pourrait paraître avoir été improprement introduit dans l'expression que
je viens d'expliquer: c'est qu'autrefois _chandelle_ était un terme
générique, désignant à la fois et la substance qui éclairait et
l'ustensile où cette substance était placée. D'autres en ont fait la
remarque avant moi.
Qui se marie à la hâte se repent à loisir.
Un mariage contracté trop vite devient une source intarissable de
regrets, parce qu'il est rarement fondé sur le rapport des caractères
sans lequel la bonne intelligence ne saurait guère exister entre les
époux. Les Allemands disent: _Mariage prompt, regret long_.
_Heirath in Eil'
Bereut man mit Weil._
«En général les mariages conclus après une longue fréquentation, pendant
laquelle on a appris des deux parts à se connaître, sont ceux dans
lesquels on trouve plus d'amour et de constance. Il faut que l'amour ait
jeté de profondes racines et se soit bien fortifié avant d'y enter le
mariage. Une longue suite d'espérances et d'attentes nous fixe l'idée
dans l'esprit et nous accoutume à sentir une véritable tendresse pour la
personne dont on a fait choix.» (Addison, _Spectateur_.)
En effet, une longue fréquentation, où l'on apprend à se connaître, à
s'estimer mutuellement, doit produire une tendre amitié, et cette amitié
est le plus heureux commencement ainsi que la meilleure garantie de
l'amour conjugal. Malfilâtre a développé une idée semblable en vers
élégants dans le premier chant de son poëme intitulé _Narcisse dans
l'île de Vénus_. Je vais les citer, pour donner de la variété et de
l'agrément à cet article:
Vénus voulut, avant l'âge où l'on aime,
Voir ses sujets, voir ces couples charmants,
Couples futurs, déjà s'unir d'eux-mêmes
Par le rapport des goûts, des sentiments.
Elle voulut que ces enfants aimables,
Pour rendre un jour leurs chaînes plus durables,
Fussent amis avant que d'être amants:
Qu'en attendant les amoureuses flammes,
D'avance un sexe à l'autre fût lié;
Qu'enfin l'amour, prêt d'entrer dans leurs âmes,
En arrivant, y trouvât l'amitié;
Car l'amitié, la confiance intime
Nourrit l'amour, le soutient, le ranime,
Et rend ses feux plus touchants de moitié.
De leur concours, de leur souffle unanime,
Naît ce plaisir pur, délicat, sublime,
Plaisir cherché par nos vœux superflus,
Plaisir moqué des mortels corrompus.
Mais quoi? l'amour n'est point connu du crime,
Puisque l'amour sans l'amitié n'est plus,
Que l'amitié se fonde sur l'estime,
Et que l'estime est fille des vertus.
On se marie pour soi.
C'est la réponse que fait le jeune homme écervelé qui refuse de se
laisser guider dans le choix d'une épouse par ses parents ou ses amis,
et qui, poussé par un désir aveugle, s'obstine à s'unir à celle dont les
appas seuls l'ont séduit, sacrifiant toutes les convenances à sa folle
passion, et bravant tous les effets malheureux que ne peut manquer de
produire cette union disproportionnée ou mal assortie. Le mariage est un
état trop important et trop sérieux pour s'y engager avec étourderie et
par caprice. Suivant Montaigne, «l'alliance, les moyens y poisent
(doivent y entrer en compte) par raison, autant ou plus que les grâces
et la beauté. On ne se marie pas pour soy, quoy qu'on en die; on se
marie autant ou plus pour sa postérité, pour sa famille; l'usage et
l'intérest du mariage touche notre race, bien loing par delà nous.»
(_Essais_, liv. III, chap. V.)
Cervantes pensait que les parents devaient décider du mariage de leurs
enfants et ne pas les laisser libres de le conclure eux-mêmes par
fantaisie ou par amour. Voici les réflexions qu'il a mises dans la
bouche de don Quichotte sur ce sujet: «Si tous ceux qui s'aiment
pouvaient ainsi se marier, ce serait enlever aux parents le droit de
choisir pour leurs enfants et de les marier quand ils le jugent
convenable; et si le choix des maris était abandonné à la volonté des
filles, telle se trouverait qui prendrait le valet de son père, et telle
autre le premier venu qu'elle aurait vu passer dans la rue fier et
pimpant, ne fût-il qu'un débauché et un spadassin. L'amour aveugle
aisément les yeux et l'esprit, si nécessaires pour le choix d'un état;
et, en fait de mariage surtout, rien de plus facile que de se tromper:
il faut un grand tact et une faveur particulière du ciel pour rencontrer
juste. Quelqu'un veut-il entreprendre un long voyage, s'il est sage,
avant de se mettre en route, il cherchera un compagnon sûr et agréable.
Pourquoi donc ne ferait-il pas de même celui qui doit cheminer tout le
cours de la vie jusqu'au terme final, la mort; surtout si son compagnon
de route doit le suivre au lit, à la table, partout, comme fait la femme
pour son mari?» (Partie II, ch. XIX.)
Il n'y a pas de législation qui n'ait jugé nécessaire le consentement
des pères au mariage des enfants. «Cette nécessité, dit Montesquieu dans
l'_Esprit des lois_ (liv. XXIII, ch. VII), est fondée sur leur
puissance, c'est-à-dire sur leur droit de propriété. Elle est aussi
fondée sur leur amour, sur leur raison et sur l'incertitude de celle de
leurs enfants, que l'âge tient dans l'état d'ignorance, et les passions
dans l'état d'ivresse.»
Le jour où l'on se marie est le lendemain du bon temps.
Dès ce jour-là tout devient sérieux dans la vie; les jeux et les
divertissements cessent d'être de saison, et les préoccupations de
l'avenir doivent commencer. Il faut pourvoir aux besoins du ménage,
travailler sans relâche pour l'entretien de la femme qu'on a prise et
des enfants qu'on aura, enfin se dévouer tout entier à l'accomplissement
des graves obligations qu'impose le nouvel état où l'on vient d'entrer.
Bacon a dit dans un style noblement figuré: «Quiconque a épousé une
femme et mis des enfants au jour a donné des otages à la fortune.»
Il en a donné aussi à la morale, dont les lois ont alors sur lui plus
d'autorité et l'attachent à ses devoirs par des liens plus forts et plus
sacrés. Le mariage est essentiellement moralisateur; il éloigne du vice
et mène à l'honnêteté. «Plus vous aurez d'hommes mariés, dit Voltaire,
moins il y aura de crimes. Voyez les registres affreux de vos greffes
criminels; vous y trouverez cent garçons de pendus, ou de roués, contre
un père de famille.
«Le mariage rend l'homme plus vertueux et plus sage. Le père de famille
ne veut pas rougir devant ses enfants; il craint de leur laisser
l'opprobre pour héritage.» (_Dictionnaire philosophique_, art.
_Mariage_.)
Joignons à cela un morceau remarquable extrait de la charmante mosaïque
composée par M. L. Veuillot, sous le titre modeste de _Çà et Là_: «Je
suis éperdu d'admiration--hélas! et d'épouvante--quand je songe à la
grandeur morale où quelque petit individu de ma sorte, par exemple, peut
et doit s'élever, sans avoir cependant ni puissance, ni richesse, ni
génie, par cette seule raison qu'il est homme et chef de famille. Voilà
autour de cet homme un monde à protéger, à aimer, à servir, à édifier, à
réjouir même. Il faut que l'on vive de ses labeurs, que l'on se fortifie
de ses exemples, que l'on s'honore de ses œuvres, que l'on soit heureux
par lui.»
Qui se marie fait bien, et qui ne se marie pas fait encore mieux.
Ce proverbe, dans lequel se trouve une sorte d'approbation ou plutôt de
tolérance pour le mariage, est dérivé d'un passage de la première épître
de saint Paul aux Corinthiens. Cet apôtre, après avoir dit qu'il est
avantageux de ne pas se marier, afin que le soin des choses du monde ne
détourne pas du soin des choses du Seigneur, reconnaît cependant ce qui
doit être accordé au besoin de la nature humaine, et conclut en ces
termes: «_Qui matrimonio jungit virginem suam bene facit, et qui non
jungit melius facit_ (cap. VII, 38). Celui qui marie sa fille fait bien,
et celui qui ne la marie pas fait mieux.»
Un père, qui avait ses raisons pour ne pas vanter devant la sienne les
avantages de l'état conjugal, lui répétait les paroles de saint Paul,
elle lui dit: «Mon père, faisons bien, fera mieux qui pourra.»
Qu'on se marie ou non, l'on a toujours à s'en repentir.
C'est ce que Socrate répondit à un jeune Athénien qui, hésitant à
prendre femme, lui demandait s'il valait mieux se marier ou ne pas se
marier. Sa réponse devint un proverbe dont on se sert encore aujourd'hui
et dont l'idée a été reproduite dans plusieurs variantes vulgaires; je
me borne à signaler celle-ci: _Femme est marchandise trompeuse: qui n'en
a point s'en plaint, qui en prend s'en repent._
La réponse du philosophe n'était pas conforme à la demande. Il n'avait
pas à dire si celui qui se mariait et celui qui ne se mariait point
s'exposaient également au repentir, mais bien auquel des deux ce
repentir devait être plus amer. Il jugea à propos d'éluder la question
et de la laisser indécise. Qu'on se garde pourtant de conclure de là
qu'il n'appréciait pas mieux le mariage que le célibat. C'est à tort
qu'on a prétendu que les contrariétés que lui suscitait l'humeur fort
difficile de sa femme Xantippe le lui avaient rendu antipathique, il ne
cessa jamais de le regarder comme l'institution la plus utile qui a
produit la famille, fondement de la société. Il en parla dans une
nombreuse assemblée en termes si honorables et si persuasifs, il en
exposa les avantages sous un si beau jour, que les célibataires, dont
son auditoire était en grande partie composé, se marièrent tous dans
l'année. C'était prendre le bon parti, car le mariage, malgré ses
désagréments et ses chagrins, est bien préférable au célibat, je ne
parle pas du célibat des hommes voués à la religion ou à la science et
capables d'acquitter leur dette envers la société par des vertus ou des
talents, je parle de celui des vils égoïstes et des lâches voluptueux,
qui sacrifient tous leurs devoirs pour satisfaire leurs vices.
On ferait bien mieux de ridiculiser les célibataires que les gens mal
mariés. C'est ce que faisaient les peuples antiques, et quelques-uns
même de ces peuples les traitaient plus sévèrement. On sait que, chez
les Spartiates, les femmes avaient le droit de les fouetter tous les
ans, au pied de la statue de Junon qui présidait aux mariages.
Je ne prétends pas assurément qu'il faille renouveler contre eux une
pareille punition. Je pense qu'ils ne sont que trop punis par les vices
qu'ils contractent dans la vie qu'ils mènent et par l'abandon où ils
sont réduits dans leurs dernières années.
Quant aux plaisanteries sur le mariage, il faut bien les tolérer, et
j'aurais mauvaise grâce à vouloir les proscrire. Tout ce que je demande,
c'est qu'elles ne soient pas sérieuses, et qu'au lieu de porter sur
l'institution elle-même, elles tombent sur ce qui tend à fausser cette
institution, qui est la plus respectable du monde puisqu'elle est le
fondement de la famille, sur laquelle est fondée la société.
Laissons donc les railleurs s'égayer sur ce sujet, pourvu qu'ils ne
dépassent pas les justes limites que la vérité, la décence et le bon
goût imposent. Nos aïeux, grands amateurs de la gaudriole, sont allés
trop souvent au delà. Cependant ils ne négligeaient pas de se marier, et
ils avaient soin de donner à la société un grand nombre d'enfants
légitimes. C'est sur ce dernier point qu'il faut les imiter. Que les
malthusiens en disent ce qu'ils voudront, je pense qu'il est bon que
chacun fasse comme ses père et mère. Ainsi soit-il.
Qui se marie par amours
A bonnes nuits et mauvais jours.
Une femme d'esprit et de sens, Mme de Flahaut, disait à son fils, pour
le dissuader de faire un mariage d'amour, qui est ordinairement un
mariage pauvre: «Souvenez-vous, mon fils, qu'il n'y a qu'une chose qui
revienne chaque jour dans le ménage, c'est le dîner.»
Voici comment Molière a développé la pensée proverbiale dans
l'_Étourdi_, acte IV, scène IV:
Quand on ne prend en dot que la seule beauté,
Le remords est bien près de la solennité,
Et la plus belle femme a bien peu de défense
Contre cette tiédeur qui suit la jouissance.
Je vous le dis encor, ces bouillants mouvements,
Ces ardeurs de jeunesse et ces emportements
Nous font trouver d'abord quelques nuits agréables.
Mais ces félicités ne sont guère durables,
Et notre passion, alentissant son cours,
_Après de bonnes nuits donne de mauvais jours_.
De là viennent les soins, les soucis, les misères,
Les fils déshérités par le courroux des pères.
Thomas Corneille a dit sur le même sujet, mais d'un style moins
vigoureux:
L'abondance des biens
Pour l'amour conjugal a de puissants liens.
La beauté, les attraits, l'esprit, la bonne mine,
Échauffent bien le cœur, mais non pas la cuisine,
Et l'hymen qui succède à ces folles amours,
Après quelques douceurs a bien de mauvais jours.
Qui se marie se met la corde au cou.
C'est-à-dire se rend esclave. Ce proverbe est une traduction vulgaire
des paroles d'Hippothoüs, citées parmi les _Sentences choisies des
trésors des Grecs_, par Stobée: «_Astrictus nuptiis non amplius liber
est._ Celui qui est lié par le mariage n'est plus libre.»
Cette chaîne qui dure autant que notre vie,
Et qui devrait donner plus de peur que d'envie,
Si l'on n'y prend bien garde, attache assez souvent
Le contraire au contraire et le mort au vivant.
Ces vers de Corneille assimilent le mariage au supplice que Mézence
infligeait à ses victimes. Ce tyran, dit Virgile, unissait des corps
vivants à des cadavres. (_Énéide_, VIII, 485.)
_Mortua quin etiam jungebat corpora vivis._
Qui se marie s'achemine à faire pénitence.
Il n'y a rien qui ait besoin d'explication dans ce proverbe, et je me
bornerai à y joindre une historiette vraie ou fausse, dont on
l'assaisonne ordinairement, quand on le cite. La voici telle qu'elle a
été mise en vers par Pons de Verdun, le plus fécond de nos rimeurs
anecdotiers:
La veille de son mariage,
Thomas au père Hilarion
Fut demander, selon l'usage,
Un billet de confession.
Le pénitent, gai comme un prince,
Bien confessé, billet en main,
S'en allait: un remords le pince,
Et vite il rebrousse chemin.
«Sans doute c'est par oubliance,
Va-t-il dire au père étonné,
Que vous ne m'avez pas donné
Le moindre mot de pénitence.
--Allez, répond le franciscain,
Allez, vous n'en avez que faire:
Ne m'avez-vous pas dit, mon frère,
Que vous vous mariiez demain?
Marie ton fils quand tu voudras, et ta fille quand tu pourras.
On peut différer sans inconvénient le mariage d'un fils, qui
ordinairement n'est point à charge à la famille; mais il n'en saurait
être de même de celui d'une fille, car elle donne bien de l'embarras et
exige une surveillance continuelle. Il importe beaucoup de lui chercher
un époux, et si l'on en trouve un qui soit convenable, il faut le lui
donner sans retard. _Marie ta fille, et tu auras fait une grande
affaire_, dit un autre proverbe traduit de ces paroles de
l'_Ecclésiastique_: _Trade filiam, et grande opus feceris_ (VII, 27).
Cette _grande affaire_ n'était pas aussi importante dans l'antiquité
qu'elle l'est dans notre temps, où le mariage est devenu extrêmement
difficile. Alors, pour parler comme Dante, «la fille en naissant ne
faisait pas encore peur à son père, car l'heure de la marier et la dot
n'avaient pas toutes deux dépassé toute mesure.»
_Non faceva nascendo ancor paura
La figlia al padre, che il tempo e la dote
Non fuggian quinci e quindi la misura._
La diminution des mariages, produite d'un côté par le libertinage des
hommes, et de l'autre par le luxe des femmes, est telle aujourd'hui
qu'elle fait la désolation des familles et préoccupe les politiques et
les moralistes, effrayés des calculs de la statistique qui démontre que,
depuis vingt-cinq ans, le mariage ne cesse de décroître ou de rester
stationnaire.
Marie ta fille quand elle en a envie, et ton fils quand l'occasion s'en
présente.
Il ne faut pas refuser un mari à sa fille lorsqu'elle éprouve le désir
et le besoin d'en avoir un; car ce refus pourrait entraîner de graves
inconvénients pour elle et pour la famille. Il ne faut pas non plus
négliger de marier son fils quand on en trouve l'occasion, quoiqu'il n'y
ait pas urgence de le faire. Ce proverbe, dont la dernière partie
contredit un peu la première du précédent, est littéralement traduit du
basque:
_Alaba escont esac nahi-denean.
Semea ordu-denean._
Marie ton fils à Paris.
Ce proverbe, peu significatif et peut-être peu sage aujourd'hui, était
autrefois un bon conseil pour les parents qui tenaient à marier leur
fils richement, parce que la Coutume de Paris avantageait les filles au
détriment des garçons.
Marie ta fille en Normandie.
L'ancienne Coutume de Normandie contenait, à l'égard des filles, des
dispositions contraires à celles de la Coutume de Paris; elle les
désavantageait pour avantager les fils, qui devenaient par là de riches
partis. Les fils dont il est ici question étaient les aînés; car les
autres n'avaient guère plus de droit que les filles à l'héritage
paternel, et l'on disait: _C'est un cadet de Normandie_, pour désigner
un individu mal partagé sous le rapport de la fortune.
On sait que Boileau, qui estimait trop peu le talent de Th. Corneille,
lui appliquait cette dénomination: «Ses vers, comparés à ceux de son
aîné, disait-il, montrent bien qu'il n'est qu'_un cadet de Normandie_.»
Nul ne se marie qui ne s'en repente.
Proverbe qui se trouve textuellement dans la _Châtelaine de
Saint-Gilles_, poëme manuscrit de la Bibliothèque nationale, nº 7,218.
_Nus ne se marie qui ne s'en repente._ Et pourquoi ce repentir presque
universel du mariage? Fénelon va nous l'apprendre: «Ce joug perpétuel,
dit-il, est difficile à porter pour la plupart des hommes légers,
inquiets et remplis de défauts. Chacune des deux personnes a ses
imperfections: les naturels sont opposés, les humeurs sont presque
incompatibles; à la longue, la complaisance s'use, on se lasse les uns
des autres dans cette misérable nécessité d'être presque toujours
ensemble et d'agir en toutes choses de concert. Il faut une grande grâce
et une grande fidélité à la grâce reçue pour porter patiemment ce joug.
Quiconque l'acceptera par l'espérance de s'y contenter grossièrement y
sera bientôt mécompté. Il sera malheureux et rendra sa compagne
malheureuse. C'est un état de tribulation et d'assujettissement
très-pénible auquel il faut se préparer en esprit de pénitence.»
Fénelon dit encore dans un autre endroit de ses _Lettres spirituelles_:
«Demandez, voyez, écoutez; que trouvez-vous dans toutes les familles,
dans les mariages mêmes qu'on croit les mieux assortis et les plus
heureux, sinon des peines, des contradictions, des angoisses? Les voilà
ces tribulations dont parle l'Apôtre, lorsqu'il dit: _Ceux qui entrent
dans les liens du mariage souffrent les tribulations de la chair, et je
voudrais vous les épargner._ Il n'en a point parlé en vain; le monde en
parle encore plus que lui; toute la nature est en souffrance. Laissons
là tant de mariages pleins de dissensions scandaleuses; encore une fois,
prenons les meilleurs. Il n'y paraît rien de malheureux; mais, pour
empêcher que rien n'éclate, combien faut-il que le mari et la femme
souffrent l'un de l'autre! Ils sont tous deux également raisonnables, si
vous le voulez (chose très-rare et qu'il n'est guère permis d'espérer);
mais chacun a ses humeurs, ses préventions, ses habitudes, ses liaisons.
Quelque convenance qu'il y ait entre eux, les naturels sont toujours
assez opposés pour causer une contrariété fréquente, dans une société si
longue, où l'on se voit de si près, si souvent, avec ses défauts de part
et d'autre, dans les occasions les plus naturelles et les plus
imprévues, où l'on ne peut être préparé. On se lasse, le goût s'use,
l'imperfection toujours attachée à l'humanité se fait sentir de plus en
plus. Il faut à toute heure prendre sur soi et ne pas montrer tout ce
qu'on y prend; il faut à son tour prendre sur son prochain, et
s'apercevoir de sa répugnance. La complaisance diminue, le cœur se
dessèche, on se devient une croix l'un à l'autre... Souvent on ne tient
plus l'un à l'autre que par devoir tout au plus, ou par une certaine
estime sèche, ou par une amitié altérée et sans goût qui ne se réveille
que dans les fortes occasions. Le commerce journalier n'a presque rien
de doux; le cœur ne s'y repose guère: c'est plutôt une conformité
d'intérêt, un lien d'honneur, un attachement fidèle, qu'une amitié
sensible et cordiale.»
Saint Nicolas marie les filles avec les gaz[15].
[15] _Gaz_ ou _gars_ signifie garçon. Ce mot a un féminin qui
aujourd'hui fait frémir la pudeur, et qui autrefois figurait dans le
proverbe à la place du mot _filles_, sans offenser les plus chastes
oreilles, puisque le bon Saint François de Sales l'a fréquemment
employé dans ses écrits religieux, au commencement du dix-septième
siècle. C'est le cas de dire avec Voltaire que la pudeur se réfugie
sur les lèvres quand elle n'est plus dans le cœur.
Saint Nicolas, évêque de Myre, se distingua, durant tout son épiscopat,
par sa charité évangélique et par son zèle éclairé pour le maintien des
bonnes mœurs. Ayant appris un jour qu'un gentilhomme, père de trois
filles qu'il ne trouvait pas à marier, faute de pouvoir les doter, se
disposait à leur faire contracter des unions illégitimes, il alla de
nuit se poster devant la maison de cet homme, et, profitant d'un moment
où la fenêtre de sa chambre était ouverte, il y jeta une bourse remplie
d'or pour qu'elle servît de dot à l'aînée des trois sœurs. Puis il
renouvela, en temps opportun, le même acte de générosité en faveur de
chacune des deux autres, qui devinrent, grâce à lui, de pieuses mères de
famille au lieu d'être de malheureuses courtisanes.
De là est venue la croyance que saint Nicolas, dans le ciel, prend
plaisir à continuer le beau rôle qu'il a rempli sur la terre. Il est le
patron des pauvres filles à marier, et son nom est invoqué dans les
_litanies des amoureux_, où elles s'écrient:
Patron des filles, saint Nicolas,
Mariez-nous, ne tardez pas.
J. Delille a consacré à ce saint, dans la première édition du poëme de
la _Pitié_, les quatre vers suivants, qui ont été supprimés dans les
autres éditions:
Le grand saint Nicolas dont l'oreille discrète
Écoute des amants la prière secrète,
Qui, des sexes divers le confident chéri,
Donne à l'homme une épouse, à la femme un mari.
Saint Nicolas est aussi le patron des garçons et le patron des
mariniers, pour des raisons tirées de deux faits consignés dans sa
légende, et inutiles à rapporter ici.
Celui qui se marie trop tard se marie pour ses voisins.
C'est ce que disait un vieillard de l'antiquité, le jour même de son
mariage. Ce joli mot, passé en proverbe, est rapporté par
Plutarque.--Nous avons encore ce vieux dicton, qui exprime la même idée
par une antithèse assez plaisante: _Qui recule trop à se marier, il
s'avance d'être sot._
Il résulte de là qu'il faut se marier dans la jeunesse, et qu'il vaut
mieux renoncer tout à fait au mariage que de le remettre à la grande
année climatérique.
Un sage et spirituel sexagénaire, qui mérite, en ce cas, d'être proposé
comme modèle, répondait aux conseils qu'on lui donnait de se marier: «Je
m'en garderai bien, car je n'ai aucun goût pour les vieilles femmes, et
je suis sûr que les jeunes, par la même raison, n'en auraient aucun pour
moi.»
Les fiançailles chevauchent en selle, et les repentirs en croupe.
_Post equitem sedet atra cura._
(Horat., lib. III, od. I.)
Il n'y a qu'une remarque à faire sur ce proverbe maintenant peu usité;
c'est qu'à l'époque où il fut introduit, les fiancés, du moins ceux
d'une condition au-dessus de l'ordinaire, se rendaient à cheval à
l'église, n'ayant pas, comme aujourd'hui, des voitures pour y être
transportés.
Tel fiance qui n'épouse pas.
Proverbe qu'on emploie au figuré pour faire entendre qu'une espérance
qui est très-bien fondée, qui est même en voie de réalisation, peut être
frustrée tout à coup.
On lit dans les _Institutes_ de Loisel: _Fille fiancée n'est ni prise ni
laissée_ (liv. I, tit. II, reg. 1), et dans les _Maximes du droit
français_ de L'Hommeau: _Fille fiancée n'est pas mariée_ (liv. III, max.
41).
Les fiançailles ne sont qu'une promesse qui peut être rompue, sauf
l'action en dommages et intérêts.
Chateaubriand dit que l'intention de la coutume des fiançailles est de
laisser aux deux époux le temps de se connaître avant de s'unir. «Saint
Augustin, ajoute-t-il, en rapporte une raison aimable: _Constitutum est
ut jam pactæ sponsæ non statim tradantur, ne vilem habeat maritus datam
quam non suspiraverit sponsus dilatam._»
Boire tanquam sponsus, ou boire comme un fiancé.