la colère de leurs maris ou de leurs amants, puisqu'elles ont un double
intérêt à le faire. La chose d'ailleurs leur est conseillée par un
antique adage qui dit de pousser à la colère la personne qui aime, si
l'on tient à son amour.
_Cogas amantem irasci, amari si velis._
(P. Syrus.)
Voilà le secret de la plupart des dépits amoureux chez les dames. Ils ne
sont pas toujours de purs caprices, comme les sots le prétendent, mais
le plus souvent des moyens calculés pour enflammer la passion qu'elles
inspirent. Ils sont aussi des témoignages de celle qu'elles éprouvent,
et, sous ce rapport, les hommes devraient leur en savoir gré.
Les amants qui se disputent s'adorent.
L'explication de ce proverbe se présente d'elle-même après ce qui a été
dit dans l'article précédent, et elle n'a pas besoin d'être donnée de
nouveau. Mais il n'est pas inutile d'ajouter que ceux et celles qui
prétendent faire de la dispute un aiguillon d'amour doivent avoir soin
de ne pas la prolonger, car elle produirait un effet contraire. C'est
une recommandation d'Ovide dans ses _Amours_:
_Sed nunquam dederis spatiosum tempus in iram.
Sæpe simultates ira morata facit._
(Lib. I, eleg. VIII.)
«Ne vous abandonnez pas trop longtemps à la colère; une colère
prolongée a souvent engendré la haine.»
Le mouvement des yeux est le langage des amants.
Et nul autre ne saurait mieux leur convenir. Il leur offre l'avantage de
converser au gré de leur cœur, au milieu d'un monde indiscret, sans en
être entendus: il les dispense, en outre, des lenteurs obligées de la
parole, qui ne pourrait exprimer que successivement les pensées qu'ils
sont pressés de se communiquer, et il leur permet de les exposer d'une
manière presque simultanée en un tableau vivant: par quels discours
rendrait-on aussi bien ce qu'on sent, quand on aime? «On voudrait, dit
Pascal, avoir cent langues pour le faire connaître; car, comme l'on ne
peut pas se servir de la parole, l'on est obligé de se réduire à
l'éloquence d'action... Un amour ferme et solide commence toujours par
l'éloquence d'action. Les yeux y ont la meilleure part.» (_Discours sur
les passions de l'amour_).
C'est tous les jours la fête du regard pour les amants.
On nommait autrefois «fête du regard» (_festum reguardi_), une entrevue
publique qu'avaient un fiancé et une fiancée, en présence de leurs
parents et amis, ordinairement le dimanche qui précédait la bénédiction
nuptiale. Carpentier en a parlé dans son _Glossaire_, et a cité, en
preuve du fait, des lettres de rémission de 1374, où se trouve cette
phrase: «Comme le jour de Nostre-Dame le suppliant feut alez voir la
_feste du regard_ qui se faisoit en l'hostel du prevost des marchands
(de Paris) d'une sienne fille, etc.» C'est sans doute de cette fête,
nommée aussi le _beau dimanche_, qu'est venu le proverbe employé pour
signifier que deux amants ont toujours les yeux fixés l'un sur l'autre,
avec un plaisir dont rien ne saurait les distraire.
«Oh! que ne puis-je, s'écrie Pétrarque, considérer, un jour entier du
moins, ces yeux dont l'amour dirige les mouvements! Dans cette
contemplation divine, je voudrais oublier autrui et moi-même; je
voudrais suspendre jusqu'au battement de ma paupière.»
Cette exclamation passionnée rappelle un vers charmant du poëme grec
_Héro et Léandre_: «J'ai fatigué mes yeux à la regarder; je n'ai pu me
rassasier de la voir.»
Saadi, dans son style oriental, fait dire à un amant ravi en extase
tandis qu'il contemple sa maîtresse: «Je verrais une flèche partir
devant moi et venir chercher mes yeux, que je ne pourrais les détourner
d'elle.»
Qu'on me pardonne de joindre à ces citations les vers suivants que j'ai
mis dans la bouche d'un amant parlant à sa belle absente:
O de l'amour force et mystère!
O sentiment impérieux!
Je donnerais ma vie entière
Pour ton aspect délicieux.
A tout autre intérêt mon âme est étrangère;
Eh! que m'importe, hélas! le jour qui vient des cieux
Sans toi, le plus beau jour attriste ma paupière,
Et je ne veux d'autre lumière
Que celle qui part de tes yeux.
Les Anglais ont un proverbe qui dit qu'un aigle qui regarde fixement le
soleil ne pourrait soutenir le regard d'un amant: «_A lover's eyes will
gaze an eagle blind._ Les yeux d'un amant peuvent regarder un aigle de
façon à l'aveugler.»
Il est un Dieu pour les amants.
De même que pour les fous, les enfants et les ivrognes, parce que les
amants, non moins exposés que ces trois espèces d'individus à une foule
d'accidents funestes, y échappent comme eux par un bonheur inespéré
qu'on prend pour l'effet d'une protection spéciale du ciel. C'est de
l'antiquité païenne qu'est venue cette idée proverbiale de
l'intervention d'un dieu qui les préserve des dangers dont ils sont
menacés. Elle se trouve exprimée dans la vingt-neuvième élégie du second
livre de Properce. Ce poëte suppose qu'un amant est à l'abri du péril
sous la garde des immortels, que la douleur d'être abandonné de l'objet
de son amour peut seule lui donner la mort, et même que si la douce
présence de sa maîtresse venait le rappeler à la vie, fût-il déjà
descendu dans la barque infernale, l'immuable Destin ne l'empêcherait
pas de revoir la lumière.
Les grands, les vignes, les amants,
Trompent souvent dans leurs serments.
Ces deux vers, que Régnier a placés dans ses _Stances contre un amoureux
transy_, était un proverbe de son temps. Ce proverbe est trop clair pour
qu'il soit besoin d'en expliquer le sens. Je remarquerai seulement que
le mot _serments_ appliqué aux rejetons du cep de vigne se disait
autrefois pour _sarments_. En voici deux exemples curieux: «L'année que
Charles VIII renvoya Marguerite d'Autriche pour épouser Anne de Bretagne
fut si pluvieuse, que les raisins ne purent venir en maturité, de sorte
que les vins furent extrêmement verts et incommodes à l'estomac, d'où il
vint quantité de coliques. «Il ne faut s'étonner, dit Marguerite, si les
vins sont verts et malfaisants cette année, puisque les _serments_ n'ont
rien valu.» (_Mém. hist. sur Charles VIII._)
«Par le vray Dieu, dict Pantagruel des procureurs, puisqu'ils guaignent
tant aux grappes, le serment leur peut beaucoup valoir.» (Rabelais, liv.
V, ch. XVIII.)
Les belles ne sont pas pour les beaux.
Les hommes les plus beaux ne sont pas les plus heureux en amour. Les
mères et les maris les redoutent et les surveillent; les femmes tendres
croient qu'ils s'aiment trop; les fières ne leur trouvent pas assez de
soumission; celles qui craignent la médisance les jugent dangereux pour
leur réputation. Ils coûtent trop cher à celles qui payent, ils ne
donnent rien à celles qui se font payer. D'ailleurs ils n'ont point ces
craintes obligeantes d'être quittés qui flattent tant la vanité
féminine; au contraire, ils menacent de quitter eux-mêmes, et ils
reçoivent les faveurs comme des tributs mérités.
_Fastus inest pulchris sequiturque superbia formam._
(Ovide, _Fast._ I, 419.)
Ce ne sont pas les plus belles qui font les grandes passions.
La raison de cette observation proverbiale est très-bien développée dans
ce passage de l'_Essai sur le Goût_, par Montesquieu: «Il y a
quelquefois dans les personnes ou dans les choses un charme invisible,
une grâce naturelle qu'on n'a pu définir et qu'on a été forcé d'appeler
le _je ne sais quoi_; il me semble que c'est un effet naturellement
fondé sur la surprise. Nous sommes touchés de ce qu'une personne nous
plaît plus qu'elle ne nous a paru d'abord devoir nous plaire, et nous
sommes agréablement surpris de ce qu'elle a su vaincre des défauts que
les yeux nous montrent et que le cœur ne croit plus. Voilà pourquoi les
femmes laides ont très-souvent des grâces, et qu'il est rare que les
belles en aient: car une belle personne fait ordinairement le contraire
de ce que nous avions attendu; elle parvient à nous paraître moins
aimable; après nous avoir surpris en bien, elle nous surprend en mal;
mais l'impression du bien est ancienne, et celle du mal est nouvelle.
Aussi _les belles personnes font-elles rarement les grandes passions_,
presque toujours réservées à celles qui ont des grâces, c'est-à-dire des
agréments que nous n'attendions pas et que nous n'avions pas sujet
d'attendre.»
Ajoutons cette réflexion de La Bruyère: «Si une laide se fait aimer, ce
ne peut être qu'éperdument, car il faut que ce soit par une étrange
faiblesse de son amant ou par de plus secrets et de plus invincibles
charmes que ceux de la beauté.»
L'amour vient sans qu'on y pense.
L'amour est de tous les sentiments le plus spontané, le plus indépendant
de la réflexion et de la volonté. Il se glisse si subtilement dans le
cœur et l'envahit si vite que l'on s'aperçoit qu'on aime avant d'avoir
délibéré si l'on doit aimer. Qu'est-ce donc qui produit cet
envahissement aussi imprévu que soudain?--Ceux mêmes qui l'ont éprouvé
l'ignorent, ayant été toujours trop préoccupés d'en sentir l'effet pour
qu'ils aient songé à en étudier la cause.
Mais si l'on ne sait pas comment l'amour vient, on sait beaucoup mieux
comment il s'en va. Il n'y a plus rien de mystérieux dans la cause ou
plutôt dans les causes de son départ. Elles se montrent telles qu'elles
sont, malgré les soins qu'on prend de les dissimuler. Seulement il n'est
pas aussi facile de les énumérer que de les reconnaître. Elles échappent
au calcul et à l'analyse par leur multiplicité.
Amour et mort
Rien n'est plus fort.
Rien ne résiste à l'amour ni à la mort.
Il n'est d'homme ici-bas
Qui soit exempt d'amour non plus que de trépas.
(Régnier.)
C'est la belle pensée du _Cantique des cantiques_, où l'époux dit à la
Sulamite: «Placez-moi comme un sceau sur votre cœur, parce que _l'amour
est fort comme la mort_. _Pone me ut signaculum super cor tuum, quia
fortis est ut mors dilectio_ (VIII, 6).»
L'amour fait perdre le repos et le repas.
Ce proverbe est le 23e article du _Code d'amour_ déjà cité, page 196.
Voici cet article: _Minus dormit et edit quem amoris cogitatio vexat._
Celui que la pensée d'amour tourmente dort moins et mange moins.»
Le souci ronge ceux qui aiment, comme l'observe Ovide dans ce joli vers
de son héroïde de Pénélope à Ulysse:
_Res est solliciti plena timoris amor._
«L'amour est toujours plein d'un inquiet effroi.»
«On ne vit point sans douleur dans l'amour. _Sine dolore non vivitur in
amore._» Paroles de l'_Imitation de Jésus-Christ_ (III, 5, 7), qu'on a
détournées de l'amour de Dieu à l'amour profane.
Les Italiens ont ce proverbe: «_Chi ha l'amor nel petto ha sprone nei
franchi._ Qui a l'amour au cœur a l'éperon aux flancs.»
Mlle de Lespinasse disait: «Il n'y a point d'esclaves plus tourmentés
que ceux de l'amour.»
«Amour et repos peuvent-ils habiter un même cœur? La pauvre jeunesse est
si malheureuse aujourd'hui qu'elle n'a plus que ce terrible choix: amour
sans repos, ou repos sans amour.» (_Le Barbier de Séville_, act. II, sc.
II.).
L'amour le plus parfait est le plus malheureux.
Il faut nécessairement qu'il en soit ainsi, puisque l'amour tire sa
perfection des contrariétés, des privations et des sacrifices qui lui
servent d'épreuves. Presque tous les romans semblent faits pour
confirmer la vérité de ce proverbe. On n'y voit que des amants
poursuivis par une fatale destinée et dont la constance s'affermit sous
les coups du malheur, et l'on peut dire que les plus vives inquiétudes
font le meilleur sublimé de l'amour.
Le recueil de Philippe Garnier, imprimé à Francfort en 1612, donne cette
variante: _Les plus parfaites amours sont celles qui réussissent le
moins._
En amour les apprentis en savent autant que les maîtres.
Ils n'ont pas besoin pour cela de plus de leçons que les animaux. La
nature y a si bien disposé les moins expérimentés et leur a marqué le
but et la voie d'une manière si précise qu'ils n'ont pas à craindre de
se fourvoyer, et leurs coups d'essai sont toujours des coups de maître.
Une conclusion à tirer de ce proverbe, c'est qu'il n'y a pas proprement
d'art d'aimer. Mais il y a un art de plaire et de se faire aimer, et,
dans ce cas, les leçons ne sont pas inutiles comme dans l'autre.
L'amour naît à la première vue.
Les Latins disaient, d'après les Grecs: «_Ex aspectu nascitur amor._
L'amour naît du regard.» Ces peuples, qui plus que nous avaient une foi
aveugle à l'influence mystérieuse des émanations, ne doutaient pas que
les personnes même les plus indifférentes ne fussent susceptibles de
recevoir par les yeux des impressions capables de déterminer subitement
la passion la plus vive. On ne saurait bien expliquer comment un regard
peut produire des effets moraux si rapides, si imprévus, si
irrésistibles; mais il semble qu'il y ait au fond du cœur je ne sais
quelle idée innée de l'objet qu'on doit aimer, et que le premier coup
d'œil qu'on lui donne soit comme un rayon de lumière qui le fait
reconnaître, et comme un courant magnétique qui entraîne vers lui par
d'indéfinissables affinités.
Virgile a peint d'une manière admirable cette commotion électrique qui
enlève une personne à elle-même, et la livre corps et âme à l'objet
offert à ses yeux fascinés:
_Ut vidi, ut perii, ut me malus abstulit error._
(Éclog. VIII.)
Et Virgile a été imité par Racine d'une manière non moins admirable dans
ces vers de la tragédie de _Phèdre_:
Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue,
Un trouble s'éleva dans mon âme éperdue.
(Acte I, sc. V.)
C'est ce qu'on appelle le _coup de foudre en amour_, dont l'article
suivant donnera l'explication.
Le coup de foudre en amour.
Le coup soudain dont on se sent frappé à la première vue d'une personne,
ou bien le sentiment passionné qui s'empare à la fois de deux personnes
par l'effet d'un regard où se révèle spontanément la mutuelle ardeur de
leur cœur.
Les romanciers du dix-septième siècle ont souvent employé cette
expression pour caractériser le rapide mouvement de sympathie qui
subjugue les héros et les héroïnes de leurs romans, et qui décide de la
destinée des uns et des autres.
Le verbe _foudroyer_ est fort usité aujourd'hui dans la même acception.
L'amour est une fièvre au rebours.
La fièvre et l'amour sont deux maladies qui produisent les mêmes effets
en sens inverse. La fièvre a d'abord des accès frileux que suivent des
accès brûlants; l'amour, au contraire, commence par être tout de feu et
finit par être tout de glace.
Il faut être fou en amour.
Les belles jugent l'amour incompatible avec la raison; elles ne se
croient véritablement aimées que de ceux qui font des folies pour leur
plaire. Les folies sont, à leur gré, les preuves les plus incontestables
de la passion qu'elles inspirent, et il n'est pas besoin de dire que ce
ne sont pas les plus courtes qu'elles trouvent les meilleures.
Louange engendre amour.
Proverbe littéralement traduit du roman, _lauzor engenr' amor_, dont le
troubadour Amanieu des Escas s'est servi, et dont Colardeau a donné une
variante dans ce joli vers:
On flatte l'amour-propre, on fait naître l'amour.
J'ai entendu employer dans le Midi, pour exprimer la même idée, cette
comparaison proverbiale: _Les femmes se laissent prendre à la louange
comme les alouettes au miroir._
«Il ne s'agit peut-être, pour s'emparer de ces êtres si subtils, si
souples et si pénétrants, que de savoir manier la louange et chatouiller
l'amour-propre. La flatterie est le joug qui courbe si bas ces têtes
ardentes et légères. Malheur à l'homme qui veut porter la franchise dans
l'amour!» (G. Sand, _Indiana_, ch. VII.)
Je ne sais qui a dit que les femmes aiment moins les hommes pour le
mérite qu'ils ont que pour le mérite qu'ils trouvent en elles.
L'amour est la seule maladie dont on n'aime pas à guérir.
Parce que, dit la reine de Navarre, cette maladie donne tel
contentement, que la guérison est la mort. (_Heptamér._, nouvelle XXIV.)
Ce proverbe se retrouve dans ces vers de Properce:
_Omnes humanos sanat medicina dolores,
Solus amor morbi non amat artificem._
(II, Eleg. I.)
«La médecine guérit toutes les douleurs humaines; l'amour seul ne veut
pas de guérisseur.»
Le cœur de l'homme étant fait pour sentir, et ne trouvant sa véritable
vie que dans l'exercice de la sensibilité, doit nécessairement préférer
une agitation, même douloureuse, à un repos apathique, surtout quand
cette agitation est produite en lui par l'amour, c'est-à-dire par la
passion la plus conforme à sa nature. Il n'y a donc rien d'étonnant
qu'il veuille rester attaché aux tourments que cette passion lui cause,
et qu'il les regrette dès qu'il en est affranchi. On connaît le mot de
cette femme dont l'âme était tombée de la fièvre des émotions dans le
marasme des langueurs: «Oh! le bon temps où j'étais malheureuse!» Ce mot
si vrai est celui de tout amant qui est dans la même situation. La
tranquillité retrouvée lui est importune; il soupire après les peines
dont elle le prive; il regarde ces peines comme ses plus doux plaisirs.
C'est ce sentiment qui inspirait à Étienne de la Boétie les vers
suivants, qui terminent son vingt-septième sonnet:
Vive le mal, ô dieux, qui me dévore!
Vive à jamais mon tourment rigoureux!
O bienheureux, et bienheureux encore
Qui sans relâche est toujours malheureux!
On connaît ce vers charmant de Mme Dufresnoy:
Un amour malheureux est encore un bonheur.
Le quatrain suivant exprime la même idée qu'on a cherché à rendre plus
gracieuse et plus touchante par la situation:
Les peines de l'amour ont d'ineffables charmes:
Deux amants, qui pleuraient à l'ombre d'un tilleul,
Se disaient, en mêlant des baisers à leurs larmes:
_Souffrir deux est plus doux que d'être heureux tout seul._
Beaux pleurs d'amour valent mieux que ses ris.
Bels plors d'amor mais valon que sos ris.
Proverbe formulé probablement par le troubadour Bernard de Ventadour,
qui l'a placé dans une de ses pièces, immédiatement après cette
réflexion passée aussi en proverbe: _Peu aime qui n'est pas sujet à la
tristesse._ Il y a en effet dans les tristesses de l'amour je ne sais
quelle douceur secrète dont on a dit que les anges seraient jaloux.
Ce charmant proverbe a été reproduit ou imité dans beaucoup de langues,
par une foule de poëtes érotiques; les deux meilleures imitations que
j'en connaisse sont ce vers cité sur l'amour par Saint-Évremont:
Tous les autres plaisirs ne valent pas ses peines.
et ceux-ci de la chanson délicieuse de La Fontaine, qui est chantée à
Psyché pour l'engager à aimer:
Sans cet amour, tant d'objets ravissants,
Lambris dorés, bois, jardins et fontaines,
N'ont point d'appas qui ne soient languissants,
Et leurs plaisirs sont moins doux que ses peines.
L'amour est la clef du mérite et un étang de prouesses.
Étang est ici employé au figuré pour quantité considérable, nombre
infini, dans le même sens que les Latins disaient _pelagus bonorum_, une
mer de biens, une mer d'abondance. Ce proverbe est traduit de ces deux
vers du troubadour Arnaud Daniel.
_Amor es de pretz la claus
Et de proeza us estanck._
Pour bien le comprendre, il faut savoir que les troubadours avaient
donné au mot _amour_ une signification beaucoup plus étendue que celle
que nous lui donnons. Ils le regardaient comme le principe et la source
de tout mérite intellectuel et moral. «L'amour, disait Rambeaud de
Vaqueiras, est le mieux de tout bien; il améliore les meilleurs et peut
donner de la valeur aux plus mauvais; d'un lâche il peut faire un brave,
d'un guerrier un homme gracieux et courtois.» Le roman de _Jauffre_ et
_Brunissende_ disait à peu près de même: «Par l'amour tout homme devient
meilleur et plus brave, plus libéral et plus joyeux, plus ennemi de
toute bassesse.»
Le génie poétique, ou l'_art de trouver_, était considéré comme le
résultat et l'expression de l'amour érigé en vertu suprême, et ses
divers degrés correspondaient à ceux de cette vertu. De là l'espèce de
synonymie établie par la langue romane entre _amour_ et _poésie_,
synonymie adoptée par Pétrarque dans ces vers où il appelle le
troubadour Arnaud Daniel _grand maître d'amour_, pour dire _grand maître
de poésie_.
Gran maestro d'amor ch'alla sua terra
Ancor fa onor _col dir_ polito e bello.
(_Trionfo d'amore_, IV.)
J'ai emprunté cette citation au savant auteur de la _Symbolique du
droit_, M. Chassan, qui ajoute: «Ainsi le recueil composé à Toulouse au
quatorzième siècle, et qui renferme une grammaire, une poétique et une
rhétorique, est intitulé _Leys d'amor_, littéralement _Lois d'amour_,
quoiqu'il ne fût pas à l'usage des cours d'amour. Les règlements de la
Société des troubadours à Toulouse portent aussi le nom de _Leys
d'amor_. Cette acception du mot _amour_ pour signifier _poésie_ est bien
en rapport avec la nature et l'essence de la poésie romane.»
L'homme sans amour ne vaut pas mieux que l'épi sans grain.
Ce proverbe, qu'on trouve dans le troubadour Pierre d'Auvergne, qui
paraît l'avoir formulé, est encore dérivé de l'idée exprimée dans le
précédent, où l'amour est considéré comme le principe des vertus
intellectuelles et morales, ainsi que des vertus guerrières; en un mot,
comme la source de tout bien.
L'amour excite aux grandes prouesses.
C'est encore un proverbe roman qui se trouve dans plusieurs ouvrages des
troubadours, notamment dans le roman de _Flamenca_. On dit dans le même
sens: _L'amour fait les héros_, variante que J.-J. Rousseau a rapportée
et expliquée dans sa _Nouvelle Héloïse_: «L'amour véritable est un feu
dévorant qui porte son ardeur dans les autres sentiments et les anime
d'une vigueur nouvelle. C'est pour cela qu'on a dit que l'amour faisait
les héros.»
Platon affirmait que, si l'on composait une armée de jeunes amoureux, il
n'y aurait point d'actes héroïques dont ils ne fussent capables pour
plaire à leurs maîtresses. On sait que le seigneur de Fleuranges
s'écriait en montant à l'assaut sous le feu de l'ennemi: «Ah! si ma dame
me voyait!» Trait que Lebrun a rappelé dans une de ses odes, où il a
voulu démontrer par des exemples que l'amour est le plus puissant mobile
de la valeur et du génie.
D'un assaut bravant la furie,
J'entends Fleuranges qui s'écrie:
«Ah! si ma dame me voyait!»
Il vole, il frappe, tout succombe;
De toutes parts l'ennemi tombe:
Un jeune amant le foudroyait.
Cet amour héroïque, c'est l'amour élevé à sa plus haute puissance,
l'amour sublimé, dit M. V. Hugo; Scudéri l'assimile ingénieusement «au
feu d'Hercule, qui en le consumant, le fit dieu».
L'amour est le revenu de la beauté.
Revenu très-passager, car si la beauté a le don de produire l'amour,
elle n'a pas celui de le conserver longtemps. Elle a besoin, pour
maintenir les avantages qu'elle possède, d'y joindre les charmes du cœur
et de l'esprit. C'est ce qu'expriment très-bien ces vers de Mme Verdier:
Pour inspirer un feu constant,
Il ne suffit pas d'être belle:
C'est à la beauté qu'on se rend,
Mais c'est au cœur qu'on est fidèle.
C'est à l'accord intéressant
D'un esprit doux et sage et d'une âme sensible,
Que se trouve attaché le secret infaillible
De fixer un époux et d'en faire un amant.
Courtoisie fait amour durer.
Les tendres procédés, les complaisances délicates, les petits soins
affectueux entretiennent et font durer l'amour. Le mot _courtoisie_ a
gardé ici le sens plus étendu qu'il avait jadis, il se rapportait
non-seulement à la politesse des manières, mais à celle de l'esprit et
du cœur; il exprimait la réunion des principales qualités des preux,
telles que la galanterie, la loyauté, la constance, le dévouement, etc.
C'était en tout l'opposé des mœurs des vilains.
Un amour ainsi nourri de la fine fleur des sentiments chevaleresques,
réunit plus que tout autre d'excellentes conditions de durée et de
bonheur, et pourtant nous ne voyons pas qu'il s'établisse à demeure fixe
dans les tendres cœurs. Il est tout différent aujourd'hui de ce qu'il
fut au siècle des Amadis, et ce n'est plus que dans le domaine de
l'imagination qu'on peut le retrouver sous la forme séduisante qu'il eut
en ce bon vieux temps. Parviendra-t-on, à force de courtoisie, à le
rappeler dans la vie réelle? La chose, hélas! paraît impossible, mais il
y a tant de douceur à l'espérer qu'il est bon de le tenter quand même.
En amour mieux vaut espérer que tenir.