On lit à ce sujet dans le _Bestiaire divin_ composé par le clerc ou

trouvère Guillaume: «O vous, hommes et femmes, que l'Église a unis par

les liens éternels du mariage, vous qui avez juré d'être fidèles, et qui

tenez si mal vos serments, instruisez-vous par l'exemple de la

tourterelle. Dans les bois épais qu'elle habite, elle aime sans partage

et veut être aimée de même. Lorsqu'elle perd sa compagne, il n'est point

de saison, point de moment où elle ne gémisse. Elle ne se pose ni sur le

gazon, ni sous la feuillée; mais elle attend toujours celle qu'elle a

perdue, et ne forme jamais de nouveaux liens. Elle n'oublie point son

premier ami, et, s'il meurt, le reste de la terre lui est indifférent.

«O vous qui vivez dans le tourbillon du monde, apprenez de cet oiseau

l'inviolable fidélité des regrets, et ne faites point comme ces maris

qui, en revenant de l'enterrement de leurs femmes, s'occupent, dès le

soir même, de la remplacer.» (Ch. XXXI.)

L'abbé Salgues dit: «La tourterelle est si douce qu'on regrette de lui

enlever la réputation qu'on lui a faite d'être un modèle de fidélité;

mais la douceur est souvent compagne de la faiblesse, et je suis forcé

d'avouer que j'ai vu des tourterelles oublier les lois de la constance

pour coqueter avec des amants. Peut-être était-ce la contagion du

mauvais exemple, car ces tourterelles étaient domestiques et vivaient

parmi nous. Cependant Le Roy (naturaliste) assure qu'il en a vu de

sauvages faire deux heureux de suite, sans quitter la même branche.»

S'aimer comme Robin et Marion.

S'aimer d'un amour tendre et fidèle. Il y a une espèce de pastorale du

douzième siècle, le _Jeu du Berger et de la Bergère_, par Adam de la

Halle, où Robin et Marion sont représentés comme les parfaits modèles

des amants. Le chevalier Aubert, épris de Marion, l'accoste en lui

demandant pourquoi elle répète si souvent et avec tant de plaisir le nom

de Robin. Elle répond: «C'est que j'aime Robin, et que Robin m'aime.» Il

lui déclare qu'il l'aime aussi, qu'elle serait plus heureuse avec lui,

et il cherche à la séduire par les plus belles promesses. Voyant enfin

qu'il ne peut y réussir, il veut l'enlever. Mais elle résiste, et il est

forcé de la laisser aller vers son cher Robin, avec qui l'auteur nous la

montre échangeant les plus doux témoignages d'une tendresse mutuelle.

Cette pièce que les jongleurs jouaient et chantaient dans les festins

publics, entre les mets ou après les mets, a sans doute donné lieu à

l'expression proverbiale: _s'aimer comme Robin et Marion_, ainsi qu'à

cette autre expression analogue: _être ensemble comme Robin et Marion_,

c'est-à-dire en parfaite intelligence.

On dit aussi de deux amants inséparables: _L'un ne va pas sans l'autre,

non plus que Robin sans Marion._

On ne peut aimer et être sage tout ensemble.

C'est un apophthegme que Plutarque, dans la _Vie d'Agésilas_, attribue à

ce grand capitaine. Il s'explique par le proverbe: «_Omnis amans amens_,

tout amant est fou.» Les Latins disaient encore qu'aimer et être sage à

la fois était à peine possible à un dieu.

_Amare et sapere vix deo conceditur._

(P. Syrus.)

Il y a bien des dames, disons-le à leur gloire, qui cherchent tous les

jours à démentir ce proverbe; plus elles font l'amour, plus elles

s'efforcent de passer pour sages: _e sempre bene_.

Aimer n'est pas sans amer.

Ou plus simplement _aimer est amer_. Ce jeu de mots était un vrai

calembour dans l'ancien temps, où l'on disait _amer_ pour _aimer_. Le

sens est suffisamment expliqué par cette apostrophe à l'amour, tirée des

_Stances sur le déplaisir d'un départ_, partie IV, liv. XI du roman

d'_Astrée_.

Que nos sages Gaulois savoient bien ta coustume,

Lorsque pour dire _aimer_, ils prononçoient amer!

Amers sont bien tes fruits, et pleines d'amertume

Sont toutes les douceurs qu'on a pour bien aimer.

Qui ne sait pas céler ne sait pas aimer.

Le mystère est nécessaire à l'amour, et il ajoute beaucoup à la vivacité

de cette passion, dont il est la preuve. Ce proverbe est traduit du

texte latin, _qui non celat amare non potest_, qui forme le second des

trente et un articles du _Code d'amour_, qu'on trouve dans l'ouvrage

intitulé _Livre de l'art d'aimer et de la réprobation de l'amour_, par

maître André, chapelain de la cour royale de France, vers 1176.

«L'amour aime de sa nature tellement le secret et le mystère, qu'on peut

dire que tout ce qui n'est ni secret ni mystérieux n'est point amour.»

(Mlle de Scudéri.)

Le comte de Bussy-Rabutin, qui regardait aussi le mystère comme un

assaisonnement nécessaire de l'amour, a dit dans une de ses maximes:

Aimez, mais d'un amour couvert,

Qui ne soit jamais sans mystère.

Ce n'est pas l'amour qui nous perd,

Mais la manière de le faire.

Aimer mieux de loin que de près.

Expression qui a beaucoup de rapport avec ce vers qu'Alcyone adresse à

Céyx, dans les _Métamorphoses_ d'Ovide (liv. XI, fab. XI):

_Jam via longa placet, jam sum tibi carior absens._

Il est bien vrai qu'on aime mieux certaines personnes lorsqu'on n'est

plus auprès d'elles, celles surtout qui sont d'un caractère conciliant,

parce que leurs défauts, rendus moins sensibles et presque effacés par

l'éloignement, ne contrarient plus la tendre impulsion du cœur, d'où le

proverbe russe: _Ensemble, à charge; séparés, supplice_, proverbe qui

peut avoir été suggéré par ce joli vers latin:

_Nec possum tecum vivere, nec sine te._

Je ne puis vivre avec toi ni sans toi.

Mais ce n'est pas là ce qu'on entend d'ordinaire quand on dit _aimer

mieux de loin que de près_. Cette phrase n'a pas été faite pour exprimer

ce que Mme de Sévigné appelle si heureusement _les unions de l'absence_,

et elle ne s'emploie guère que pour signifier qu'on ne se soucie point

d'avoir un commerce assidu avec une personne.

Qui bien aime tard oublie.

Un sentiment vif et sincère laisse dans le cœur qui l'éprouve un

souvenir qui dure longtemps. Ce proverbe usité en langue romane, _qui

ben ama tart oblida_, est passé dans plusieurs autres langues, et ce qui

est assez curieux, il a été employé en vieux français par Chaucer, poëte

anglais du quinzième siècle, dans son poëme intitulé: _The Assemble of

foule_ (st. 97),

Hom ki bien aime tart ublie.

Chaucer l'avait peut-être tiré d'un poëme relatif aux aventures de

Tristan, où il se trouve sous les mêmes termes.

Il y a beaucoup d'autres proverbes formulés primitivement en langue d'oc

et en langue d'oïl qui sont devenus communs aux Italiens, aux Espagnols,

aux Anglais, aux Allemands. J'en ai compté plus de quinze cents dont

l'invention a été attribuée à ces peuples, qui n'ont fait que les

emprunter à notre ancienne littérature. Ce que je dis n'est pas une

assertion hasardée, c'est une vérité établie sur des preuves

chronologiques qu'on ne saurait contester, et que j'ai données, en grand

nombre, dans mes _Études historiques, littéraires et morales sur le

langage proverbial_.

Il fait bon voir vaches noires en bois brûlé, quand on aime.

Les amants se plaisent à bercer leur tendre rêverie de félicités

imaginaires; «et c'est bien ce qu'on dict en proverbe, qu'il faict bon

voir vasches noyres en boys bruslés, quand on jouit de ses amours.»

(Rabelais, liv. II, c. XII.)

_Voir vaches noires en bois brûlé_ est une locution qui signifie se

forger d'agréables chimères, poursuivre de douces illusions, comme font

les vachers lorsque, devant leur feu, ils rêvent au bonheur d'avoir de

bonnes vaches noires, réputées meilleures laitières que les autres, et

croient les voir apparaître avec leurs mamelles pendantes dans les

figures fantastiques que les tisons, en se consumant, offrent à leurs

yeux. Les _vaches noires en bois brûlé_ sont les châteaux en Espagne des

vachers.

Qui aime vilement s'avilit.

Proverbe traduit du roman _qui ama vilmen si eis vilzis_. Il exprime une

opinion qui régnait aux époques chevaleresques et qui interdisait à tout

gentilhomme de choisir pour son épouse ou pour sa dame une femme issue

de basse condition. Cette mésalliance, réputée honteuse et avilissante,

surtout dans le mariage, exposait celui qui l'avait contractée à une

pénalité dégradante que les autres nobles lui infligeaient. Saint-Foix

cite, à ce sujet, dans ses _Essais historiques sur Paris_, le passage

suivant d'un écrit du roi René: «Un gentilhomme qui se rabaissoit par

mariage, et qui se marioit à une femme roturière et non noble, devoit

subir la punition, qui étoit qu'en plein tournoi tous les autres

seigneurs, chevaliers et écuyers, se devoient arrêter sur lui et tant le

battre qu'ils lui fissent dire qu'il donnoit cheval et qu'il se

rendoit.»

Un cheveu de ce qu'on aime

Tire plus que quatre bœufs.

Proverbe pris d'une ancienne chanson et employé pour marquer l'empire

que peut exercer une femme sur les volontés de l'homme qui l'adore. Il y

a dans l'_Anthologie grecque_ de Planude (VII, 39) une épigramme de Paul

le Silentiaire, où un amant dit que sa Doris l'a attaché avec un cheveu

de sa blonde tresse, et que ce lien, qu'il se flattait de rompre avec

facilité, est devenu une chaîne d'airain contre laquelle tous ses

efforts sont impuissants. «O malheureux que je suis! s'écrie-t-il, je ne

suis lié que par un cheveu, et ma Doris me mène ainsi comme elle veut!»

Nous disons encore: _On tire plus de choses avec un cheveu de femme

qu'avec six chevaux bien vigoureux._ Ce qui signifie que l'entremise

d'une belle dans une affaire est un des plus puissants moyens de succès.

Les Persans disent dans un sens analogue: _Celui qui est aimé d'une

belle femme est à l'abri des coups du sort._--Rapprochons de cela cet

autre proverbe: _Une belle solliciteuse vaut bien une bonne raison_;

c'est-à-dire une belle solliciteuse obtient tout ce qu'elle veut. Et

comment résister à une femme aimable qui vous implore, qui a des regards

ravissants, des souris gracieux, des paroles pleines de charme, des

mains blanches qui vous pressent et des baisers qui vous enivrent! il

n'y a pas moyen de s'en tirer autrement que par la réponse que M. de

Calonne, ministre, fit à une princesse charmante qui lui recommandait

une affaire: «Madame, si la chose est possible, elle est déjà faite, et

si elle est impossible, elle se fera.»

Un peu d'absence fait grand bien.

Les personnes qui s'aiment se revoient avec plus de plaisir après une

courte séparation. Le sentiment, affaibli par l'habitude d'être

ensemble, se retrempe dans l'absence. «L'imagination, dit Montaigne,

embrasse plus chauldement et plus continuellement ce qu'elle va querir

que ce que nous touchons. Comptez vos amusements journaliers, vous

trouverez que vous estes le plus absent de votre ami quand il vous est

présent. Son assistance relasche votre attention et donne liberté à

votre pensée de s'absenter à toute heure, pour toute occasion.» (_Ess._,

III, IX.)

Les deux passages suivants de Saady offrent une explication plus

sensible: «Abuhurra allait tous les jours rendre ses devoirs à Mahomet,

à qui Dieu veuille être propice! Le prophète lui dit: Abuhurra, viens me

voir plus rarement, si tu veux que notre amitié s'accroisse, de trop

fréquentes visites l'useraient trop promptement.»

Un plaisant disait: «Depuis le temps qu'on vante la beauté du soleil, je

n'ai jamais ouï dire que personne en soit devenu plus amoureux.--C'est,

répondit-on, parce qu'on le voit tous les jours, excepté en hiver, où il

se cache quelquefois sous les nuages. Mais alors même on en connaît

mieux le prix.»

Un amant dit à sa maîtresse dans une épigramme d'Owen:

_Sol fugitur præsens, idemque requiritur absens:

Quam similis soli est, Nævia, noster amor!_

«On fuit le soleil présent, on le cherche absent. O Névia, combien

notre amour ressemble au soleil!»

Raynouard parle d'un tenson manuscrit où est discutée cette question:

«Laquelle est plus aimée, ou la dame présente ou la dame absente? Qui

induit le plus à aimer, ou les yeux ou le cœur?» Cette question,

ajoute-t-il, fut soumise à la décision de la cour d'amour de Pierrefeu

et de Signe, mais l'histoire ne nous apprend pas quelle fut la décision.

Le silence de l'histoire fait supposer celui de la cour d'amour. Les

dames siégeant à ce tribunal sentirent sans doute qu'il valait mieux se

taire que de prononcer sur une question qu'elles ne pouvaient résoudre

sans se placer dans une alternative nuisible à leurs intérêts; car, en

décidant pour la présence ou pour les yeux, elles eussent donné à leurs

amants une sorte de droit d'avoir toujours les yeux sur elles, ce qui

serait devenu incommode ou compromettant sous plusieurs rapports, et, en

accordant gain de cause à l'absence ou au cœur, elles se fussent

exposées à ne jouir que par passades de leurs adorateurs changés en

chevaliers errants: situation incompatible avec les sentiments des

femmes, qui sont toujours plus jalouses d'être aimées de près que de

loin.

Quoi qu'il en soit, les personnes qui sentent l'amour prêt à les quitter

et qui désirent retenir ce volage, ne sauraient mieux faire que de le

soumettre, pendant quelque temps, au régime fortifiant de l'absence, car

_l'absence est un moyen de se rapprocher_, comme dit un proverbe turc.

Une fois séparées par l'espace, elles se toucheront de plus près par le

cœur. Il y avait répulsion à proximité, il y aura attraction à distance.

Ce sont là deux phénomènes dépendant de plusieurs causes fort

naturelles. La plus générale, c'est que les amants dépareillés par la

séparation passent d'un état de satiété qui alanguissait leurs désirs à

un état de privation qui les excite. L'éloignement produit d'ailleurs

dans l'amour le même effet que dans la perspective, où il prête aux

objets une apparence plus agréable en les montrant sous des formes

arrondies qui font disparaître les aspérités. Ils ne laissent plus voir

l'objet aimé que par les côtés séduisants: les défauts cessent d'être

aperçus, les qualités se présentent sans ombre, elles s'embellissent au

gré de l'imagination et du sentiment, elles se transforment en idéalités

poétiques, et le rêve doré des premières amours recommence.

Properce (liv. II, élégie 35) dit que l'absence des amants est un

surcroît heureux au feu de l'amour:

_Semper in absentes felicior æstus amantes._

Il ne faut pas croire pourtant que l'absence ait une influence

vivifiante sur toutes les passions. Elle augmente les grandes et diminue

les petites.

On connaît ce distique proverbial qui a survécu à d'autres vers du comte

de Bussy-Rabutin, son auteur:

L'absence est à l'amour ce qu'est au feu le vent:

Il éteint le petit, il allume le grand.

Il paraît avoir été pris de cette pensée de La Rochefoucauld: «L'absence

diminue les médiocres passions et augmente les grandes, comme le vent

éteint les bougies et allume le feu.»

La Rochefoucauld passe pour avoir tiré sa pensée de la réflexion

suivante de saint François de Sales, qu'il s'est appropriée en

l'appliquant à l'absence: «Ce sont les grands feux qui s'enflamment au

vent, mais les petits s'éteignent si on ne les met à couvert.»

(_Introduction à la vie dévote_, part. III, ch. XXXIII.)

La comparaison était connue et probablement populaire avant ces trois

auteurs, et les trois manières dont ils l'ont employée ne sont que des

variantes de la maxime persane que voici: «Les obstacles abattent les

âmes vulgaires, tandis qu'ils exaltent celles des héros, semblables à un

vent impétueux qui éteint les flambeaux et allume les incendies.»

L'absence est l'ennemie de l'amour.

«L'absence, dit un écrivain anglais, tue l'amant ou l'amour.»

On sent, d'après les explications données dans l'article précédent,

qu'il s'agit ici de l'absence prolongée et non de l'absence passagère,

car celle-ci agit sur l'amour à l'inverse de l'autre. La longue absence

l'éteint, et la courte absence le rallume. Il en est de l'absence comme

de la diète, qui est nuisible ou salutaire au malade selon qu'il y a

excès ou mesure dans sa durée.

L'absence est pire que la mort.

L'absence est, dit-on, la mort moins le repos. Elle cause donc plus de

souffrances que la mort aux personnes sensibles, qui quelquefois aiment

mieux cesser de vivre que de continuer de vivre dans l'éloignement de

l'objet de leur affection. Un distique du chevalier Vatan donne, par un

sophisme ingénieux, une autre explication de ce lieu commun proverbial,

si fréquemment et si longuement développé dans toutes les

correspondances épistolaires des amants _condamnés par le sort barbare à

gémir_, éloignés l'un de l'autre.

De deux amants la mort ne fait qu'un malheureux,

C'est celui qui survit; mais l'absence en fait deux.

Loin des yeux et loin du cœur.

Proverbe pris du vers suivant de Properce, liv. III, élég. 21.

_Quantum oculis animo tam procul ibit amor._

Il s'explique très-bien par cet autre proverbe qu'on trouve dans le

troubadour Peyrols: «_Cor oblida qu'elhs no ve._ Cœur oublie ce qu'œil

ne voit.»

Un bel esprit, écrivant à un voyageur qui se plaignait d'être loin des

beaux yeux de la dame de ses pensées, lui rappelait le proverbe et

ajoutait plaisamment: «Ce proverbe s'est toujours accompli à Paris comme

un arrêt du destin contre les absents. Hâtez-vous donc d'oublier la

maîtresse que vous y avez laissée, car il est bon de prévenir les

infidèles.»

Les yeux sont messagers du cœur.

Traduction littérale du proverbe roman: _Los uelhs so messatgier del

cor._--Les yeux de deux amants se cherchent et se rencontrent sans

cesse. Fidèles conducteurs de ce fluide magnétique qui va remuer au fond

des cœurs tout ce qu'il y a de plus intime, ils le versent de l'un à

l'autre, et par cette correspondance réciproque les confondent et les

absorbent dans le même sentiment. Le troubadour Hugues Brunet de Rhodez

a dit sur ce sujet: «L'amour s'élance doucement d'œil en œil, de l'œil

dans le cœur, du cœur dans les pensées.»

On trouve dans une chanson des Grecs modernes: «L'amour se prend par les

yeux, il descend sur les lèvres, des lèvres il se glisse dans le cœur,

et y prend racine.»

Le cœur ne vieillit pas.

Pour signifier que le cœur, chez les personnes âgées, n'éprouve pas

toujours le refroidissement que la vieillesse communique aux autres

organes, qu'il conserve une certaine chaleur de sentiment, qu'il est

quelquefois sujet à s'enflammer d'amour et qu'il ne doit pas être

considéré comme une propriété assurée contre l'incendie.

Nous avons encore le proverbe _le cœur n'a point de rides_, c'est-à-dire

qu'on est toujours jeune pour aimer.

On connaît cet autre proverbe: _Le bois sec brûle mieux que le bois

vert_, vulgairement employé pour faire entendre qu'une personne âgée est

quelquefois plus portée à l'amour qu'une jeune, et qu'elle éprouve cette

passion avec plus d'ardeur.

Voici un sixain assez plaisant qu'il faut joindre aux _errata_ dont un

tel proverbe paraît susceptible:

Un vieillard faisait les yeux doux

A Lise, jeune et belle femme,

Et lui redisait à tous coups

Que _bois sec mieux que vert s'enflamme_

«Non pas, lui répondit la dame,

Lorsque le bois vert est dessous.»

L'âme d'un amant vit dans un corps étranger.

Cet adage ingénieux, rapporté par Plutarque dans la _Vie de

Marc-Antoine_, signifie qu'un amant est tout entier à sa passion et ne

s'appartient pas à lui-même. Suivant un autre adage, «l'âme d'un amant

vit plus dans ce qu'elle aime que dans ce qu'elle anime, _anima plus

vivit ubi amat quam ubi animat_,» parce que, disent les philosophes,

elle est par nécessité là où elle anime, tandis qu'elle est par choix et

par inclination là où elle aime.

L'amant se transforme en l'objet aimé.

Quand on est véritablement amoureux, on prend l'esprit de la personne

qu'on aime, on pense d'après elle, on sent par son cœur, on voit par ses

yeux, on renonce, pour ainsi dire, à ce qu'on est soi-même pour devenir

ce qu'elle est et ne faire plus qu'un avec elle. Tel est le sens de

cette maxime proverbiale dont Mme de Motteville a fait l'application à

la reine épouse de Louis XIV, dans le passage suivant de ses _Mémoires_:

«Si elle était chagrine, c'est parce que, selon ce que disent les

philosophes, _l'amant se transforme en l'objet aimé_, et que, voyant le

roi triste, il était impossible qu'elle fût gaie.»

M. Michelet a exhumé des œuvres de Morin, auteur peu connu qu'il appelle

«un homme du moyen âge égaré dans le dix-septième siècle», le vers

charmant que voici:

Tu sais bien que l'amour change en lui ce qu'il aime.

Ce vers, que M. Michelet loue avec raison, n'est qu'une variante du

proverbe suivant, beaucoup plus ancien.

L'amant écoute du cœur les prières de sa belle.

Ce proverbe, plein de délicatesse dans la pensée et dans l'expression,

s'emploie pour signifier qu'un amant a une sorte d'intuition qui lui

fait sentir, deviner les désirs de sa maîtresse et qu'il ne pense qu'à

les prévenir. Il est traduit de ce texte roman:

_L'amoros au de cor los precs de sa domna._

Racine a dit heureusement dans son _Andromaque_, par une expression dans

le genre de celle du proverbe, qui lui était probablement inconnu:

Tu lui _parles du cœur_, tu la cherches des yeux.

(Acte IV, sc. V.)

_Écouter du cœur_ offre la même beauté poétique que _parler du cœur_.

La bourse d'un amant est liée avec des feuilles de poireau.

C'est-à-dire qu'elle n'est pas liée, parce que les feuilles de poireau,

qui se rompent aussitôt qu'on veut les nouer, ne peuvent servir de

lien.--Ce proverbe, qui était usité chez les Grecs et chez les Latins,

et qui est cité dans les _Symposiaques_ de Plutarque (liv. Ier, quest.

5), s'emploie pour marquer la prodigalité des amants. Cette prodigalité,

dont on pourrait citer des milliers d'exemples remarquables, ne s'est

jamais manifestée par un trait plus charmant que celui qui a inspiré à

J. Delille les vers suivants de son poëme de l'_Imagination_, chant IV:

Que j'aime ce mortel qui, dans sa douce ivresse,

Plein d'amour pour les lieux où jouit sa tendresse,

De ses doigts que paraient des anneaux précieux

Détache un diamant, le jette et dit: «Je veux

Qu'un autre aime après moi cet asile que j'aime,

Et soit heureux aux lieux où je le fus moi-même.»

Cœur noble et délicat! dis-moi quel diamant

Égale un trait si pur et vaut ton sentiment?

C'est ainsi, dit-on, que le duc de Buckingham témoigna l'ivresse de son

bonheur à l'endroit où la reine de France, Anne d'Autriche, venait de

lui avouer qu'elle l'aimait. Ce trait fut reproduit, dans la suite, par

milord Albemarle, le même qui, voyant un soir Mlle Gaucher, sa

maîtresse, occupée à regarder fixement une étoile, s'écria: «Ne la

regardez pas tant, ma chère, je ne pourrais vous la donner.»

Le sentiment qui respire dans ce mot, où le cœur s'est exprimé avec tant

d'esprit et de délicatesse, se trouve sous une forme non moins naïve

qu'originale dans ces vers d'une ballade qui est insérée parmi les

ballades de Villon, mais qui n'est pas de Villon:

Or elle a tort, car haine ne rancune

Onc n'eut de moi; tant lui fus gracieux

Que s'elle eust dit: Baille-moi de la lune,

J'eusse entrepris de monter jusqu'aux cieux.

Un barde gallois nommé Moke, qui florissait au treizième siècle, dit

dans une pièce de vers où il loue l'excessive libéralité de je ne sais

plus quel prince: «Si je souhaitais que mon prince me fît cadeau de la

lune, il me la donnerait certainement.»

J'ignore si la phrase de Moke a été l'origine ou l'application de cette

locution proverbiale par laquelle on caractérise un homme galant et

magnifique qui ne refuse rien aux désirs de la femme qu'il adore: _Il

décrocherait la lune pour elle._

Gœthe fait dire à Méphistophélès parlant de Faust: «Un pareil fou

amoureux vous tirerait en feu d'artifice le soleil, la lune et les

étoiles, pour peu que cela pût divertir sa belle.»

Un proverbe roman dit: «_Pauc ama qui non fai messis._ Peu aime qui ne

fait dépenses.»

Querelles d'amants, renouvellement d'amour.

Traduction d'un proverbe des anciens encadré dans ce joli vers de

l'_Andrienne_ de Térence (act. III, sc. VI):

_Amantium iræ, amoris integratio est._

Ovide a dit, dans son premier livre des _Amours_, que si les amants

n'avaient point de démêlés ils cesseraient bientôt de s'aimer:

_Non bene, si tollas prælia, durat amor._

(Eleg. IV.)

On connaît le mot de Marivaux: «En amour querelle vaut mieux qu'éloge.»

Ainsi la colère est comme le sel de l'amour, elle le conserve. Ce n'est

pas tout, à l'effet conservateur qu'elle produit sur lui elle en joint

un autre non moins précieux: c'est le nouveau charme qu'elle lui

communique par la douceur des raccommodements dont elle est suivie.

D'après un proverbe latin traduit du grec, «l'amour après la colère est

plus agréable, _amor fit ex ira jucundior_.» Ce que Plutarque a expliqué

de cette manière: «De même que le soleil est plus ardent au sortir des

nuages, ainsi l'amour sorti de la colère et du soupçon, lorsque la paix

est faite et que les esprits sont apaisés, est plus agréable et plus

vif.»

Proverbes sur les femmes, l'amitié, l'amour et le mariage · 第 12 / 25 段