dit dans _le Mariage de Figaro_ (act. IV, sc. I): «En fait d'amour,
vois-tu, trop n'est pas même assez.» Mais il faut remarquer pourtant que
cet ingénieux auteur, en le formulant, peut avoir été inspiré par
l'observation déjà faite sur toute passion extrême dont les _désirs_,
suivant l'expression de Sénèque, _n'obtiendront tout que pour vouloir
quelque chose de plus que tout_, ou par ce délicieux passage de
Montesquieu dans _Arsace et Isménie_: «Lorsque l'amour renaît après
lui-même, lorsque tout promet, que tout demande, que tout obéit, lorsque
_l'on sent qu'on a tout et qu'on n'a pas assez_, lorsque l'âme semble
s'abandonner et se porter au delà de la nature même, etc.»
Beaumarchais peut avoir eu encore l'idée d'enchérir sur cette maxime
d'amour du comte de Bussy-Rabutin:
Vous me dites que votre feu
Est assez grand, belle Climène;
Vous ignorez donc, inhumaine,
Qu'_en amour assez est trop peu_,
Cependant la chose est certaine.
Ah! si sur ce chapitre on croit les gens sensés,
_Quand on n'aime pas trop on n'aime pas assez._
Peut-être aussi a-t-il eu présent à l'esprit cet autre proverbe:
_L'amour et le feu ne disent jamais: C'est assez._
Du reste, c'est avec raison qu'on a fait honneur du proverbe à
Beaumarchais, quoique la pensée puisse lui en avoir été suggérée par les
pensées analogues que j'ai citées. Il a su reproduire cette pensée sous
la forme la plus originale et la plus heureuse. Il a dit le vrai mot de
l'amour.
Plus l'amour est nu, moins il a froid.
Ce proverbe se retrouve textuellement dans ce vers d'Owen (épigr. II,
88):
_Quo nudus magis est, hoc minus alget Amor._
et dans ce quatrain de Corneille:
Depuis que l'hiver est venu,
Je plains le froid qu'Amour endure,
Sans songer que _plus il est nu
Et tant moins il craint la froidure_.
Il faut interpréter ce proverbe décemment en n'y voyant qu'une idée
analogue au mot d'Hésiode: «L'amour est le fils de la pauvreté,» ou
celui de Diolime de Mégare: «L'amour est le fils du travail et de la
pauvreté.» C'est-à-dire que les pauvres gens ressentent cette passion
avec plus de vivacité que les riches. Ceux-ci peuvent y apporter plus de
délicatesses et de raffinements, mais non autant de vives et franches
ardeurs. Toutes les fleurs artificielles dont ils parent la couche de
l'amour ne valent pas cette floraison naturelle qui semble éclore sur le
grabat des indigents de la séve même de leur cœur.--On connaît ces vers
de Béranger, qui forment un tableau si gracieux:
Quel dieu se plaît et s'agite
Sur ce grabat qui fleurit?
C'est l'Amour qui rend visite
A la Pauvreté qui rit.
Alfred de Musset a dit avec une simplicité charmante au début de son
conte intitulé _Simone_:
Les gens d'esprit et les heureux
Ne sont jamais bien amoureux:
Tout ce beau monde a trop à faire.
Les pauvres en tout valent mieux;
Jésus leur a promis les cieux,
L'amour leur appartient sur terre.
Faire l'amour en toute saison est ce qui distingue l'homme des bêtes.
«Il n'est permis aux animaux de se livrer aux plaisirs de l'amour qu'en
une saison de l'année. L'homme seul peut les goûter en tout temps jusque
dans l'extrême vieillesse.» (_Entretien de Socrate_, I, 19).
Cette observation proverbiale a été réunie par Beaumarchais, d'une
manière piquante et spirituelle, à une autre observation également
proverbiale, dans cette phrase que le jardinier Antonio, pris de vin,
adresse à la comtesse Almaviva: «Boire sans soif et faire l'amour en
tout temps, madame, il n'y a que ça qui nous distingue des autres
bêtes.» (_Mariage de Figaro_, act. II, sc. XXI).
On connaît la répartie de Mme de La Sablière à son oncle, qui la
moralisait en lui disant: «Quoi! ma nièce, toujours et toujours des
amours! mais les bêtes mêmes n'ont qu'un temps pour cela.--Eh! mon
oncle, c'est que ce sont des bêtes.»
Ce mot plaisant, que l'on attribue aussi à d'autres dames galantes,
n'est, comme la plupart des bons mots, qu'une redite. Il est cité par
Macrobe, qui en fait honneur à l'esprit de Populia, fille de Marcus:
«_Populia, Marci filia, miranti cuidam quid esset qua propter bestiæ
nunquam marem desiderarent, nisi cum prægnantes vellent fieri,
respondit: _Bestiæ enim sunt_._» (Saturn. II, 5.)
Voici des vers inédits qu'un de mes amis, M. L. de Fos, a improvisés sur
ce sujet. Ils ne peuvent manquer de prêter de l'agrément à cet article:
Des bêtes, a-t-on dit, ce qui distingue l'homme,
C'est de faire l'amour en toutes les saisons.
De ce mot si connu je sais plusieurs leçons,
Voici celle qui vient de Rome.
La fille de Marcus, dans ses joyeux ébats,
Aux jeunes débauchés prodiguait ses appas.
«Quoi! toujours, lui dit-on, des amours, des conquêtes!
Les bêtes cependant n'ont qu'un temps pour cela.
--Oui, répondit Populia.
Mais c'est qu'aussi ce sont des bêtes.»
L'amour et la pauvreté font mauvais ménage ensemble.
Le ménage le plus uni cesse de l'être quand il est pauvre: la pauvreté
tue l'amour.--Les Anglais disent: «_When poverty comes in at the door,
loves flies out at the window._ Quand la pauvreté entre par la porte,
l'amour s'envole par la fenêtre.» Proverbe que Shakespeare avait
peut-être présent à l'esprit lorsqu'il disait dans le _Conte d'hiver_:
«La prospérité est le plus sûr lien de l'amour.» (Act. IV, sc. III).
Notre proverbe est très-bien expliqué par Molière dans ces vers des
_Femmes savantes_ (act. V, sc. V.)
Rien n'use tant l'ardeur de ce nœud qui nous lie
Que les fâcheux besoins des choses de la vie;
Et l'on en vient souvent à s'accuser tous deux
De tous les noirs chagrins qui suivent de tels feux.
On dit trivialement: _Quand il n'y a pas de foin au râtelier, les ânes
se battent._
Les lunettes sont des quittances d'amour.
C'est-à-dire qu'on doit n'aimer qu'à l'âge où l'on peut être aimé, et ne
pas afficher la prétention de plaire aux belles quand on est réduit à
porter des lunettes, ce qui arrive malheureusement à une époque de la
vie où l'on a souvent le cœur en meilleur état que les yeux, et où l'on
est d'autant plus à plaindre qu'en amour on se sent abandonné de tout
sans qu'on veuille renoncer à rien.
On dit aussi: _Bonjour, lunettes; adieu, fillettes_; pour exprimer qu'il
faut cesser de prétendre aux faveurs des jeunes filles quand on commence
à prendre des lunettes.
Ce conseil était juste et convenable autrefois, où les lunettes
n'étaient guère qu'à l'usage des vieillards; mais on sent qu'il serait
déplacé aujourd'hui à l'égard d'une foule de jeunes gens pour qui elles
sont des objets de nécessité ou des objets de mode...
Il faudrait donc n'appliquer les deux proverbes qu'à ces vieux barbons
qui, possédés de la manie de se poser en verts-galants, reluquent sans
cesse avec des binocles ou des lorgnons les jouvencelles à qui ils
savent si bien faire tourner la tête... de l'autre côté.
Remarquons, puisque l'occasion s'y adonne, que la mode des lunettes fut
très-répandue en Espagne au commencement du dix-septième siècle, sous le
règne de Philippe III. Elles y faisaient partie du costume des gens
comme il faut, qui croyaient, par cette nouvelle espèce d'insignes, se
donner plus de gravité et obtenir plus de considération. Elles étaient
proportionnées au rang des personnes. Les grands du pays en mettaient de
magnifiques dont les verres surpassaient en circonférence les piastres
fortes, et ils y tenaient tant, dit-on, qu'ils ne les quittaient pas
même pour se coucher.
Les dames, à leur tour, les avaient adoptées, parce que ce complément de
parure signalait aussi la noblesse de leur condition et surtout parce
qu'il offrait à leur vanité une foule d'avantages qu'il serait trop long
de spécifier. Bornons-nous à rappeler qu'en général elles les arboraient
comme enseignes des prétentions qu'elles voulaient afficher.
Quelques-unes les portaient afin de passer pour lettrées ou savantes
(c'étaient les précieuses de l'époque); beaucoup d'autres s'en servaient
afin de mieux observer l'effet que leur présence pouvait produire dans
les salons, et de mieux cacher aux regards indiscrets les sentiments
dont elles se trouvaient affectées. Cette seconde catégorie comprenait
la plupart des jeunes et jolies femmes.
Il est permis de supposer que les diverses espèces de lunettes avaient
des noms correspondant à leurs divers usages. Un poëte gongoriste
appelait celles qui cachaient de beaux yeux, _les couvre-feu de
l'amour_.
L'amour ne loge point sous le toit de l'avarice.
Le _Code d'amour_ dit, art. 10: _Amor semper ab avaritiæ consuevit
domibus exsulare._ Sentence dont notre proverbe est la reproduction.
Quoi de plus opposé à l'amour que l'avarice? Dans l'amour on est d'une
prodigalité excessive, on ne s'occupe pas du tout de sa fortune: dans
l'avarice, au contraire, on ne pense qu'à sa fortune. Si un avare
aimait, il cesserait de l'être. «Un avaricieux même qui aime, dit
Pascal, devient libéral; il ne se souvient pas d'avoir eu une habitude
opposée.» (_Disc. sur les pass. de l'amour._)
La faim fait oublier l'amour.
C'est ce que disait le philosophe Cratès, et il avait bien raison, car
l'estomac maîtrise le cœur, et quand le besoin fait crier le premier,
l'autre est réduit à se taire. Telle est la loi de la nature, à laquelle
les amoureux les plus robustes ne sauraient échapper.
Il ne s'en trouverait pas un seul peut-être qui, dans ce cas, ne fût de
l'avis de ce paysan à qui l'on demandait s'il aimait les femmes: «J'aime
beaucoup une fort belle fille, répondit-il; mais j'aime encore mieux une
fort bonne côtelette.»--Il n'y a point d'amour qui tienne contre la
fringale.
On connaît ces vers de La Fontaine, dans _la Fiancée du roi de Garbe_:
On ne vit ni d'air ni d'amour,
Les amants ont beau dire et faire,
Il en faut revenir toujours au nécessaire.
Sans pain ni vin l'amour est vain.
C'est-à-dire _l'amour n'est rien_, comme porte une variante. Ce proverbe
est une traduction familière de celui des Latins cité dans l'_Eunuque_,
de Térence: «_Sine Cerere et Libero friget Venus._ (Act. IV, sc. VI.)
Sans Cérès et Bacchus Vénus est transie.»--Il faut remarquer, à ce
sujet, que l'amour n'était guère pour les anciens qu'un acte sensuel
auquel ils préludaient par les bons mets et les bons vins, qui leur
paraissaient les moyens les plus propres à l'exciter et à le favoriser.
Ils le regardaient comme le couronnement de l'orgie. De là ces paroles
de saint Jérôme, que je n'oserais même traduire, sur les débauchés qui
avaient le cœur au ventre: _Distento ventre distenduntur ea quæ ventri
adhærent.--Venter plenus despumat in libidinem._
Les Romains avaient encore ce proverbe analogue, qui leur était venu des
Grecs: «_Saturo Venus adest, famelico nequaquam adest._ Vénus ou l'amour
est pour celui qui a le ventre plein, et non pour celui qui l'a vide.»
Les Languedociens disent: «_Vivo l'amour! maï që iëou dînë._ Vive
l'amour, mais que je dîne!»
C'est exactement ce qu'on dit en français: _Vive l'amour après dîner_!
Après l'amour le repentir.
Hélas! nous ne pouvons aimer toujours, et bien souvent le repentir nous
prend où l'amour nous laisse. «Les amours s'en vont et les douleurs
demeurent,» dit le proverbe espagnol: _Vanse los amores y quedan los
dolores._
Un troubadour anonyme a comparé l'amour à l'églantier, dont les fleurs
passent et tombent en peu de temps, tandis que les épines restent
toujours.
Guarini a dit de l'amour dans son _Pastor fido_: «La racine en est douce
et le fruit amer. _La radice è suave, il frutto amora._»
La Rochefoucauld prétend que «il y a peu de gens qui ne soient honteux
de s'être aimés, quand ils ne s'aiment plus.»
On fait l'amour, et quand l'amour est fait, c'est une autre paire de
manches.
Tout le monde comprend ce que signifie ce proverbe, dont la dernière
partie, devenue une locution à part, est continuellement répétée; il
rappelle un usage pratiqué au douzième siècle par des individus de sexe
différent qui voulaient former ensemble un tendre engagement. Ils
échangeaient une paire de manches comme gage du don mutuel qu'il se
faisaient de leur cœur, et ils se les passaient aux bras en promettant
de n'avoir pas désormais de plus chère parure, ainsi qu'on le voit dans
une nouvelle du troubadour Vidal de Besaudun, où il est parlé de deux
amants qui se jurèrent de _porter manches et anneaux l'un de l'autre_.
Ces enseignes ou livrées d'amour, destinées à être le signe de la
fidélité, devinrent presque en même temps celui de l'infidélité; car
toutes les fois qu'on changeait d'amour on changeait aussi de manches,
et il arrivait même assez souvent que celles qu'on avait prises la
veille étaient mises au rebut le lendemain. Vainement un autre proverbe
recommandait de respecter cette sorte d'investiture d'amour par la
manche en disant: «_La manega no i es gap, car senhals es de drudaria_;
la manche, ce n'est pas un badinage, car c'est un signal d'amourette.»
Comme une pareille recommandation n'avait aucune force légale, chacun et
chacune y contrevenaient à qui mieux mieux. Aussi tel ou telle qu'on
s'était flatté de _tenir dans sa manche_ s'en débarrassait au plus vite,
sans le moindre scrupule, et, en définitive, c'_était toujours une autre
paire de manches_.
Vieil amour, vieille prison.
Un vieil amour est un esclavage où l'on éprouve beaucoup de peines et
d'ennuis. «Dans la vieillesse de l'amour comme dans celle de l'âge, dit
La Rochefoucauld, on vit encore pour les maux, mais on ne vit plus pour
les plaisirs.»
Ce proverbe est pris du latin: _Antiquus amor carcer est._ Il s'applique
le plus souvent à l'amour conjugal, que les deux époux sont obligés de
subir jusqu'à ce que mort s'ensuive, pour l'un ou l'autre. Aussi
arrive-t-il quelquefois que le mari voit mourir sa femme ou la femme son
mari du même œil qu'un prisonnier voit briser ses fers.
Philémon, poëte comique grec, a dit dans une de ses pièces: «Le mariage
est une prison qui n'a de beau que la porte par laquelle on y entre, et
de consolant que celle par laquelle on a vu la mort faire sortir la
personne avec qui on avait fait son entrée.»
Ce Philémon était bien loin de penser comme son homonyme, le mari de
Baucis, tendrement aimée de lui, ainsi qu'il fut aimé d'elle jusque dans
l'extrême vieillesse. La Fontaine a dit de ces deux modèles de l'amour
conjugal:
Ni le temps, ni l'hymen, n'éteignirent leur flamme.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
L'amitié modéra leurs feux sans les détruire,
Et par des traits d'amour sut encor se produire.
L'amour meurt rarement de mort subite.
Il meurt presque toujours d'une maladie de langueur, beaucoup plus
longue que ne le voudraient ceux qui en sont atteints. C'est une
observation qu'ont faite plusieurs poëtes érotiques.
_Difficile est longum subito deponere amorem._
(Catulle.)
Il est difficile de se défaire tout à coup d'un long amour.
_Longus at invito pectore sedet amor._
(Ovide.)
Mais le cœur malgré lui conserve un long amour.
Cette ténacité de l'amour chez des personnes qui ne demanderaient pas
mieux que d'en être affranchies est produite par l'habitude, par la
paresse de changer, par la difficulté de former une nouvelle liaison,
par l'impossibilité de vivre seul, et par beaucoup d'autres causes qui
font qu'on a bien de la peine à rompre quand on ne s'aime déjà plus, et
à plus forte raison quand on s'aime encore un peu. «Tant que l'amour
dure, dit La Bruyère, il subsiste de lui-même et quelquefois par les
choses qui semblent le devoir éteindre, par les caprices, par les
rigueurs, par l'éloignement, par la jalousie» (ch. IV, _du Cœur_).
L'indignité même de l'objet qui l'a inspiré ne parvient pas toujours à
lui donner une mort soudaine, comme le dit très-bien ce vers de Saurin:
Longtemps on aime encore en rougissant d'aimer.
On l'a justement comparé au feu grégeois qui brûle sous les flots de la
mer, et à la chaux vive que l'eau dont on l'arrose allume ou met en
ébullition. Pauvres belles délaissées, n'espérez pas l'éteindre à force
de pleurer. Toutes ces larmes qui vous retombent sur le cœur ne servent
qu'à le rendre plus ardent.
_C'est le temps, et non la volonté, qui met fin à l'amour_, dit le
proverbe latin:
_Amori finem tempus, non animus facit._
(P. Syrus.)
Il n'y a qu'un pas de l'amour à la dévotion.
Cela se dit surtout en parlant des femmes d'un certain âge qui, voyant
les amants se détourner d'elles, tournent du côté des litanies. Cette
transition d'une vie galante à une vie dévote ne leur paraît pas
agréable sans doute, et elles la diffèrent tant qu'elles peuvent, mais
le respect humain l'exige, et, faisant de nécessité vertu, elles
franchissent enfin le pas moins difficilement qu'elles ne pensaient le
faire. La raison en est toute simple; c'est que le point d'où elles
partent confine à celui où elles vont, et que passer de l'un à l'autre
n'est souvent pour la plupart d'entre elles qu'aller du même au même;
car leur amour ne change point de nature pour être coulé dans le moule
de la dévotion.
Saint-Évremont a très-bien dit, dans un chapitre dont le titre porte que
la _Dévotion est le dernier de nos amours_: «La pénitence ordinaire des
femmes, à ce que j'ai pu observer, est moins un repentir de leurs péchés
qu'un regret de leurs plaisirs; en quoi elles sont trompées elles-mêmes,
pleurent amoureusement ce qu'elles n'ont plus, quand elles croient
pleurer saintement ce qu'elles ont fait.»
On pourrait appliquer à leur conversion le joli mot proverbial des
Italiens sur celles qui abjurent une hérésie pour une autre, ou qui
passent d'une fausse religion à une autre également fausse: «C'est,
disent-ils, changer de chambre dans la maison du diable. _Cambiare di
stanza nella casa del diavolo._»
Quand l'amour s'en va, c'est pour ne plus revenir.
Le _Code d'amour_ a exprimé la même idée en ces termes: _Si amor
minuatur, cito deficit, et raro convalescit_, article 19. «Si l'amour
diminue, il dépérit vite, et rarement il se rétablit.»
La Rochefoucauld dit dans une de ses pensées: «Il est impossible d'aimer
une seconde fois ce qu'on a véritablement cessé d'aimer.»
Vif attrait, charme inexprimable,
Le cœur s'épuise à le sentir.
Pourrait-il d'un feu qui dévore
Éprouver deux fois les effets?
Les cendres s'échauffent encore,
Mais ne se rallument jamais.
(Andrieux.)
Un nouvel amour en remplace un ancien, comme un clou chasse l'autre.
Ou plus simplement par la substitution d'une métaphore allégorique à la
comparaison: _Un clou chasse l'autre._ Ce proverbe se trouve dans la
phrase suivante de la quatrième _Tusculane_ de Cicéron: _Novo amore
veterem amorem tanquam clavo clavium ejiciendum putant._ «Ils pensent
qu'un nouvel amour doit remplacer un ancien amour comme un clou chasse
l'autre.»
_Novus amor veterem compellit abire._
(Art. XVII du _Code d'amour_.)
Louis Racine, dans le chant VI de son poëme _de la Religion_, a écrit
ces quatre vers qui expriment très-bien le sens du proverbe, qu'il ne
pouvait citer textuellement:
Le cœur n'est jamais vide. Un amour effacé
Par un nouvel amour est toujours remplacé,
Et tout objet qu'efface un objet plus aimable,
Sitôt qu'il est chassé, nous paraît haïssable.
Lorsque Longchamp, secrétaire de Voltaire, lui remit la bague qu'il
avait eu la précaution d'ôter du doigt de la marquise de Châtelet qui
venait de mourir, et dans laquelle devait se trouver le portrait du
poëte, il lui dit et lui fit voir que ce portrait avait été remplacé par
celui de Saint-Lambert: «O ciel! s'écria Voltaire, en joignant les deux
mains, voilà bien les femmes! j'en avais chassé Richelieu; Saint-Lambert
m'en a chassé. Cela est dans l'ordre, _un clou chasse l'autre_. Ainsi
vont les choses dans ce monde.»
Duclos a dit de l'amour qui se porte vers plusieurs objets et peut se
remplacer par un autre: «Un tel amour n'est pas fort délicat, mais il
est heureux, et le bonheur fait la gloire de l'amour.»
Cette maxime sent bien son auteur, à qui une dame du beau monde
reprochait justement de se contenter de la première venue. Il y a une
satisfaction sensuelle dans ces amours rapidement remplacés l'un par
l'autre; mais s'il n'y a point de bonheur, il y a encore moins de
gloire; et si quelque animal du troupeau d'Épicure prétend à une
couronne pour les faciles succès qu'il a obtenus en ce genre, il faut
lui en donner une faite des lauriers des jambons de ses confrères de
Mayence.
L'amour fait passer le temps, et le temps fait passer l'amour.
En d'autres termes, il n'est rien de tel que l'amour pour tuer le temps,
et rien de tel que le temps pour tuer l'amour.
Le comte de Ségur, donnant au verbe _passer_ un sens différent de celui
qu'il a ici, a fait sur ce proverbe l'allégorie suivante:
A voyager passant sa vie,
Certain vieillard, nommé le Temps,
Près d'un fleuve arrive et s'écrie:
«Ayez pitié de mes vieux ans.
Eh quoi! sur ces bords on m'oublie,
Moi, qui compte tous les instants!
Mes bons amis, je vous supplie,
Venez, venez passer le Temps.»
De l'autre côté, sur la plage,
Plus d'une fille regardait,
Et voulait aider son passage
Sur un bateau qu'Amour guidait;
Mais une d'elles, bien plus sage,
Leur répétait ces mots prudents:
«Ah! souvent on a fait naufrage
En cherchant à passer le Temps.»
L'Amour gaîment pousse au rivage,
Il aborde tout près du Temps;
Il lui propose le voyage,
L'embarque, et s'abandonne au vent.
Agitant ses rames légères,
Il dit et redit dans ses chants:
«Vous voyez bien, jeunes bergères,
Qu'Amour a fait passer le Temps.»
Mais tout à coup l'Amour se lasse,
Ce fut toujours là son défaut;
Le Temps prend la rame à sa place,
Et lui dit: «Quoi! céder sitôt!
Pauvre enfant, quelle est ta faiblesse!
Tu dors et je chante à mon tour
Ce vieux refrain de la sagesse:
«Ah! le Temps fait passer l'Amour.»
Le succès trop facile rend l'amour méprisable.
Proverbe tiré de l'article 14 du Code d'amour: «_Facilis perceptio
contemptibilem reddit amorem._ C'est la difficulté qui fait le bonheur
et le charme de l'amour.» Les faveurs d'une belle, dit Mme de Genlis,
n'ont de prix que lorsqu'elles sont arrachées. On n'en jouit qu'en les
dérobant.
L'amour apprend les ânes à danser.
La légèreté et la souplesse singulières avec lesquelles les ânes, au
mois de mai, bondissent et se trémoussent dans la prairie auprès des
ânesses, ont donné lieu à ce proverbe, dont le sens métaphorique est que
l'amour polit le naturel le plus inculte.
On voit en effet de vrais rustres qui, sous l'influence de cette
passion, parviennent à se défaire de leurs instincts grossiers, de leurs
habitudes brutales, et y substituent des manières agréables, des mœurs
courtoises, que leur communiquent des femmes aimables auxquelles ils
cherchent à plaire.
L'amour porte avec soi la musique.
On dit aussi: _L'amour enseigne la musique._--Les amants aiment à
chanter leurs plaisirs et leurs peines. De là ce proverbe qu'on trouve
expliqué dans les _Symposiaques_ de Plutarque, liv. I, quest. V.
_Primus amans carmen vigilatum nocte negata
Dicitur ad clausas concinuisse fores;
Eloquiumque fuit duram exorare puellam._
(Ovide, _Fast._ IV.)
«Un amant, dit-on, dans une nuit refusée à ses vœux, chanta le premier
des vers devant la porte fermée de sa maîtresse, et l'éloquence ne fut
d'abord que l'art d'attendrir une cruelle.»
Les Anglais disent: «_Love was the mother of poetry._ Amour engendre
poésie,» ce qui a été ingénieusement développé dans le _Spectateur_
d'Addison, n. 377:
Le chant des premiers vers exprima: _Je vous aime._
(Saint-Lambert.)
L'amour est comme un flambeau, plus il est agité, plus il brûle.
Cette comparaison proverbiale est prise du vers suivant de P. Syrus, qui
dit l'_amant_, et non l'_amour_:
_Amans ita ut fax, agitando ardescit magis._
Elle est parfaitement juste: «Les âmes propres à l'amour, dit Pascal,
demandent une vie d'action qui éclate en événements nouveaux. Comme le
dedans est mouvement, il faut aussi que le dehors le soit, et cette
manière de vivre est un merveilleux acheminement à la passion. C'est de
là que ceux de la cour sont mieux reçus dans l'amour que ceux de la
ville, parce que les uns sont tout de feu, et que les autres mènent une
vie dont l'uniformité n'a rien qui frappe: la vie de tempête surprend,
frappe et pénètre.» (_Discours sur les passions de l'amour._)