Goncourt sentent avec une extrême
vivacité et perçoivent dans un extrême détail les objets, les
spectacles qui les entourent; et que, tout secoués et presque
souffrants de ces impressions multiples, délicates et quasi
lancinantes (soit qu'ils les éprouvent pour la première fois ou qu'ils
les retrouvent), il les traduisent sans les laisser s'amortir, dans
une langue inquiète, impatiente et comme irritée d'être inégale à ce
qu'elle veut rendre, et avec une fièvre où s'exagère encore l'acuité
de l'impression primitive: si bien qu'on sent maintes fois dans leur
style la vibration même de leurs nerfs trop tendus.
Un tel genre de talent ne peut s'appliquer tout entier, on le
comprend, qu'à la peinture des choses _vues_, de la vie moderne,
surtout parisienne. Cinq des romans de MM. de Goncourt, sur six, sont
des romans parisiens. Leur objet, c'est «la modernité», laquelle est
visible surtout à Paris. Ce néologisme s'entend aisément; mais ce
qu'il représente n'est pas très facile à déterminer, car le moderne
change insensiblement, et puis ce qui est moderne est toujours
superposé ou mêlé à ce qui ne l'est point ou à ce qui ne l'est déjà
plus. La modernité, c'est d'abord, si l'on veut, dans l'ensemble et
dans le détail de la vie extérieure, le genre de pittoresque qui est
particulier à notre temps. C'est ce qui porte la date d'aujourd'hui
dans nos maisons, dans nos rues, dans nos lieux de réunion. L'habit
noir ou la jaquette des hommes, les chiffons des femmes, l'asphalte du
boulevard, le petit journalisme, le bec de gaz et demain la lumière
électrique, et une infinité d'autres choses en font partie. C'est ce
qui fait qu'une rue, un café, un salon, une femme d'à présent ne
ressemblent pas, extérieurement, à une femme, à un salon, à un café, à
une rue du XVIIIe, ou même du temps de Louis-Philippe. La modernité,
c'est encore ce qui, dans les cervelles, a l'empreinte du moment où
nous sommes; c'est une certaine fleur de culture extrême ou de
perversion intellectuelle; un tour d'esprit et de langage fait
surtout d'outrance, de recherche et d'irrévérence, où dominent le
paradoxe, l'ironie et «la blague», où se trahit le fiévreux de
l'existence, une expérience amère, une prétention à être revenu de
tout, en même temps qu'une sensibilité excessive; et c'est aussi, chez
quelques personnes privilégiées, une bonté, une tendresse de coeur que
les désillusions du blasé font plus désintéressée, et que
l'intelligence du critique et de l'artiste fait plus indulgente et
plus délicate... La modernité, c'est une chose à la fois très vague et
très simple; et l'on dira peut-être que la découverte de MM. de
Goncourt n'est point si extraordinaire, qu'on avait inventé «le
moderne» bien avant eux, qu'il n'y faut que des yeux. Mais leur
marque, c'est de l'aimer par-dessus tout et d'en chercher la suprême
fleur. Cette prédilection paraîtra même une originalité suffisante, si
l'on considère que l'Art vit plus volontiers de choses éternelles ou
de choses déjà passées, qu'il a souvent ignoré ce qui, à travers les
âges, a successivement été «le moderne», ou que, s'il l'a connu
quelquefois, il ne l'a jamais aimé avec cette passion jalouse.
MM. de Goncourt sont donc des «modernistes», sans plus, qui adorent la
vie d'aujourd'hui et qui l'expriment sans nulle simplicité.
Je recueille dans _Charles Demailly_ un bout de conversation où l'on
dirait qu'il s'agit d'un de leurs romans:
--Pas d'intrigue!
--Des épithètes peintes en bleu, en rouge, en vert, comme les
chiens de chasse de la Nouvelle-Calédonie!
--Je vous dis qu'il y a un parti du haut embêtement...
--Ça ne m'a pas paru si mal.
--Et moi je trouve le bouquin très fort, dit une voix nette comme
un tranchant[11].
[Note 11: _Charles Demailly_, p. 120.]
Je le dis franchement, moi aussi, je trouve «leurs bouquins très
forts».