finir ne vaut bon espoir à durer toujours_. En effet, l'amour s'use et
finit vite par la possession, tandis qu'il se renouvelle et se prolonge
par l'espoir. Les sensations physiques ne donnent qu'un plaisir fugitif;
les sensations morales laissent après elles un charme durable, et
l'esprit se fait une jouissance exquise de ce qui est dérobé aux sens.
«Jamais, dit Pascal, il n'exista de femme qui ait connu tant de douceur
dans l'amour satisfait qu'il y en a dans les désirs et dans les
sollicitudes.»
L'amour ne peut rien refuser à l'amour.
C'est ce que dit textuellement le 26e article du _Code d'amour_: _Amor
nihil potest amori denegare._ Il vaudrait mieux que l'amour pût refuser
quelque chose à l'amour, car il durerait plus longtemps. Ce sont les
privations mitigées par l'espérance qui le font vivre; il meurt dès
qu'il n'a plus rien à désirer.
L'amour égalise toutes les conditions.
L'amour ne peut souffrir ni barrières ni distinctions entre les amants,
dont il se plaît à confondre les existences. Il veut qu'ils
méconnaissent toutes les prérogatives du rang et de la fortune pour
vivre sous le régime bienfaisant de l'égalité, et chacun d'eux obéit à
cette loi d'autant plus volontiers qu'il la trouve sanctionnée par son
propre cœur. «Son vœu le plus cher, a dit M. Michelet dans son livre
intitulé _le Peuple_, c'est de se faire un égal; sa crainte, c'est de
rester supérieur, de garder un avantage que l'autre n'a pas.»
_Non bene conveniunt nec in una sede morantur
Majestas et amor._
(Ovide, _Métam._ II, fab. XIX.)
«La majesté et l'amour ne s'accordent point et ne demeurent point
ensemble.»
L'amour rapproche les distances.
L'amour fait disparaître les inégalités sociales entre les personnes
qu'il unit: _princes et pastourelles, princesses et pastoureaux, vont de
pair en se donnant la main_. C'est l'idée du proverbe précédent sous
d'autres termes.
L'amour et la crainte ne mangent pas à la même écuelle.
L'amour et la crainte sont deux sentiments incompatibles, et, quand une
personne inspire l'un, elle ne saurait inspirer l'autre. Il faut
remarquer dans ce proverbe l'expression _manger à la même écuelle_, qui
rappelle un usage introduit au temps de la chevalerie, où la galanterie
avait imaginé de placer à table les convives par couple, homme et femme.
«La politesse et l'habileté des maîtresses de maison consistaient alors,
dit le Grand d'Aussy, à savoir bien assortir les couples qui n'avaient
qu'une assiette commune, ce qui s'appelait _manger à la même
écuelle_.»--L'expression, détournée du sens propre au figuré, s'employa
pour marquer une liaison amoureuse. Elle servit aussi à caractériser
l'intimité des relations amicales. Une des plus grandes preuves de
confiance qu'un roi pût autrefois donner à un de ses ministres
consistait à manger avec lui _à la même écuelle_. L'auteur du _Roman de
Rou_ exprime la haute faveur dont Godwin jouissait auprès du monarque
anglo-saxon par ces deux vers:
Salué l'aveit et baisié
En s'escuelle aveit mengié.
Il en était de même d'un suzerain ou d'un supérieur envers un vassal ou
un inférieur.
On lit dans le _Romancero_, partie IV, lettre du Cid au roi Alphonse:
«Celui qui est craint est rarement aimé du cœur; _la crainte et l'amour
ne mangent pas au même plat_.»
_Non el temor y amores comen en un plato, non._
Amour et seigneurie
Ne souffrent compagnie.
Proverbe pris de ce vers du livre III de l'_Art d'aimer_ d'Ovide:
_Non bene cum sociis regna Venusque manent._
vers dont M. J. Janin, dans sa charmante étude sur le poëte latin, a
donné cette traduction:
Et le trône et l'amour ne se partagent pas.
«L'amour, dit Pascal est un tyran qui ne souffre point de compagnon; il
veut régner seul; il faut que toutes les passions ploient et lui
obéissent.» (_Discours sur les passions de l'amour_). Il en est de même
du pouvoir souverain, il exclut tout partage et toute rivalité.
On dit, dans un sens analogue: _L'amour et l'ambition ne souffrent point
de compagnon._
Ce proverbe est fort ancien dans notre langue, puisqu'il se trouve dans
ces vers du _Roman de la Rose_, continué par Jehan de Meung.
Oncques amours et seigneurie
Ne s'entrefirent compagnie,
Ne ne demourèrent ensemble,
Cil qui maîtrise les dessemble (disjoint).
Il ne faut pas jouer avec le feu ni avec l'amour.
Parce que, dans l'un et l'autre cas, on court risque d'être brûlé. Ovide
remarque, dans le premier livre de l'_Art d'aimer_, qu'on a vu souvent
des personnes qui d'abord faisaient semblant d'aimer, finir par aimer
sérieusement, et passer de la feinte à la réalité.
_Sæpe tamen vero cœpit simulator amare,
Sæpe, quod incipiens finxerat esse jocus._
C'est la peine que l'amour impose ordinairement à ses contrefacteurs.
«L'on ne peut presque faire semblant d'aimer, dit Pascal, que l'on ne
soit bien près d'être amant, ou du moins que l'on n'aime en quelque
endroit; car il faut avoir l'esprit et les pensées de l'amour pour ce
semblant, et le moyen de bien parler sans cela? La vérité des passions
ne se déguise pas si aisément que les vérités sérieuses.» (_Disc. sur
les pass. de l'amour._)
Pascal dit encore, dans le même ouvrage: «A force de parler d'amour, on
devient amoureux. Il n'y a rien de si aisé. C'est la passion la plus
naturelle à l'homme.»
Corneille a une chanson qui exprime l'idée de Pascal et d'Ovide. En
voici le premier couplet:
Toi qui, près d'un beau visage,
Ne veux que feindre l'amour,
Tu pourrais bien quelque jour
Éprouver à ton dommage
Que souvent la fiction
Se change en affection.
Il n'y a point d'amour sans jalousie.
Saint Augustin a dit: «_Qui non zelat non amat._ (_Adv. Adamant._,
XIII). Qui n'est point jaloux n'aime point.»--Le 21e article du _Code
d'amour porte_: «_Ex vera zelotypia affectus semper crescit amandi._ La
vraie jalousie fait toujours croître l'amour.»
Un jeu parti de je ne sais plus quel trouvère roule sur la question de
jurisprudence amoureuse: «Lequel aime mieux, ou l'amant qui est jaloux
ou celui qui ne l'est point? Molière, dans _les Fâcheux_, a consacré la
quatrième scène du second acte de cette comédie à cette controverse
sentimentale, qui est terminée par ce vers, digne de Molière:
Le jaloux aime plus, mais l'autre aime bien mieux.
On dit aussi: _La jalousie est la sœur de l'amour_, proverbe qui a
suggéré au chevalier de Boufflers ce joli quatrain:
L'amour, par ses douceurs et ses tourments étranges,
Nous fait trouver le ciel et l'enfer tour à tour:
_La jalousie est la sœur de l'amour_,
Comme le diable est le frère des anges.
Il ne s'agit pas ici, on le sent bien, de cette jalousie, _vera
zelotypia_, qui est chez celui qui aime une défiance de lui-même, mais
de cette jalousie grossière qui est une défiance de l'objet aimé. Cette
dernière a encore donné lieu à la comparaison proverbiale: _La jalousie
naît de l'amour comme la cendre du feu, pour l'étouffer._
Il n'y a pas d'amour sans espérance.
Proverbe tiré de l'article 9 du _Code d'amour_: «_Amare nemo potest nisi
qui amoris suasione compellitur._ Personne ne peut aimer s'il n'y est
engagé par la persuasion d'amour.» Il y a des gens qui prétendent que
cette _persuasion d'amour_, ou espérance d'être aimé, n'est pas une
condition indispensable de l'existence de l'amour, et ils se fondent sur
l'observation faite par Boccace, maître expert en cette matière, qu'il
arrive assez souvent qu'on voit l'amour plus fort à mesure que
l'espérance devient plus faible: _Noi veggiamo sovente avvenire, quanto
la speranza diventa minore, tanto l'amore maggior farsi._ Mais cela
n'est pas une preuve en faveur de leur opinion. S'il est vrai que
l'amour augmente à mesure que l'espérance diminue, il n'est pas vrai
qu'il puisse se maintenir lorsqu'elle a cessé d'être. L'amour ressemble
au flambeau qui jette une lueur plus vive au moment où la nourriture
commence à lui manquer, et qui s'éteint aussitôt qu'elle est épuisée.
L'espérance est l'aliment de l'amour. Tant qu'il lui en reste un peu, il
subsiste, il se montre même plus vivace par l'ardeur qu'il met à se
conserver. Dès qu'il ne lui en reste plus, il faut qu'il expire, et s'il
nous paraît survivre comme se pouvant nourrir de lui-même, c'est que
nous ne voyons pas qu'il espère encore, quand il n'y a plus de raison
d'espérer.
Walter Scott a très-bien développé l'idée de ce proverbe dans un passage
de son roman de _Waverley_, tom. III, ch. XXI. La question y est posée
en ces termes: «Peut-on aimer longtemps sans avoir l'espoir d'être
aimé?» Une dame répond à l'auteur de la question: «Avez-vous le projet
de nous dépouiller de notre plus beau privilége? Voudriez-vous nous
persuader que l'amour ne peut exister sans l'espérance, et qu'un amant
peut être infidèle si celle qu'il aime lui montre trop de rigueur? Je ne
m'attendais pas qu'un pareil blasphème sortît de votre bouche.--Je
conviens, madame, qu'il n'est pas impossible qu'un amant persévère dans
son affection en dépit des circonstances qui devraient le décourager,
qu'il peut braver les dangers, supporter la froideur... mais une
indifférence constante et soutenue est un poison mortel pour l'amour.
Quelque puissante que soit l'attraction de vos charmes, croyez-moi, ne
faites jamais cette expérience sur le cœur d'une personne qui vous
serait chère. Je vous le répète, l'amour peut se nourrir de la plus
faible espérance; mais, s'il la perd, il s'éteint bientôt.--Il doit
avoir, dit Evan, le même sort que la jument de Duncan Magendie. Son
maître voulut l'accoutumer par degrés à se passer de toute nourriture;
il ne lui donnait qu'une petite poignée de paille par jour, et le pauvre
animal mourut d'inanition.»
Plus l'amour vient tard, plus il ard.
C'est-à-dire plus il est ardent. _Ard_ est la troisième personne du
présent de l'indicatif du vieux verbe _arder_ ou _ardre_, qui signifie
brûler. Ce proverbe est pris du vers suivant d'Ovide dans l'héroïde de
_Phèdre à Hippolyte_:
_Venit amor gravius quo serius, urimur intus, etc._
Veut-il dire, comme quelques-uns l'ont pensé, que l'amour qui se
développe lentement acquiert plus d'intensité que celui qui naît à la
première vue, ou bien que l'amour se fait sentir avec plus de violence
dans un âge avancé que dans la jeunesse? Je trouve préférable la
dernière explication, à laquelle on est amené naturellement par
l'analogie de cet autre proverbe: _Le bois sec brûle mieux que le bois
vert_, ainsi que de ce mot proverbial attribué au comte de
Bussy-Rabutin: _L'amour est comme la petite vérole, qui fait d'autant
plus de mal qu'elle vient plus tard._ D'ailleurs est-il vrai que l'amour
qui se développe lentement devienne plus fort? Je ne le crois pas, et je
partage le sentiment exprimé dans cette pensée de La Bruyère: «L'amour
qui naît subitement est le plus long à guérir.» Le même auteur dit
encore: «L'amour qui croît peu à peu et par degrés ressemble trop à
l'amitié pour être une passion violente.»
Rien ne se rallume si vite que l'amour.
C'est ce qu'a dit Sénèque: _Nihil facilius quam amor recrudescit_
(Epist. 69). Le comte de Bussy-Rabutin écrivait à Mme de Sévigné, à
propos des recrudescences si promptes de l'amour, un mot charmant
qu'elle louait en lui répondant ainsi: «Ce que vous dites que _l'amour
est un recommenceur_ est tellement joli et tellement vrai, que je suis
étonnée que, l'ayant pensé mille fois, je n'aie pas eu l'esprit de le
dire.» (Lettre du 4 juillet 1656.)
Nous avons encore ce vieux proverbe rimé, qui exprime la même idée:
Vieilles amours et vieux tisons
S'allument en toutes saisons.
En amour un blessé guérit l'autre.
L'amour compense le mal qu'il fait en blessant deux cœurs: il met dans
la plaie de l'un le baume de celle de l'autre. Pourquoi donc les amants
se plaignent-ils tant de ses rigueurs? Ne feraient-ils pas mieux de
s'entendre pour les adoucir, en usant du remède qu'il leur a donné?
C'est ce que pense l'auteur du roman de _Flamenca_. Ce troubadour, après
quelques remarques sur les effets de l'amour, conclut que ce qu'il y a
de meilleur pour les cœurs en peine, c'est leur mutuelle assistance;
car, dit-il, l'_Us nafratz pot guerir l'autre._ «Un blessé peut guérir
l'autre.»
L'amour est comme la lance d'Achille, qui blesse et guérit.
Comparaison proverbiale qui exprime la même idée que ce vers de P.
Syrus:
_Amoris vulnus sanat idem qui facit._
«En amour, qui fait la blessure la guérit.»
Les mythologues et les poëtes racontent que Télèphe, ayant été blessé
par Achille, ne put être guéri de sa plaie que par un emplâtre composé
de la rouille du fer dont il avait été blessé.
_Mysus et Æmonia juvenis qua cuspide vulnus
Senserat, hac ipsa cuspide sensit opem._
(Prospert., lib. II, eleg. I.)
«Le jeune roi de Mysie trouva la guérison de sa blessure dans la lance
même d'Achille, dont il avait été blessé.»
_Vulnus in Herculeo quæ quondam fecerat hoste,
Vulneris auxilium Pelias hasta tulit._
(Ovide, _Remed. amor._, I, 47.)
«La lance d'Achille cicatrisa la blessure qu'elle-même avait faite au
fils d'Hercule.»
De là cette comparaison de l'amour avec la lance d'Achille, comparaison
heureuse que Bernard de Ventadour a, le premier, employée dans une pièce
de vers où il parle d'un baiser qu'il a reçu de la belle Agnès de
Montluçon, femme du vicomte Èble. Ce troubadour s'écrie qu'un si doux
baiser va le faire mourir, si un autre de la même bouche ne vient lui
rendre la vie, et il le compare à la lance d'Achille qui faisait une
blessure dont il n'était pas possible de guérir, si l'on n'en était
blessé une seconde fois.
Com de Peleus la lansa
Que de su colp non podi' hom guerir
Se autra vez non s'en fesez ferir.
Ce traitement homéopathique de l'amour a été indiqué par ces paroles
d'une chanson des Grecs modernes: «Tu m'as donné un baiser, et j'en suis
devenu malade; donne m'en un autre pour que je guérisse, et un autre
encore pour que je ne retombe pas malade à mourir.»
La petite oie de l'amour.
On appelle _petite oie_ au propre un ragoût formé du cou, des ailerons,
des pattes, du foie, du gésier, qu'on a retranchés d'une oie qu'on fait
rôtir.
Cette expression s'employait autrefois au figuré, comme on le voit dans
les _Précieuses ridicules_ (sc. X), pour désigner les rubans, les plumes
et les différentes garnitures qui ornaient l'habit, le chapeau, le nœud
de l'épée, les gants, les bas et les souliers.--Elle désignait aussi par
extension, les menus plaisirs de l'amour ou de la galanterie, tels que
les serrements de mains, les baisers et autres caresses mignonnes qui
cependant laissent encore quelque chose de plus à désirer, car la
_petite oie n'est que la petite joie_.
L'amour est un grand maître.
Molière a employé et expliqué ce proverbe dans les vers suivants de
l'_École des femmes_ (act. III, sc. IV).
Il le faut avouer, _l'amour est un grand maître_;
Ce qu'on ne fut jamais, il nous enseigne à l'être;
Et souvent de nos mœurs l'absolu changement
Devient par ses leçons l'ouvrage d'un moment.
De la nature en nous il force les obstacles,
Et ses effets soudains ont de l'air des miracles.
D'un avare à l'instant il fait un libéral,
Un vaillant d'un poltron, un civil d'un brutal;
Il rend agile à tout l'âme la plus pesante,
Et donne de l'esprit à la plus innocente.
On dit aussi que _l'amour est inventif_, dans le même sens que le
proverbe, qui doit s'entendre non-seulement des tours subtils et des
expédients rusés qu'il suggère, mais aussi de quelques arts dont les
poëtes ont attribué la découverte ou le perfectionnement à ses
inspirations.
Le proverbe _l'amour est un grand maître_ a été formulé par saint
Augustin. Mais ce n'est pas à l'amour profane que ce père de l'Église
l'a appliqué; c'est à l'amour divin, principe et source de toutes les
lumières et de toutes les vertus. Cet amour, dit-il, est _un grand
maître_ dont les leçons comprennent toutes les parties de la
philosophie.
_AMOR MAGNUS DOCTOR EST, atque omnes philosophiæ partes implet._
L'amour fait porter selle et bride aux plus grands clercs.
Ce proverbe a dû son origine au fabliau d'_Aristote_, où il se trouve
formulé à peu près dans les mêmes termes.
Que tout le meillor clerc du mont
Fait comme roncins enseler,
Et puis à quatre piez aller,
A chatonant par-dessus l'erbe
A vous die example et proverbe.
Voici le canevas de ce fabliau, que j'ai retracé de mémoire en le
modernisant, parce que je n'avais pas le texte sous les yeux pour en
donner une traduction littérale.
Alexandre le Grand, épris d'une jeune et belle Indienne, semblait avoir
perdu le goût des conquêtes. Ses guerriers en murmuraient, mais aucun
d'eux n'était assez hardi pour lui en exprimer le mécontentement
général. Son précepteur Aristote s'en chargea: il lui représenta qu'il
ne convenait pas à un conquérant de négliger ainsi la gloire pour
l'amour; que l'amour n'était bon que pour les bêtes, et que l'homme
esclave de l'amour méritait d'être envoyé paître comme elles. Une telle
remontrance, autorisée sans doute par les mœurs du temps jadis, qui
étaient bien différentes des nôtres, fit impression sur le monarque, et
il se décida, pour apaiser les murmures de son armée, à ne plus aller
chez sa maîtresse; mais il n'eut pas le courage de défendre qu'elle vînt
chez lui. Elle accourut tout éplorée, afin de savoir la cause de son
délaissement, et elle apprit ce qu'avait dit Aristote. «Eh quoi!
s'écria-t-elle, le seigneur Aristote a de l'humeur contre le penchant le
plus naturel et le plus doux! il vous conseille d'exterminer par la
guerre des gens qui ne vous ont fait aucun mal, et il vous blâme d'aimer
qui vous aime! C'est une déraison complète, c'est une impertinence
inouïe qui réclame une punition exemplaire, et, si vous voulez bien le
permettre, je me charge de la lui infliger.» Son amant ne s'opposa point
à ses projets, et dès ce moment elle mit tout en œuvre pour séduire le
philosophe. _Ce que veut une belle est écrit dans les cieux_, et l'égide
de la sagesse ne met pas à couvert de ses traits vainqueurs. Le vieux
censeur des plaisirs l'apprit à ses dépens. Son cœur, surpris par les
galanteries les plus adroites, se révolta contre sa morale. Vainement il
crut l'apaiser en recourant à l'étude et en se rappelant toutes les
leçons de Platon: une image charmante venait sans cesse se placer devant
ses yeux et attirait vers elle seule toutes les méditations auxquelles
il se livrait. Enfin il reconnut que l'étude et Platon ne sauraient le
défendre contre une passion si impérieuse, et son esprit subtil lui
révéla que le meilleur moyen de la vaincre était d'y céder. Dès
l'instant il laissa là tous les livres et ne songea qu'aux moyens
d'avoir un entretien secret avec la jeune Indienne. Un jour qu'elle
faisait sa promenade solitaire dans le jardin du palais impérial, il
accourut auprès d'elle, et à peine l'eut-il abordée qu'il se jeta à ses
pieds en lui adressant une pathétique déclaration. L'enchanteresse
feignit de ne pas y croire... pour se la faire répéter. Cette manière de
prolonger les jouissances de l'amour-propre était alors en usage chez le
beau sexe. Obligé enfin de s'expliquer, elle répondit qu'elle ne pouvait
ajouter foi à des aveux si extraordinaires sans des preuves bien
convaincantes. Toutes celles qu'il était possible d'exiger lui furent
offertes. «Eh bien! reprit-elle, après cela, il faut satisfaire un
caprice: toute femme a le sien; celui d'Omphale était de faire filer un
héros, et le mien est de chevaucher sur le dos d'un philosophe. Cette
condition vous paraîtra peut-être une folie; mais la folie est, à mes
yeux, la meilleure preuve d'amour.» Il fut fait comme elle le désirait.
Qu'y a-t-il en cela d'étonnant? Le dieu malin qui change _un âne en
danseur_, comme dit le proverbe, peut également changer un philosophe en
quadrupède. Voilà notre vieux barbon sellé, bridé, et l'aimable
jouvencelle à califourchon sur son dos. Elle le fait trotter de côté et
d'autre, et, pendant qu'il s'essouffle à trotter, elle chante
joyeusement un lai d'amour approprié à la circonstance. Enfin, lorsqu'il
est bien fatigué, elle le presse encore et le conduit... devinez où?...
elle le conduit vers Alexandre, caché sous un berceau de verdure, d'où
il examinait cette scène réjouissante. Peignez-vous, si vous le pouvez,
la confusion d'Aristote, lorsque le monarque, riant aux éclats,
l'apostropha de cette manière: «O maître! est-ce bien vous que je vois
en ce grotesque équipage? Vous avez donc oublié la morale que vous
m'avez faite, et maintenant c'est vous qu'il faut mener paître?» La
raillerie semblait sans réplique, mais l'homme habile a réponse à tout.
«Oui, c'est moi, j'en conviens, répondit le philosophe en se redressant:
que l'état où vous me voyez serve à vous mettre en garde contre l'amour.
De quels dangers ne menace-t-il pas votre jeunesse, lorsqu'il a pu
réduire un vieillard si renommé par sa sagesse à un tel excès de folie?»
Cette seconde leçon était meilleure que la première. Alexandre parut
l'approuver, et il promit de la méditer auprès de la jeune et belle
Indienne. C'était là qu'on lui reprochait d'avoir perdu sa raison;
c'était là qu'il devait la retrouver. Il y réussit; mais ce fut, dit-on,
par l'effet du temps plutôt que par celui de la leçon. Le temps, pour
guérir de l'amour, en sait beaucoup plus qu'Aristote.
Ce fabliau, attribué à un chanoine de Rouen, nommé Henri d'Andely,
trouvère du treizième siècle, est un conte tiré d'un auteur arabe qui
l'a intitulé: _le Vizir sellé et bridé_. J.-M. Chénier a remarqué avec
raison que l'idée de substituer Aristote à un vizir vient de l'autorité
même qu'Aristote avait acquise dans les écoles du moyen âge. Mais il a
eu tort, suivant moi, de traiter cette idée d'absurde, car elle sortait
en quelque sorte de l'esprit du temps, et ménageait au trouvère un moyen
sûr de rendre plus frappante la moralité qu'il voulait offrir à ses
contemporains, en introduisant dans sa fable comme acteur principal
l'homme célèbre qui avait été, à leurs yeux, la plus haute
personnification de la sagesse.
Du même fabliau est dérivée l'expression _faire le cheval d'Aristote_,
pour désigner une pénitence qui est imposée dans le jeu du gage touché
ou dans quelque autre semblable, et qui consiste à prendre la posture
d'un cheval afin de recevoir sur son dos une dame qu'on est obligé de
promener ainsi dans le cercle, où elle est embrassée tour à tour par
tous les joueurs qui s'égayent aux dépens du pauvre patient qu'ils
louent ironiquement à qui mieux mieux, les uns, de sa belle allure
chevaline et les autres de sa bonne grâce à remplir le rôle d'intendant
de leurs menus plaisirs.
Cette pénitence est une allusion à l'usage symbolique d'après lequel le
vassal ou le vaincu se mettait aux pieds de son suzerain ou de son
vainqueur, une bride à la bouche et une selle sur le dos. L'histoire
offre plusieurs exemples de cet usage, depuis le fils du malheureux
Psamménit, qui fut envoyé au supplice avec un mors dans la bouche par
ordre de Cambyse (Hérodote, III, XIV), jusqu'à Hugues de Châlons qui,
reconnaissant son impuissance contre l'armée des Normands, alla trouver
le jeune duc Richard par qui elle était commandée, et se roula à ses
pieds en signe de soumission, avec une selle de cheval sur les épaules.
(_Chroniq. de Normandie._ Duc. VI, 337.--Guill. Gemet, liv. III, ch.
IV.) C'est en vertu d'un pareil usage qu'Eustache de Saint-Pierre et
cinq autres bourgeois de Calais se présentèrent à Édouard III, roi
d'Angleterre, avec la corde au cou.
L'amour ôte le deuil.
L'amour est un sentiment passionné qui absorbe tous les autres: il
asservit l'âme entière, il en devient l'objet unique, et comme il la
rend indifférente aux plus grandes joies qui ne lui viennent pas de lui,
il la console des plus vives afflictions dont il n'est pas le principe;
il les lui fait même oublier. De là ce proverbe qui paraît avoir été
suggéré par un passage charmant de la _Genèse_, où il est question de
l'arrivée de Rébecca auprès d'Isaac, à qui elle était destinée pour
épouse: «Isaac la fit entrer dans la tente de sa mère Sara et il la prit
pour femme, et l'affection qu'il eut pour elle fut si grande qu'elle
tempéra la douleur que la mort de sa mère lui avait causée.» (XXIV, 67).
Ces paroles bibliques, dont Chateaubriand, dans son _Génie du
Christianisme_, a justement loué la simplicité, offrent une preuve
orthodoxe qu'il est permis de chercher dans l'amour de doux oublis des
peines de la vie, en tout honneur bien entendu.
On dit aussi: _L'amour est un grand consolateur._
En amour trop n'est pas assez.