dans le cinquième chapitre de _Gargantua_. Un commentateur croit qu'elle
a dû son origine à un mauvais jeu de mots sur _sponsus_ et _spongia_
(éponge), ce qui est tant soit peu ridicule. Fleury de Bellingen la fait
venir des noces de Cana, où la provision de vin fut épuisée; sur quoi
l'abbé Tuet fait la remarque suivante: «Le texte sacré dit bien qu'à ces
noces le vin manqua, mais non pas que l'on y but beaucoup, encore moins
que l'époux donna l'exemple de l'intempérance. J'aimerais mieux tirer le
proverbe des amants de Pénélope, qui passaient le temps à boire, à
causer, etc. Horace appelle _sponsos Penelopes_ les personnes livrées à
la débauche.»
Aucune de ces explications ne me paraît admissible. En voici une
nouvelle que je propose, et dont la vérité me paraît incontestable.
Autrefois, en France, on était dans l'usage de _boire le vin des
fiançailles_. Dans cette circonstance, le fiancé devait souvent vider
son verre pour faire raison aux convives qui lui portaient des brindes
ou des santés, et de là vient qu'on dit: _Boire tanquam sponsus_, ou
_boire comme un fiancé_.
Don Martène cite un missel de Paris du quinzième siècle, où il est dit
en latin: «Quand les époux, au sortir de la messe, arrivent à la porte
de leur maison, ils y trouvent le pain et le vin. Le prêtre bénit le
pain et le présente à l'époux ainsi qu'à l'épouse, pour qu'ils y
mordent. Le prêtre bénit aussi le vin, et leur en donne à boire; ensuite
il les introduit lui-même dans la domicile conjugal.»
Aujourd'hui encore, dans plusieurs localités, on offre aux époux qui
reviennent de l'église une soupière de vin chaud et sucré.
En Angleterre, on faisait boire autrefois aux nouveaux mariés du vin
sucré dans des coupes qu'on gardait à la sacristie parmi les vases
sacrés, et on leur donnait à manger des oublies ou des gaufres qu'ils
trempaient dans ce vin. De vieux missels attestent cette coutume, qui
fut observée aux noces de la reine Marie et de Philippe II, roi
d'Espagne. Shakespeare y a fait allusion dans sa comédie intitulée _la
Méchante Femme mise à la raison_, où il est dit de Pétruchio épousant
Catherine: «Il a avalé des rasades de vin muscat, et il en a jeté les
rôties à la face du sacristain.» (Acte III, sc. II.)
Selden (_De Uxore hebraica_) a signalé parmi les rites de l'Église
grecque une semblable coutume, qu'il regarde comme un reste de la
confarréation des anciens.
J.-O. Stiernhook (_De Jure Suevorum et Gothorum vetusto_, p. 163, édit.
de 1672) rapporte une scène charmante qui avait lieu aux fiançailles,
chez les Suèves et les Goths. «Le fiancé, entrant dans la maison où
devait se faire la cérémonie, prenait la coupe dite maritale, et, après
avoir écouté quelques paroles du paranymphe sur son changement de vie,
il vidait cette coupe, en témoignage de constance, de force et de
protection, à la santé de sa fiancée, à qui il promettait ensuite la
morgennatique (_morgennaticam_[16]), c'est-à-dire une dot pour prix de
la virginité. La fiancée témoignait sa reconnaissance, puis elle se
retirait pour quelques instants, et, ayant déposé son voile, elle
reparaissait sous le costume de l'épouse, effleurait de ses lèvres la
coupe qui lui était présentée, et jurait amour, fidélité, diligence et
soumission.»
[16] Ce mot de basse latinité, et le mot français _morganatique_,
viennent de l'Allemand _Morgen Gabe_ (présent du matin), et
désignent proprement la dot que la mariée, le lendemain des noces,
recevait du mari, comme dit Stiernhook, pour prix de sa virginité.
De là vient aussi le nom de _mariage morganatique_ ou _à la
morganatique_, qu'on donne à l'union contractée entre un prince et
une femme d'un rang inférieur, entre un noble et une roturière, sous
cette clause expresse que l'épouse doit avoir en toute propriété les
biens qui lui sont assignés par l'époux, sans aucun droit au reste
de la fortune et aux titres qu'il possède. Ce mariage, où les
enfants sont soumis aux mêmes conditions que la mère, s'appelle
encore _mariage de la main gauche_. Il est particulièrement en usage
chez les princes souverains d'Allemagne.
Les idylles de Théocrite et les églogues de Virgile n'offrent pas de
tableau plus gracieux.
Deux bons jours à l'homme sur terre:
Quand il prend femme et qu'il l'enterre.
Ce proverbe, littéralement traduit du provençal, a inspiré à
Saint-Évremont ces deux vers fameux:
L'hymen avec l'amour a tant d'antipathie
Qu'il n'a que deux bons jours: l'entrée et la sortie.
Les vers et le proverbe sont tout à fait identiques à cette pensée que
Stobée attribue à Hipponax, poëte comique grec: «Une femme donne à son
mari deux jours de bonheur: celui où il l'épouse, et celui où il
l'enterre.»
Les femmes provençales, qui maigrissent dans les soucis du ménage, ont
plusieurs proverbes opposés à cette plaisanterie renouvelée des Grecs.
En voici deux d'une originalité piquante: «_Sé uno marlusso vénië
véouso, sérië grasso._ Si une merluche devenait veuve, elle serait
grasse. _Sé uno sardino vénië véouso, sérië grasso coumo un thoun._ Si
une sardine devenait veuve, elle serait grasse comme un thon.»
C'est pain de noces.
Se dit d'une chose très-agréable dont on se promet ou dont on reçoit un
grand plaisir; on prétend que cette façon de parler est venue par
altération de _paix de noces_, baiser qu'on donne aux nouveaux mariés en
Languedoc, et qu'on appelle _pa de nobis_ ou _novis_ dans l'idiome de ce
pays; mais une telle origine ne me paraît pas admissible. Voici la
véritable: dans le mariage par confarréation chez les Romains, les deux
époux mangeaient, en signe d'union, un pain ou gâteau fait de la farine
du froment nommé _far_ en latin (le froment rouge, à ce qu'on croit
généralement). L'usage de ce gâteau s'était conservé dans les noces
chrétiennes au moyen âge, et de là vient l'expression _pain de noces_.
Nous disons aussi de deux époux qui conservent longtemps l'un pour
l'autre des procédés galants et tendres: _Ils font durer le pain de
noces._
Le pain de noces coûte cher à qui le mange.
Les Espagnols disent: «_Pan de boda, carne de buitrera._ Pain de noces,
chair de piége à vautour.» Cette métaphore proverbiale est d'une
effrayante énergie. En transformant le mariage en une sorte de
guet-apens où ceux qui se laissent prendre sont assimilés aux vautours,
elle met pour ainsi dire sous les yeux, par cette image terrible, toute
la fureur de la guerre intestine qu'ils auront à soutenir. Elle a été
évidemment inspirée par le génie de la haine contre le joug conjugal.
Noces de mai, noces mortelles.
Les Romains avaient soin de ne pas se marier pendant le mois de mai. Ils
croyaient que le mariage contracté en ce temps, qui, chez eux, était
consacré au culte des tombeaux, devait tourner à mal et entraîner la
mort de l'épouse, ainsi que l'attestent ces vers du chant V des _Fastes_
d'Ovide:
_Nec viduæ tædis eadem nec virginis apta
Tempora: quæ nupsit non diuturna fuit.
Hac quoque de causa si te proverbia tangunt,
Mense malas maio nubere vulgus ait._
«Ce temps n'est pas favorable pour allumer les flambeaux de l'hymen
d'une veuve ni d'une vierge. Celle qui s'est mariée alors a peu vécu, et
si les proverbes peuvent être ici de quelque poids, je rappellerai le
dicton populaire: _Ce sont des malheureuses qui se marient au mois de
mai_[17].
[17] C'est ainsi que se dit en français ce proverbe dans lequel le mot
_malheureuses_ répond mieux que le mot _méchantes_, employé par tous
les traducteurs, au sens qui ressort de tout le passage d'Ovide.
L'idée d'infortune est aussi bien impliquée dans le latin _malas_,
que celle de méchanceté, et toutes deux se trouvent dans le français
_malheureuses_.--Il en est de même du mot _infelix_ que Properce a
mis pour _scelestus_ dans ce vers de l'élégie 23 du livre II.
_Infelix hodie vir mihi rure venit._
«Mon scélérat de mari m'arrive, ce soir, de la campagne.»
Plutarque, dans la quatre-vingt-sixième de ses _Demandes des choses
romaines_, a recherché les causes de cette superstition, et voici ce
qu'il en a dit: «Pourquoi les Romains ne se marient pas au mois de mai?
Est-ce parce qu'il est entre avril et juin, dont l'un est consacré à
Vénus et l'autre à Junon, déesses qui ont toutes deux la cure et la
surintendance des noces, au moyen de quoi ils (les Romains) avancent ou
retardent un peu? ou est-ce parce que, ce mois-là, ils font la cérémonie
de la plus grande purgation?... En ce temps-là, la prêtresse de Junon,
ou la Flaminea, vit toujours triste, comme en deuil, sans se laver ni se
parer. Ou bien est-ce parce que plusieurs des peuples latins font
oblation aux trépassés en ce mois? et c'est pourquoi ils adorent
Mercure, en ce même mois, joint qu'il porte le nom de Maia, mère de
Mercure.» (Trad. d'Amyot.)
La superstition qui a donné lieu au proverbe est, comme on vient de le
voir, tout à fait païenne, et, quoique les motifs qui l'avaient
introduite n'existent plus, elle se maintient encore en plusieurs pays,
notamment en Provence. On a prétendu même la justifier par des exemples
célèbres, parmi lesquels se trouvent les trois suivants:
Marie Stuart épousa Bothwell le 15 mai 1567, et, le lendemain, le
dernier des quatre vers latins cités plus haut fut placardé sur la porte
de son palais comme un sanglant reproche de cette indigne union avec
l'assassin de son mari, et comme une prophétique menace des malheurs qui
devaient la suivre.
Henriette de France, fille de Henri IV, fut mariée, le 11 mai 1625, avec
Charles Ier, roi d'Angleterre, qui périt sur l'échafaud, et la vie de
cette reine fut un long enchaînement de douleurs.
Les noces de Marie-Antoinette d'Autriche et du duc de Berry, depuis
Louis XVI, furent célébrées à Paris le 16 mai 1770, et l'on sait à
quelles infortunes la Révolution française vint livrer ces augustes
époux.
Noces réchauffées.
Cette expression par laquelle on désigne les secondes noces est traduite
de celle du moyen âge _maritagia recalefacta_, qui s'employait dans le
même sens.
Ces secondes noces étaient décriées même chez les païens. Valère Maxime
(liv. II, ch. XI) dit que les femmes qui les contractaient ne pouvaient
toucher la statue de la chasteté ou de la fortune féminine, et n'étaient
pas conduites en cérémonie chez les maris.
On connaît ce vers de Martial (Épigr. VI, 7):
_Quæ nubit toties, non nubit, adultera lege est._
Se marier si souvent ce n'est point se marier; c'est être légalement
adultère.
La décence voulait qu'une femme veuve ne se remariât point. C'est ce que
fit Cornélie, mère des Gracques. Plutarque nous apprend que, recherchée
en mariage par le roi Ptolémée, elle préféra le titre de veuve au titre
de reine.
Tertullien appelait les secondes noces _adultera speciosa_, «des
adultères déguisés.» Les pères de l'Église les qualifiaient à peu près
de même, et dans le moyen âge on inventa le charivari pour les bafouer.
Les Italiens ont ce proverbe: «_La prima donna è matrimonio, la seconda
è compagnia, la terza è heresia._ La première épouse est mariage, la
seconde est compagnie, et la troisième est hérésie.»
Il ne s'est jamais trouvé à pareilles noces.
Il n'a jamais éprouvé un pareil traitement. Si je rapporte ici cette
locution, c'est qu'elle est fondée sur un usage bon à connaître,
pratiqué jadis en Poitou, après les repas d'épousailles. Les convives,
en sortant de table, n'avaient rien de plus pressé que de mettre leurs
mitaines et de se donner les uns aux autres des coups de poing qui
faisaient plus de bruit que de mal. C'était un exercice mnémonique
institué par la joie pour rendre plus durable le souvenir de la fête
dont on venait de jouir. Mais il dégénéra dans la suite au point de
rappeler le combat des Centaures et des Lapithes aux noces de Pirithoüs,
_rixa debellata super mero_: ce qui en nécessita l'abolition. Rabelais
n'a pas oublié cette singulière coutume dans la description qu'il a
faite des noces du seigneur de Basché (liv. IV, ch. XIV). «Pendant qu'on
apportoit vin et espices, coupz de poing commencearent trotter.
Chicquanous en donna nombre au prestre Oudart. Soubz son suppeliz avoit
Oudart son guantelet caché, il s'en chausse comme d'une mitaine, et de
daulber Chicquanous, et de drapper Chicquanous; et coupz de jeunes
guanteletz de tous coustez pleuvoir sur Chicquanous. Des nopces,
disoyent-ilz, des nopces, des nopces: vous en soubvienne. Il feut si
bien accoustré que le sang lui sortoit par la bouche, par le nez, par
les aureilles, par les œilz. Au demourant courbatu, espaultré et
froissé, teste, nucque, dours (dos), poictrine, bras, et tout. Croyez
qu'en Avignon, on (en) temps de carnaval, les bacheliers oncques ne
jouarent à la raphe (ou rafle, jeu de mains) plus melodieusement que
feut joué sur Chicquanous.»
Notons que l'usage décrit par Rabelais existait du temps de Villon, qui
en a parlé dans la double ballade du Grand Testament, stance V.
Aujourd'hui marié, demain marri.
Ou bien: _Aujourd'hui mari, demain marri_; c'est-à-dire: aujourd'hui
dans la joie du mariage, et demain dans le regret. _Marri_ est un vieux
mot dérivé du latin barbare _marritio_, que Vossius explique par
chagrin, ressentiment d'un malheur éprouvé, d'une offense reçue. Ce jeu
de mots proverbial a des analogues dans les langues étrangères. Les
Espagnols disent: «_Casar y mal dia, todo en un dia._ Mariage et
malheur, tout en un jour,» et les Turcs: _Avant le mariage tu criais
_io_, et après tu cries _iahu_._ Ces deux interjections sont usitées
chez eux, la première pour marquer la joie, et la seconde pour marquer
la douleur.
Il sera marié cette année.
Ce dicton s'applique par plaisanterie à une personne qui jette au
plancher certaines choses qui s'y attachent. Il fait allusion à une
pratique superstitieuse usitée à Rome parmi les amoureux, et rappelée
par Horace dans la troisième satire du livre II. Ils lançaient avec le
pouce et l'index des pépins de pomme au plafond, persuadés que, s'ils
l'atteignaient, les vœux que leur cœur avait formés seraient accomplis.
Cela se faisait aussi au moyen âge, et le succès du jet était regardé
comme un oracle du ciel. Il existe encore aujourd'hui une foule de
superstitions analogues chez la plupart des peuples beaucoup plus
enclins à consulter le sort que la raison. Les Chinois, pour connaître
ce qu'ils ont à espérer ou à craindre dans les choses qui les
intéressent, jettent en l'air une poignée de petits bâtons, et la
manière dont ces bâtons s'arrangent en tombant est pour eux un présage
heureux ou funeste.
L'homme marié est un oiseau en cage.
Cette métaphore proverbiale, qui n'a pas besoin d'explication, est à
l'usage des célibataires ou des libertins qui tiennent à conserver leur
liberté entière pour se livrer à de folles amours, où ils la perdent
assez souvent d'une manière bien plus sotte que dans le mariage. Cette
autre maxime, _jamais maris, toujours amants_, par laquelle ils
prétendent autoriser leur antipathie conjugale, est aussi contraire à la
vérité qu'aux bonnes mœurs, et les personnes sensées ne seront pas de
l'avis de Mlle de Scudéri, qui la propose comme une _leçon du sage_,
dans un apologue qui trouve ici naturellement sa place.
Qu'il est doux d'être dans la cage!
Disait au dehors un pinson,
Y voyant un serin qui, de son doux ramage,
Faisait retentir sa prison.
Il a nourriture à foison,
Bon grain et gentille femelle,
Et peut, quand il veut, avec elle,
Rire, boire, manger et dire la chanson:
C'est ainsi que, voyant une jeune pucelle,
Damis croit qu'il serait au comble des plaisirs
S'il pouvait se lier d'une chaîne éternelle
Avec ce doux objet de ses tendres désirs;
Mais la cage et le mariage
Ne font sentir les maux que quand on est dedans.
Pour devise prenez cette leçon du sage:
Jamais maris, toujours amants.
Les mariés auront la vigne de l'abbé.
_Avoir la vigne de l'abbé_ était autrefois une locution fort usitée en
parlant de deux époux qui passaient la première année de leur union dans
le plus parfait accord. On disait aussi: _se promettre la vigne de
l'abbé_, pour se promettre un plein contentement en mariage. Le conte de
La Fontaine, intitulé _les Aveux indiscrets_, en offre un exemple. L'une
et l'autre expression rappellent une vieille histoire, d'après laquelle
un abbé aurait fait publier qu'il donnerait une belle vigne au couple
conjugal qui prouverait que pendant un an, à dater du jour de ses noces,
il n'avait pas eu la moindre altercation.
Dénouer la jarretière de la mariée.
D'après un usage observé dans les repas de noces, chez les gens du
peuple et les bourgeois, un enfant, qui est au nombre des convives, se
glisse sous la table et détache ou fait semblant de détacher de la jambe
de la mariée une touffe de petits rubans de diverses couleurs dont on
suppose qu'elle avait fait sa jarretière. Puis il les montre aux
assistants, qui applaudissent, et, après les avoir coupés en morceaux,
il les distribue à la ronde, afin que les femmes en parent le corsage de
leur robe et les hommes la boutonnière de leur habit.
On pense qu'il y a dans cet usage, qui est fort ancien, quelque
réminiscence, sous forme de parodie, de ce que, dans les mœurs
chevaleresques, on appelait _donner le gage d'amour sans fin_: une belle
faisait cadeau au chevalier qu'elle devait épouser d'une de ses
jarretières sur laquelle elle avait brodé son nom avec la devise: _amour
sans fin_.
«La jarretière de la mariée, dit M. V. Hugo, est la cousine de la
ceinture de Vénus.»
Dans l'antiquité, la future épouse donnait sa ceinture à l'époux,
symbole encore plus caractéristique.
La mariée n'a pour dot qu'un chapeau de roses.
Cette expression, jadis très-usitée en parlant d'une jeune fille qui
n'apportait rien ou presque rien en mariage, s'emploie encore dans le
même sens. Le _Glossaire du droit français_ par Laurière (tome II, page
226) la cite comme dérivée d'une maxime de la vieille jurisprudence
coutumière. Elle est fondée, en effet, sur la coutume qui permettait, en
certaines localités, aux parents de ne donner pour dot à leurs filles
qu'un simple _chapel de roses_. «Ce chapel, dit M. Chassan, était une
allégorie chargée d'enseigner à la femme que les grâces et la beauté,
apanage de son sexe, sont une dot suffisante pour compenser ce qu'il y a
de plus odieux dans l'exclusion de l'héritage paternel prononcée contre
la femme par la loi politique. Cette fiction a peut-être aussi pour
objet de représenter l'idéal du mariage. La femme, en passant entre les
mains de l'homme sans autre dot que son simple _chapel de roses_, n'a pu
être recherchée et ornée que pour elle-même.» (_Essai sur la symbolique
du droit_, p. 24.)
Voilà le symbole du chapeau de roses expliqué avec toute sa grâce et sa
poésie; mais le peuple n'en a saisi que le côté littéral et prosaïque;
c'est la pauvreté des jeunes filles qu'il a désignée par cette coiffure
à laquelle il a même supposé un effet analogue à celui qui est attribué
à la coiffure de sainte Catherine, car on a dit _garder son chapel de
fleurs_, à peu près de même qu'on dit _coiffer sainte Catherine_ pour:
ne pas se marier, témoin ce vers de la _Châtelaine de Saint-Gilles_,
poëme compris dans le manuscrit 7,218 de la Bibliothèque nationale:
_J'aim' miex chapel de fleurs que mauvès mariage._
Il n'y a pas de femme en couches qui se plaigne d'avoir été mariée trop
tard.
Manière originale et facétieuse de faire entendre à une personne livrée
aux plaisirs des sens avec trop d'ardeur, qu'elle maudira un jour ces
plaisirs, qui ne peuvent manquer de devenir, par l'abus qu'elle en fait,
des sources de regrets et d'amertumes.
Cette maxime proverbiale se prend aussi dans une acception généralisée
pour signifier que la douleur, qui suit toujours l'excès des voluptés,
ramène forcément ceux qu'elle frappe à de meilleures pensées, et leur
fait admettre la raison, dont ils se moquaient dans de folles orgies,
comme le remède le plus propre à calmer les maux qu'ils ont à souffrir.
Un mari est toujours le dernier instruit de la conduite de sa femme.
Cette observation proverbiale est de tous les temps et de tous les
lieux, car toujours et partout les femmes ont eu l'art d'épaissir la
membrane de l'œil des maris, pour ne pas leur laisser voir ce qu'elles
jugent à propos de leur cacher.
Que d'autres leur reprochent l'usage ou l'abus de cet art, qu'ils en
recueillent et racontent les traits plus ou moins perfides, afin
d'amuser la malicieuse curiosité du public: je me garderai de les
imiter. Je hais la manie trop commune de ne considérer l'esprit des
femmes que par ses mauvais côtés, et de détourner la vue des bons côtés
qu'il peut offrir, même dans ses artifices. Eh! pourquoi ne pas
reconnaître que, si elles ont le tort de faire de leurs maris de
véritables sots, elle y joignent, par compensation, le mérite de les
empêcher d'apercevoir qu'ils le sont, et de les entretenir dans une
flatteuse illusion tout à fait propre à les rendre heureux? En vérité,
ces messieurs sont bien ridicules de blâmer l'adresse qu'elles mettent à
les tromper. C'est une excellente chose qu'ils devraient mieux
apprécier: leur intérêt les y engage. Malheur à ceux qui sont trop
clairvoyants pour les tromperies féminines. Il ne leur en revient que
des désagréments, des ennuis, des tribulations, qui ne font qu'ajouter à
leur infortune, tandis que ceux qui acceptent leur sort sans y regarder,
persuadés qu'il y a plus de sagesse à l'ignorer qu'à chercher à le
connaître, vivent en parfait accord avec leurs infidèles, toujours plus
attentives, plus douces, plus affectueuses, plus complaisantes pour eux,
en raison de la débonnaireté qu'ils ont pour elles.
C'est un des points fondamentaux de la philosophie conjugale qu'il n'y a
point de salut pour les maris sans la foi. Je ne prétends pas que cette
foi si nécessaire les mette à l'abri de fâcheux accidents: celui qui l'a
et celui qui ne l'a pas y sont exposés de même, et sont également sujets
à figurer au rang des sots. Mais je soutiens qu'il vaut cent fois mieux
être un sot crédule qu'un sot incrédule: l'un trouve le paradis dans son
ménage, l'autre y trouve l'enfer.
Je n'ai pas besoin de dire lequel des deux rôles est préférable. Je
remarquerai seulement que beaucoup de maris de notre siècle aiment mieux
jouer le premier. Ils évitent soigneusement de porter un regard
indiscret sur la conduite de leurs femmes. Ils n'attendent pas d'être
aveuglés par elles; ils s'aveuglent eux-mêmes à plaisir, et, suivant un
proverbe espagnol, ils font comme _l'escargot, qui, pour se délivrer
d'inquiétude, échangea ses yeux contre des cornes_.
_El caracol, por quitar de enojos,
Por los cuernos trocó los ojos._
Ce proverbe fort original, usité aussi dans le midi de la France, est
fondé sur une tradition populaire qui nous apprend que l'escargot, qu'on
suppose aveugle, avait été créé avec de bons yeux, mais qu'étant sans
cesse exposé à les avoir blessés en rampant sur la terre ou sur les
buissons, il pria Dieu de les lui ôter et de les remplacer par des
cornes, dont il espérait retirer plus d'avantage, ce qui lui fut
octroyé.
J'ai entendu chanter dans un village de l'Aveyron une vieille chanson
patoise qui rappelle cette tradition, et qui est peut-être un fragment
de quelque sirvente troubadouresque. Elle se termine par un couplet
piquant dont je vais reproduire l'idée, à défaut des paroles, que j'ai
oubliées.
Celui que le guignon fit naître
Sous le signe ingrat du bélier,
Se tourmente pour mieux connaître
Ce qu'il ferait bien d'oublier.
Eh! qu'espère-t-il? que souffrance
D'une ombrageuse vigilance
Qui doit lui prouver qu'il est sot.
Veut-il fuir des chagrins sans borne:
Qu'il change ses yeux pour des cornes,
A l'exemple de l'escargot!
Un mari doit se faire annoncer quand il rentre chez lui.