Ce n'est pas sans raison que le proverbe dit _les petits présents_, car

les présents doivent être réciproques, et, lorsqu'ils sont trop

considérables pour qu'on puisse en rendre l'équivalent, ils blessent

plus la vanité qu'ils n'excitent la reconnaissance; ils font naître une

sorte de haine, au lieu d'entretenir l'amitié. Suivant une remarque de

Q. Cicéron, celui qui ne croit pas pouvoir s'acquitter envers quelqu'un

ne saurait être son ami. _Qui se non putat satisfacere amicus esse nullo

modo potest._ (_De Petitione consulatus_, IX.)

Ce que Tacite a redit de cette manière plus énergique: «_Beneficia

quousque læta sunt, dum videntur exsolvi posse; ubi multum antevenire,

pro gratia odium redditur._ (Annal., IV, 18.) Les bienfaits sont

agréables tant qu'on croit pouvoir les acquitter; dès qu'ils excèdent la

reconnaissance, celle-ci se change en haine.»

Les Celtes avaient cette maxime analogue à notre proverbe: «Que les amis

se réjouissent _réciproquement_ par des présents d'armes et d'habits:

_ceux qui donnent et qui reçoivent restent longtemps amis_, et ils font

souvent des festins ensemble.» On lit dans le _Hava-mal_ des

Scandinaves: «Si tu as un ami auquel tu te confies, il faut mêler vos

pensées, _échanger des présents_, et aller souvent le trouver.»

La table est l'entremetteuse de l'amitié.

On dit aussi: _La table fait les amis_, parce que les épanchements

auxquels on se livre en mangeant ensemble établissent des rapports d'une

intimité bienveillante, qui dissipent les préventions haineuses et

donnent naissance à l'amitié, ou en resserrent plus étroitement les doux

liens. Minos et Lycurgue avaient reconnu cette vérité lorsqu'ils

fondèrent des repas de confraternité, et Aristée regardait comme

contraire à la sociabilité la coutume des Égyptiens, qui mangeaient

séparément sans avoir jamais de festins communs.

Il y eut au commencement de la Révolution française des banquets

fraternels qui se faisaient, le soir, dans les rues, sur les places,

dans les jardins et les édifices publics. Les citoyens des divers états

s'y rendaient, apportant chacun son mets, son pain, son vin, son cidre

ou sa bière, dont leurs voisins moins bien pourvus recevaient

d'ordinaire une part offerte avec bienveillance. Cette commensalité

propre à concilier les prolétaires, les ouvriers et les bourgeois, en

écartant les soupçons, les défiances et les inimitiés qui les

divisaient, semblaient devoir produire des résultats heureux; mais la

Convention la jugea dangereuse pour la République, et elle la

proscrivit, après un fameux rapport de Barrère, qui signalait dans un

tel rapprochement des riches et des pauvres l'_alliance monstrueuse des

serpents et des colombes_.

Il ne faut pas laisser croître l'herbe sur le chemin de l'amitié.

Il ne faut pas négliger de visiter ses amis. Cet adage se trouve dans un

précepte de la sagesse scandinave que M. J.-J. Ampère a reproduit dans

ces vers de son poëme intitulé _Sigurd, tradition épique restituée_:

Le seuil de ton ami, que ton pied le connaisse,

Qu'entre vous deux toujours le chemin soit frayé;

Ne souffre pas que l'herbe naisse

Sur le chemin de l'amitié.

Les Celtes disaient: «Sachez que, si vous avez un ami, vous devez le

visiter souvent. Le chemin se remplit d'herbes, et les broussailles le

couvrent bientôt, si l'on n'y passe pas sans cesse.»

Le conseil de _ne pas laisser croître l'herbe sur le chemin de l'amitié_

n'est pas interprété de même chez tous les peuples. Pour les uns il

signifie que les amis doivent se visiter continuellement, et pour les

autres qu'ils ne doivent le faire qu'avec modération, car _des visites

trop fréquentes useraient l'amitié_, suivant un mot de Mahomet passé en

proverbe, ou lui ôterait une des forces vitales du sentiment qui

l'anime, comme le fait entendre Montaigne dans ce passage où il parle de

son ami Étienne de la Boétie: «L'une partie de nous demeuroit oysifve

quand nous estions ensemble; nous nous confondions: la séparation du

lieu rendoit la conjonction de nos volontez plus riche. Cette faim

insatiable de la présence corporelle accuse un peu la foiblesse en la

jouissance des ames.» (_Essais_, liv. III, ch. IX.)

La maxime des Hébreux est que les amis qui veulent s'entretenir dans une

égale et parfaite intelligence ne doivent pas se visiter tous les jours;

que _la pluie fréquente est très-ennuyeuse, et qu'elle devient

très-agréable quand on la souhaite_.

Les Arabes disent: _Visite rare accroît l'amitié_; proverbe employé par

Lockman dans son _Amthal_ ou _Recueil de sentences et d'apologues_.

Les Russes expriment une idée analogue en ces termes: _Visite rare,

aimable convive._ (Voyez plus loin le proverbe: _Un peu d'absence fait

grand bien._)

L'amitié fait plus de bons ménages que l'amour.

Un sentiment raisonnable entretient le calme dans l'esprit des époux,

tandis qu'une passion folle y porte l'agitation et le trouble: par

conséquent, l'_amour qui est presque la folie de l'amitié_, suivant

l'expression de Sénèque, ne saurait aussi bien que l'amitié simple faire

régner la paix et la tranquillité.

«Un bon mariage, s'il en est, refuse la compaignie et conditions de

l'amour: il tasche à représenter celles de l'amitié. C'est une doulce

société de vie, pleine de constance, de fiance et d'un nombre infiny

d'utiles et solides offices et obligations mutuelles.» (Montaigne,

_Essais_, liv. III, ch. V.)

«Ce n'est pas affaire, en mariage, dit Charron, d'être toujours amants,

mais toujours amis.»

On lit dans une des lettres de la duchesse d'Orléans, mère du Régent:

«Le mieux est d'aimer son mari par devoir et non par passion, de vivre

avec lui en paix et amicalement, mais de ne pas se tracasser du cours

qu'il donne à ses passions. De cette manière on reste longtemps bons

amis, et la paix et l'harmonie se maintiennent dans le ménage.»

L'amitié qui naît de l'amour vaut mieux que l'amour même.

Je crois que ce proverbe est vrai, mais je crois aussi qu'il n'est guère

susceptible d'avoir une juste application; car l'amour n'abandonne pas à

la fois deux cœurs qui se désunissent, et, tant qu'il reste dans l'un,

il ne permet pas à l'amitié de venir y prendre sa place; il la cède

plutôt à la haine. Si vous en doutez, vous n'avez qu'à proposer votre

amitié pure et simple à une femme qui conserve pour vous une passion que

vous n'avez plus pour elle, et vous verrez comment elle recevra votre

proposition.

Il faut que l'amour soit éteint dans les cœurs qui en ont ressenti les

ardeurs mutuelles, pour qu'il puisse être remplacé par l'amitié. Ce

nouveau sentiment, nourri des douces réminiscences du premier, ne se

forme que lentement. Il ressemble à la fleur parfumée de l'aloès, qui ne

se développe qu'après de longues années. C'est un bénéfice du temps,

dont la jouissance est réservée à certains couples exceptionnels,

vieillis et comme embaumés dans leur fidélité sacrosainte.

Philémon et Baucis nous en offrent l'exemple.

Quelques époux chrétiens nous l'offrent aussi, surtout quand il leur a

été donné par grâce spéciale de célébrer le jubilé de leur mariage. Mais

ces pieux époux sont aujourd'hui bien rares. Quant à ceux de toutes les

autres catégories, je crois qu'il serait très-difficile d'en trouver une

paire vivant dans les délices de l'amitié, après avoir vécu fidèlement

dans les délices de l'amour. La sœur, chez eux, ne saurait hériter du

frère, et cela par une raison toute simple: c'est que les maris et les

femmes les mettent constamment en hostilité, les maris refusant leur

amour à leur femme, et les femmes repoussant l'amitié de leur mari. Vous

pouvez, si vous voulez, faire la converse de cette proposition: elle

sera tout aussi vraie.

L'amitié confie son secret, mais il échappe à l'amour.

C'est un proverbe que La Bruyère a répété dans cette pensée: «On confie

son secret dans l'amitié, mais il échappe dans l'amour.» Il se trouve

tel que je le rapporte dans un recueil de proverbes orientaux beaucoup

plus ancien que les œuvres de La Bruyère.

L'amitié rompue n'est jamais bien soudée.

Les Espagnols disent par la même métaphore: «_Amigo quebrado, soldado,

mas nunca sano._ Ami rompu peut bien être soudé, mais il n'est jamais

sain.»

Il y a un proverbe patois bien ingénieux dont voici la traduction

littérale: _L'amitié rompue ne se renoue pas sans que le nœud paraisse

ou se sente._

Ces proverbes signifient que l'amitié blessée ne se remet jamais

entièrement de sa blessure.

Le respect et la déférence sont les liens de l'amitié.

Il faut entendre ici, je crois, par respect et par déférence, l'estime,

la considération, la confiance, les égards, les soins et la complaisance

que les amis se doivent réciproquement: toutes ces choses sont de

l'essence de l'amitié, il les lui faut sans réserve et sans altération.

«L'amitié est si jalouse et si délicate, dit Fénelon, qu'un atome qui

s'y mêle la blesse.»

Le proverbe est une variante de cette sentence d'Ali: «Le respect mutuel

resserre l'amitié.»

Bonne amitié vaut mieux que tour fortifiée.

La guerre peut enlever ou détruire cette tour; mais aucun revers ne peut

ébranler cette amitié qui prend de nouvelles forces dans les infortunes

de celui dont les bonnes qualités ont su l'inspirer. Solidaire des maux

qu'il éprouve, elle cherche tous les moyens de les consoler, de les

soulager, de les réparer.--Tel est le sens de ce proverbe: l'amitié

qu'il signale est tout à fait exceptionnelle, et bien des gens ne

manqueront pas de la reléguer parmi les utopies. Quoi qu'il en soit,

l'amitié véritable, quand même elle n'aurait pas le caractère de

perfection qu'il lui attribue, est du plus grand secours contre le

malheur.--L'_Ecclésiastique_ dit sans figure: «_Amicus fidelis,

protectio fortis_ (VI, 14). L'ami fidèle est une forte protection.»

Ce proverbe est de la plus haute antiquité, mais il n'est plus

aujourd'hui aussi vrai qu'il le fut dans l'enfance des sociétés, où

l'autorité des lois étant souvent méconnue, on cherchait à y suppléer

par quelque protection plus sûre, en se ménageant des amis puissants et

en augmentant ses forces individuelles de toutes celles qu'ils avaient.

On sait que Lycurgue avait donné l'amitié pour base à sa législation.

L'amitié doit se contracter à frais communs.

L'amitié est une sincère union de deux personnes également soigneuses du

bonheur l'une de l'autre. Elle ne peut se former et se maintenir

qu'autant que chacune d'elles se montre animée du même zèle et des mêmes

sentiments pour en remplir les devoirs réciproques. De là ce proverbe

employé le plus souvent comme un avis qu'on veut donner aux amis un peu

trop personnels, qui semblent plus jaloux de jouir des bénéfices de

l'amitié que d'en partager les charges.

Les Arabes disent dans un sens analogue: _Si ton ami est de miel, ne le

mange pas tout entier._

Il faut découdre et non déchirer l'amitié.

Mot de Caton l'Ancien rapporté par Cicéron en ces termes: _Amicitiæ sunt

dissuendæ magis quam discindendæ._ (_De Amicitia_, XXI.) Cicéron dit

encore: _Amicitiam haud præcidas, verum dissuas._ (_De Officiis_,

XXXIII.) «C'est quelquefois, ajoute-t-il, un malheur nécessaire de

renoncer à certains amis: alors il faut s'éloigner d'eux insensiblement,

sans aigreur et sans colère, et faire voir qu'en se détachant de

l'amitié on ne veut pas la remplacer par de l'inimitié, car rien n'est

plus honteux que de passer d'une liaison intime à une guerre déclarée.»

«Il ne faut pas croire, dit très-bien Mme de Lambert, qu'après les

ruptures vous n'ayez plus de devoirs à remplir. Ce sont les devoirs les

plus difficiles et où l'honnêteté seule vous soutient. On doit du

respect à l'ancienne amitié. Il ne faut point appeler le monde à vos

querelles; n'en parlez jamais que quand vous y êtes forcé pour votre

propre justification; évitez même de trop charger l'ami infidèle.»

Le maréchal de Richelieu disait: «Il faut découdre l'amitié, mais il

faut déchirer l'amour.»

Amitié de gendre.

Amitié sur laquelle il ne faut pas compter. Les Espagnols assimilent

cette amitié au soleil d'hiver. «_Amistad de yerno, sol de invierno._

Amitié de gendre, soleil d'hiver»; c'est-à-dire amitié rare comme le

beau temps dans la froide saison, ou bien amitié qui peut avoir par

moment quelque éclat, mais qui manque de chaleur. Les Languedociens ont

ce proverbe: «_Amour dé noros, amour dé jhendrés es uno bugado sans

cendrés._ Amour de brus, amour de gendres, c'est une lessive sans

cendres.» Pourquoi cette assimilation d'une mauvaise amitié et d'une

mauvaise lessive? Serait-ce parce que la première n'efface pas les

taches du caractère, de même que la seconde n'efface pas les taches du

linge?

«Collé, auteur connu par des ouvrages où respire la gaieté, a fait une

longue et triste comédie pour prouver que le gendre ne peut rester l'ami

de son beau-père. Cette maxime est exagérée, quoiqu'il soit difficile à

un père de supporter la diminution de l'affection de sa fille et celle

de sa fortune.» (Pensées du général Petiet.)

Nous avons encore un proverbe remarquable qui fait bien sentir, par le

double résultat qu'il présente, combien il faut agir prudemment dans le

choix d'un gendre: _Qui trouve un bon gendre gagne un fils, qui en

trouve un mauvais perd une fille._

Piron a fait usage de ce proverbe d'origine orientale dans les vers

suivants de sa comédie intitulée l'_Amant mystérieux_.

Quand on choisit un gendre, il faut le choisir bien,

Et ce choix-là n'est pas une affaire de rien:

S'il est bon, vous gagnez un fils à la famille,

Et, quand il est mauvais, vous perdez une fille.

(Act. II, sc. VIII.)

Les amitiés devraient être immortelles, et mortelles les inimitiés.

Maxime proverbiale rapportée par l'historien Tite-Live. _Amicitias

immortales, inimicitias mortales esse debere_ (XL, 46). Elle exprime un

vœu qu'il n'est pas donné aux hommes de réaliser. Aussi ne

s'emploie-t-elle que comme formule de regret quand on voit des unions

heureuses rompues subitement par la mort.--Un proverbe hébreux dit: _Une

amitié qui a pu vieillir ne devrait jamais mourir._

Fénelon souhaitait que les amis s'entendissent pour mourir le même jour.

C'est ce qui se faisait chez les Gaulois. L'ami ne voulait pas survivre

à son ami et s'enfermait avec lui dans le même tombeau. Admirable

résultat produit par deux grandes vertus trop méconnues aujourd'hui, le

dévouement le plus sincère, et la foi la plus vive à l'immortalité de

l'âme.

L'affection aveugle la raison.

On n'aperçoit pas ordinairement les défauts des personnes qu'on aime, et

souvent même on prend ces défauts pour des qualités; car l'illusion est

un effet nécessaire du sentiment dont la force se mesure presque

toujours par le degré d'aveuglement qu'il produit. «Le cœur, dit Pascal,

a ses raisons que la raison ne connaît pas.»

Il en est de la haine comme de l'amour: «Ni l'un ni l'autre, dit saint

Bernard, ne savent juger selon les règles de la vérité.» (_De Grad.

humilitatis._) De même que l'amour prend les défauts pour des qualités,

la haine prend les qualités pour des défauts.

«Oh! qu'il en est peu qui voient les défauts de ceux qu'ils aiment et

les bonnes qualités de ceux qu'ils haïssent! _Un père_, dit le proverbe,

_ne connaît pas les défauts de son fils, ni le laboureur la fertilité de

son champ._» (Confucius.)

_L'amour et la haine mettent un voile devant les yeux, l'un ne laisse

voir que le bien, et l'autre que le mal._ (Prov. arabe.)

On voit toujours par les yeux de son affection.

Et fût-il plus parfait que la perfection,

L'homme voit par les yeux de son affection.

(Régnier, Sat. V.)

L'historiette suivante, empruntée à Helvétius, qui l'a empruntée à un

vieux conteur, servira de commentaire à ce proverbe. Un curé et une dame

galante se trouvaient dans un observatoire. Ils avaient ouï dire que la

lune était habitée, et, le télescope en main, tous les deux tâchaient

d'en reconnaître les habitants. «Si je ne me trompe, dit d'abord la

dame, j'aperçois deux ombres. Elles s'inclinent l'une vers l'autre. Je

n'en doute point, ce sont deux amants heureux.--Eh! non, madame, s'écria

le curé, les deux amants que vous croyez voir sont les clochers d'une

cathédrale.» Ce conte est notre histoire. Nous n'apercevons le plus

souvent dans les choses que ce que nous désirons y trouver. Sur la

terre, comme dans la lune, des passions différentes nous font toujours

voir ou des amants ou des clochers.

Montesquieu a dit, dans une de ses lettres à l'abbé de Guasco, pour

marquer cette disposition de l'esprit qui nous entraîne continuellement

vers les objets avec lesquels l'usage nous a familiarisés, qui fait de

nos idées et de nos paroles des échos de nos préoccupations habituelles:

«Le curé voit en songe son clocher, et la servante y voit sa culotte.»

PROVERBES

SUR

L'AMOUR

Il faut aimer pour être aimé.

Proverbe rapporté par Sénèque: _Si vis amari, ama_ (_Epist._ IX), et

très-bien expliqué dans ce passage de J.-J. Rousseau: «On peut résister

à tout, hors à la bienveillance, et il n'y a pas de moyen plus sûr de

gagner l'affection des autres que de leur donner la sienne. On sent

qu'un tendre cœur ne demande qu'à se donner, et le doux sentiment qu'il

cherche le vient chercher à son tour.»

Il y a dans une passion véritable une puissance d'attraction qui finit

par triompher, non-seulement de l'indifférence, mais de la haine, et

c'est avec raison qu'un grave archevêque de Paris, monseigneur de

Péréfixe, a dit: «Le philtre de l'amour, c'est l'amour même.»

Les Italiens ont ce proverbe: «_Chi non arde non incende._ Qui n'est pas

en feu n'enflamme point.»

C'est trop aimer quand on en meurt.

Proverbe que Gilles de Nuits ou des Noyers (Ægidius Nuceriensis), dans

son recueil d'_Adages françois_, traduits en vers latins, _Adagia

gallica_, etc., a rendu par ce pentamètre:

_Semper amor nimius dum fera mors sequitur._

Ce proverbe est du moyen âge, où le culte de l'amour pouvait faire des

martyrs. Il trouve rarement son application dans notre siècle d'égoïsme.

On dit, au contraire, aujourd'hui: _Mort d'amour et d'une fluxion de

poitrine._

Le troubadour Pons de Breuil avait écrit, à ce que nous apprend

Nostradamus, un roman jadis très-goûté, dont le titre était: «_Las amors

enrabyadas de Andrieu de Fransa._ Les amours enragées d'André de

France.» Il se pourrait que le proverbe fût venu d'une allusion au héros

de ce roman, mort d'amour pour une reine du pays, et fréquemment cité

comme le parfait modèle des amants.

Le _Romancero_ espagnol nous offre l'histoire de l'amoureux don

Bernaldino, qui disait: «Ma gloire est à bien aimer,» et qui se tua de

désespoir parce que le père de son amie Léonor avait emmené cette belle

en pays lointain. Ses vassaux, désolés de sa mort, lui élevèrent un

mausolée tout de cristal, où ils gravèrent une épitaphe touchante

terminée par ces deux vers:

Aqui está don Bernaldino

Que murió por bien amar.

«Ci-gît don Bernaldino, qui mourut pour bien aimer.»

Sahid, fils d'Agba, demandait un jour à un jeune Arabe: «A quelle tribu

appartiens-tu?--J'appartiens à celle chez laquelle on meurt d'amour.--Tu

es donc de la tribu des Arza?--Oui, j'en suis, et je m'en glorifie.»

Ajoutons que cette tribu, célèbre par son caractère d'amour passionné, a

fourni presque tous les noms qui figurent dans un livre ou nécrologe

arabe fort curieux, intitulé _Histoire des Arabes morts d'amour_.

Feindre d'aimer est pire que d'être faux monnayeur.

Cette maxime proverbiale est sans doute du temps des Amadis, où le faux

amour était _plus décrié que la fausse monnaie_. Je le remarque, afin

qu'elle ne paraisse pas trop étrange, aujourd'hui qu'on ne reconnaît

plus rien de sérieux ni de vrai dans l'amour, et qu'on en fait un jeu de

société qui ne se joue qu'avec de faux jetons, et où tout le monde

triche. Autres temps, autres mœurs.

Mieux vaut aimer bergères que princesses.

On a voulu chercher une origine historique à ce proverbe, qui est né

peut-être de la simple réflexion, et l'on a trouvé cette origine dans

l'affreux supplice que subirent deux gentilshommes normands, Philippe

d'Aulnai et Gauthier d'Aulnai, son frère, convaincus d'avoir eu, pendant

trois ans, un commerce adultère avec les princesses Marguerite et

Blanche, épouses de Louis et de Charles, fils de Philippe le Bel. Les

chroniques en vers de Godefroy de Paris (Manuscrits de la Bibliothèque

nationale, nº 6,812) nous apprennent que les deux coupables furent

mutilés, écorchés vifs, traînés, après cela, dans la prairie de

Maubuisson tout fraîchement fauchée, puis décapités et pendus par les

aisselles à un gibet. Quant aux deux princesses, elles furent

honteusement tondues et incarcérées. Marguerite fut étranglée dans la

suite au château Gaillard, par ordre de son époux, Louis le Hutin, qui

voulut se remarier en montant sur le trône. Blanche passa le reste de sa

vie dans une triste captivité.

Aimer à la franche marguerite.

Cette locution, employée pour dire être dans une disposition d'amour

pleine de sincérité et de confiance, fait allusion à une superstition

amoureuse bien connue dans les campagnes, et que je vais expliquer.

Telle est la disposition du cœur de l'homme que, dans toutes les

passions qu'il éprouve, il ne saurait jamais s'affranchir d'une sorte de

superstition. On dirait que, ne trouvant dans le monde réel rien qui

réponde pleinement aux besoins d'émotion et de sympathie produits par

l'exaltation de son être, il cherche à étendre ses rapports dans un

monde merveilleux. C'est surtout dans l'amour que se manifeste cette

disposition. L'amant est curieux, inquiet, il veut pénétrer l'avenir

pour lui arracher le secret de sa destinée. Il rattache ses craintes et

ses espérances à toutes les pratiques mystérieuses que son imagination

lui fait croire capables de changer la volonté du sort et de la disposer

en sa faveur. Il veut trouver dans tous les objets de la nature des

assurances contre les craintes dont il est assiégé. Il les interroge sur

les sentiments de celle qu'il adore. Les fleurs, qui lui présentent son

image, lui paraissent surtout propres à révéler l'oracle de l'amour.

Lorsqu'il va rêvant dans la prairie, il cueille une marguerite, il en

arrache les pétales l'un après l'autre, en disant tour à tour:

«M'aime-t-elle?--pas du tout,--un peu,--beaucoup,--passionnément,» dans

la persuasion que ce qu'il tient à savoir lui sera dit par celui de ces

mots qui coïncidera avec la chute du dernier pétale. Si ce mot est _pas

du tout_, il gémit, il se désespère; si c'est _passionnément_, il

s'enivre de joie, il se croit destiné à la suprême félicité, car la

marguerite est trop franche pour le tromper.

Les amoureux villageois emploient aussi la plante vulgairement appelée

pissenlit pour savoir s'ils sont aimés. Ils soufflent fortement sur les

aigrettes duveteuses de cette plante, et s'ils les font toutes envoler

d'un seul coup, c'est un signe certain qu'ils ont inspiré un véritable

amour.

Les bergers de Sicile, comme on le voit dans la troisième idylle de

Théocrite, se servaient d'une feuille de la plante que ce poëte nomme

_téléphilon_ (espèce de pavot). Ils la pressaient entre leurs doigts de

manière à la faire claquer; car ils regardaient ce claquement comme un

heureux présage que leur tendresse ne pouvait manquer d'être payée de

retour.

Les jeunes paysans anglais, lorsqu'ils aiment, ont soin de porter dans

leurs poches des boutons d'une certaine plante qui sont appelés, en

raison d'un tel usage: _bachelor's buttons_ (boutons de jeunes gens),

persuadés que la manière dont ces boutons s'ouvrent et se flétrissent

doit leur faire connaître s'ils réussiront ou non auprès de l'objet de

leur passion: Shakespeare a rappelé cette coutume dans les _Joyeuses

Bourgeoises de Windsor_ (act. III, sc. II).

S'aimer comme deux tourterelles.

Les naturalistes et les poëtes du moyen âge ont fait de ces oiseaux le

symbole de la tendresse et de la fidélité conjugales. Ils nous

apprennent que le mâle ne s'attache qu'à une seule femelle, et la

femelle qu'à un seul mâle; qu'ils vivent dans la plus étroite union, et

que si l'un d'eux vient à mourir, le survivant renonce à s'apparier avec

un autre.

Proverbes sur les femmes, l'amitié, l'amour et le mariage · 第 11 / 25 段