d'autres critiques, plus sévères encore, ont prétendu enchérir sur les
premiers et porter la soustraction bien plus loin; car ils ne veulent
absolument que deux vierges. Ils protestent qu'on a très-mal lu les
anciens martyrologes, qui portaient: _SS. Ursula et Undecimilla, Virg.
Mart._, c'est-à-dire «SS. Ursule et Undecimille, vierges martyres.» Des
copistes ignorants ont pris un nom de femme pour un nom de nombre, et se
sont imaginé que _Undecimilla_ était une abréviation de _undecim
millia_.
«Voilà ce que pense le savant père Sirmond, je ne sais s'il se trompe.
Il est au moins constant qu'on a peu de renseignements exacts sur
l'histoire de sainte Ursule et de ses compagnes. Baronius assure que les
véritables actes de son martyre ont été perdus.»
Le riche s'attriste pendant que l'amoureux danse.
Ce proverbe oppose franchement les joies de l'amour aux soucis de la
richesse, et semble vous dire: Préférez ce qui dilate le cœur à ce qui
le resserre. Il nous est venu de la langue romane, et il se trouve dans
ce vers du troubadour Pierre Cardinal:
_El ric s'irais mentre l'amoros dansa._
Les tisons relevés chassent les amoureux.
Dicton fondé sur un usage très-ancien, d'après lequel une jeune fille,
lorsqu'elle voulait se débarrasser des poursuites d'un jeune homme qui
la recherchait en mariage, lui donnait rendez-vous chez elle, et courait
se cacher, à son arrivée, après avoir relevé les tisons du feu, lui
signifiant par là sans doute qu'ils ne devaient pas avoir l'un et
l'autre un foyer commun.
Il se pratique encore aujourd'hui quelque chose d'analogue dans le
département des Hautes-Alpes, où les belles congédient les galants en
leur présentant le bout non allumé d'un tison.
Il va sans dire que si l'on éconduisait un prétendant en lui faisant
voir les tisons éteints, on le retenait en les lui montrant allumés.
C'étaient deux choses corrélatives passées en coutume, qui se
rattachaient également aux antiques formalités du mariage, où le feu
entrait comme élément symbolique, ainsi que je l'ai remarqué en
expliquant la locution proverbiale: _Allumer la chandelle à quatre
cornes._
On vient de lire deux exemples assez curieux de la première, en voici
encore deux de la seconde qui ne le sont pas moins:
Dans la province d'Utrecht, principalement à Zeyst, près de cette ville,
chez la secte indépendante des Hernudders, le jeune homme qui recherche
une jeune fille en mariage va sonner à la porte de la maison qu'elle
habite, et demande du feu pour allumer son cigare ou sa pipe. Cette
visite est suivie d'une seconde, et si le feu lui est accordé, il se
présente une troisième fois. Alors il est reçu comme épouseur, et la
jeune fille lui donne une poignée de main. Si, pendant ce temps, il
finit de fumer son cigare, elle lui en offre un nouveau, et l'affaire
est conclue. Lorsqu'il n'est pas agréé, la porte reste fermée pour lui,
et il faut qu'il aille chercher femme ailleurs.
Le même usage existe chez les Mormons; mais c'est la jeune fille qui
prend l'initiative de présenter le cigare et le feu.
L'usage symbolique de notifier un refus de mariage en offrant aux yeux
des prétendants les tisons relevés, c'est-à-dire le foyer sans feu,
donna lieu dans la suite à une superstition dont il reste encore quelque
vestige: «Lorsqu'il y a une femme veuve ou quelque fille à marier dans
une maison, dit le curé Thiers, et qu'elles sont recherchées en mariage,
il faut bien se donner de garde de relever les tisons, parce que _cela
chasse les amoureux_.» (_Traité des Superst._, t. III, p. 455.)
C'est un Céladon.
Amoureux à beaux sentiments. Céladon est un personnage de _l'Astrée_,
pastorale allégorique où son auteur, le marquis Honoré d'Urfé, homme
célèbre dans le monde galant par sa beauté, sa grâce, son esprit et son
tendre cœur, a décrit ses propres amours, dégagés de toute idée
grossière. La scène de ce roman est placée sur les bords du Lignon,
petite rivière du Forez. Les bergers et les bergères qui y figurent sont
des portraits de grands seigneurs et de grandes dames de la cour de
France. Astrée représente Mlle de Chateaumorand; Galathée, la reine
Marguerite, sœur de Henri III; Céladon, c'est d'Urfé; Calidon, M. le
prince; Calidée, madame la princesse; Euric, Henri le Grand. Le premier
volume de _l'Astrée_ parut en 1610, quelque temps avant l'assassinat de
Henri IV, et fut dédié à ce roi, qui trouva le présent fort agréable,
quoique l'auteur ne le lui fût guère à cause de ses amours avec
Marguerite de Valois. Le second et le troisième volume furent publiés
l'année suivante, le quatrième en 1620, et le cinquième en 1625, après
la mort de d'Urfé, par les soins de son secrétaire Baro, qui le termina
d'après les manuscrits de son maître ou d'après sa propre imagination.
Ces publications successives, signalées par divers bibliographes à qui
j'ai emprunté les détails qu'on vient de lire, furent accueillies avec
la plus grande faveur.
Ajoutons un fait qui montre bien l'influence extraordinaire que d'Urfé,
par son roman, exerça sur ses contemporains. On assure qu'en 1624 il
reçut, en Piémont où il résidait, une lettre signée de vingt-neuf
princes ou princesses, et de dix-neuf seigneurs ou dames d'Allemagne qui
lui demandaient avec instance la fin de l'ouvrage. Ces personnages
l'informaient qu'ils avaient pris les noms des héros et des héroïnes de
_l'Astrée_, et qu'ils s'étaient constitués en _académie des vrais
amants_.
C'est de ces confréries pastorales, qui remontent à une époque beaucoup
plus ancienne, que sont dérivés les noms de _berger_ et de _bergère_
employés comme synonymes d'_amant_ et d'_amante_.
Il ne faut pas découvrir le pot aux roses.
C'est-à-dire les choses qu'on veut tenir secrètes, et particulièrement
les mystères de la galanterie ou de l'amour.
La rose, dont le Tasse a dit d'une manière si charmante: «_Quanto si
mostra men, tanto è più bella_; moins elle se montre, plus elle est
belle,» la rose était dans l'antiquité le symbole de la discrétion, et
la riante mythologie avait consacré cette idée en racontant que l'Amour
avait fait présent de la première rose qui parut sur la terre à
Harpocrate, dieu du silence, pour l'engager à cacher les faiblesses de
Vénus. De même que la rose a son bouton enveloppé de ses feuilles, on
voulait que la bouche gardât la langue captive sous les lèvres[13].
Quand on faisait une confidence à quelqu'un, on avait soin de lui offrir
une rose comme une recommandation expresse de respecter les secrets dont
il devenait dépositaire. Cette fleur figurait surtout dans les festins:
tressée en guirlandes destinées à couronner le front et la coupe des
convives, ou placée par bouquets sous leurs yeux, elle servait à leur
rappeler que les doux épanchements nés de la liberté qui règne dans les
banquets doivent toujours être sacrés. Nos bons aïeux avaient adopté cet
aimable usage, qu'ils rendaient plus significatif encore en exposant sur
la table un vase de roses sous un couvercle, et le proverbe est venu de
cet usage, qui n'est peut-être pas entièrement tombé en désuétude; en
1800, j'en ai été témoin dans une petite ville du département de
l'Aveyron.
[13] C'est ce que dit saint Grégoire de Nazianze dans des vers grecs
dont sir Thomas Brown a rapporté cette traduction en vers latins:
Utque latet rosa verna suo putamine clausa,
Sic os vincla ferat, validisque arctetur habenis,
Indicatque suis prolixa silentia labris.
Les Allemands, pour recommander de ne pas trahir une confidence, se
servent de la formule suivante: _Ceci est dit sous la rose._
Cette formule est également familière aux Anglais, et voici comme elle a
été expliquée par Newton dans l'_Herbier de la Bible_, p. 233-234:
«Quand d'aimables et gais compagnons se réunissent pour faire bonne
chère, ils conviennent qu'aucun des joyeux propos tenus pendant le repas
ne sera divulgué, et la phrase qu'ils emploient pour garantie de leur
convention est que tous ces propos doivent être considérés comme _tenus
sous la rose_, car ils ont coutume de suspendre une rose au-dessus de la
table, afin de rappeler à la compagnie l'obligation du secret.»
Peacham, dans son ouvrage intitulé «_the Truth of our times_, la Vérité
de notre temps,» (p. 173; édit. de Londres, in-12, 1638), rapporte qu'en
beaucoup d'endroits de l'Angleterre et des Pays-Bas on voyait une belle
rose peinte au beau milieu du plafond de la salle à manger.
L'ornement d'architecture nommé rosace dut probablement son origine à
cet usage qui était connu des anciens, comme l'attestent ces quatre vers
que Lloyd, dans son dictionnaire, dit avoir été trouvés sur une dalle
antique de marbre:
_Est rosa flos Veneris, cujus quo forta laterent
Harpocrati matris dona dicavit Amor.
Inde rosam mensis hospes suspendit amicis,
Convivæ ut sub ea dicta tacenda sciant._
La rose est la fleur de Vénus, l'Amour en consacra l'offrande à
Harpocrate, pour l'engager à cacher les voluptés furtives de sa mère; et
de là est née la coutume de suspendre cette fleur au-dessus de la table
hospitalière, afin que les convives sachent qu'il ne faut pas divulguer
_ce qui a été dit sous la rose_.
Conter fleurettes.
Cette expression, qui signifie tenir des propos galants, est venue,
suivant la remarque de Le Noble, de _ce qu'il y avait_ en France, sous
Charles VI, des pièces de monnaie marquées de petites fleurs et nommées,
pour cette raison, _florettes_ ou _fleurettes_, de même qu'on nomme
encore _florins_ une monnaie d'or ou d'argent qui portait primitivement
l'empreinte d'une fleur. Ainsi _conter fleurettes_ aurait d'abord
signifié compter de l'argent aux belles pour les séduire, ce qui est
bien souvent le moyen le plus persuasif.
Ceux qui rejettent cette origine allèguent la différence qu'il y a entre
_conter_ et _compter_; mais ce n'est point là une raison valable,
puisque ces deux verbes étaient autrefois confondus sous le rapport de
l'orthographe, ainsi que l'attestent des milliers d'exemplaires, où
_conter_ est mis pour _compter_. Cependant je n'adopte point l'opinion
de Le Noble: je crois qu'il est plus naturel d'entendre par _fleurettes_
les fleurs du langage. Les Grecs disaient: ῥόδα εἴρειν, et les Latins de
même, _rosas loqui_ (parler roses). On trouve dans quelques recueils
français du quinzième siècle, _dire florettes_[14], et il existe un
vieux livre intitulé «LES FLEURS DE BIEN DIRE, recueillies aux cabinets
des plus rares esprits de ce temps, pour exprimer les passions
amoureuses de l'un et de l'autre sexe, avec un amas des plus beaux
traits dont on use en amour, par forme de dictionnaire.» Paris, 1598,
chez Guillemot.
[14] On trouve aussi _écrire florettes_, expression qui signifie
particulièrement _écrire en chiffre de fleurs_.
Voyager dans le pays de Tendre.
Se dit d'une personne dont les propos et la conduite annoncent un
penchant décidé pour l'amour.
Fontenelle a fait usage de cette expression en parlant de la reine
Élisabeth d'Angleterre, qui, comme on sait, joignit aux qualités d'un
grand roi la coquetterie d'une femme. «Élisabeth, dit-il, faisait
peut-être quelques pas dans le _pays de Tendre_, mais assurément elle se
gardait bien d'aller jusqu'au bout.»
On emploie aussi dans le même sens l'expression _voguer_ ou _naviguer
sur le fleuve de Tendre_, qu'on trouve dans ces vers de la dixième
satire de Boileau:
Puis bientôt en grande eau sur le _fleuve de Tendre_
Naviguer à souhait, tout dire et tout entendre.
Ces façons de parler font allusion au _pays de Tendre_, imaginé par Mlle
de Scudéri, qui en a tracé la carte dans son roman de _Clélie_. Cette
carte représente six rivières sur lesquelles sont situées six villes,
toutes six nommées Tendre; savoir: Tendre sur Inclination; Tendre sur
Estime; Tendre sur Reconnaissance; Tendre sur Désir; Tendre sur Passion;
Tendre sur Tendre. On va de l'une à l'autre par une route
très-accidentée dans laquelle on trouve le hameau des Billets doux, les
bosquets des Billets galants, la place des Petits Soins et des Soupirs
indiscrets, etc.
«Les amants, dit Voltaire, s'embarquent sur le fleuve de Tendre: on dîne
à Tendre sur Estime, on soupe à Tendre sur Inclination, on couche à
Tendre sur Désir. Le lendemain on se trouve à Tendre sur Passion, et
enfin à Tendre sur Tendre. Ces idées peuvent être ridicules, surtout
quand ce sont des Clélies, des Horatius Coclès et des Romains austères
et agrestes qui voyagent; mais cette carte géographique montre au moins
que l'amour a beaucoup de logements différents.» (_Dict. philos._, au
mot ABUS.)
* * * * *
Je termine cette série de proverbes et de locutions proverbiales sur
l'amour par un petit pastiche où j'ai fait entrer plusieurs idées qui
n'ont pu trouver place dans les commentaires qui leur ont été consacrés.
Il a été composé avec des phrases d'une foule d'auteurs dont il me
serait aussi difficile de dire les noms qu'il le serait à un tailleur de
nommer les fabricants des diverses étoffes d'où il a tiré les lambeaux
qu'il a cousus ensemble pour en faire un habit d'arlequin.
* * * * *
Quelques mythologues supposent que l'Amour est né de l'Érèbe et de la
Nuit, pour exprimer la confusion qu'il apporte dans nos sens et
l'aveuglement dont il frappe notre esprit. D'autres prétendent qu'il est
issu de Vénus sans père, ce qui montre que la beauté seule peut produire
l'amour. Il y en a qui assurent, au contraire, que la déesse lui donna
l'être avec la coopération de plusieurs dieux. Lorsqu'elle était au
moment de le mettre au jour, le conseil de l'Olympe s'assembla: De quoi
accouchera-t-elle? se demandaient les immortels.--De la foudre, dit
Jupiter;--de la guerre, s'écria Mars;--du Tartare, ajouta Pluton; et
Vénus accoucha de l'Amour. Le Destin avait décidé qu'on ne pouvait
attendre d'une fille de la Mer que des tempêtes; d'une épouse de
Vulcain, que des incendies; et d'une maîtresse de Mars, que des
batailles. Ainsi l'Amour fut un composé de divers fléaux. A peine eut-il
vu la lumière qu'il sema le trouble dans la cour céleste, et Jupiter,
malgré le faible qu'il avait pour lui, se vit contraint de l'exiler sur
la terre. L'apparition de ce petit dieu ici bas excita parmi les hommes
un mouvement extraordinaire. Toutes les femmes coururent après lui pour
le prendre, mais il avait des ailes; il échappa à leur poursuite, et se
réfugia chez Protée, qui lui révéla le secret des métamorphoses. Depuis
lors il se multiplia sous mille formes, et il ne garda pas deux jours de
suite la même figure. Il prit tour à tour l'air de la timidité et de
l'espièglerie, de l'innocence et de la malice, de la mélancolie et de la
gaieté, du sentiment et du caprice, de la constance et de la légèreté,
de l'amitié et de la haine, de la sagesse et de la folie, etc., etc.,
etc. Souvent il emprunta les traits réunis de plusieurs passions, et les
assortit de manière à se composer une physionomie toujours nouvelle.
Enfin il voulut ressembler à tout, et ne ressembler à rien. C'est ce qui
fait qu'on ne peut jamais bien le peindre, et qu'on le peint de tant de
façons diverses, mettant d'ordinaire ce qu'on imagine à la place de ce
qui est, et imaginant quelquefois les choses les plus singulières;
témoin cet auteur castillan qui l'a dépeint tout à fait semblable au
Grand Turc.
Les effets que l'amour produit ne sont pas moins nombreux ni moins
variés que ses métamorphoses. Ils pourraient se caractériser d'après les
degrés de latitude des différents pays. En Espagne ils se font sentir
dans la tête et dans l'imagination; en Italie, dans le cœur et dans le
fiel; en Angleterre, dans la rate et dans la cervelle; en Allemagne,
dans l'estomac et dans le foie; en France, un peu partout. Chez les
Espagnols, c'est une folie qui éclate surtout pendant la nuit, temps des
mystères et des aventures; chez les Italiens, une affaire principale
dont ils s'occupent dès l'aurore; chez les Anglais, une humeur noire
mère du _spleen_, à laquelle ils se livrent dans les jours nébuleux;
chez les Allemands, un remède pour le lendemain matin, quand la
digestion est faite; chez les Français, un sentiment doux et léger qui
se joue parmi des fleurs artificielles, un art d'agrément, un amusement
qu'ils prennent et quittent sans façon, comme bon leur semble.
On peut ajouter à ces observations les vers suivants d'un auteur dont
j'ai oublié le nom:
Quand un objet fait résistance,
L'Anglais fier et vain s'en offense,
L'Italien est désolé,
L'Espagnol est inconsolable,
L'Allemand se console à table,
Le Français est tout consolé.
Le meilleur parti qu'il y ait à prendre quand on veut se délivrer des
peines de l'amour, c'est de le traiter à la manière française. Mais
comme cela ne convient pas à tous les tempéraments, je vais indiquer une
recette médicale dont la généralité des individus peut faire usage au
besoin. Je l'ai trouvée dans les œuvres du célèbre Huet, évêque
d'Avranches. Ce docte prélat, plein de compassion pour les cœurs en
souffrance, les avertit très-sérieusement que l'amour est, comme la
fièvre, une maladie qui se guérit par les secours de la médecine, en
provoquant d'abondantes sueurs et en pratiquant de copieuses saignées.
Et certes on ne contestera point que l'amour ainsi purgé de ses humeurs
malignes et dégagé de ses esprits enflammés ne soit réduit à
l'impuissance. Mais, dira-t-on, n'est-il pas à craindre qu'il reprenne
dans la suite ses premières ardeurs? Notre auteur a prévu cette
objection, et l'a réfutée par le fait suivant, qu'il rapporte en ces
termes: «Un grand prince que nous avons connu, atteint d'une passion
violente pour une demoiselle d'un grand mérite, fut contraint de partir
pour l'armée. Tant que son absence dura, sa position s'entretint par le
souvenir et par un commerce de lettres très-fréquent et très-régulier,
jusqu'à la fin de la campagne, où une maladie dangereuse le réduisit à
l'extrémité. On proportionna les remèdes au mal, et on mit en usage tout
ce que la médecine enseigne de plus efficace: il reprit la santé, mais
sans reprendre son amour, que de grandes évacuations avaient emporté à
son insu.»
Il est clair, d'après cela, que si l'on désire un bon remède d'amour, ce
n'est pas à Ovide, mais à M. Purgon qu'il faut le demander.
* * * * *
On a remarqué sans doute que, dans la série des proverbes sur l'amour,
il s'en trouve un assez grand nombre qui ont été formés de comparaisons
ou de métaphores fort ingénieuses.
Frappé du caractère original qui les distingue, je m'étais plu à les
mettre en vers dans l'intention d'en illustrer les dernières pages de ce
chapitre, espérant atténuer leur double emploi par les agréments de la
forme métrique; mais je renonce à ce dessein dont la mise en œuvre ne
serait en dernière analyse qu'un duplicata bien ou mal versifié.
Qu'on me permette pourtant de donner ici deux quatrains consacrés à deux
de ces proverbes oubliés dans la série en question.
On aime à se flatter de l'espoir décevant
D'être toujours aimé de sa douce compagne;
Mais _l'amour d'une belle est un sable mouvant
Où l'on ne peut bâtir que châteaux en Espagne_.
L'amour sincère et pur n'est jamais soucieux.
Rien ne peut altérer l'essence sublimée
De cet amour délicieux;
_C'est un feu d'aloès qui brûle sans fumée._
Qu'on me permette aussi de joindre à ces citations une chanson dont
chaque couplet offre une ressemblance et une différence entre l'Amour et
le Médecin comparés.
L'Amour et le Médecin.
1er COUPLET
Le médecin, le dieu d'amour,
Sont de service nuit et jour:
Voilà la ressemblance.
L'un est fameux dans ses vieux ans,
Et l'autre l'est dans son printemps:
Voilà la différence.
2e COUPLET
Ils sont aveugles tous les deux,
Malgré cela fort curieux:
Voilà la ressemblance.
L'un est grave et de noir vêtu.
L'autre est sémillant et tout nu:
Voilà la différence.
3e COUPLET
On a recours à tous les deux
Quoique tous deux soient dangereux:
Voilà la ressemblance.
Il faut payer un grand docteur,
L'amour payé perd sa valeur,
Voilà la différence.
4e COUPLET
Tous deux nous donnent du ressort,
Et même la vie et la mort:
Voilà la ressemblance.
L'un nous blesse en nous guérissant,
L'autre caresse en nous blessant,
Voilà la différence.
5e COUPLET
Tous deux regardent dans les yeux,
Si ça va mal, si ça va mieux:
Voilà la ressemblance.
C'est le pouls que tâte un docteur,
Mais l'amour nous touche le cœur:
Voilà la différence.
6e COUPLET
Tous deux s'en vont courants, trottants,
Et sont tant soit peu charlatans:
Voilà la ressemblance.
L'un s'en va quand nous allons bien,
L'autre, quand nous ne valons rien:
Voilà la différence.
PROVERBES
SUR
LE MARIAGE
Le mariage est une loterie.
Et dans cette loterie, comme dans les autres, il est très-rare qu'on
obtienne un bon lot.
Un proverbe italien dit que _l'homme et la femme qui se marient mettent
la main dans un sac où sont dix couleuvres et une anguille_. D'après
cela il y a dix contre un à parier qu'ils n'attraperont pas l'anguille;
encore, s'ils viennent à l'attraper, courent-ils grand risque qu'elle
leur glisse des mains.
On s'est amusé à démontrer, par un tableau statistique dont je ne
garantis pas la vérité, que sur huit cent soixante-douze mille cinq cent
soixante-quatre mariages, il faut compter:
1,360 Femmes qui ont quitté leurs maris pour suivre leurs amants.
2,361 Maris qui se sont enfuis pour ne plus vivre avec leurs femmes.
4,120 Couples séparés volontairement.
191,025 Couples vivant en guerre sous le même toit.
162,320 Couples qui se haïssent cordialement, mais qui cachent leur
haine sous un extérieur poli.
510,132 Couples qui vivent dans une indifférence marquée.
1,102 Couples réputés heureux dans le monde, et privés, dans leur
intérieur, du bonheur qu'on leur suppose.
135 Couples heureux par comparaison à la grande quantité des
malheureux.
9 Couples véritablement heureux.
Ce tableau, s'il est exact, prouve que la félicité conjugale est
semblable à la félicité céleste, à laquelle tous sont appelés et que
très-peu obtiennent.
C'est un triste résultat qui va être mis dans tout son jour par les
proverbes que j'ai à rapporter et par les commentaires que j'y
ajouterai. Mais je dois avertir préalablement qu'il doit être moins
attribué au mariage tel qu'il est de sa propre nature, qu'au mariage
faussé et perverti par les vices de la nature humaine.
Cet état est dans l'ordre des lois de Dieu et de la société. Il n'y en a
point qui convienne autant aux besoins des deux sexes, qui soit aussi
propre à les rendre meilleurs, et je crois fermement que, s'ils y
entraient dans les conditions qu'il exige, ils y trouveraient les
douceurs d'une tendre amitié, les plaisirs épurés des sens et de la
raison; en un mot, tous les agréments qui peuvent embellir l'existence.
«Le mariage, dit Rœderer, ce lien sacré qui forme une unité forte et
parfaite de deux existences incomplètes, rend communs à toutes deux les
avantages propres à chacune, fait jouir chaque époux des dons différents
que les deux sexes ont reçus de la nature, communique à l'un la force, à
l'autre la douceur, à l'un la justice de l'esprit, à l'autre la
sagacité, ajoute à la conscience de chacun d'eux celle de l'autre;
double la force intellectuelle et l'énergie morale de tous deux, et
enfin assure aux fruits de leur union un constant accord, une vive
émulation de soins, une tradition fidèle des intérêts, des principes,
des mœurs, auxquels le bonheur est attaché. Cette institution est le
principe de la supériorité de notre civilisation actuelle sur celle de
l'antiquité; c'est la plus importante amélioration qu'ait reçue l'espèce
humaine, le plus beau présent que la religion chrétienne ait fait aux
sociétés modernes, son titre le plus évident et le plus incontestable à
leur reconnaissance et à leurs respects.»
Le mariage est le plus grand des biens ou des maux.
Voltaire, dans _l'Enfant prodigue_, acte II, scène I, a développé ce
proverbe dont on exprime aussi l'idée de cette autre manière: _Le
mariage est ce qu'il y a de meilleur et de pire_, formule calquée sur
celle dont Ésope se servit pour marquer les avantages et les malheurs
que la langue peut produire.
Voici les vers de Voltaire: