On lit dans Stobée: «Un trésor n'est pas un ami, mais un ami est un

trésor.» Maxime à laquelle reviennent ces beaux vers du trouvère auteur

du roman de _Garin le Loherain_:

N'est pas richoise ne de vair, ne de gris,

Ne de deniers, ne de murs, ne de roncins:

Mais est richoise de parents et d'amis:

Li cuers d'un homme vaut tout l'or d'un pays!

Il est bon d'avoir des amis partout.

Ce proverbe a donné lieu à l'historiette suivante, rimée par Imbert:

Une dévote, un jour, dans une église

Offrait un cierge au bienheureux Michel,

Un autre au diable. «Oh! oh! quelle méprise!

Mais c'est au diable! Y pensez-vous? ô ciel!

--Laissez, dit-elle, il ne m'importe guères;

Il faut toujours penser à l'avenir;

On ne sait pas ce qu'on peut devenir,

Et les amis sont partout nécessaires.»

L'auteur des _Matinées sénonoises_ rapporte qu'un Wisigoth arien, nommé

Agilane, disait un jour sérieusement à Grégoire de Tours qu'on peut

choisir sans crime telle religion que l'on veut, et que c'était un

proverbe de sa nation qu'en passant devant un temple païen et devant une

église chrétienne il n'y avait point de mal à faire la révérence devant

l'un et devant l'autre. Ce Wisigoth, faisant son offrande à saint

Michel, n'aurait sûrement pas oublié l'estafier du bienheureux.

On dit aussi, pour caractériser ces gens qui savent se ménager des

intelligences dans le parti des bons et dans le parti des méchants,

qu'_ils ont des amis en paradis et en enfer_.

Les gens riches ont beaucoup d'amis.

Salomon l'a dit: _Amici divitum multi_ (_Prov._, XIV, 20), et sans doute

Salomon n'a pas été le premier à le dire; car, dans les siècles les plus

reculés aussi bien que dans le nôtre, on a considéré l'amitié comme un

commerce d'intérêt dans lequel on n'entre qu'à proportion du profit

qu'on en retire. La même raison a donné lieu à cet autre proverbe non

moins ancien: _Les pauvres n'ont point d'amis._

Les amis par intérêt sont des hirondelles sur les toits.

On sait que les hirondelles, aux approches de la froide saison, se

rassemblent sur les toits pour s'envoler en troupe dans un plus doux

climat. Il en est de même des amis intéressés, toujours prêts à

s'éloigner des personnes qui tombent dans l'adversité, et à se

rapprocher de celles que la fortune favorise. Ils n'aiment que par

rapport à eux-mêmes, et ne placent jamais leur amitié vénale qu'au

service des gens heureux qui peuvent la payer.

Un homme mort n'a ni parents ni amis.

Ce proverbe se trouve dans le sirvente que Richard Cœur-de-Lion, roi

d'Angleterre, composa pendant sa captivité en Autriche. La meilleure

explication qu'on en puisse donner est dans le passage suivant du

discours du père Aubry à Atala: «Que parlez-vous de la puissance des

amitiés de la terre? Voulez-vous, ma chère fille, en connaître

l'étendue? Si un homme revenait à la lumière quelques années après sa

mort, je doute qu'il fût reçu avec joie par ceux-là même qui ont donné

le plus de larmes à sa mémoire; tant on forme vite d'autres habitudes,

tant l'inconstance est naturelle à l'homme, tant notre vie est peu de

chose, même dans le cœur de nos amis!»

Les vers suivants, extraits d'une pièce charmante de M. V. Hugo, _A un

voyageur_, reviennent aussi au proverbe et sont dignes de figurer à côté

du beau passage de Chateaubriand. Je dirai plus, car la justice l'exige,

c'est qu'ils lui sont supérieurs par le charme et l'originalité de leur

expression poétique.

Combien vivent joyeux qui devraient, sœurs ou frères,

Faire un pleur éternel de quelques ombres chères!

Pouvoir des ans vainqueurs!

Les morts durent bien peu: laissons-les sous la pierre.

Hélas! dans leur cercueil ils tombent en poussière,

Moins vite qu'en nos cœurs.

Voyageur! voyageur! quelle est notre folie?

Qui sait combien de morts chaque jour on oublie,

Des plus chers, des plus beaux!

Qui peut savoir combien toute douleur s'émousse,

Et combien, sur la terre, un jour d'herbe qui pousse

Efface de tombeaux!

On ne doit pas servir ses amis à plats couverts.

Il faut être franc et sincère avec ses amis.--Ce proverbe est moins

usité que la locution qui en fait partie, _servir quelqu'un à plats

couverts_, c'est-à-dire témoigner à quelqu'un de l'amitié en apparence

et le desservir sous main. C'est une allusion à l'usage où l'on était

autrefois de couvrir les plats qu'on servait sur la table des grands, et

les choses mêmes qu'on leur présentait. «On couvroit les plats, dit

Sainte-Palaye, et peut-être le sel, le poivre et autres épiceries qu'on

plaçoit auprès d'eux. Si on leur offroit des dragées, le drageoir étoit

couvert d'une serviette. Le cadenas[11], qui n'appartient qu'aux

personnes du plus haut rang, est encore conservé à la cour sur la table

des princes comme un reste de cette antique étiquette.» De l'usage de

_servir à couvert_ viennent aussi ces salières à compartiments et à deux

couvercles qu'on ne trouve plus que chez les amateurs de vieux meubles

et chez les marchands de bric-à-brac.

[11] Espèce de coffret d'or ou de vermeil, dans lequel on mettait le

couteau, la cuiller et la fourchette.

_Servir quelqu'un à plats couverts_ se dit encore pour marquer la

réserve calculée qu'on met à ne découvrir à quelqu'un qu'une partie de

la vérité dans une affaire qui l'intéresse.

On ne doit pas se gêner pour ses amis.

Cette maxime est vraie lorsqu'elle est prise dans le même sens que cette

autre: _l'amitié dispense du cérémonial_. Mais elle est fausse et

injuste quand on l'allègue, ce qui a lieu trop souvent, comme excuse de

traiter ses amis avec une espèce de sans-gêne qui ne s'inquiète pas des

égards qui leur sont dus. On doit se gêner pour toutes les personnes à

qui l'on veut plaire; et c'est précisément en cela que consiste le

savoir-vivre, l'un des premiers devoirs de la société. Eh! comment

pourrait-on se justifier de ne pas observer ce devoir envers ses amis!

c'est pour eux surtout qu'on doit avoir des procédés aimables qui leur

prouvent qu'on n'a rien tant à cœur que de leur être agréable. L'amitié

a une jalousie délicate qu'il importe de ménager, car elle ne peut guère

se maintenir qu'à cette condition.

Dieu me garde de mes amis; je me garderai de mes ennemis.

On peut se garantir de la vengeance d'un ennemi déclaré, mais il n'y a

point de préservatif contre la trahison qui se présente sous les

couleurs de la bienveillance et de l'amitié.

Stobée rapporte (p. 721) que le roi Antigone, sacrifiant aux dieux, les

priait de le protéger contre ses amis, et qu'il répondait à ceux qui lui

demandaient le motif d'une telle prière: «C'est que, connaissant mes

ennemis, je puis me préserver d'eux.»

On lit dans l'_Ecclésiastique_: «_Ab inimicis tuis separare et ab amicis

tuis attende_ (VI, 13). Séparez-vous de vos ennemis, et gardez-vous de

vos amis.»

Les Italiens disent comme nous:

_Di chi mi fido guardami Dio!

Degli altri mi guardarò io._

En visitant les _pozzi_ du palais du doge, à Venise, en 1825, je trouvai

ces deux vers inscrits sur un mur dans un de ces cachots où le conseil

des Dix plongeait ses victimes. Ils y avaient été tracés, me dit-on, de

la main d'un prêtre qui eut le bonheur d'échapper à son horrible

captivité par une issue qu'il s'ouvrit en arrachant du sol une large

dalle posée sur un égout aboutissant au canal voisin.

Le même proverbe est usité chez les Basques. Il existe aussi chez les

Allemands, et Schiller l'a employé dans une de ses tragédies.

Les amis sont les trésors des rois.

Proverbe formé d'un mot d'Alexandre le Grand, qui disait, en montrant

ses amis: «Voilà mes trésors.» Mais de tels trésors sont infiniment plus

rares chez les rois que chez les simples particuliers, car il n'est

guère possible que l'amitié, qui, dans sa nature, est indépendante,

jalouse de sa liberté, ennemie de toute sujétion, portée aux

épanchements familiers et désireuse avant tout de la réciprocité des

sentiments, s'établisse entre des hommes dont la condition si inégale

peut faire croire aux uns qu'ils sont maîtres et aux autres qu'ils sont

esclaves. Admettons pourtant l'existence de cette amitié, et

reconnaissons qu'elle est d'un prix inestimable. «Ce ne sont pas les

armées ni les richesses, dit Salluste, mais les amis qui sont les

soutiens des rois.» (_Jugurth._, ch. X.)

Tacite remarque aussi qu'il n'est pas de plus puissants soutiens d'un

sage gouvernement que de sages amis. _Nullum majus boni imperii

instrumentum quam bonos amicos esse._ (_Hist._, IV, VII.)

Il faut qu'un roi ait beaucoup d'amis et peu de confidents.

C'est ce que répondit Apollonius de Tyane au roi de Babylone, qui lui

avait demandé ce qu'il fallait à un roi pour régner sûrement. Quelques

parémiographes du moyen âge ont placé dans leurs recueils, comme un

adage, ce mot qui était bien digne de le devenir. Je ne crois pas qu'il

ait besoin d'être expliqué, et je n'y joindrai pour tout commentaire que

cette réflexion du pape Benoît XIV: «Un souverain qui a beaucoup de

confidents ne saurait manquer d'être trahi.»

Il faut se dire beaucoup d'amis, et s'en croire peu.

Parce que, en se disant beaucoup d'amis, on peut obtenir quelque

considération dans le monde, et, en se croyant peu d'amis, on est moins

exposé à se laisser tromper par ceux qui abusent de ce titre. Ce

proverbe est doublement répréhensible, puisqu'il conseille, jusqu'à un

certain point, le mensonge et la défiance; mais il offre une maxime de

politique si conforme aux mœurs de notre temps, qu'il ne cessera point

d'être pris pour une règle de conduite.

Il ne faut pas mettre ses amis à tous les jours.

On deviendrait à charge à ses amis, si l'on recourait souvent à leur

générosité. Il faut être de la plus grande réserve sur ce point, et ne

solliciter leur aide que dans le cas où l'on ne pourrait s'en passer. Il

serait même plus délicat de s'abstenir d'une sollicitation formelle, et

de se borner à leur faire connaître le besoin qu'on éprouve pour leur

laisser le mérite d'y subvenir de leur propre mouvement, selon leurs

moyens. La parfaite amitié impose d'une part le devoir de ne rien

demander, puisque de l'autre elle impose celui de prévenir les demandes.

Desmahis avait coutume de dire: «Lorsque mon ami rit, c'est à lui à

m'apprendre le sujet de sa joie; lorsqu'il pleure, c'est à moi de

découvrir la cause de son chagrin.»

Il faut éprouver les amis aux petites occasions et les employer aux

grandes.

Il faut les éprouver aux petites occasions, parce qu'il ne s'agit alors

que de certains actes de complaisance qui ne doivent pas leur être

onéreux; mais il faut avoir soin d'éviter, dans ces épreuves, jusqu'à la

moindre apparence d'indiscrétion et d'importunité, de manière qu'elles

ne leur paraissent que des témoignages de la confiance qu'ils inspirent,

et, pour ainsi dire, des hommages rendus à l'excellence de leurs

sentiments. C'est là le meilleur moyen de sonder leurs bonnes

dispositions, dont on a besoin de ne pas douter, lorsqu'un malheur

pressant force de faire appel à leur aide et protection.

Il faut choisir ses amis dans sa famille.

Ce proverbe est pris d'un mot de Solon à Anacharsis, au rapport de

Plutarque, dont la traduction latine cite ce mot en ces termes: _Paranda

est amicitia domi, non foris._ C'est dans la famille, en effet, qu'on

peut contracter l'amitié la meilleure et la plus solide, puisqu'elle y

est nouée par le double lien du sang et de la sympathie. La fraternité

est une amitié toute faite.--Le roi-prophète a consacré le psaume CXXXII

à l'éloge de cette amitié.--«Qu'il est bon, qu'il est doux,

s'écrie-t-il, que les frères vivent ensemble, et ne fassent qu'un! _Ecce

quam bonum et quam jucundum, habitare fratres in unum!_»--Il compare

leur intimité charmante au parfum délicieux qui, versé sur la tête

d'Aaron, coula sur les deux côtés de sa barbe et sur les franges de son

vêtement, et à la douce rosée du mont Hermon, qui descend sur la

montagne de Sion en fertilisant.

Salluste a dit: «Quel meilleur ami qu'un frère pour un frère? Quel

étranger trouveras-tu fidèle, si tu es l'ennemi des tiens? _Quis

amicitior quam frater fratri? Quem alienum fidum invenies, si tuis

hostis fueris._» (_Jugurtha_, cap. X.)

Les races slaves attachaient un prix infini à l'amitié fraternelle, et

leurs chants primitifs attestent que n'avoir point de frère était pour

elles une grande calamité.

On lit dans le _Chi-King_, le troisième des livres sacrés des Chinois:

_Un frère est un ami qui nous est donné par la nature._ Maxime

proverbiale qui se retrouve dans le _Traité de l'Amitié fraternelle_ par

Plutarque, où le frère est appelé _l'ami que la nature nous a donné_. De

là le vers attribué à Legouvé, qui, certes, n'a pas dû suer d'ahan pour

le tirer de sa tête:

Un frère est un ami donné par la nature.

Bonne amitié est une autre parenté.

Ce proverbe, qui fait l'éloge de l'amitié en l'égalant à la parenté,

était fort accrédité au moyen âge, où l'union entre les parents était

généralement regardée comme un des devoirs les plus importants. Il était

même consacré par une règle de jurisprudence formulée en ces termes:

«_Amicitia vera similis est consanguinitati proximiori._ La véritable

amitié est semblable à la parenté la plus rapprochée.» Les mots amitié

et fraternité pouvaient alors s'employer l'un pour l'autre. Touchante

synonymie, dont la perte est à regretter.

Montaigne, dans son beau chapitre sur l'amitié, nous apprend qu'il

donnait à son ami Estienne de la Boétie le nom de frère: «Un beau nom,

dit-il, et plein de dilection, et à cette cause en feismes nous, luy et

moy, nostre alliance.»

Voici un mot plein d'esprit et de sentiment qui revient au proverbe. Le

comte Albert de Sesmaisons, présentant un jour le vicomte J. Walsh de

Serrent à Chateaubriand, lui dit: «Voilà mon ami Walsh: la nature

s'était trompée en ne me le donnant pas pour frère, mais depuis

longtemps nous avons réparé son erreur.»

Bonne amitié vaut mieux que parenté.

Les Latins disaient: _La meilleure parenté est celle du cœur_, pensée

absolument vraie, tandis que celle qu'exprime le proverbe français ne

l'est que relativement aux circonstances qui motivent l'application de

ce proverbe, qu'on pourrait, en plusieurs cas, retourner avec raison de

cette manière: _Bonne parenté vaut mieux qu'amitié._ Il en est de même

de cet autre proverbe ingénieux: _Un parent est une partie de notre

corps, un ami est une partie de notre âme_; car un parent qui est bon

ami est à la fois partie de notre âme et de notre corps; il appartient à

notre être tout entier.

Je ne saurais goûter ces proverbes qui cherchent à exalter un sentiment

aux dépens d'un autre, qui appauvrissent la parenté pour enrichir

l'amitié. Si le fait sur lequel ils se fondent est vrai quelquefois, et

malheureusement il ne l'est que trop, il faut le déplorer au lieu de le

signaler, de l'accréditer dans des maximes outrées qui ne sont propres

qu'à introduire la défiance au sein du foyer domestique, en faisant

accroire qu'on ne peut guère compter sur l'affection des siens; car cela

n'est pas conforme à la loi de la nature qui, par la communauté du sang,

par la ressemblance des actes habituels, par l'intimité des relations

journalières, tend à engendrer contre les parents vivant sous le même

toit et mangeant à la même table une grande sympathie que les passions

égoïstes peuvent seules empêcher. Cela n'est pas non plus selon la loi

de la religion, qui, tout en nous enjoignant d'aimer tous les hommes,

admet une préférence d'amour pour les membres de la famille; et

remarquez bien que le Christ a imposé les devoirs de la parenté à

l'amitié, et ceux de l'amitié à la parenté, pour nous enseigner que le

caractère parfait de chacune d'elles consiste dans la réunion des deux

sentiments: voyant du haut de la croix sa sainte mère, et près d'elle le

disciple bien-aimé, il dit à sa mère: Voilà votre fils, et au disciple:

Voilà votre mère. Ce que Bossuet met fort au-dessus de l'action

d'Eudamidas, «qui, ne laissant pas en mourant de quoi entretenir sa

famille, s'avisa de léguer à ses amis sa mère et ses enfants, par son

testament, car ce que la nécessité suggéra à ce philosophe, l'amour le

fit faire à Jésus-Christ d'une manière bien plus admirable.»

Du reste le proverbe qui préfère les amis aux parents n'a pas été

généralement admis, comme nous l'avons fait voir en rapportant d'autres

proverbes qui le combattent et auxquels il faut joindre celui-ci: _Si

les amis sont du choix de l'homme, les parents sont du choix de Dieu._

Le poëte Hésiode, dans son poëme _les Travaux et les Jours_, n'a point

hésité à mettre la fraternité au-dessus de l'amitié.

Que jamais ton ami ne s'égale à ton frère,

Et pourtant que toujours l'amitié te soit chère!

(Ch. II. Trad. de M. Alph. Fresse-Montval.)

Les couteaux coupent l'amitié.

Dicton employé pour signifier qu'il ne faut jamais faire présent d'un

couteau ni d'un objet coupant ou perçant, comme s'il y avait à craindre

qu'une fatalité fût attachée à un pareil cadeau, et que la personne qui

le reçoit dût s'en servir un jour contre celle qui le donne, ainsi que

le font supposer plusieurs exemples tragiques, parmi lesquels on cite le

fait suivant arrivé, dit-on, dans une buanderie: «Un enfant, à qui son

frère avait donné un couteau, l'en frappa au cœur dans une dispute, en

présence de leur mère, occupée de son lessivage. Celle-ci, hors

d'elle-même, se précipita sur le meurtrier et le fit tomber dans une

cuve d'eau bouillante ouverte presque au niveau du sol; puis elle se

pendit de désespoir, et le père, rentrant chez lui, expira subitement à

la vue d'un si grand désastre.»

Le poëte Santeuil a résumé cette terrible aventure dans ce distique

latin d'une concision remarquable:

_Alter cum puero, mater cunjuncta marito,

Cultello, lympha, fune, dolore cadunt._

Deux enfants et leur mère, et leur père, ô malheur!

Meurent par le fer, l'eau, la corde, la douleur.

Du reste, la superstition sur laquelle le dicton est fondé ne fait pas

redouter seulement de sanglantes discordes, mais des infortunes plus

ordinaires comme l'infidélité, l'abandon et l'oubli. On lit dans le

chapitre XX des _Évangiles des connoilles_ (quenouilles): «Celuy qui

estraine sa dame par amours, le jour de l'an, de couteaulx, saichiez que

leur amour refroydira.» (Mardi, 2me journée.)

On sait que pour conjurer le danger qu'on court à faire des présents de

cette espèce, il faut exiger en retour quelque petite pièce de monnaie

des personnes qui les reçoivent. Mais pourquoi une petite pièce de

monnaie peut-elle empêcher les couteaux donnés de couper

l'amitié?--C'est, à ce qu'on prétend, parce qu'elle supprime le don, en

y substituant l'échange dont elle est le gage. Cette explication ne vaut

pas celle des dires du moyen âge, qui enseignaient que cette monnaie

servait de préservatif contre le maléfice parce qu'elle était marquée du

signe de la croix.

Ne te fie pas à l'amitié d'un bouffon.

Parce qu'un bouffon sacrifie tout à sa manie de faire rire. Il ne songe

qu'à prodiguer les plaisanteries les plus hasardées, sans se mettre en

peine si elles choquent le bon sens ou les usages de la société polie,

sans avoir égard ni aux personnes, ni aux circonstances, ni au temps.

Comme il est incapable de retenir sa verve railleuse dans les limites de

la modération, et de maîtriser sa langue déréglée, il ne peut guère

manquer de blesser ses amis par ses mauvaises pointes, ou de les

compromettre par ses sottes indiscrétions.

Ce proverbe n'a pas la prétention d'insinuer que l'amitié soit

incompatible avec les plaisirs d'une aimable gaieté et d'un riant

badinage, avec les agréables jeux de l'esprit qui savent, sans

l'inquiéter, la préserver de la monotonie et de l'ennui; il veut

simplement faire entendre qu'elle réclame des hommes raisonnables,

honnêtes, courtois, circonspects, et que ces hommes, d'un commerce doux

et sûr, sont impossibles à trouver dans la catégorie ridicule et

méprisable des bouffons.

L'amitié est un pacte de sel.

Traduction du proverbe latin: _Amicitia pactum salis_, qui fut formulé

au moyen âge pour exprimer que l'amitié doit s'établir par un long

commerce et être toujours durable. L'expression _pactum salis_ est

plusieurs fois employée dans les livres saints, où elle signifie une

alliance inviolable et sacrée, par allusion à la nature du sel, qui

empêche la corruption. «_PACTUM SALIS est sempiternum coram Domino, tibi

ac filiis tuis_ (_lib. Numerorum_, XVIII, 19). C'est un _pacte de sel_ à

perpétuité devant le Seigneur, pour vous et vos fils.» «_Num ignoratis

quod Dominus Deus Israel dederit regnum David super Israel in

sempiternum, ipsi et filiis ejus IN PACTUM SALIS._ (_Paralip._, XIII,

5.) Ignorez-vous que le Seigneur Dieu d'Israël a donné pour toujours la

souveraineté sur Israël à David et à ses descendants par un _pacte de

sel_?»

Il était recommandé dans le _Lévitique_ d'offrir du sel dans tous les

sacrifices: «_In omni oblatione tua offeres sal_ (II, 13). Dans toutes

les oblations tu offriras du sel.» Homère a donné au sel l'épithète de

divin, θεῖος ἅλς. Pythagore le regardait comme le symbole de la justice,

et il voulait que la table en fût abondamment pourvue. Vatable croit que

les Francs admettaient le sel dans leurs pactes, pour montrer qu'ils

dureraient toujours, et quelques auteurs ont pensé que de cet usage a pu

dériver le nom de _loi salique_, qui, comme on sait, a une autre

origine.

Il faut que l'amitié nous trouve ou nous fasse égaux.

Cet adage, que nous avons reçu des Latins, nous apprend que la véritable

amitié ne peut bien s'établir ou se conserver que sous le régime de

l'égalité, car _l'amitié est la sympathie de deux âmes égales_, suivant

la maxime des Orientaux.--On comprend qu'il s'agit ici de l'égalité des

sentiments et non de celle du rang et de la fortune, puisqu'il y a

plusieurs exemples célèbres qui prouvent que deux hommes inégaux, soit

en titres, soit en biens, ont été de parfaits amis.--Bossuet a dit de

cette amitié entre les inégaux qu'elle se soutient d'un côté par

l'humilité et de l'autre par la libéralité, et cela est vrai sans doute;

mais il faut que cette humilité et cette libéralité n'altèrent en rien

le principe d'égalité qui doit régner entre les cœurs; sans quoi

l'amitié ne saurait subsister. C'est ce qu'exprime un autre proverbe

oriental que l'abbé Aubert a reproduit textuellement dans ce vers

remarquable:

L'amitié disparaît où l'égalité cesse.

La flatterie est le poison de l'amitié.

C'est un proverbe formulé au moyen âge d'après cette pensée sur laquelle

Cicéron revient plusieurs fois, qu'il n'y a point dans les amitiés de

peste plus grande que la flatterie: _Nullam in amicitiis pestem esse

majorem quam adulationem._ (_De Amicitia_, XXV.) En effet, la sincérité

étant essentielle à l'amitié, il s'ensuit nécessairement que la

flatterie doit pervertir et frapper de mort l'amitié.--_Flatter un ami_,

dit un proverbe antique, _c'est lui verser du poison dans une coupe

d'or_.

«_Homo, qui blandis fictisque sermonibus loquitur amico suo, rete

expandit gressibus ejus._ (Salomon, _Prov._, XXIX, 5.) L'homme qui tient

à son ami un langage flatteur et déguisé tend un filet à ses pieds.»

_Il faut_, dit un proverbe oriental, _se méfier de ceux qui trafiquent

d'encens et de poisons_: c'est-à-dire des flatteurs et des envieux.

Le plus bel âge de l'amitié est sa vieillesse.

C'est-à-dire que plus l'amitié est vieille, plus elle est belle.

Le temps, qui flétrit tout, embellit l'amitié.

Il fait plus que l'embellir, il la consacre. «_Est aliquid sacri in

antiquis necessitudinibus._ (Cicéron.) Il y a quelque chose de sacré

dans les vieilles amitiés.» (Voyez sur ce mot de _necessitudinibus_,

_nécessités_, employé pour _amitiés_, le proverbe: _On ne peut vivre

sans amis_, dans le commentaire duquel il est expliqué.)

Les Italiens disent: «_Vecchio amico, cosa sempre nuova._ Vieil ami,

chose toujours nouvelle.»

Les Orientaux ont ce proverbe: _L'amitié est un plaisir qui ne fait que

s'accroître à mesure qu'on vieillit._

Les petits présents entretiennent l'amitié.

Proverbes sur les femmes, l'amitié, l'amour et le mariage · 第 10 / 25 段