précédent. Il fait allusion à une ancienne coutume qui consistait à
conserver soigneusement la chemise qu'on portait le jour de son mariage
pour la reprendre au lit funèbre, comme un suaire dans lequel on devait
être inhumé. Cette coutume existe encore en Bretagne et dans plusieurs
autres localités, où l'on se fait un pieux devoir de tenir en réserve la
chemise nuptiale, afin de l'employer à une toilette de mort, à _une
toilette dans laquelle on doit, dit-on, paraître devant le bon Dieu_.
Amour se nourrit de jeune chair.
Voilà le Cupidon mythologique transformé en un ogre à qui il faut la
chair fraîche des jouvenceaux et des jouvencelles. Cet ogre-là pourtant
ne fait peur à personne; on ne le fuit pas; on cherche, au contraire, à
s'approcher de lui, on met tous ses soins à l'attirer, on veut lui
servir d'aliment, et de toute part on n'entend que des voix qui lui
crient, comme les enfants d'Ugolin à leur père: «_Mangia di noi_, mange
de nous.» Les vieux et les vieilles ne sont pas moins empressés que les
jeunes à s'offrir en sacrifice; mais il se montre fort peu disposé en
leur faveur, leur viande coriace ne lui paraît pas propre à entretenir
son appétit.
Ce proverbe était très-répandu au dix-septième siècle, et c'est sans
doute à cause de cela que La Fontaine, dans son conte intitulé _Comment
l'esprit vient aux filles_, ne craignit pas de risquer ces deux vers
dont tout le sel ne consiste qu'à y faire allusion:
Amour n'avait à son croc de pucelle
Dont il crut faire un aussi bon repas.
L'amour n'a point de règle.
C'est ce qu'a dit saint Jérôme vers la fin de sa lettre à Chromatius:
«_Amor nescit ordinem._ L'amour ne connaît point l'ordre ou la règle.»
Anacréon avait dit avant lui: «Bacchus, secondé de l'amour, _folâtre
sans règle_.» (Od. 50.) L'amour, en effet, semble ne pouvoir
s'astreindre à rien de régulier dans sa manière d'être, et ses élans
passionnés ne peuvent se plier aux froids calculs de la réflexion. «Qui
ne sçait en son eschole, combien on procede au rebours de tout ordre?
l'estude, l'exercitation, l'usage sont voyes à l'insuffisance: les
novices y regentent: _Amor ordinem nescit._ Certes, sa conduicte a plus
de garbe (bonne grâce) quand elle est meslée d'inadvertence et de
trouble; les faultes, les succez contraires, y donnent poincte et grace:
pourveu qu'elle soit aspre et affamée, il chault peu qu'elle soit
prudente: voyez comme il va chancellant, chopant et follastrant; on le
met aux ceps (aux entraves, aux chaînes), quand on le guide par art et
sagesse, et contrainct-on sa divine liberté, quand on la soubmet à ces
mains barbues et calleuses.» (Montaigne, _Essais_, liv. III, ch. V.)
Le plaisir est le tombeau de l'amour.
Panard, dont les poésies sont pleines de proverbes, a pris celui-ci pour
titre des vers suivants, qui en sont l'explication, et qui se terminent
par un autre proverbe qu'il a littéralement emprunté aux Orientaux:
Quand un amant est sûr que ses soins ont su plaire,
Son fortuné destin le rend, de jour en jour,
Moins empressé pour sa bergère.
_Le Plaisir est fils de l'Amour,
Mais c'est un fils ingrat qui fait mourir son père._
On rapporte qu'un jeune Grec, nommé Thrasonidès, était si convaincu de
cette vérité proverbiale et en même temps si amoureux de son amour,
qu'il ne voulut jamais jouir de sa maîtresse, de peur d'amortir sa
passion par la jouissance. Vous demanderez peut-être si, en aimant ainsi
davantage, il fut plus aimé de sa belle. Je ne puis vous le dire, car
l'histoire n'en parle pas: elle se borne à le signaler comme un amant
inimitable.
L'amour des parents descend et ne remonte pas.
Helvétius a dit: «L'homme hait la dépendance. De là peut-être sa haine
pour ses père et mère, et le proverbe fondé sur une observation commune
et constante: _L'amour des parents descend, et ne remonte pas._» Il a
pris le proverbe dans un sens affreusement exagéré. Le véritable sens
est que l'amour des père et mère pour les enfants surpasse celui des
enfants pour les père et mère. La nature, veillant à la conservation des
espèces, a voulu donner la plus grande énergie au sentiment paternel et
maternel, afin d'enchaîner les parents à tous les soins nécessaires pour
protéger la frêle existence des enfants; et nous voyons qu'elle a agi
ainsi dans tous les animaux comme dans l'homme. Elle n'a pas développé
de même, il est vrai, le sentiment filial; mais de cette disproportion
qu'elle a laissée dans l'amour il y a bien loin jusqu'à la haine. L'une
est dans la nature et l'autre est dénaturée, dit La Harpe, en réfutant
l'opinion d'Helvétius dans une de ces belles pages dont je viens de
reproduire les traits principaux, et qui se termine par ces paroles
remarquables: «Le plus funeste effet de ces calomnieux paradoxes, c'est
qu'en les lisant l'ingrat et le fils dénaturé pourront se dire qu'ils
sont comme les autres hommes. Méritent-ils le nom de philosophes, ceux
qui n'ont écrit que pour la justification des monstres?»
Les Arabes disent: _Le cœur d'un père est dans son fils, le cœur du fils
est dans la pierre._
Le cœur d'une mère est le miracle de l'amour.
Bossuet a expliqué ce miracle, et ceux qui connaissent son explication
seront charmés de la retrouver ici, car elle est si belle de pensée, de
sentiment et d'expression, qu'il est impossible de ne pas trouver un
nouveau charme à la relire: «On ne peut assez admirer, dit-il, les
moyens dont la nature se sert pour unir les mères avec leurs enfants,
car c'est le but auquel elle vise, et elle tâche de n'en faire qu'une
même chose: il est aisé de le remarquer dans l'ordre de ses ouvrages. Et
n'est-ce pas pour cette raison que le premier soin de la nature est
d'attacher les enfants au sein de leur mère? elle veut que leur
nourriture et leur vie passent par les mêmes canaux; ils courent
ensemble les mêmes périls; ce n'est qu'une même personne. Voilà une
liaison bien étroite; mais peut-être pourrait-on se persuader que les
enfants, en venant au monde, rompent le nœud de cette union: ne le
croyez pas. Nulle force ne peut diviser ce que la nature a si bien lié;
sa conduite sage et prévoyante y a pourvu par d'autres moyens. Quand
cette première union finit, elle en fait naître une autre à sa place,
elle forme d'autres liens, qui sont ceux de l'amour et de la tendresse:
la mère porte ses enfants d'une autre façon, et ils ne sont pas plutôt
sortis de ses entrailles, qu'ils commencent à tenir beaucoup plus au
cœur. Telle est la conduite de la nature ou plutôt de celui qui la
gouverne; voilà l'adresse dont elle se sert pour unir les mères avec
leurs enfants, et empêcher qu'elles ne s'en détachent. L'âme les reprend
par l'affection en même temps que le corps les quitte; rien ne peut les
arracher du cœur: la liaison est toujours si ferme qu'aussitôt que les
enfants sont agités, les entrailles des mères sont encore émues, et
elles sentent tous leurs mouvements d'une manière si vive et si
pénétrante, qu'à peine leur permet-elle de s'apercevoir que leur sein en
soit déchargé.» (Premier _Sermon pour le vendredi de la Passion_.)
Tendresse maternelle
Toujours se renouvelle.
Rien ne manque au cœur d'une mère, à ce _chef-d'œuvre de l'amour_. C'est
une source de tendresse qui se renouvelle continuellement sans jamais
s'épuiser, qui semble s'accroître, au lieu de diminuer par l'excessive
effusion de sa substance. Qui pourrait dire les trésors de sentiment qui
en découlent! «O ma mère, s'écrie un fils dans une pièce de poésie
chinoise, vos bras furent mon premier berceau. J'y trouvai vos mamelles
pour m'allaiter, vos vêtements pour me couvrir, votre sein pour me
réchauffer, vos baisers pour me consoler, et vos caresses pour me
réjouir.»
Mais ses bienfaits ne s'épanchent pas seulement sur le jeune âge. La
nature n'a point limité chez la femme, comme elle l'a fait chez les
femelles des animaux, l'énergie de l'amour maternel au temps où l'enfant
ne peut se passer des soins de celle qui l'a mis au monde; elle a voulu,
par un privilége exceptionnel en l'honneur de la dignité humaine, que
cet amour subsistât inaltérable dans le cœur qui en est animé par delà
les besoins de l'objet qui l'inspire. Il ne s'interrompt point, il ne
perd rien de sa force en s'étendant à de nouveaux enfants; il se
multiplie avec eux, il l'emporte sur toute autre affection. Les années
ne l'usent point, il est de tous les jours et de tous les instants de la
vie.
Une mère, vois-tu, c'est là l'unique femme
Qui nous aime toujours,
A qui le ciel ait mis assez d'amour dans l'âme
Pour chacun de nos jours.
(A. de Latour.)
Les Allemands disent: «_Mutterlieb ist immer neu._ Amour de mère est
toujours nouveau.» Ce proverbe a été développé d'une manière pleine
d'intérêt dans une collection de jolies gravures faites d'après les
dessins originaux de M. J.-Martin Ustéri. Les explications placées à
côté de chaque estampe ajoutent au prix de cette collection, éditée à
Zurich en 1803, et devenue le sujet d'un petit roman sentimental publié
depuis à Paris.
Froides mains, chaudes amours.
Nous disons encore: _Il a les mains fraîches, il doit être fidèle_, et
cela en vertu d'un axiome de chiromancie d'après lequel les mains
froides ou fraîches sont le signe caractéristique d'un tempérament
amoureux, parce que la chaleur du sang ne les quitte qu'afin de se
concentrer dans le cœur, regardé comme le principal organe de la
passion. Nous avons aussi ce proverbe corrélatif: _Chaudes mains,
froides amours._
Amours qui commencent par anneaux finissent souvent par couteaux.
Les mariages d'inclination sont rarement heureux, parce qu'ils sont
presque toujours mal assortis. La passion qui porte seule à les
contracter ne permet pas de voir les incompatibilités de caractère qui
devraient les empêcher. Mais ces incompatibilités, se découvrant et se
faisant sentir à mesure que cette passion diminue, les deux époux en
viennent bientôt à se détester aussi cordialement qu'ils s'étaient
aimés.
Les Provençaux ont ce proverbe très-expressif: «_Qui d'amour si prend
d'enrabi si quitto._ Qui se prend avec amour se quitte avec rage.»
Il y a très-peu d'exemples d'une alliance prospère qui ait été
contractée dans l'ivresse de l'amour. Le dégoût survient, et à sa suite
le cortége des ennuis, des repentirs, des tracasseries, des querelles.
«J'ai vu bien des mariages où l'on commençait par ressentir une telle
passion que l'on aurait voulu se manger mutuellement: au bout de six
mois, on était séparé.» (Luther, _Propos de table_.)
Il n'y a point de laides amours.
Ou, suivant un autre proverbe, _l'objet qu'on aime est toujours beau_.
«Tout cœur passionné, dit Bossuet, embellit dans son imagination l'objet
de sa passion; il lui donne un éclat que la nature ne lui donne pas, et
il est ébloui de ce faux éclat. La lumière du soleil, qui est la vraie
joie des yeux, ne lui paraît pas aussi belle.»
_Feminam natura pulchram haud reddit, sed affectio._
Ce n'est pas la nature qui rend la femme belle, c'est l'amour.
Car sa beauté pour nous c'est notre amour pour elle.
(A. de Musset.)
Un proverbe roman dit: «_Non es bel so qu'es bel, mas es bel so
qu'agrada._ N'est pas beau ce qui est beau, mais est beau ce qui agrée.»
Ce proverbe s'est conservé en Provence et en Italie.
_Quisquis amat ranam, ranam putat esse Dianam._
Quiconque aime une grenouille, prend cette grenouille pour Diane.
C'est Diane Limnatis, déesse des marais et des étangs, dont il est ici
question. Cette remarque n'est pas inutile pour faire sentir l'analogie
d'un tel rapprochement.
Les habitants de l'île de Cypre avaient érigé des autels à _Vénus
Barbue_. Les Romains adoraient _Vénus Louche_, comme on le voit dans le
second livre de l'_Art d'aimer_ d'Ovide, et dans le _Festin de
Trimalcion_ par Pétrone. Ils employaient même proverbialement
l'hémistiche d'Ovide: «_Si pæta est, Veneri similis._ Si elle est
louche, elle ressemble à Vénus,» en parlant d'une belle qui avait le
rayon du regard un peu faussé. Horace nous apprend qu'un certain
Balbinus trouvait une grâce particulière dans le polype qu'Agna sa
maîtresse avait au nez. Il observe que les amants ressemblent à Balbinus
(_Serm._ I, 3). Il n'en est aucun en effet qui n'aime, comme on dit,
_jusqu'aux taches et aux verrues de sa belle_.
Le meilleur développement du proverbe _Il n'y a point de laides amours_
est dans les vers suivants, tirés de la traduction libre que Molière
avait faite de Lucrèce, et placés dans la cinquième scène du second acte
du _Misanthrope_:
... L'on voit les amants vanter toujours leur choix:
Jamais leur passion n'y voit rien de blâmable,
Et dans l'objet aimé tout leur paraît aimable.
Ils comptent les défauts pour des perfections,
Et savent y donner de favorables noms:
La pâle est au jasmin en blancheur comparable,
La noire à faire peur, une brune adorable;
La maigre a de la taille et de la liberté,
La grasse est dans son port pleine de majesté;
La malpropre, sur soi, de peu d'attraits chargée,
Est mise sous le nom de beauté négligée;
La géante paraît une déesse aux yeux;
La naine, un abrégé des merveilles des cieux;
L'orgueilleuse a le cœur digne d'une couronne,
La fourbe a de l'esprit, la sotte est toute bonne;
La trop grande parleuse est d'agréable humeur,
Et la muette garde une honnête pudeur:
C'est ainsi qu'un amant dont l'ardeur est extrême
Aime jusqu'aux défauts des personnes qu'il aime.
Le proverbe n'est pas toujours cité tel que je l'ai rapporté: on y fait
quelquefois une addition, en disant: _Il n'y a point de belle prison ni
de laides amours._
Il n'y a point d'éternelles amours ni de félicité parfaite.
Cette félicité qu'on cherche toujours sans jamais la trouver est la
pierre philosophale de l'âme, et ces amours sans fin par lesquelles on
espère y parvenir ne sont que des illusions qui passent aussi vite que
les fleurs des champs. Les Chinois en assimilent la courte durée à celle
des roses par cette jolie métaphore proverbiale: _Il n'y a pas de roses
de cent jours_; et l'on peut dire, en continuant leur idée, que rêver
l'éternité des amours, c'est, suivant une charmante expression de M. V.
Hugo, _rêver l'éternité des roses_.
On revient toujours à ses premières amours.
Les vives impressions éprouvées dans ce premier épanouissement de la vie
du cœur, et les ineffables illusions qu'elles ont fait naître, restent
profondément gravées dans la mémoire, qui les pare de couleurs poétiques
et en compose un type enchanteur, un idéal ravissant, dont l'éclat fait
pâlir toutes les amours venues dans la suite. Celles-ci se montrent
telles qu'elles sont avec les déplaisirs qui viennent souvent s'y mêler,
tandis que les autres apparaissent telles qu'on se plaît à les supposer
avec leurs voluptés fantastiques, et il résulte de la comparaison qu'on
établit entre elles que les effets produits par l'imagination doivent
sembler préférables à ceux de la réalité, et les premières amours à
celles qui leur succèdent.
Le poëte Lebrun a dit d'une manière charmante, dans son ode intitulée
_Mes Souvenirs, ou les Deux Rives de la Seine_:
Ce premier sentiment de l'âme
Laisse un long souvenir que rien ne peut user;
Et c'est dans la première flamme
Qu'est tout le nectar du baiser.
Il ne faut pas croire que le proverbe signifie, comme le pensent mal à
propos quelques personnes, que ce soit en réalité qu'_on revient à ses
premières amours_: c'est uniquement en souvenir. Si c'était réellement,
on les retrouverait, hélas! tout à fait dépourvues des attraits qu'on
leur suppose, et l'on ressemblerait aux cerfs qui, après avoir
successivement passé de biche en biche, reviennent à celle par laquelle
ils ont commencé: _Cervi vicissim ad alias transeunt, et ad priores
redeunt._ (Plin. _Natur. Histor._, X, 63.)
Un autre proverbe dit: _Il ne faut pas revenir sur ses premières amours,
ni aller voir la rose qu'on a admirée la veille._
Que la nuit me prenne là où sont mes amours!
Pour dire qu'on s'attarde volontiers dans un endroit où l'on se plaît,
auprès de l'objet de ses amours. Ce vœu tendre et délicat, exprimé avec
une simplicité exquise, me semble offrir un doux reflet du vœu passionné
de Léandre traversant l'Hellespont à la nage, au milieu de la tempête,
pour se réunir à son amante Héro, prêtresse de Vénus:
Léandre, conduit par l'amour,
En nageant, disait aux orages:
«Laissez-moi gagner les rivages:
Ne me noyez qu'à mon retour.»
Ce charmant quatrain de Voltaire est traduit fidèlement d'une épigramme
de l'_Anthologie grecque_, épigramme que le poëte latin Martial avait
reproduite dans le distique suivant:
_Clamabat tumidis audax Leander in undis:
Mergite me, fluctus, quum rediturus ero._
(Lib. XIV, epigr. 181.)
D'oiseaux, de chiens, d'armes, d'amours,
Pour un plaisir mille doulours.
Ce vieux proverbe, qu'on trouve dans le _Grand Testament_ de Villon,
atteste combien les anciens seigneurs français devaient prendre à cœur
tout ce qui concernait la fauconnerie, la vénerie, les tournois et la
galanterie, quatre objets importants de leurs occupations et de leurs
goûts. On sait qu'ils professaient un culte chevaleresque pour les
dames, et qu'ils regardaient l'oiseau, le chien et l'épée comme des
symboles qui caractérisaient les prérogatives de leur rang. Quand ils
voyageaient, ils avaient toujours leur chien favori auprès d'eux,
l'épervier sur le poing, et l'épée au côté. S'ils étaient faits
prisonniers dans quelque combat, la loi ne leur permettait pas d'offrir
pour rançon ces attributs de leur noblesse, mais elle leur laissait la
faculté de livrer des centaines de paysans de leurs terres.
Le fait suivant, rapporté par Abbon de Saint-Germain dans son poëme
latin sur le siége de Paris, est encore une preuve frappante de
l'importance qu'ils attachaient particulièrement à leurs oiseaux. Douze
gentilshommes près de périr dans la tour du Petit-Pont, à laquelle les
Normands qui l'assiégeaient avaient mis le feu, donnèrent la volée à
leurs autours pour les empêcher de tomber entre les mains de ces
barbares, qu'ils jugeaient indignes d'une si précieuse conquête.
Sont aussi bien amourettes,
Sous bureaux comme sous brunettes.
La brunette était une sorte de fin drap de soie de couleur brune, dont
les personnes de qualité s'habillaient au treizième siècle, tandis que
le bureau ou la bure était une étoffe grossière de laine à l'usage des
gens du commun. De là ce proverbe qui se trouve textuellement dans le
_roman de la Rose_, pour signifier que l'amour étend également son
empire sur toutes les conditions, et qu'il n'a pas moins de charmes dans
les petites que dans les grandes.
Un amoureux est toujours craintif.
Ce proverbe, usité chez beaucoup de peuples, est traduit du vingtième
article du _Code d'amour_: _Amorosus semper est timorosus._ Il
s'explique très-bien par les réflexions suivantes tirées de divers
endroits du _Discours_ de Pascal _sur les passions de l'amour_. «Le
premier effet de l'amour, c'est d'imposer un grand respect, l'on a de la
vénération pour ce qu'on aime. Il est (c'est) bien juste: on ne
reconnaît rien de grand comme cela.»--«Dans l'amour on n'ose hasarder de
peur de tout perdre; il faut pourtant avancer; mais qui peut dire
jusques où? L'on tremble toujours jusqu'à ce qu'on ait trouvé ce
point.»--«Il n'y a rien de si embarrassant que d'être amant, et de voir
quelque chose en sa faveur sans l'oser croire; l'on est également
combattu de l'espérance et de la crainte. Mais enfin la dernière devient
victorieuse de l'autre.»
Il y avait en langue romane un proverbe analogue: _Qui non tem non ama
coralmen_, c'est-à-dire: «Qui ne craint pas, n'aime pas cordialement.»
Amoureux transi.
Cette expression, dont on se sert pour désigner un amoureux timide,
novice, froid, fait allusion à un ancien usage des justiciables
volontaires de certaines cours d'amour, espèces d'énergumènes qui
avaient fondé, sous le règne de Philippe V, une société ou confrérie
nommée la _ligue des amants_, dont l'objet était de prouver l'excès de
leur passion par une opiniâtreté invincible à braver les ardeurs de
l'été et les glaces de l'hiver. Dans les chaleurs extrêmes, ils
allumaient de grands feux pour se chauffer et ils ne sortaient de chez
eux qu'enveloppés d'épaisses fourrures; au contraire, quand il gelait à
pierre fendre, ils se couvraient très-légèrement et allaient par le
froid, par la neige ou par la pluie, soupirer à la porte de leurs
maîtresses, où ils se tenaient jusqu'à ce qu'ils les eussent aperçues,
_étant parfois tellement morfondus et transis dans l'attente_, dit un
vieux chroniqueur, _qu'on entendait claquer leurs dents comme les becs
des cigognes_: la crainte des catarrhes et des fluxions de poitrine
n'était rien pour eux auprès du plaisir qu'ils paraissaient prendre à
baiser la serrure ou le verrou de cette porte. Outre ces témoignages de
leur vasselage amoureux, ils avaient pour se distinguer certaines
devises et certaines démonstrations d'une singularité extraordinaire.
Tel confrère élisait son domicile à l'enseigne de la Passion, rue du
Sacrifice, paroisse de la Sincérité; tel autre demeurait sur la place de
la Persévérance, hôtel de l'Assiduité, etc., etc.
Il existe un ouvrage rare et curieux intitulé _l'Amoureux transy sans
espoir_, par Jehan Bouchet. Cet ouvrage ne porte point de date. Selon
toute apparence, il a paru vers 1505, et par conséquent il est
postérieur à la locution qui en forme le titre.
Amoureux des onze mille vierges.
On appelle ainsi celui qui devient amoureux de toutes les femmes qui
s'offrent à sa vue.
Cette expression rappelle la légende des onze mille vierges. Voici ce
que l'abbé Salgues a dit sur cette légende, qui passe aujourd'hui pour
apocryphe:
«Croyez-vous que sainte Ursule soit partie de Londres pour la basse
Bretagne, avec onze mille vierges qui devaient épouser les onze mille
soldats du capitaine Conan, son fiancé, et peupler le pays? Croyez-vous
qu'une tempête miraculeuse les ait jetées dans les bouches du Rhin, et
qu'elles aient remonté le fleuve jusqu'à la ville de Cologne, alors
occupée par les Huns, qui servaient l'empereur Gratien? Croyez-vous que
ces impertinents aient voulu leur faire la cour un peu trop brusquement,
et qu'irrités d'être repoussés avec trop de fierté ils les aient mises à
mort pour leur apprendre à vivre? Nos bons aïeux le croyaient
certainement, puisqu'ils célébraient annuellement, le 22 octobre, la
fête de ces chastes héroïnes. Mais comme il n'est rien dans le monde
sans contradiction, des critiques sourcilleux et difficiles ont contesté
la vérité de ces récits. Ils ont fait d'abord observer que le nombre de
onze mille vierges était un peu fort, qu'on aurait eu de la peine à le
trouver dans les meilleurs temps du christianisme, et que le martyrologe
de Wandelbert, composé en 850, et l'un des plus estimés des
connaisseurs, n'en a porté le nombre qu'à mille, ce qui est encore
beaucoup. Ensuite ils ont soutenu qu'il fallait pousser la réduction
encore plus loin, et ils ont porté l'esprit de réforme jusqu'à effacer
d'un trait de plume dix mille neuf cent quatre-vingt-neuf vierges, de
sorte qu'ils n'en ont voulu accorder que onze; ce qui doit laisser
beaucoup de places vacantes en paradis. Ils se sont autorisés d'une
inscription qu'ils ont interprétée à leur manière: SANCTA URSULA ET XI
M. V. Ceux qui tiennent pour les onze mille vierges ont traduit: _Sainte
Ursule et onze mille vierges_. Mais nos critiques assurent que cette
interprétation est fautive et erronée, et veulent que l'on traduise
_sainte Ursule et onze martyres vierges_. Pour appuyer leur prétention,
ils citent un catalogue de reliques tiré du _Spicilége_ du père D. Luc
d'Acheri, dans lequel on lit: «_De reliquiis SS. undecim virginum_. Des
reliques des SS. onze vierges.»