C'est ce que faisaient autrefois, à Rome, les maris qui se piquaient de

savoir vivre, et voici l'explication que Plutarque a donnée de leur

conduite dans la IXe de ses _Demandes des Choses romaines_: «Pourquoi

est-ce que, quand ils retournent d'un voyage loingtain au pays ou

seulement des champs à la ville, s'ils ont leurs femmes à la maison, ils

envoient devant pour faire savoir leur arrivée? est-ce point pour leur

donner asseurance qu'ils ne veulent rien faire finement ni

malicieusement envers elles, car arriver soudainement à l'improuveu est

une manière d'aguet et de surprise: ou bien parce qu'ils se hastent de

leur envoyer donner une bonne nouvelle de leur venue comme se tenans

pour asseurés qu'elles les attendent et les désirent: ou plutost

pourceque eux-mêmes désirent savoir de leurs nouvelles, si ils les

trouveront saines et attendant à grand dévotion leur retour: ou

pourceque les femmes ont plusieurs petits négoces ou besongnes à la

maison, pendant que leurs maris n'y sont pas, et bien souvent de petites

hargnes et querelles à l'encontre de leurs domestiques servans ou

servantes, afin doncques qu'ostant toutes ces petites fascheries là

elles fassent un recueil gracieux et paisible à leurs maris, ils leur

envoient devant faire tel avertissement.» (Traduction d'Amyot.)

De là est venu très-probablement notre proverbe; mais il a bien changé

sur la route, car l'application qu'on en fait aujourd'hui ne s'accorde

plus avec aucune des honnêtes raisons données par Plutarque. Il

s'emploie pour faire entendre à quel inconvénient s'expose le mari

absent qui revient au logis sans avoir pris la précaution indiquée. Le

vieux poëte Coquillard (_Droitz nouveaux_, ch. VII, _de Injuriis_)

conseillait à ce benêt de mari de faire du bruit en rentrant, de crier:

_Quel est céans_? de ne point se fâcher _s'il trouvait sa femme sur le

fait_, et de se contenter de lui dire:

Au moins deviez-vous l'huys serrer.

S'il fust venu des aultres gens!

La LXXIe des _Cent Nouvelles nouvelles_ fait tenir le même langage par

un époux débonnaire dans la même situation.

On attribue un trait tout à fait pareil à un grand seigneur du temps de

la Régence. Ce personnage étant entré indiscrètement dans la chambre de

sa femme pendant qu'elle était _en conversation criminelle_, comme

disent les Anglais par euphémisme, se retira en s'écriant: «Eh! madame,

que ne fermiez-vous la porte? Tout autre que moi aurait pu vous

surprendre.»

Sers ton mari comme ton maître,

Et t'en garde comme d'un traître.

Ce distique proverbial, à l'usage des épouses mécontentes, qui le

proposent comme principe de leur tactique conjugale, a été cité par

Montaigne dans un passage de ses _Essais_, liv. III, ch. V, où il

reproche aux hommes comme aux femmes de ne pas tenir assez de compte des

devoirs du mariage. Voici les principaux traits de ce passage: «Il n'est

plus temps de regimber, quand on s'est laissé entraver; il fault

prudemment mesnager sa liberté; mais depuis qu'on s'est soubmis à

l'obligation, il s'y fault tenir soubz les loix du debvoir commun, au

moins s'en efforcer. Ceulx qui entreprennent ce marché, pour s'y porter

avecques hayne et mespris, font injustement et incommodement: et cette

belle regle, que je veois passer de main en main entre elles, comme un

saint oracle,

Sers ton mary comme ton maistre,

Et t'en garde comme d'un traistre.

qui est à dire:--Porte-toy envers luy d'une reverence contraincte,

ennemie et desfiante,--cry de guerre et de desfi, est pareillement

injurieuse et difficile.»

Mieux vaut un mari sans amour qu'un mari jaloux.

«Les femmes, disait Mme de Coulanges, ne veulent de la jalousie que de

ceux dont elles pourraient être jalouses.» Par conséquent, elles ne

doivent pas vouloir de celle de leurs maris, qu'elles n'aiment guère et

qui le leur rendent bien, car, s'ils sont jaloux, c'est ordinairement

sans amour. La jalousie de ces messieurs leur est antipathique au

suprême degré, parce qu'elle leur fait sentir qu'ils se défient d'elles

et veulent les tenir sous leur dépendance: deux attentats odieux dont

elles sont cruellement blessées. Mais la jalousie de leurs amants ne

saurait leur déplaire; elles la regardent comme un témoignage de l'amour

qu'elles leur inspirent, et si elle devient quelquefois désagréable,

elles la leur pardonnent aisément. Eh! comment persisteraient-elles à

trouver mauvais un effet provenu d'une cause si bonne et si belle!

Mieux vaut un vieux mari que point de mari.

C'est ce qu'on dit aux demoiselles qui, dépitées de ne pas trouver un

épouseur jeune, refusent d'en prendre un vieux, et c'est ce qu'elles

disent elles-mêmes lorsque l'expérience est venue leur démontrer qu'il

est beaucoup plus triste de vieillir fille que d'être la femme d'un

vieillard, beaucoup meilleur de devenir la femme d'un homme âgé que de

vieillir fille. En effet, si l'on établit un parallèle entre la vieille

fille et la femme mariée, on voit combien la situation de cette dernière

est plus avantageuse. Elle jouit d'abord dans la société d'une certaine

considération dont la vieille fille est privée; elle a les caresses de

ses enfants lorsqu'ils sont jeunes, et elle trouve encore en eux une

grande source de satisfaction lorsqu'ils sont vieux. Enfin, arrivée dans

un âge plus avancé, elle a pour la servir ces mêmes enfants qui lui

fermeront les yeux. Non-seulement la vieille fille s'est privée de tous

ces avantages; mais elle s'est condamnée à une solitude qui, sans cesser

jamais d'être pénible, lui fera passer ses derniers jours dans

l'amertume et les regrets.

Un homme riche n'est jamais trop vieux pour être le mari d'une jeune

fille.

S'il n'a pas assez de jeunesse ou de beauté pour plaire, il a assez d'or

pour se faire épouser, et ce que sa figure a de disgracieux s'efface et

s'embellit même sous les reflets du plus précieux des métaux, car, ainsi

que Boileau l'a dit très-élégamment dans sa satire VII:

L'or même à la laideur donne un teint de beauté.

Par conséquent, il ne faut pas s'étonner qu'un vieux ou un laid qui se

présente comme épouseur sous les auspices de la déesse qu'Homère appelle

_Vénus dorée_, soit favorablement accueilli par une jeune et jolie

fille. Celle-ci pense moins aux inconvénients de son union avec lui

qu'aux avantages qu'elle espère en retirer. Elle va être affranchie de

la sujétion où ses parents la tiennent, et devenir maîtresse de maison;

elle disposera d'une grande fortune, elle aura de superbes équipages,

des écrins garnis de perles et de saphirs, des cachemires et des robes

magnifiques, enfin tout le splendide attirail de toilette que les Latins

appelaient _mundus muliebris_, «le monde féminin», sans doute en raison

de la quantité et de l'importance des objets qu'il comprend. L'idée

qu'elle se fait de sa nouvelle position l'enivre et l'éblouit; elle se

voit déjà la reine de la mode, et se flatte de trouver dans l'homme

cousu d'or, de qui elle est adorée, un trésorier inépuisable, toujours

prêt à payer les frais du luxe royal de ses atours.

Est-il possible qu'elle refuse un mariage qui lui ouvre un avenir si

merveilleux? Quelque innocente se rencontrerait peut-être capable de

résister aux séductions de l'opulence et de rester fidèle à un amant

pauvre que ses parents voulaient la forcer d'oublier; mais elle qui

n'aspire qu'à briller dans le monde, elle se gardera bien de cette

magnanimité de roman. Elle a étudié la question sous toutes les faces.

L'affaire lui paraît excellente, et elle n'a rien de plus pressé que de

la conclure. Peu lui importe qu'on la blâme de sacrifier les intérêts du

cœur à ceux de la vanité, en épousant un homme qu'elle ne saurait aimer.

Elle tient ce reproche pour une niaiserie sentimentale dont elle rit;

elle sait que _le mariage n'empêche pas d'aimer ailleurs_, et elle est

disposée à imiter le plus décemment possible la conduite de certaines

dames qui se prêtent à un mari et se donnent à un amant. C'est là

malheureusement ce qui se passe dans une société immorale, en la plupart

des cas où une jeune et jolie fille est unie à un vieux et laid magot.

Eh! pourrait-elle avoir, non-seulement le courage, mais le désir de

rester fidèle à un tel mari, lorsqu'elle est sans cesse poursuivie par

des adorateurs d'autant plus empressés qu'ils pensent que si elle s'est

laissée aimer par celui-là, elle se laissera bien aimer par d'autres.

Un mari doit faire carême-prenant avec sa femme, et Pâques avec son

curé.

Ce vieux proverbe, qui recommande d'être bon mari et bon chrétien, n'a

pas besoin d'être expliqué; mais il a besoin d'être rappelé au souvenir

des maris, car bien que ces messieurs n'ignorent pas ce qu'il signifie,

presque tous oublient ce qu'il les invite à faire _à tout le moins une

fois l'an_.

Le bon mari fait la bonne femme, et la bonne femme fait le bon mari.

Quand le mariage est l'association de deux personnes raisonnables, qui

s'aiment par inclination autant que par devoir, elles ont naturellement

l'une pour l'autre des égards, des attentions et des prévenances dont

l'effet est d'entretenir et d'accroître chez elles la confiance et

l'affection. Cet échange de soins quotidiens, cette fusion de pensées et

de sentiments, améliorent leur caractère individuel en le dégageant des

volontés égoïstes, et leur communiquent un nouveau caractère commun à

toutes deux, qui leur fait goûter les plus doux charmes de la sympathie.

Si le sort leur est contraire, elles n'éprouvent que la moitié des

peines; s'il leur est favorable, elles ont le double des plaisirs.

Voilà les vrais modèles des époux, toujours tranquilles et satisfaits

parce que chacun d'eux fait consister sa tranquillité et sa satisfaction

dans celles de son associé. Si les autres les imitaient, s'ils

travaillaient à se rendre mutuellement contents, on n'entendrait plus

tant de plaintes contre le mariage. Cet état est bon en soi, le malheur

vient de ceux qui le gâtent, et ils doivent s'en prendre à eux-mêmes

s'ils y trouvent une infinité de maux.

«Observez cette barque conduite par deux matelots: s'ils rament

ensemble, ils voguent doucement sur les flots agités; mais s'ils ne sont

pas d'accord, chaque vague produit une secousse, et tel coup d'aviron

donné à contre-sens pourrait faire chavirer leur frêle esquif.

«Le bateau est le mariage, les rameurs sont les deux époux; ils

naviguent sur le fleuve de la vie, et ce n'est qu'en unissant leurs

efforts qu'ils adoucissent les contrariétés du voyage.»

(Le duc de Lévis.)

Les anciens mauvais sujets font souvent les meilleurs maris.

Quelle peut être la cause de leur changement? Serait-ce qu'un sentiment

vrai, qu'ils n'avaient pas éprouvé jusqu'alors, viendrait les saisir, et

que le mariage, qui refroidit tant de cœurs, agirait sur le leur en sens

inverse? ou bien se feraient-ils un point d'honneur d'effacer par une

conduite exemplaire les désordres de leur vie passée? Du reste, quel que

soit le motif qui les détermine, on ne saurait nier qu'ils deviennent

assez souvent des maris indulgents, soigneux et fidèles. Il semble

qu'après avoir épuisé tous les vices d'une jeunesse galante et dissipée,

ils veuillent en donner la contre-partie dans leur âge mûr, et se

signaler par la pratique des vertus domestiques. On peut les comparer à

ces vins généreux dont les meilleurs sont ceux qui ont beaucoup

fermenté.

Malgré cela, je ne conseillerai jamais à une mère qui désire le bonheur

de sa fille de la donner en mariage à un ancien mauvais sujet.

Tous les maris contents danseraient sur le dos d'une assiette.

Et sans doute aussi toutes les épouses contentes, car il n'est point de

raison qui nécessite pour elles une plus grande salle de bal. Cette

hyperbole proverbiale a son analogue chez les Languedociens, qui disent:

«_Toutés lous maris që sou countens dansarien su lou cuou d'un veirë._

Tous les maris qui sont contents danseraient sur le cul d'un verre.»

Tous les maris ont besoin d'aller à Saint-Raboni.

Dicton à l'usage des femmes qui trouvent que les maris n'ont jamais pour

elles assez de bonté.

Saint Raboni, à qui l'on attribue une vertu analogue au nom qu'il porte,

c'est-à-dire la vertu de rabonnir le caractère marital, a été jadis

l'objet d'un culte fervent, quoiqu'il ne soit au paradis qu'un véritable

intrus, car il n'y figure que par un titre d'invention populaire que la

légende authentique ne reconnaît point. Mais n'importe; il n'en est pas

moins devenu le protecteur des épouses malheureuses, et c'est un article

de foi qu'il peut à son gré adoucir le naturel barbare de leurs _tyrans

domestiques_ ou les faire mourir au bout de l'année. On sait l'histoire

plaisante de celle qui s'était bornée à le prier d'amender le sien,

n'osant laisser aller son vœu plus loin. Comme elle vit mourir ce

mauvais garnement peu de temps après, elle s'écria en pleurant... de

joie: «Oh! le bon saint! le bon saint! il accorde plus qu'on ne lui

demande.»

Ce dicton, dont l'application, par une singularité notable, devient de

plus en plus rare, en raison inverse du fait de plus en plus multiplié

qui le réclame, a été rappelé dans une phrase du petit livre intitulé

_les Écosseuses, ou Œufs de Pâques_, publié à Troyes, chez la veuve

Oudot, en 1744. Voici cette phrase curieuse: «J'espère bien que mon

drôle _ira à Saint-Rabony_; qu'il ne donnera plus tant dans l'eau-de-vie

et dans la créature, et qu'il aura un peu plus de sacristie, etc.»

Les boiteux sont de bons maris.

Ou, comme on dit plus ordinairement, _de bons mâles_. C'est ce que

répondirent les Amazones aux Scythes, qui les engageaient à former avec

eux des liaisons matrimoniales, ajoutant qu'ils valaient beaucoup mieux

que les maris boiteux ou estropiés qu'elles prenaient, car ces femmes

guerrières, ayant usurpé le gouvernement sur les hommes et tenant à le

conserver, ne voulaient plus avoir dans leur pays que des hommes plus

faibles qu'elles, et incapables de leur résister. En conséquence elles

tordaient les jambes aux garçons qu'elles mettaient au jour, les

habituaient à se soumettre aux filles, les mariaient avec elles, et ne

leur imposaient d'autre service que celui du lit conjugal, service dont

ils s'acquittaient fort bien du reste, comme le prouve cette réponse

passée en proverbe chez les Grecs et chez les Latins.

Cependant leur célébrité en ce genre n'était pas fondée seulement sur le

fait cité, qui n'est après tout qu'une nouvelle forme de la tradition

mythologique d'après laquelle le boiteux Vulcain devint l'époux de Vénus

parce que les boiteux ont toujours été considérés, depuis les temps

primitifs, comme éminemment propres aux exploits amoureux. Elle est

fondée aussi sur des raisons physiques expliquées par Aristote dans le

vingt-sixième de ses problèmes, section X. Érasme a reproduit ces

raisons en commentant le proverbe _claudus optime virum agit_, et

Montaigne les a rappelées en son livre III, au chapitre XI, intitulé

_des Boiteux_, où il cite un proverbe italien qui attribue la même

propriété aux boiteuses, et les déclare préférables sous ce rapport à

toutes les autres femmes. Voyez les auteurs indiqués.

Les maris et les amants voient souvent la lune à gauche.

J'emprunterai encore l'explication de ce dicton, moins quelques lignes,

à mes _Études sur le langage proverbial_.

Les astronomes de l'antiquité ont déterminé la droite et la gauche du

monde par la droite et la gauche d'une personne qui a le visage tourné

vers le midi. L'orient, dit Pline le naturaliste, est à la gauche du

monde.

D'après cela, _voir la lune à gauche_, c'est, au propre, la voir quand

elle est dans son décours, phase où elle montre les cornes, et, au

figuré, c'est éprouver certaine infortune dont les cornes sont le

symbole. Tel est le sens métaphorique que Mme de Sévigné paraît avoir

attaché à cette locution dans la phrase suivante: «Montgobert m'a conté

plaisamment les manœuvres de la belle Iris et les jalousies de M. le

comte: je crois qu'_il verra la lune à gauche_ avec cette belle.»

(Lettre 601 de l'édition de Grouvelle.)

Il n'est pas nécessaire de dire pourquoi il s'agit ici de la gauche, car

personne n'ignore que les phénomènes qui se présentent de ce côté ont

été presque toujours réputés de mauvais augure. Mais il est à propos

d'observer que cette superstition a été, dans les temps les plus

reculés, le fondement de la doctrine astrologique qui attribue au

décours de la lune, ou au quatrième quartier de la lune, des influences

funestes sur les naissances, et qui a donné lieu à la locution

proverbiale: _être né à la quatrième lune_, que les Grecs et les Latins

appliquaient à un homme malheureux et qu'ont employée plusieurs de nos

vieux écrivains, entre autres Yver dans la phrase que voici: «Voyant

tous ses efforts succéder si à rebours qu'il semblait _né à la quatrième

lune_.» (_Le Printemps d'Yver_, hist. III).

Érasme n'a pas donné la véritable origine de cette locution en la

rapportant aux épreuves et aux malheurs qu'eut à subir Hercule, qui

était né à la quatrième lune. Il a pris l'effet pour la cause, car il

est certain que la naissance de ce héros fabuleux n'a été placée au

quatrième ou dernier quartier de la lune qu'en raison de l'opinion

astrologique dont j'ai parlé.

La lune de miel.

On appelle ainsi le premier mois du mariage, où l'on suppose que tout

est douceur pour les époux.

Cette expression est prise du proverbe arabe: _La première lune après le

mariage est de miel, et celles qui la suivent sont d'absinthe_. Ces

dernières, Honoré de Balzac, dans sa _Physiologie du mariage_, les nomme

des _lunes rousses_, et il ajoute qu'elles sont terminées par une

révolution qui les change en un croissant.

C'est le cas de s'écrier avec Dante:

_O buon principio

A che vil fine convien che tu caschi._

(_Parad._, cant. XXVII.)

O bon commencement, à quelle ignoble fin faut-il que tu tombes.

Les époux qui s'aiment se disent mille choses sans se parler.

On pense que ce proverbe a besoin d'errata, et qu'il faut y mettre les

amants à la place des époux qui s'aiment, attendu qu'il ne saurait être

appliqué à ces derniers, disparus entièrement de ce monde depuis de

longues années. Mais pourquoi est-il resté en usage dans des

conjonctures où il n'avait plus aucune raison d'être; aurait-on eu

l'intention de le conserver pour faire croire aux béatitudes conjugales

du temps jadis? C'est une opinion qui a ses partisans, mais qui est

contredite par une autre, d'après laquelle l'hommage posthume rendu aux

époux qui s'aiment aurait été l'œuvre de quelques époux qui ne

s'aimaient point; ceux-ci ont voulu, dit-on, faire prendre le change sur

l'habitude qu'ils ont de ne se rien dire en s'ennuyant de compagnie, et

ils ont cherché à faire accroire les uns aux autres que cette habitude

n'était que l'effet d'un recueillement de tendresse; et voilà comment le

mutisme de l'ennui est parvenu à passer pour cette disposition tendre et

rêveuse qu'on peut nommer avec saint Jérôme: _Silentium loquens_ (un

silence parlant); ou avec Montaigne: Un taire parlier.--Si ce n'est

vrai, c'est du moins bien trouvé: _Se non è vero, è bene trovato._

Une jeune épouse veut être choyée comme la femme d'un prêtre russe.

La religion russe a fait du mariage une condition indispensable du

sacerdoce; elle oblige les séminaristes, ordonnés popes ou prêtres, de

se marier avant d'exercer leur ministère; et, s'ils deviennent veufs,

elle leur défend de se remarier. Il faut alors qu'ils résignent leur

cure et qu'ils se retirent dans un couvent où ils achèvent leur triste

vie séparés de leurs enfants, abandonnés peut-être à la charité

publique: tel est le malheureux sort auquel le veuvage livre ces pauvres

desservants des paroisses de campagne. Comme ils savent tout ce qu'ils

auraient à souffrir s'ils perdaient leur femme, chacun d'eux veille à la

conservation de la sienne avec une attention extrême. Il lui passe

toutes ses fantaisies, tous ses caprices, de peur de la rendre malade en

la contrariant. Il la distrait de ses ennuis, la console de ses peines,

prévient les désirs qu'elle peut former, l'entoure des soins les plus

empressés, les plus assidus, les plus affectueux.

C'est ainsi qu'à force de tendresse il fait, de cette humble femme, un

être privilégié, objet de l'envie de plus d'une grande dame de son pays

qui voudrait posséder comme elle l'heureux don d'inspirer un si grand

amour à son époux et d'exercer sur lui un si grand empire. Mais, hélas!

ce ne sont point les épouses qui peuvent plier les époux à des habitudes

de popes et se faire choyer par eux comme des popesses. Elles

n'obtiennent point ces avantages, qu'elles désirent si ardemment, et

c'est vraiment dommage; car il serait bien curieux de voir comment elles

s'y prendraient pour ne pas en abuser.

La comparaison proverbiale dont je viens de donner l'origine et

l'explication est en usage en Russie depuis plusieurs siècles; elle n'a

été importée en France qu'à l'époque de la Restauration, où quelque bel

esprit du temps l'a enchâssée dans la formule inscrite en tête de cet

article.

J'ajouterai, pour le lecteur curieux de savoir ce que devient la popesse

qui survit à son mari, que le veuvage lui est funeste: elle est forcée

de quitter le presbytère et le petit domaine qui l'environne; il n'y a

plus pour elle que misères et que douleurs, et le seul espoir qui lui

reste est de trouver quelque séminariste qui, pressé d'entrer dans les

fonctions sacerdotales, ne dédaigne pas de l'épouser.

Les époux trop ardents sont comme deux tisons qui se consument vite l'un

l'autre, quand ils sont rapprochés.

Cette comparaison pittoresquement triviale s'emploie pour faire entendre

aux époux qu'ils doivent mettre une certaine modération dans les

jouissances des sens, qui s'useraient bientôt par leurs excès et

produiraient des résultats fâcheux qu'il leur importe de prévenir.

«C'est une religieuse liaison et dévote que le mariage, dit Montaigne:

voylà pourquoy le plaisir qu'on en tire, ce doibt estre un plaisir

retenu, sérieux et meslé à quelque severité; ce doibt estre une volupté

aulcunement prudente et consciencieuse.» (_Essais_, liv. I. chap. XXIX.)

L'état conjugal est de sa nature grave et raisonnable; néanmoins il faut

qu'il intéresse le cœur. Mais ce n'est pas dans une passion ardente et

passagère qu'il fait consister l'intérêt du cœur; c'est dans un

sentiment calme et durable, et ce sentiment est un amour d'une espèce

particulière, non l'amour proprement dit.

Non cet amour que le caprice allume,

Ce fol amour qui par un doux poison

Enivre l'âme et trouble la raison,

Et dont le miel est suivi d'amertume;

Mais ce penchant par l'estime épuré,

Qui ne connaît ni transports ni délire,

Qui sur le cœur exerce un juste empire,

Et donne seul un bonheur assuré.

(Parny, _le Réveil d'une mère_.)

Je n'examine point quel mauvais calcul fait un mari qui commence par

prodiguer à sa femme les témoignages d'une passion dont l'ardeur se

refroidit si promptement, ni quels sont les inconvénients de ce rôle

qu'il lui est impossible de soutenir. Je remarquerai seulement que

l'amour proprement dit, qui s'éteint dans la jouissance, est

incompatible avec le mariage, et je citerai encore un passage de

Montaigne sur ce sujet: «Le mariage a pour sa part l'utilité, la

justice, l'honneur et la constance; un plaisir plat mais plus universel:

l'amour se fonde au seul plaisir et l'a, de vray, plus chastouilleux,

plus vif et plus aigu; un plaisir attizé par la difficulté; il y fault

de la picqueure et de la cuisson: ce n'est plus amour s'il est sans

flèches et sans feu. La libéralité des dames est trop profuse (prodigue)

au mariage, et esmousse la pointe de l'affection et du desir. Pour fuyr

à cet inconvénient, voyez la peine qu'y prennent en leurs loix Lycurgue

et Platon.» (_Essais_, liv. III, chap V.)

Rester pour coiffer sainte Catherine.

C'était autrefois l'usage, en plusieurs provinces, le jour où une jeune

fille se mariait, de confier à une de ses amies, qui désirait faire

bientôt comme elle, le soin d'arranger la coiffure nuptiale, dans l'idée

superstitieuse que, cet emploi portant toujours bonheur, celle qui le

remplissait ne pouvait manquer d'avoir, à son tour, un époux avant la

fin de l'année. Et l'on trouve encore au village plus d'une jouvencelle

qui, sous l'influence de cette superstition toujours existante, prend

secrètement ses mesures afin d'attacher la première une épingle au

bonnet d'une fiancée. Or, comme un tel usage n'a jamais pu être observé

à l'égard d'aucune des saintes connues sous le nom de Catherine,

puisque, d'après la remarque des légendaires, toutes sont mortes

vierges, on a pris de là occasion de dire qu'une vieille fille _reste

pour coiffer sainte Catherine_; ce qui signifie, en développement, qu'il

n'y a chance pour elle d'entrer en ménage qu'autant qu'elle aura fait la

toilette de noces de cette sainte, condition impossible à remplir.

Proverbes sur les femmes, l'amitié, l'amour et le mariage · 第 23 / 25 段