II

Vous vous les rappelez, ces premiers romans de M. Octave Feuillet: le

_Roman d'un jeune homme pauvre_, l'_Histoire de Sibylle_ et plus

récemment, par un heureux retour à la manière de ses débuts, le

_Journal d'une femme_? Quelles amours! quelles croyances! quels

enthousiasmes! quelles aventures! quelles élégances physiques et

morales! Et quels jolis voyages à travers le pays bleu!

Maxime est beau, spirituel, instruit, excellent cavalier, habile à

tous les sports, noble, fier, héroïque; et, s'il se fait appeler

Maxime Odiot, il s'appelle aussi Maxime de Champcey d'Hauterive. Dans

ces conditions-là ce n'est rien d'être pauvre. Il entre comme

intendant chez les Larroque, et tout de suite il trouble profondément

Mlle Marguerite. Mais cette jeune fille, horriblement malheureuse

d'être riche et craignant toujours qu'on n'en veuille à sa dot, le

traite avec la dernière impertinence. En vain il expose sa vie une

première fois pour sauver le chien favori de l'orgueilleuse et amère

enfant. Une autre fois il se trouve enfermé avec elle, par un accident

imprévu, dans une vieille tour en ruines et manque de se casser le cou

pour ne point la compromettre. Avant de se précipiter dans le vide, il

a juré de ne l'épouser que lorsqu'elle serait aussi pauvre que lui, ou

lui aussi riche qu'elle. Sur quoi Marguerite et sa mère sollicitent

l'autorisation d'abandonner tous leurs biens à une congrégation

religieuse; mais heureusement une vieille demoiselle fort riche meurt

en léguant sa fortune à son cousin Maxime. Et c'est exquis, car les

princes Charmants ne sont-ils pas créés et mis au monde pour épouser

les princesses des Hespérides?

Mlle Sibylle de Férias, élevée au milieu des bruyères de Bretagne par

un grand-père et une grand'mère qui ressemblent à deux pastels fanés

et très anciens, veut, à cinq ans, chevaucher un cygne pour aller sur

l'eau, apprivoise un fou, catéchise son vieux curé et l'amène à un

sentiment plus élevé de sa profession, vient à Paris et, amoureuse

d'un beau jeune homme qui s'appelle Raoul, tombe en syncope le jour où

il déclare «qu'il a le malheur de ne pas croire». Elle retourne

désespérée dans ses landes. Il se déguise en peintre pour se

rapprocher d'elle (mais beaucoup moins gaiement que dans le _Sicilien_

de Molière) et vient barbouiller les murs de l'église dont elle est

paroissienne. Rencontre, explication passionnée: elle ne comprend

point le mariage sans la communauté absolue des croyances et des

sentiments. Conclusion: ils ne s'épouseront pas, mais ils seront bons

amis. Cependant elle a, sans le dire, offert sa vie à Dieu pour qu'il

ramène Raoul au bercail. Tous deux font, à travers la lande, par le

brouillard, une promenade sentimentale d'où elle rapporte une

pleurésie, et Raoul, subitement touché de la grâce, met sur le front

de la mourante le baiser des fiançailles. Et cela est doux comme un

rêve blanc de première communiante; et ce roman pieux est un roman

troublant; Sibylle est une folle adorable qu'on voudrait rencontrer

sur son chemin; et comme on mentirait pour lui prendre son coeur!

Charlotte d'Erra est venue passer un mois chez la grand'mère de son

amie Cécile de Stèle. Il y a là deux jeunes hommes, le commandant

d'Eblis--un soldat superbe et doux,--et son ancien compagnon d'armes,

Roger de Louvercy, un pauvre infirme qui a le bras gauche mutilé et

une jambe rétractée. Charlotte et d'Eblis ne tardent pas à s'aimer;

mais Roger étant devenu de son côté amoureux de Charlotte, le

commandant se sacrifie en épousant Cécile, et Charlotte s'immole en

offrant sa main à l'estropié. Hélas! Cécile s'aperçoit bientôt que son

mari ne l'aime pas et, dans une heure de folie, se livre au premier

fat qui lui fait la cour. Puis, épouvantée de sa chute, elle s'en

vient la raconter à Charlotte et va mourir la nuit dans la neige, en

robe de bal. Charlotte, qui est devenue veuve, pourrait alors épouser

d'Eblis, mais elle veut sauver au moins la mémoire de sa petite amie,

et, bien que Cécile l'ait priée de remettre au commandant un billet

où elle confesse sa faute, elle lui laisse croire que sa jeune femme

est morte digne de lui, morte de n'être pas assez aimée. Si bien que

d'Eblis se croit obligé d'expier et s'en va... Sacrifices sur

sacrifices: en voilà quatre bien comptés, et qui tous supposent le

courage le plus héroïque dans la plus haute délicatesse morale. On

admire, on s'étonne, on est abasourdi par cette avalanche de

générosités. Et l'on se sent si incapable d'une telle sublimité de

conduite qu'on entre en confusion et qu'un peu d'irritation se mêle à

notre émerveillement.

Et là-dessus des doutes vous viennent sur la justesse des propos de la

vieille douairière prêchant le romanesque aux jeunes gens et aux

jeunes filles. Dans la réalité, Maxime se casserait le cou la seconde

fois s'il ne se noyait la première, et Mlle Marguerite serait bien

avancée! Si Mlle Sibylle n'était pas une jeune personne aussi

romanesque, elle ne mourrait point et elle épouserait son Raoul, qui

ferait un excellent mari et qui n'aurait d'ailleurs aucune répugnance

à l'accompagner à la messe. Et voyez comme le romanesque réussit à

Charlotte et au commandant d'Eblis: ce sont eux les vrais meurtriers

de la pauvre Cécile. Ainsi grogne en nous Sancho Pança. Mais

qu'importe que notre vertu nous soit peut-être une source aussi

abondante de souffrances que nos instincts mauvais et nos passions

intéressées! La douleur qui nous vient du sacrifice accompli porte

d'ailleurs avec soi sa consolation. Et, si ce sont là actions pures,

au moins nous avons vécu pendant une heure au milieu d'une humanité

plus belle et plus noble, ce qui est un grand plaisir pour ceux qui

n'aiment pas la réalité ou qui ne savent pas la voir. Ce plaisir, on

le trouve un peu puéril et on a quelque peine à le goûter tout d'abord

quand on s'est laissé corrompre par d'autres livres où le besoin de la

vérité, même triste, surtout triste, s'étale avec quelque chose de

maladif et d'outré; mais, avec un peu d'effort, on s'affranchit de

cette impression première; on sent se réveiller au fond de son âme,

sous les tristesses d'une expérience morose, sous le positivisme et le

pessimisme acquis, cet amour des fables et des fictions, ce goût de

l'irréel qu'apporte tout homme venant en ce monde. Les romans de M.

Octave Feuillet apparaissent alors comme de ravissants mensonges, et

peut-être comme les plus gracieux qu'on ait imaginés en ce siècle pour

bercer les âmes jeunes et enchanter les esprits innocents.

Les Contemporains, 3ème Série Études et Portraits Littéraires · 第 9 / 81 题