Heureusement, du reste, parmi ces histoires si souvent chimériques et
surtout dans les livres dont je n'ai pas encore parlé, circulent,
piaffent, caracolent, pleurent, souffrent et meurent des femmes bien
vivantes, d'un charme singulier et dangereux. On les voit, on les
aime, on voudrait les étreindre, et on éprouve, à les découvrir là, un
peu du plaisir qu'on sentirait à rencontrer des créatures de chair,
élastiques et désirables, dans les clairières bleues du pays des
ombres.
Car les autres personnages, s'ils ont plus de consistance que les
«mânes» fabuleux, n'ont pourtant pas un relief assez fort pour rester
longtemps dans l'esprit; et leurs physionomies sont si faiblement
individuelles que la mémoire les confond les uns avec les autres et ne
tarde pas à brouiller leurs noms. Il y a d'abord les beaux ténébreux
tels que Maxime Odiot et le commandant d'Eblis; puis M. de Camors et
les sous-Camors tels que Philippe et M. de Vaudricourt; les jeunes
gens élégants et insignifiants comme M. de Bévallans et d'autres dont
le nom m'échappe; les vieux gentilshommes un peu maniaques comme M.
des Rameures ou M. de Courteheuse; les vieilles femmes aimables et
charitables comme Mme de Férias ou Mme de Louvercy; les vieilles
femmes évaporées comme Mme de Combaleu ou venimeuses comme Mme de la
Roche-Jugan.
M. de Camors mis à part, presque toutes ces figures s'effacent et se
mêlent un peu après qu'on les a vues. Mais les yeux des amoureuses
nous suivent longuement, nous tiennent, nous hantent; et nous les
revoyons toujours. C'est Mme de Palme, c'est Marguerite, c'est
Sibylle, c'est la comtesse des _Amours de Philippe_, c'est Julia,
c'est Sabine, c'est Mme de Campvallon. À vrai dire, elles aussi se
ressemblent entre elles: ce sont variétés d'un même type. Mais ce type
est saisissant, séduisant, vraiment féminin, et l'on peut dire qu'il
appartient presque en propre à M. Octave Feuillet. Si l'on en voulait
chercher les origines, je crois bien qu'il faudrait remonter aux
femmes de Racine et, par delà, jusqu'à la Phèdre d'Euripide. Mais les
femmes de M. Octave Feuillet sont plus singulières; leur détraquement
nous est moins expliqué. C'est peut-être avec la mystérieuse Amélie de
_René_ qu'on leur trouverait, à la rigueur, le plus de ressemblance.
Ces amoureuses ne ressemblent point à celles de George Sand, qui sont,
en général, de tempérament sanguin, ni à celles de Balzac, qui sont
plutôt des «cérébrales». Les femmes de M. Octave Feuillet sont des
nerveuses. Étranges, capricieuses, se connaissant mal elles-mêmes,
elles vont, d'une marche inégale et folle, jusqu'au bout de leur
passion. Elles effrayent et elles attirent, et, comme elles cachent
une âme démente, mue par des forces aveugles et irrésistibles, dans
des corps délicieux de patriciennes, elles sont à la fois redoutables
et charmantes. Elles ont toutes ceci de commun, qu'elles procèdent par
à-coups, sous l'impulsion subite d'un sentiment ou d'un désir plus
fort qu'elles, si bien que leur conduite a presque toujours quelque
chose de décousu et d'incohérent, et que souvent le lien échappe entre
leurs démarches successives. Elles ont la parole brève, hardie,
directe et comme involontaire. Elles ne sont ni tendres ni même
sentimentales. Elles sont extrêmement sensuelles, quelquefois sans le
savoir. Elles subissent profondément les influences de la température:
elles s'abandonnent plus volontiers les jours d'orage. Quand elles
ont rencontré l'homme qu'elles doivent aimer, elles passent
généralement par trois phases principales. Elles éprouvent d'abord à
son endroit une sorte d'antipathie et de peur physique, comme si elle
pressentaient vaguement qu'elles lui appartiendront tout entières et
qu'elles souffriront par lui dans leur chair et dans leur coeur. Puis
le désir s'allume en elles, et elles dardent alors sur l'homme, comme
une arme mortelle, une coquetterie agressive, insolente, haletante,
diabolique. Vient enfin la période soit de l'abandon complet et
furieux, soit du désespoir et du suicide.--Quoi! ces jolis monstres
dans le «Musset des familles»?--Je vous assure qu'ils y sont. Je suis
moi-même étonné que les traits communs à ces aimables créatures,
ramassés avec scrupule, finissent par composer un petit animal aussi
inquiétant. Mais est-ce ma faute si le plus aristocratique des
romanciers est aussi un peintre de femmes des plus audacieux, je
dirais presque des plus brutaux, en dépit de la parfaite politesse et
des grâces de sa forme?
Notez, du reste, qu'aucune de ces femmes ne pourrait guère être
définie plus longuement que je n'ai fait; qu'aucune, par exemple, ne
fournirait matière à une analyse comme celle que peuvent supporter Mme
Bovary ou Mme de Raynal. Le charme des amoureuses de M. Octave
Feuillet est dans leur étrangeté, et leur étrangeté vient de ce
qu'elles nous sont très peu expliquées. Et ce n'est point certes un
reproche que je lui adresse. Il n'y a point de psychologie des
névrosées, et ce sont bien des névrosées que nous présente M. Octave
Feuillet--des hystériques, dirait quelque mal appris. Seulement il
n'étale pas leur cas pathologique, comme l'ont fait des romanciers
d'une autre école. Ce sont des névropathes décentes et d'une élégance
irréprochable. Et c'est pourquoi elles se ressemblent si fort. Comme
elles n'ont que des apparences d'âmes dans leurs corps de jeunes
possédées, comme elles ne sont presque jamais poussées que par la
détente de leurs nerfs, on ne saurait dire qu'elles soient bonnes ou
mauvaises. Elles diffèrent d'âge, de situation et d'éducation; il y en
a qui meurent, il y en a qui se tuent et d'autres qui tuent ou qui
tueraient; mais, malgré la diversité des dénouements, on a cette
impression que la petite comtesse qui meurt après la souillure est la
même femme que Julia de Trécoeur qui se tue avant; que Julia est à son
tour la même femme que Mme de Campvallon, qui demeure triomphante dans
son crime, et que Mme de Maurescamp ou Mme d'Hermany, c'est encore Mme
de Campvallon. Ce sont des êtres mystérieux tout pleins d'inconnu,
dont on peut tout attendre et dont on ne sait jamais au juste ce qui
va sortir. Si bien que ce qui se dégage des histoires du plus
spiritualiste et du mieux élevé de nos romanciers, et surtout de
quelques-unes de ses figures de femmes, c'est, qu'il le veuille ou
non, une conception purement déterministe de l'animal féminin.
La _Petite Comtesse_, _Julia de Trécoeur_, _Monsieur de Camors_ sont,
à mon avis, les trois romans de M. Feuillet où cet animal est le plus
bizarre et le plus «alliciant», dirait M. Paul Bourget.--La petite
comtesse de Palme s'éprend d'un jeune homme mélancolique et austère
qui l'a brutalisée. Elle le provoque, le harcèle, le supplie enfin de
la sauver en l'épousant. À peine a-t-il refusé qu'elle se donne
désespérément à un autre (pourquoi?) et s'en vient mourir chez celui
qu'elle aime.--Julia de Trécoeur aime le second mari de sa mère. Après
avoir traversé la période de la haine amoureuse et celle de la
coquetterie incohérente (voir plus haut), elle s'offre à lui,
hardiment, et, repoussée, se jette à cheval dans la mer du haut de la
falaise. (La vision de ce suicide équestre est, soit dit en passant,
une très belle chose.)--Mlle Charlotte de Luc d'Estrelles, orpheline
pauvre, s'est offerte un jour sans succès à son cousin Louis de
Camors; peu après, elle épouse pour sa fortune le général de
Campvallon, puis ressaisit son beau cousin, l'oblige à se marier pour
détourner les soupçons de son vieux mari, continue d'être à lui, est
surprise une nuit par le général qui tombe foudroyé du coup, reprend
et garde son amant épouvanté et qui ne l'aime plus, et tout cela sans
l'ombre d'un remords.--Certes ce sont là, Bathilde, Julia et
Charlotte, trois grandes amoureuses: elles aiment absolument, elles
aiment furieusement. Mais quand on a dit cela, on a tout dit. Il est
remarquable que Julia qui a quinze ans, aime exactement de la même
façon que Mme de Campvallon, qui en a trente. Qu'importe? C'est bien
l'amour, l'amour des sens, ne vous déplaise, la «Vénus à sa proie
attachée». Et, comme elles aiment, nous les aimons, même folles, même
criminelles, et cela est terrible.