feu qui prend toutes les formes que le souffle lui donne, qui s'irrite,
qui s'affaiblit, selon que l'impression de l'air est plus vive ou plus
modérée? il se sépare, il se réunit, il s'abaisse, il s'élève; mais le
souffle puissant qui le conduit ne l'agite que pour l'animer, et jamais
pour l'éteindre. L'amour est ce souffle; nos âmes sont ce feu.»
(_Réflexions sur l'amour._)
Les femmes savent très-bien que celui qui aime ne conserverait pas
longtemps son ardeur si elle restait inactive, et qu'il a besoin pour
l'entretenir, pour l'enflammer, d'une vie d'agitation, de remuement et
de secousses, enfin d'_une vie de tempête_. Aussi remarquez avec quels
soins prévoyants elles s'appliquent à préserver leurs adorateurs des
dangers du calme, à les tenir constamment en haleine par la nouveauté
des impressions qu'elles leur font éprouver, à les faire passer
rapidement et sans relâche d'une situation paisible à une situation
émouvante, à leur _faire voir du pays_, comme on dit.
Hommes peu clairvoyants, qui leur reprochez d'agir ainsi par
coquetterie, par humeur, par caprice, par bizarrerie, etc., ne
nommerez-vous jamais les choses par leur vrai nom, et les jugerez-vous
toujours sur les apparences? Reconnaissez donc que toutes ces manières
d'être, qui vous semblent d'étranges inégalités de caractère, ne sont,
la plupart du temps, chez ces enchanteresses, que des procédés d'un art
merveilleux par lequel elles veulent se rendre plus aimables et plus
aimées, en renouvelant sans cesse leur beauté par des changements
inattendus, ainsi que vos cœurs, par des désirs variés, et, loin de les
accuser de troubler votre repos, rendez-leur la grâce de multiplier vos
sensations pour vous sauver des ennuis de la monotonie.
Baiser le verrou.
S'est dit pour rendre hommage, par allusion à un usage féodal qui
voulait que le vassal se présentât chez son seigneur pour lui rendre
hommage, et, en son absence, baisât la serrure ou le verrou de la porte
du manoir seigneurial. (_Cout. d'Auxerre_, art. 44;--_de Sens_, art.
181,--et _de Berry_, tit. V, art. 10.) Mais ce n'est pas sous ce rapport
que je place ici cette expression proverbiale; c'est pour rappeler que
le fait qu'elle signale avait lieu également dans l'amoureux servage. Il
n'était pas de bon _serviteur_[12], ou servant d'amour, qui négligeât
d'honorer la dame de ses pensées par un semblable témoignage de
dévouement, quand il n'avait pas l'avantage d'être admis en sa présence.
Les amoureux transis (voyez plus loin cette expression) ne manquaient
jamais de baiser la serrure ou le verrou de la porte devant laquelle ils
allaient chaque jour soupirer leur martyre.
[12] Le mot _serviteur_ était autrefois synonyme d'amant, comme on
peut le voir dans la vingt-sixième des _Cent Nouvelles nouvelles_,
dans les dixième, douzième, quatorzième, dix-neuvième, et
vingt-quatrième nouvelles de l'_Heptaméron_ de la reine de Navarre,
et dans le _Roman bourgeois_, de Furetière. J.-J. Rousseau lui a
conservé cette acception dans le _Devin du village_, où Colette
chante: _J'ai perdu mon serviteur._ Au reste, la même synonymie
existait dans plusieurs langues, notamment en anglais. Voyez dans
Shakespeare la scène première de l'acte deuxième des _Deux
Gentilshommes de Vérone_.
Les amants, à Rome, se conduisaient aussi de cette manière, comme nous
l'apprend Lucrèce, vers la fin du livre IV de son poëme.
_At lacrymans exclusus amator limine sæpe
Floribus et sertis operit postesque superbos
Unguit amaricino, et foribus miser oscula figit._
Cependant, l'amant en larmes, à qui l'accès est interdit, orne sa
porte de fleurs et de guirlandes, répand des parfums sur les poteaux
dédaigneux, et imprime sur le seuil de tristes baisers.
Cela se faisait de même en signe d'adieu, lorsqu'on s'éloignait avec
regret d'un lieu chéri.
Rutilius, exprimant la douleur qu'il ressentait de partir de Rome, a
dit:
_Crebra relinquendis infigimus oscula portis._
Nous imprimons de fréquents baisers aux portes qu'il faut quitter.
L'amour et la gale ne se peuvent cacher.
L'un et l'autre ont des démangeaisons irrésistibles qui les font bientôt
découvrir. Les Anciens disaient: «_Amor tussisque non celatur._ L'amour
et la toux ne se peuvent céler.» Proverbe cité par Gilbert Cousin
(Gilbertus Cognatus), qui dit l'avoir trouvé dans Antiphane le Comique,
et dans Athénée.
_L'amour et le musc ne peuvent rester ignorés._
(Proverbe indoustani.)
Les Danois disent: «La pauvreté et l'amour sont difficiles à cacher.
_Armod og kierlighed er ond at dölge._»
«L'amour est un de ces maux qu'on ne peut cacher; un mot, un regard
indiscret, le silence même le découvre.» (Abeilard).
«L'amour est si puissant, dit le romancero espagnol, et ses effets sont
tels que les yeux le publient, encore que la langue le taise.»
On connaît ces vers de Racine:
On a beau se cacher, l'amour le plus discret
Laisse par quelque marque échapper son secret.
(_Bajazet_, act. III. sc. VIII.)
L'amour n'est pas un feu qu'on renferme en une âme:
Tout nous trahit, la voix, le silence, les yeux,
Et les feux mal couverts n'en éclatent que mieux.
(_Androm_., act. II, sc. II.)
L'amour divulgué est rarement de durée.
Il en est de l'amour comme d'un parfum qui se conserve quand on le tient
renfermé, et qui se gâte quand on l'évente. Ce proverbe est une
traduction littérale de l'article treizième du _Code d'amour_: _Amor
raro consuevit durare vulgatus._
Nous avons encore cette triade proverbiale: _Le secret, le vin et
l'amour, ne valent rien quand ils sont éventés._
Le secret est la garde la plus assurée de l'amour.
C'est-à-dire que l'amour se conserve mieux quand il est tenu secret.
Cette idée est sous une autre forme celle du proverbe précédent, dont le
commentaire peut s'appliquer à celui-ci; qu'on me permette seulement d'y
joindre cette chanson sur l'amour discret:
L'amour dans l'ombre du mystère,
Se plaît à cacher ses secrets.
Il fuit le jour qui les éclaire,
Et punit les cœurs indiscrets.
Au silence qu'il nous impose
Soumettons notre vanité,
Si nous voulons cueillir la rose
Que nous garde la volupté.
L'amant trop fier de sa victoire,
Qui partout vante son bonheur,
Sacrifie à la vaine gloire
Bien du plaisir pour peu d'honneur.
Du triomphe qu'il se propose,
Le sentiment n'est point l'objet,
Et, quand il veut cueillir la rose,
Elle échappe au bruit qu'il a fait.
Si, par son frivole étalage,
L'indiscret perd l'heureux moment,
Le jaloux, farouche et sauvage,
Ne l'obtient point par son tourment;
Par son humeur il indispose,
Il obsède par son ennui,
Et, quand il veut cueillir la rose,
Il n'a que l'épine pour lui.
O toi qui veux plaire à ta belle,
Sache prévenir ses désirs.
Veux-tu qu'elle te soit fidèle?
Sache occuper tous ses loisirs.
Sur tous vos plaisirs bouche close,
Avec soin garde ton secret.
L'amour ne destine la rose
Qu'à l'amant sincère et discret.
L'amour est le frère de la guerre.
C'est-à-dire que l'amour et la guerre se ressemblent sous beaucoup de
rapports: l'un et l'autre ont leurs combats qui se renouvellent chaque
jour, avec une tactique à peu près pareille, pour obtenir une victoire
suivie d'une trêve plus ou moins longue, après laquelle une autre lutte
recommence. Écoutez l'éternelle chanson des poëtes érotiques; vous
croirez par moments entendre un chant guerrier; la plupart des termes
caractéristiques en sont militaires: _blessé_, _blessure_, _vaincu_,
_vainqueur_, _victoire_, _triomphe_, _chaîne_, _conquête_, etc.
Ovide a dit, dans le second livre de l'_Art d'aimer_: «L'amour est une
sorte de guerre,» _Militiæ species amor est_; et dans la neuvième élégie
du premier livre des _Amours_:
_Militat omnis amans, et habet sua castra Cupido._
Tout amant est soldat, et l'Amour a ses camps.
L'amour est le frère de la haine.
L'amour et la haine pour le même objet naissent assez souvent dans le
même cœur, et s'y font sentir par des emportements, des malédictions,
des violences, et d'autres effets communs à l'une et à l'autre passion.
De là vient sans doute qu'on a regardé l'amour et la haine comme frère
et sœur. Mais l'amant livré à leur double influence ne hait pas
précisément. Il hait et aime tout ensemble, comme dit ce proverbe des
anciens cité par Gilbert Cousin: _Non odi, odi et amo._ C'est ce
qu'exprime très-bien la charmante épigramme de Catulle à Lesbie.
_Odi et amo. Quare id faciam fortasse requiris?
Nescio: sec fieri sentio, et excrucior._
J'aime et je hais.--Comment est-ce possible? diras-tu.--Je ne sais,
mais je le sens, et je souffre.
_L'amour est le frère de la haine_, peut s'expliquer aussi par cette
pensée de La Bruyère: «On veut faire tout le bonheur, ou, si cela ne se
peut, tout le malheur de ce qu'on aime.»
O amour, ô tumultueux amour, ô amoureuse haine!
(Shakespeare, _Roméo et Juliette_.)
A battre faut l'amour.
_Faut_ est ici la troisième personne de l'indicatif du verbe _faillir_,
et ce proverbe, tiré du latin, _injuria solvit amorem_, signifie que les
mauvais traitements font cesser l'amour.--Cependant le cas n'est point
sans exception. On sait que les femmes moscovites mesuraient l'amour
qu'elles inspiraient à leur mari sur la violence avec laquelle elles
étaient battues, et qu'il n'y avait ni paix ni contentement pour elles
avant d'avoir éprouvé la pesanteur du bras marital. _Experientia
testatur feminas moscoviticas verberibus placari._ (Drex., _de Jejunio_,
lib. I, cap. II.)
Une chanson d'un troubadour anonyme attribue le même goût aux filles de
Montpellier.
Las castanhas al brasier
Peton quan no son mordudas;
Las fillas de Mounpelier
Ploron quan no son battudas.
Ce qu'un ancien troubadour a rendu vers pour vers de cette manière:
Les châtaignes au brasier
Pètent quand ne sont mordues;
Les filles de Montpellier
Pleurent quand ne sont battues.
On voit dans le _Voyage en Grèce_ de Pouqueville que les femmes
albanaises considèrent comme des marques d'amour les coups qu'elles
reçoivent de leur mari.
Dans plusieurs tribus arabes, les épouses préférées se désolent lorsque
les maris laissent reposer le bâton, parce que, dans ce cas, le divorce
n'est pas loin.
Guillaume le Bâtard, duc de Normandie, si connu dans l'histoire sous le
nom de Guillaume le Conquérant, fit longtemps une cour assidue à
Mathilde de Flandre, qui le traitait avec une froideur dédaigneuse.
L'ayant rencontrée, en 1047, dans une rue de Bruges, lorsqu'elle
revenait de la messe, il la saisit, la renversa, la roula dans la boue,
et la battit outrageusement. La jolie Mathilde, soit que cette
déclaration d'amour un peu brutale la convainquît de la violente passion
de son amant, soit que la peur de le voir réitérer la même scène la
disposât mieux pour lui, le traita désormais avec moins de rigueur, et
consentit enfin à l'épouser en 1052. Les deux époux devinrent des
modèles de tendresse conjugale. Cette anecdote est rapportée dans la
_Vie de la reine Mathilde_, etc., par Shickland, t. I, ch. I.
Au reste, la violence dont usa Guillaume envers Mathilde était une
conséquence logique de la passion qu'il avait pour elle, et on a vu
maintes fois, avant lui et après lui, plus d'un amoureux dédaigné
outrager publiquement sa belle inhumaine dans l'espérance qu'un tel
outrage, l'empêchant de trouver un autre époux, elle consentirait enfin
à s'unir avec lui.
Il y a encore une exception très-remarquable au proverbe, et ce sont les
deux amants les plus célèbres qui l'ont fournie. Abeilard fustigeait
quelquefois son Héloïse, qui ne l'en aimait pas moins. Lui-même, parlant
à elle-même, rappelle la chose dans une de ses lettres, où il confesse
d'un cœur contrit les scandaleux excès de sa passion immodérée: «_In
ipsis diebus dominicæ Passionis, te nolentem ac dissuadentem sæpius
minis ac flagellis ad consensum trahebam._ Les jours mêmes de la Passion
du Seigneur, lorsque tu me refusais ce que je demandais ou que tu
m'exhortais à m'en priver, ne t'ai-je pas souvent forcée par des menaces
et des coups de fouet à céder à mes désirs?»
Ausone avait deviné le cœur d'Héloïse, lorsqu'il disait en peignant les
qualités d'une maîtresse accomplie (épigr. LXVII): «Je veux qu'elle
sache recevoir des coups, et qu'après les avoir reçus elle prodigue ses
caresses à son amant.»
L'auteur des _Mémoires de l'Académie de Troyes_, facétie spirituelle
attribuée au comte de Caylus, mais que l'on croit plus généralement être
de Grosley, a examiné d'une manière plaisante jusqu'à quel point est
fondée l'opinion que battre est une preuve d'amour. Voyez dans cet
ouvrage (pages 205 et suivantes) la _Dissertation sur l'usage de battre
sa maîtresse_.
Après tant de faits généraux et particuliers, qui contredisent le
proverbe, ne serait-on pas tenté de croire qu'il est l'expression d'une
opinion erronée, et que Sganarelle a raison de dire à sa femme, à
laquelle il vient de donner des coups: «Ce sont petites choses qui sont
de temps en temps nécessaires dans l'amitié, et cinq ou six coups de
bâton entre gens qui s'aiment ne font que ragaillardir l'affection.»
(_Médecin malgré lui_, act. Ier, sc. III.)
Heureux au jeu, malheureux en amour.
La passion du jeu captive celui qui s'y livre en proportion du gain
qu'il y trouve, et lui fait oublier tout le reste. Dans cette situation
il néglige sa maîtresse, et celle-ci se dédommage par des infidélités;
telle est probablement la raison de ce proverbe, qui doit être fort
ancien puisque le troubadour Bérenger de Puivert l'a rappelé dans les
vers suivants:
_Pois de datz no sui aventuros
Ben degra aver calque domna conquisa._
Puisque je n'ai point de chance aux dés, je devrais bien avoir quelque
dame conquise.
Nous avons encore cet autre proverbe corrélatif: _Malheureux au jeu,
heureux en amour_, lequel est fondé sur la supposition que le joueur
maltraité de la fortune revient à sa belle, dont la reconnaissance et la
fidélité font son bonheur. Supposition fréquemment démentie. Quoi qu'il
en soit, tous les joueurs ressemblent à celui de Regnard, qui oublie sa
belle Angélique lorsqu'il gagne, et lui adresse des invocations quand il
a perdu.
Filer le parfait amour.
C'est nourrir longtemps un amour tendre et romanesque.--Cette façon de
parler fait allusion à la conduite d'Hercule filant aux pieds de la
reine Omphale. Elle fut probablement introduite dans notre langue à
l'époque où les confrères de la Passion représentaient le mystère
d'_Hercule_ sur leur théâtre. On sait que ce titre de mystère, consacré
à certains ouvrages dramatiques, s'appliquait à un sujet profane comme à
un sujet religieux.
L'amour se paye par l'amour.
Ce proverbe se retrouve textuellement dans celui des Basques, _Maitazeac
maitaze du harze_. Il peut avoir inspiré à Ninon de Lenclos le mot
suivant, qui en est le commentaire: «L'amour est la seule passion qui se
paye d'une monnaie qu'elle fabrique elle-même, et l'amour seul peut
acquitter l'amour.»
Plus il y a paroles en amour, et moins y sied.
«En amour, dit Pascal, un silence vaut mieux qu'un langage. Il est bon
d'être interdit. Il y a une éloquence de silence qui pénètre plus que la
langue ne saurait faire. Qu'un amant persuade bien sa maîtresse, quand
il est interdit, et que d'ailleurs il a de l'esprit! Quelque vivacité
que l'on ait, il est bon, dans certaines rencontres, qu'elle s'éteigne.
Tout cela se passe sans règle et sans réflexion, et quand l'esprit le
fait il n'y pensait pas auparavant. C'est par nécessité que cela
arrive.» (_Discours sur les passions de l'amour_).
Ce silence qui survient tout à coup sans qu'on y pense, qui résulte, non
d'un calcul, mais de la nécessité, est le plus tendre et le plus vrai
langage des amants. Aucun discours ne rendrait aussi bien ce qu'ils
sentent. Les paroles ne peuvent être que des signes d'une faible
passion: elles sont comme ces bluettes qui ne jaillissent guère que d'un
feu peu ardent. «Celui qui peut dire combien il aime, s'écrie Pétrarque,
n'a qu'une petite ardeur.»
_Chi può dir com'egli arde, è un picciol fuoco._
(_Sonetto_ 137.)
L'amour s'introduit sous le nom de l'amitié.
C'est-à-dire que l'amitié entre homme et femme mène très-souvent à
l'amour, ou, dans un autre sens, que celui qui veut se rendre maître du
cœur d'une belle doit préluder au rôle d'amant par le rôle d'ami. C'est
la tactique recommandée dans _l'Art d'aimer_ d'Ovide, vers la fin du
premier livre d'où le proverbe est pris. Le poëte engage le jeune homme
qui aspire à la conquête d'une femme à ne montrer aucun espoir d'y
réussir, de peur de l'effaroucher: «Que l'amour, dit-il, s'introduise
sous le nom d'amitié.»
_Intret amicitiæ nomine tectus amor._
«J'ai vu, ajoute-t-il, plus d'une beauté farouche dupe de ce manége, et
son ami devenir bientôt son amant.»
Si l'amour est produit par une amitié feinte, il doit l'être à plus
forte raison par une amitié réelle. Il y a de cette amitié à l'amour une
pente qui entraîne, et l'on s'y laisse aller avec d'autant plus de
facilité que le passage du premier sentiment au second, ou plutôt la
fusion des deux ajoute à l'affection un surcroît de délices.
Voici quelques lignes charmantes de Mlle de Scudéri sur cet état:
«Lorsque l'amitié devient amour dans le cœur d'un amant, ou, pour mieux
dire, lorsque cet amour se mêle à l'amitié sans la détruire, il n'y a
rien de si doux que cette espèce d'amour, car tout violent qu'il est, il
est pourtant toujours un peu plus réglé que l'amour ordinaire; il est
plus durable, plus tendre, plus respectueux et même plus ardent,
quoiqu'il ne soit pas sujet à tant de caprices tumultueux que l'amour
qui naît sans amitié. On peut dire, en un mot, que l'amour et l'amitié
se mêlent comme deux fleuves dont le plus célèbre fait perdre le nom de
l'autre.»
Un sot, en amour, va plus vite et plus loin qu'un homme d'esprit.
Les femmes, en général, sont plus sensibles aux déclarations amoureuses
d'un sot qu'à celles d'un homme d'esprit; car elles se persuadent
volontiers que le premier a plus d'amour qu'il n'en exprime, et elles
savent très-bien que le second en exprime toujours plus qu'il n'en a. La
difficulté de l'un à s'expliquer passe à leurs yeux pour l'effet d'un
saisissement produit par leurs charmes, et leur amour-propre en est
infiniment touché, tandis que la facilité de l'autre à débiter de
galants propos où l'art se montre plus que le naturel, où l'imagination
a plus de part que le cœur, les avertit qu'il joue un personnage qui
cherche à leur en imposer, et qu'elles doivent se défier de lui. Elles
peuvent être déçues par les illusions qu'elles se font elles-mêmes, mais
elles ne sont presque jamais dupes des beaux diseurs. Au reste, il est
tout simple que celui à qui la parole fait défaut leur paraisse plus
amoureux que celui qui parle beaucoup. L'amour muet n'est-il pas le
moins menteur?
Un autre motif qui les porte également à préférer le sot à l'homme
d'esprit, c'est qu'elles le supposent plus maniable, et se flattent de
le gouverner plus aisément.
Peut-être aussi leur détermination en sa faveur est-elle due en partie à
la secrète influence de quelques raisons inspirées par un sentiment peu
platonique... Mais ces raisons-là, je ne les examinerai point, afin de
ne pas trop m'écarter d'un précepte de goût autant que de décence, qui
recommande de ne jamais tout dire, et je laisserai aux lecteurs le soin
de s'expliquer, sous ce rapport, le penchant de la belle pour la bête.
L'amour est de tous les âges.
On dit que la vieillesse, affaiblissant et changeant même les organes,
rend incapable d'aimer; mais on voit trop de vieilles personnes
affriandées à l'amour pour ne pas croire à la vérité de ce proverbe,
qu'il faut entendre dans le même sens que ces deux autres, expliqués
plus haut: _Le cœur ne vieillit pas._--_Le cœur n'a point de rides._
On ne peut être aimé à tout âge, mais à tout âge on peut aimer, et l'on
a toujours des raisons de le faire. Je ne veux pas énumérer ces raisons,
plus nombreuses chez les femmes que chez les hommes, et je me contente
de rappeler celles qu'a données Mme d'Houdetot dans ce charmant huitain
où elle a esquissé en quelques traits pleins de grâce et de poésie
l'histoire de son cœur aimant:
Jeune, j'aimai; le temps de mon bel âge,
Ce temps si court, l'amour seul le remplit.
Quand j'atteignis la saison d'être sage,
Encor j'aimai; la raison me le dit.
Me voici vieille, et le plaisir s'envole;
Mais le bonheur ne me quitte aujourd'hui,
Car j'aime encor, et l'amour me console:
Rien ne saurait me consoler de lui.
L'amour fait les vieilles trotter.
Et si bien trotter que rien ne les arrête. Il y a un assez grand nombre
de trotteuses de cette espèce, qui ne craindraient pas d'_user leurs
jambes jusqu'aux genoux_ pour arriver au but où elles espèrent trouver
ce qu'elles ne se lassent jamais de chercher.
Le comte de Bussy-Rabutin raconte qu'une d'elles parcourait un soir, à
grands pas, les galeries de Fontainebleau, sans doute à la poursuite de
quelque page, lorsqu'elle se trouva face à face avec le chevalier de
Rohan qui lui dit: «Madame, que cherchez-vous?--Ce n'est pas vous,
répondit-elle, en allant plus vite encore.--Oh! répliqua-t-il, je ne
voudrais pas avoir perdu ce que vous cherchez.»
L'amour est le roi des jeunes gens et le tyran des vieillards.
C'est ce que disait Louis XII, qui avait appris la chose par sa propre
expérience, quoiqu'il ne fût que dans le commencement de la vieillesse
quand il mourut des suites de son troisième mariage. Ce mot passa en
proverbe pour signifier que l'amour réserve ses douceurs pour les jeunes
gens, et qu'il ne cause que des peines aux vieillards.
L'amour sied bien aux jeunes gens, et déshonore les vieillards.
C'est à peu près la pensée exprimée dans ce vers de Labérius:
_Amare juveni fructus est, crimen seni._
Suivant Ovide, Vénus en cheveux blancs est ridicule:
_Est in canitie ridiculosa Venus._
Le même poëte condamne l'amour sénile comme chose honteuse: _Turpe
senilis amor._
«C'est une grande difformité dans la nature qu'un vieillard amoureux.»
(La Bruyère, ch. XI.)
L'amour, chez le vieillard, est-il donc une énormité si odieuse, et
mérite-t-il d'être flétri comme un crime? C'est une question que
Saint-Évremont me paraît avoir traitée et résolue d'une manière
charmante. Voici ce que dit cet aimable épicurien, qui se plaisait à
réchauffer l'hiver de sa vie de quelques rayons de feu de son printemps.
«Vous vous étonnez mal à propos que les vieilles gens aiment encore, car
leur ridicule n'est pas à se laisser toucher, c'est à prétendre
imbécilement de pouvoir plaire. Pour moi, j'aime le commerce des belles
personnes autant que jamais; mais je les trouve aimables sans dessein de
m'en faire aimer. Je ne compte que sur mes sentiments, et cherche moins
avec elles la tendresse de leur cœur que celle du mien... Le plus grand
plaisir qui reste aux vieillards, c'est de vivre: _Je pense, donc je
suis_, sur quoi roule toute la philosophie de Descartes, est une
conclusion pour eux bien froide et bien languissante. _J'aime, donc je
suis_, est une conséquence toute vive, toute animée, par où l'on
rappelle les désirs de la jeunesse jusqu'à s'imaginer quelquefois être
jeune encore. Vous me direz que c'est une double erreur de ne pas croire
être ce qu'on n'est plus. Mais quelles vérités peuvent être si
avantageuses que ces bonnes erreurs qui nous ôtent le sentiment des maux
que nous avons, et nous rendent celui des biens que nous n'avons pas?»
Saint-Évremont a raison, et l'on a tort de blâmer, de ridiculiser le
vieillard qui cherche à ranimer sa vie défaillante par un amour purement
platonique. Laissez-le se retremper discrètement dans cette fontaine de
Jouvence et goûter le plaisir d'aimer pour compensation du malheur de ne
pouvoir plus plaire, comme le dit ce vers latin traduit par Apulée d'un
vers grec de Ménandre.
_Amare liceat, si potiri non licet._
Lorsqu'un vieux fait l'amour
La mort court à l'entour.
C'est-à-dire que l'amour physique abrége la vie du vieillard. Le regain
de cet amour dans le cœur du vieillard est souvent le signe et la cause
de sa fin prochaine, et, sous ce double rapport, il ressemble au gui qui
fleurit sur un arbre mourant.
Le _Florilegium_ de Grutter cite ce proverbe latin sur les vieilles
amoureuses: _Anus cum ludit, morti delicias facit._ «Vieille qui se
livre aux folâtreries de l'amour fait les délices de la mort.»
Vieillard qui fait l'amour est un agonisant en chemise de noce.