III

Heureusement, du reste, parmi ces histoires si souvent chimériques et

surtout dans les livres dont je n'ai pas encore parlé, circulent,

piaffent, caracolent, pleurent, souffrent et meurent des femmes bien

vivantes, d'un charme singulier et dangereux. On les voit, on les

aime, on voudrait les étreindre, et on éprouve, à les découvrir là, un

peu du plaisir qu'on sentirait à rencontrer des créatures de chair,

élastiques et désirables, dans les clairières bleues du pays des

ombres.

Car les autres personnages, s'ils ont plus de consistance que les

«mânes» fabuleux, n'ont pourtant pas un relief assez fort pour rester

longtemps dans l'esprit; et leurs physionomies sont si faiblement

individuelles que la mémoire les confond les uns avec les autres et ne

tarde pas à brouiller leurs noms. Il y a d'abord les beaux ténébreux

tels que Maxime Odiot et le commandant d'Eblis; puis M. de Camors et

les sous-Camors tels que Philippe et M. de Vaudricourt; les jeunes

gens élégants et insignifiants comme M. de Bévallans et d'autres dont

le nom m'échappe; les vieux gentilshommes un peu maniaques comme M.

des Rameures ou M. de Courteheuse; les vieilles femmes aimables et

charitables comme Mme de Férias ou Mme de Louvercy; les vieilles

femmes évaporées comme Mme de Combaleu ou venimeuses comme Mme de la

Roche-Jugan.

M. de Camors mis à part, presque toutes ces figures s'effacent et se

mêlent un peu après qu'on les a vues. Mais les yeux des amoureuses

nous suivent longuement, nous tiennent, nous hantent; et nous les

revoyons toujours. C'est Mme de Palme, c'est Marguerite, c'est

Sibylle, c'est la comtesse des _Amours de Philippe_, c'est Julia,

c'est Sabine, c'est Mme de Campvallon. À vrai dire, elles aussi se

ressemblent entre elles: ce sont variétés d'un même type. Mais ce type

est saisissant, séduisant, vraiment féminin, et l'on peut dire qu'il

appartient presque en propre à M. Octave Feuillet. Si l'on en voulait

chercher les origines, je crois bien qu'il faudrait remonter aux

femmes de Racine et, par delà, jusqu'à la Phèdre d'Euripide. Mais les

femmes de M. Octave Feuillet sont plus singulières; leur détraquement

nous est moins expliqué. C'est peut-être avec la mystérieuse Amélie de

_René_ qu'on leur trouverait, à la rigueur, le plus de ressemblance.

Ces amoureuses ne ressemblent point à celles de George Sand, qui sont,

en général, de tempérament sanguin, ni à celles de Balzac, qui sont

plutôt des «cérébrales». Les femmes de M. Octave Feuillet sont des

nerveuses. Étranges, capricieuses, se connaissant mal elles-mêmes,

elles vont, d'une marche inégale et folle, jusqu'au bout de leur

passion. Elles effrayent et elles attirent, et, comme elles cachent

une âme démente, mue par des forces aveugles et irrésistibles, dans

des corps délicieux de patriciennes, elles sont à la fois redoutables

et charmantes. Elles ont toutes ceci de commun, qu'elles procèdent par

à-coups, sous l'impulsion subite d'un sentiment ou d'un désir plus

fort qu'elles, si bien que leur conduite a presque toujours quelque

chose de décousu et d'incohérent, et que souvent le lien échappe entre

leurs démarches successives. Elles ont la parole brève, hardie,

directe et comme involontaire. Elles ne sont ni tendres ni même

sentimentales. Elles sont extrêmement sensuelles, quelquefois sans le

savoir. Elles subissent profondément les influences de la température:

elles s'abandonnent plus volontiers les jours d'orage. Quand elles

ont rencontré l'homme qu'elles doivent aimer, elles passent

généralement par trois phases principales. Elles éprouvent d'abord à

son endroit une sorte d'antipathie et de peur physique, comme si elle

pressentaient vaguement qu'elles lui appartiendront tout entières et

qu'elles souffriront par lui dans leur chair et dans leur coeur. Puis

le désir s'allume en elles, et elles dardent alors sur l'homme, comme

une arme mortelle, une coquetterie agressive, insolente, haletante,

diabolique. Vient enfin la période soit de l'abandon complet et

furieux, soit du désespoir et du suicide.--Quoi! ces jolis monstres

dans le «Musset des familles»?--Je vous assure qu'ils y sont. Je suis

moi-même étonné que les traits communs à ces aimables créatures,

ramassés avec scrupule, finissent par composer un petit animal aussi

inquiétant. Mais est-ce ma faute si le plus aristocratique des

romanciers est aussi un peintre de femmes des plus audacieux, je

dirais presque des plus brutaux, en dépit de la parfaite politesse et

des grâces de sa forme?

Notez, du reste, qu'aucune de ces femmes ne pourrait guère être

définie plus longuement que je n'ai fait; qu'aucune, par exemple, ne

fournirait matière à une analyse comme celle que peuvent supporter Mme

Bovary ou Mme de Raynal. Le charme des amoureuses de M. Octave

Feuillet est dans leur étrangeté, et leur étrangeté vient de ce

qu'elles nous sont très peu expliquées. Et ce n'est point certes un

reproche que je lui adresse. Il n'y a point de psychologie des

névrosées, et ce sont bien des névrosées que nous présente M. Octave

Feuillet--des hystériques, dirait quelque mal appris. Seulement il

n'étale pas leur cas pathologique, comme l'ont fait des romanciers

d'une autre école. Ce sont des névropathes décentes et d'une élégance

irréprochable. Et c'est pourquoi elles se ressemblent si fort. Comme

elles n'ont que des apparences d'âmes dans leurs corps de jeunes

possédées, comme elles ne sont presque jamais poussées que par la

détente de leurs nerfs, on ne saurait dire qu'elles soient bonnes ou

mauvaises. Elles diffèrent d'âge, de situation et d'éducation; il y en

a qui meurent, il y en a qui se tuent et d'autres qui tuent ou qui

tueraient; mais, malgré la diversité des dénouements, on a cette

impression que la petite comtesse qui meurt après la souillure est la

même femme que Julia de Trécoeur qui se tue avant; que Julia est à son

tour la même femme que Mme de Campvallon, qui demeure triomphante dans

son crime, et que Mme de Maurescamp ou Mme d'Hermany, c'est encore Mme

de Campvallon. Ce sont des êtres mystérieux tout pleins d'inconnu,

dont on peut tout attendre et dont on ne sait jamais au juste ce qui

va sortir. Si bien que ce qui se dégage des histoires du plus

spiritualiste et du mieux élevé de nos romanciers, et surtout de

quelques-unes de ses figures de femmes, c'est, qu'il le veuille ou

non, une conception purement déterministe de l'animal féminin.

La _Petite Comtesse_, _Julia de Trécoeur_, _Monsieur de Camors_ sont,

à mon avis, les trois romans de M. Feuillet où cet animal est le plus

bizarre et le plus «alliciant», dirait M. Paul Bourget.--La petite

comtesse de Palme s'éprend d'un jeune homme mélancolique et austère

qui l'a brutalisée. Elle le provoque, le harcèle, le supplie enfin de

la sauver en l'épousant. À peine a-t-il refusé qu'elle se donne

désespérément à un autre (pourquoi?) et s'en vient mourir chez celui

qu'elle aime.--Julia de Trécoeur aime le second mari de sa mère. Après

avoir traversé la période de la haine amoureuse et celle de la

coquetterie incohérente (voir plus haut), elle s'offre à lui,

hardiment, et, repoussée, se jette à cheval dans la mer du haut de la

falaise. (La vision de ce suicide équestre est, soit dit en passant,

une très belle chose.)--Mlle Charlotte de Luc d'Estrelles, orpheline

pauvre, s'est offerte un jour sans succès à son cousin Louis de

Camors; peu après, elle épouse pour sa fortune le général de

Campvallon, puis ressaisit son beau cousin, l'oblige à se marier pour

détourner les soupçons de son vieux mari, continue d'être à lui, est

surprise une nuit par le général qui tombe foudroyé du coup, reprend

et garde son amant épouvanté et qui ne l'aime plus, et tout cela sans

l'ombre d'un remords.--Certes ce sont là, Bathilde, Julia et

Charlotte, trois grandes amoureuses: elles aiment absolument, elles

aiment furieusement. Mais quand on a dit cela, on a tout dit. Il est

remarquable que Julia qui a quinze ans, aime exactement de la même

façon que Mme de Campvallon, qui en a trente. Qu'importe? C'est bien

l'amour, l'amour des sens, ne vous déplaise, la «Vénus à sa proie

attachée». Et, comme elles aiment, nous les aimons, même folles, même

criminelles, et cela est terrible.

Les Contemporains, 3ème Série Études et Portraits Littéraires · 第 10 / 81 题