OCTAVE FEUILLET[1]

[Note 1: Le _Roman d'un jeune homme pauvre_; _Histoire de

Sibylle_; _Bellah_; la _Petite Comtesse_; _Monsieur de

Camors_; _Julia de Trécoeur_; les _Amours de Philippe_; le

_Journal d'une femme_; _Un mariage dans le monde_; _Histoire

d'une Parisienne_; la _Veuve_; la _Morte_ (chez Calmann

Lévy).]

Je ne pourrai jamais dire beaucoup de mal des romans de M. Octave

Feuillet. Ils m'ont fait tant de plaisir entre quinze et dix-huit ans

que je leur en garde une reconnaissance éternelle et qu'il m'est

encore difficile de les juger aujourd'hui en toute liberté. Il fallait

bien que Sibylle fût charmante puisqu'elle me charmait si fort, et que

Marguerite Larroque fût adorable puisque je l'adorais. Et quant à

Bathilde de Palme, elle me troublait jusqu'aux moelles. Rien ne me

semblait plus beau, plus noble, plus passionné et plus élégant que ces

histoires d'amour. Ces sveltes amazones rencontrées dans les bois, si

capricieuses et si énigmatiques; ces jeunes hommes si beaux, si

tristes et si prompts aux actes héroïques; ces vieilles châtelaines

et ces vieux gentilshommes si dignes, si polis et si fiers; tout ce

monde supérieurement distingué de ducs, de comtes et de marquis, cette

vie de château et cette haute vie parisienne, ces conversations

soignées où tout le monde a de l'esprit; et, sous la politesse

raffinée des manières, sous l'appareil convenu des habitudes

mondaines, ces drames de passion folle, ces amours qui brûlent et qui

tuent, ces morts romantiques de jeunes femmes inconsolées..., amour,

héroïsme, aristocratie, Amadis, Corysandre et quelquefois Didon en

plein faubourg Saint-Germain, tout cela me remplissait de l'admiration

la plus naïve et la plus fervente, et m'induisait en vagues rêveries,

et me donnait un grand désir de pleurer.

Définir ce charme des premiers romans de M. Octave Feuillet, chercher

ce qui s'y est ajouté dans ses oeuvres plus récentes et pourquoi je

préfère quand même les plus anciennes, tel est le dessein qui m'est

venu en lisant la _Morte_.

I

La plupart des romans de M. Octave Feuillet ont ceci de remarquable

que ce sont des romans éminemment romanesques.

On sait que le roman, oeuvre d'amusement et de pure imagination à

l'origine, s'est transformé peu à peu, qu'il a serré de plus en plus

la réalité, qu'il tend à devenir une peinture véridique et minutieuse

de toute la vie contemporaine. Or, on pourrait presque dire que cette

évolution du roman a été non avenue pour M. Feuillet. Il est trop

évident que, venu après Balzac, il ne se doute même pas que Balzac ait

écrit. Mais il y a plus, et, s'il est vrai qu'il procède quelque peu

de George Sand et d'Alfred de Musset, on soutiendrait tout aussi

justement que, sauf les modifications inévitables imposées par la

différence des temps, une partie de son oeuvre continue les romans

d'amour et d'aventures du XVIIe siècle et, par delà, les anciens

romans grecs, et que M. Octave Feuillet est en quelque façon le

descendant d'Héliodore et de Mlle de Scudéry. Sans doute les marquis

et les comtesses ont remplacé les princes d'Arménie et les reines de

Trébizonde; sans doute l'amour parle chez lui une langue moins

diffuse, et les aventures qu'il imagine sont moins invraisemblables et

plus intéressantes; sans doute aussi ses amoureux et ses amoureuses

ont plus de chair, plus de sang et surtout beaucoup plus de nerfs, que

ceux des romans d'autrefois. Mais enfin l'amour fait le principal

intérêt des histoires qu'il écrit; l'amour y inspire des actions

extraordinaires, et ses héros et ses héroïnes sont les plus distingués

que puisse concevoir l'imagination des femmes et des adolescents. Ses

romans sont, par excellence, des romans; ils répondent pleinement à

l'idée que ce mot éveillait jadis dans les esprits, et c'est peut-être

là leur meilleure originalité.

M. Octave Feuillet a gardé le don, le précieux don du romanesque. On

entend assez ce que je veux dire, et c'est fort heureux qu'on

l'entende sans autre explication, car le romanesque n'est pas chose

commode à définir. Si je dis qu'il consiste, chez l'écrivain, dans

l'invention et dans la peinture habituelles de personnages si beaux et

si accomplis, de passions si fortes, de sentiments si nobles et si

héroïques qu'on n'en trouve presque point de semblables dans la

réalité, on me fera remarquer que le romanesque se confond avec la

poésie et que, par exemple, tout le théâtre de Corneille est donc un

théâtre romanesque. Et cela est vrai peut-être; mais il faut faire

tout de suite une distinction: c'est que le romanesque n'est pourtant

pas toute la poésie.

Car la poésie est évidemment beaucoup plus large; elle a pour matière

tout le monde réel, y compris ses laideurs et ses discordances; elle

fait résider la beauté moins dans les objets (spectacles de l'univers

physique, êtres vivants, sentiments et passions) que dans une vision

particulière de ces objets et dans leur expression. Le romanesque,

beaucoup plus restreint, est presque tout entier dans l'invention

d'une humanité meilleure, et il peut se passer de l'expression

plastique. Homère ni Racine ne sont romanesques. La poésie proprement

romanesque est de sa nature un peu vague, fuyante, inconsistante. Les

personnages qu'elle construit se ressemblent presque tous, n'ont point

cette variété et cette abondance de traits individuels et précis que

recherche une autre poésie et que fournit seule l'observation de la

réalité. Bref, le romanesque est surtout un rêve moral.

Par suite, l'esprit romanesque, considéré non plus chez l'écrivain,

mais chez les lecteurs et chez le commun des hommes, est une tendance

à accepter comme vraies ces imaginations d'un monde meilleur et plus

beau. C'est alors le don de ne point voir les choses comme elles sont,

tristes, décevantes, brutales et immorales, et d'attendre toujours de

la vie plus qu'elle ne peut apporter. Faculté bienfaisante ou funeste,

selon les cas, mais plutôt bienfaisante si elle est portée à un tel

degré que nulle expérience ne la décourage--ou si elle est tempérée

par assez de bon sens et par assez de nécessités matérielles pour

qu'on ne lui lâche la bride qu'à bon escient et en manière de

divertissement passager.

Si mal que j'aie su distinguer la poésie et le romanesque, on a pu

voir que le romanesque doit être principalement la poésie des

créatures sentimentales, de celles qui connaissent peu la vie, qui

n'éprouvent pas un grand besoin de vérité et pour qui l'art ne

consiste pas avant tout dans l'expression: c'est-à-dire la poésie des

enfants, des vierges et des jeunes femmes. Et c'est pourquoi le

romanesque ne repoussera point, dans sa forme, un idéal de beauté un

peu fade et d'élégance un peu convenue; il aimera les cavaliers bruns,

les amazones blondes, les ruines, les clairs de lune.--Pour la même

raison l'amour lui paraîtra le plus intéressant des sentiments, et de

beaucoup, et même le seul digne d'intérêt. Et la vertu ne lui plaira

qu'à la condition d'être excessive et héroïque. Amours passionnées,

sacrifices sublimes, moeurs et décors aristocratiques, voilà les

éléments essentiels du roman romanesque, et vous les retrouverez dans

les délicieuses histoires de M. Octave Feuillet. Ce sont rêves de

jeune fille très pure: je suis heureux et un peu fier de m'y être plu.

Et je souscris pleinement à ce petit discours de la grand'mère de

Charlotte d'Erra:

Ah! mon Dieu! ce n'est pas contre les idées romanesques qu'il

faut mettre en garde la génération présente, mon bon monsieur, je

vous assure... Le danger n'est pas là pour le moment... Nous ne

périssons pas par l'enthousiasme, nous périssons par la

platitude... Mais, pour en revenir à notre humble sexe, qui est

seul en question, voyez donc les femmes dont on parle à Paris--je

dis celles dont on parle trop;--est-ce leur imagination poétique

qui les perd? est-ce la recherche de l'idéal qui les égare? Eh!

Seigneur! ce sont, pour les trois quarts, les cervelles les plus

vides et les imaginations les plus stériles de la création!...

Mesdames et mesdemoiselles, croyez-moi, ne vous gênez pas!...

soyez enthousiastes, soyez romanesques tout à votre aise...

Et, comme je serais flatté que les anges enviassent mes larmes,

j'approuve tout à fait ces lignes du _Journal d'une femme_:

Mais tu me restes, ma fille... J'écris ces dernières lignes

auprès de ton berceau... J'espère mettre un jour ces pages dans

ta corbeille de jeune femme, mon enfant; elles te feront

peut-être aimer ta pauvre mère romanesque... Tu apprendras

peut-être d'elle que la passion et le roman sont bons quelquefois

avec l'aide de Dieu, qu'ils élèvent les coeurs, qu'ils leur

enseignent les devoirs supérieurs, les grands sacrifices, les

hautes joies de la vie...--Je pleure, c'est vrai, en te le

disant; mais il y a, crois-moi, des larmes qui font envie aux

anges!

Les Contemporains, 3ème Série Études et Portraits Littéraires · 第 8 / 81 题