et revertere: cras dabo tibi: cum statim possis dare_ (Prov., III, 28).
Ne dites pas à votre ami: Allez et revenez, je vous le donnerai demain,
lorsque vous pouvez le lui donner à l'heure même.»
Phocylide a dit aussi: «Donne à l'instant au malheureux; ne lui dis pas
de _revenir demain_.»
On connaît la maxime de Zoroastre: «Si, pouvant soulager aujourd'hui le
malheureux, on _remet à demain_, qu'on fasse pénitence.»
Différer d'assister un ami quand on le peut est une violation odieuse
des devoirs de l'amitié; car, ainsi que l'a dit l'académicien Auger:
«L'amitié véritable est un pacte en vertu duquel on doit tenir sans
cesse sa fortune, sa vie même, à la libre disposition de celui à qui
l'on s'est uni.»
Il faut se défier d'un ami réconcilié.
Les Espagnols disent: «_Amigo reconciliado, enemigo doblado_. Ami
réconcilié, ennemi doublé.» Il n'y a guère de réconciliation tout à fait
sincère: la défiance ou la trahison s'y mêlent presque toujours.
Asmodée, dans le _Diable boiteux_, parlant de sa dispute avec
Paillardoc, dit avec autant de vérité que de finesse: «On nous
réconcilia, nous nous embrassâmes, et, depuis ce temps, nous sommes
ennemis mortels.»
On conseillait à un tyran, Tibère, si je ne me trompe, de faire mourir
un de ses anciens amis, qu'il faisait languir en prison: «Pas encore,
répondit-il; je ne me suis pas réconcilié avec lui.» Mot affreux, où
respire tout le génie de la haine.
Ami au prêter, ennemi au rendre.
Proverbe qui paraît pris de ce passage du _Trinummus_ de Plaute: «Si
vous redemandez l'argent que vous avez prêté, vous trouvez souvent que
d'un ami votre bonté vous a fait un ennemi.»
_Quum repetas, inimicum amicum beneficio invenis tuo._
(Acte IV, sc. III.)
Le recueil de Gabriel Meurier rapporte cette variante énergique: _au
prêter Dieu, au rendre diable_.
Les Espagnols ont ce proverbe: «_Quien presta no cobra; y si cobra, no
todo; y si todo, no tal; y si tal, enemigo mortal._ Qui prête ne
recouvre, s'il recouvre, non tout; si tout, non tel; si tel, ennemi
mortel.» Ce qui est pris de cette maxime employée chez nous au moyen
âge: _Si præstabis, non habebis; si habebis, non tam bene; si tam bene,
non tam cito; si tam cito, perdis amicum._
Les Anglais disent: «_He that lends to his friend loses double._ Qui
prête à son ami perd au double;» c'est-à-dire l'argent et l'ami. Ils
disent encore: «_The way to lose a friend is to lend him money._ Le
moyen de perdre un ami, c'est de lui prêter de l'argent.»
_Si tu ne prêtes pas, inimitié; si tu prêtes, procès éternel._ (Prov.
russe.)
La pensée qui constitue ces proverbes est commune à tous les peuples;
car en tout pays on trouve généralement dans la main qui a reçu la main
qui refuse de rendre.
En fait de prêt, le sort me traite
Avec grande inhumanité:
Je perds l'affection de ceux à qui je prête,
Si je ne perds l'argent que je leur ai prêté.
(DE CAILLY).
Sage ami et sotte amie.
Bonaventure Despériers a employé ce proverbe dans sa dixième Nouvelle.
Il n'a pas dit pourquoi il faut avoir un sage ami, parce qu'il a pensé
sans doute que personne ne pouvait l'ignorer; mais il a voulu faire
sentir l'avantage d'avoir une sotte amie par cette réflexion: «D'une
amie trop fine vous n'en avez pas le compte: elle vous joue toujours
quelque tour de son métier; _elle vous tire_ à tous les coups _quelque
argent de dessous l'aile_[10]; ou elle veut être trop brave, ou elle
vous fait porter les...» Je supprime le dernier mot, parce qu'il n'a pas
besoin d'être mis sous les yeux des lecteurs pour se présenter à leur
esprit. Peut-être eussé-je aussi bien fait de supprimer aussi
l'explication entière comme peu conforme à la vérité, ou du moins
très-douteuse. Depuis que notre grand comique a si bien montré sur la
scène le faux calcul d'Arnolphe, qui voulait _épouser une sotte pour
n'être point sot_, les Agnès n'inspirent plus de confiance, et leur
niaiserie est généralement regardée comme une dissimulation de la
finesse, de la ruse et de la malice dont le diable a pétri leur
caractère. D'où l'on conclut que l'homme qui se marie, n'ayant pas moins
à redouter les tromperies d'une femme sotte que d'une femme spirituelle,
fait beaucoup mieux de choisir celle-ci, chez laquelle il doit trouver,
dans ses infortunes conjugales, des compensations que l'autre ne saurait
lui offrir.
[10] Cette expression, aujourd'hui désusitée, qu'on trouve dans le
Dictionnaire de Philibert Monet, fait allusion à la coutume ancienne
et encore existante au seizième siècle, de porter la bourse sous
l'aisselle gauche, où elle était pendue à une courroie en forme de
baudrier et d'où on la retirait, au besoin, par une fente pratiquée
dans la manche du sayon ou pourpoint. Les Latins employaient comme
nous le mot _ala_ (aile), pour _axilla_ (aisselle).
Jamais honteux n'eut belle amie.
En amour, il faut être entreprenant: _Amor odit inertes_, dit Ovide, au
second livre de l'_Art d'aimer_. Les honteux ne gagnent rien auprès des
femmes, généralement moins bien disposées pour eux que pour les hardis,
qui leur épargnent l'embarras du refus. Ce sexe aimable est comme le
paradis, qui souffre violence et que les violents emportent. _Regnum
cœlorum vim patitur, et violenti rapiunt illud._ (Matth., XI, 12.)
Le comte de Bussy-Rabutin dit dans ses _Mémoires_: «La hardiesse en
amour avance les affaires. Je sais bien qu'il faut aimer avec respect
pour être aimé, mais assurément pour être récompensé il faut
entreprendre, et l'on voit plus d'effrontés réussir sans amour que de
respectueux avec la plus grande passion du monde.» (T. I, p. 93.)
On disait autrefois: _Jamais couard n'eut belle amie_, et ce proverbe,
où le mot _couard_ signifie lâche, poltron, encore plus que honteux,
peut avoir tiré son origine de la chevalerie, parce que, à l'époque où
cette institution était dans tout son lustre, le courage et la victoire
étaient de sûrs moyens pour obtenir l'amour des dames.
Il vaut mieux donner à un ennemi que d'emprunter à un ami.
Parce qu'en donnant à un ennemi on peut adoucir et désarmer sa haine,
tandis qu'en empruntant à un ami, on court risque de l'indisposer et de
le porter à une rupture. Les exemples de ce dernier cas ne sont pas
rares. Mlle de Scudéri, dans ses _Conversations_, en cite un fort
singulier, que voici: «Un ami, qui s'était battu plusieurs fois en duel
pour son ami, ne voulut pas lui prêter quelque argent qu'il lui
demandait à emprunter; et lui, qui n'avait pas refusé, dans l'occasion,
de répandre son sang pour son ami, lui refusa un médiocre secours dont
il se trouvait avoir besoin. Y a-t-il une plus grande bizarrerie que
celle de préférer son argent à sa propre vie?»
Pittacus disait: «La chose qu'on doit faire le plus tard qu'on peut,
c'est d'emprunter de l'argent à ses amis.» Ce qui prouve que dans
l'antiquité, comme en notre temps, l'amitié finissait où commençait
l'emprunt.
Nous avons encore cet autre proverbe: _On perd plus d'amis par ses
demandes que par son refus._
Qui veut garder son ami n'ait aucune affaire avec lui.
Les affaires d'intérêt amènent presque toujours des discussions qui
finissent par diviser les amis. Quelqu'un a dit: «L'intérêt qui se mêle
aux amitiés est comme le vif-argent confondu parmi l'or; le départ fait,
elles disparaissent et s'en vont en fumée.»
Les Turcs ont ce proverbe semblable au nôtre: _Bois et mange avec ton
ami, mais n'aie jamais d'affaire avec lui._
N'accorde point ta confiance à un ami dissimulé.
La dissimulation est incompatible avec l'amitié, qui a besoin de
franchise, de loyauté, d'expansion; et l'on peut regarder avec raison
celui qui est atteint de ce défaut, ou plutôt de ce vice, comme un
traître contre lequel il faut continuellement se tenir en garde. Un
adage oriental dit: _Fuis pour un temps l'homme colère, et pour toujours
l'homme dissimulé._
Vieux amis et comptes nouveaux.
Pour dire que c'est un moyen de conserver ses amis que d'avoir ses
comptes d'intérêt toujours bien réglés avec eux.
La vérité de cette proposition sera développée dans le commentaire que
je consacrerai au proverbe suivant.
Les bons comptes font les bons amis.
Proverbe dont on fait ordinairement l'application pour s'excuser
d'examiner un compte ou un mémoire présenté par un ami. Ce proverbe a
une portée plus étendue: il enseigne aux amis par le résultat qu'il
exprime combien il leur importe de bien régler les affaires d'intérêt
qu'ils peuvent avoir ensemble. Ce qui exige d'eux, non-seulement la foi
et la justice, sans lesquelles l'amitié ne saurait subsister, mais
l'exactitude la plus rigoureuse pour le payement des moindres déboursés
occasionnés par les services qu'ils sont dans le cas de se rendre
réciproquement. C'est à tort qu'ils dédaignent quelquefois une pareille
allocation, car la moindre négligence à cet égard peut inquiéter la
discrétion et gêner insensiblement la confiance.
Les Espagnols disent: «_Cuento y razon sustentan amistad._ Compte et
calcul entretiennent l'amitié.»
Les Italiens: «_Conti chiari, amici cari._ Comptes clairs, amis chers.»
Les Anglais: «_Even reckoning makes long friends._ Un compte exact fait
de longs, ou durables amis.»
Il ne faut pas compter avec ses amis.
Ce proverbe, qui signifie qu'il faut se montrer plutôt généreux
qu'intéressé avec ses amis, paraît en contradiction avec les deux
précédents, mais il ne l'est pas en réalité, car il ne conseille pas la
même espèce de générosité dont les autres commandent de s'abstenir. Il
parle de celle qu'on doit mettre dans les procédés de sentiment où elle
est indispensable, et non de celle qu'il faut éviter dans les affaires
d'intérêt, parce qu'elle peut avoir des conséquences fâcheuses. Les
préceptes sont différents, mais ils n'ont rien de contradictoire. Loin
de s'exclure, ils se concilient fort bien, et concourent à un but
unique, qui est la conservation de l'amitié.
Les Turcs disent: _l'Amitié compte par tonneaux, et le commerce par
grains._
L'idée de notre proverbe se trouve dans le passage suivant du _Traité de
l'amitié_ par Cicéron: «Borner l'amitié à un rapport mesuré de
sentiments et de services, c'est la dépouiller de sa dignité, c'est
l'avilir... Exiger une juste proportion entre ce qu'on donne et ce qu'on
reçoit, c'est faire d'elle une affaire de calcul. La véritable amitié
est plus magnifique, plus généreuse, et n'établit point de comptes
rigoureux. Car il ne faut pas craindre de perdre quelque chose ou d'en
faire trop pour un ami.» (XVI, 57.)
Entre amis tout doit être commun.
Ce proverbe est fort ancien. Épicure blâmait Pythagore de l'avoir
appliqué littéralement, en obligeant ses disciples à mettre en commun
tout ce qu'ils possédaient: «Si j'ai un véritable ami, disait-il, ne
suis-je pas aussi maître de ses biens que s'il m'en eût fait le
dépositaire? Y a-t-il moins de mérite à donner son cœur que ses
richesses? Je ne dois pas abuser sans doute de la tendresse de cet ami;
ce qu'il possède, je dois le ménager comme ma propre fortune: mais je
lui fais un outrage si j'exige qu'il la confie à un tiers pour nos
besoins communs.»
Sénèque, dans son _Traité des bienfaits_, liv. VII, ch. XII, définit
ainsi la communauté entre amis: «La communauté entre amis n'est pas
comme entre des associés qui ont leur part distincte; mais comme entre
un père et une mère qui, ayant deux enfants, n'ont pas chacun le leur,
mais en ont deux chacun.
Qui vit sans amis ne sera pas longtemps sage.
N'ayant personne qui lui porte assez d'intérêt pour l'avertir de ses
défauts, pour chercher à l'en corriger, il doit nécessairement les
garder et les aggraver de telle sorte qu'en peu de temps ils
dégénéreront en vices incompatibles avec la sagesse, à laquelle il
serait resté de plus en plus attaché s'il avait eu le bonheur de vivre
sous la surveillance salutaire d'un ami.
D'un ami! Ce nom seul me charme et me rassure;
C'est avec mon ami que ma raison s'épure;
Que je cherche la paix, des conseils, un appui;
Je me soutiens, m'éclaire et me calme avec lui.
Dans des piéges trompeurs si ma vertu sommeille,
J'embrasse, en le suivant, sa vertu qui m'éveille.
(Ducis, _Épître à l'amitié._)
Qui choisit mal ses amis ne sera pas longtemps sage.
Il ne le sera pas même si longtemps que celui qui vit sans amis, parce
qu'il sera poussé à l'inconduite par ceux qu'il a mal choisis. Cette
maxime proverbiale est prise de Confucius.
Le pire de tous les pays est celui où l'on n'a pas d'amis.
Dans ce pays-là on ne peut compter sur personne; on est exposé à toutes
sortes d'ennuis, de désagréments et de misères; on est réduit à vivre
triste et solitaire, dans la privation de toute sympathie, de tout
secours, de toute joie, de toute consolation. Quel sort affreux! Comment
supporter tant de douleurs dont le poids devient, chaque jour, plus
accablant! il faudrait pour cela une grâce spéciale de Dieu. Mais est-il
permis d'espérer, quand on met ainsi contre soi tout le monde, qu'on
pourra mettre Dieu pour soi? Et cette existence maudite, à laquelle on
est condamné, n'est-elle pas une punition infligée par la justice
divine? Gardons-nous d'en douter; c'est parce qu'on a été dur, inhumain
envers ses semblables, qu'on trouve ses semblables sans commisération et
sans humanité; c'est parce qu'on a été insociable qu'on est privé des
douceurs de la société. «_Per quæ peccat quis per hæc et torquetur_, dit
la _Sagesse_ (XI, 17). On est puni par où l'on a péché.»
Qui te conseille d'ôter la confiance à tes amis veut te tromper sans
témoins.
Ce proverbe, fondé sur une vérité d'expérience, signale d'une manière
nette et frappante le danger où l'on s'expose quand on a la faiblesse de
se laisser influencer par des rapports suspects contre les personnes
avec lesquelles on est intimement lié. L'auteur de ces rapports n'est
presque toujours qu'un fourbe qui cherche, en brouillant deux amis, à
supplanter l'un, afin de pouvoir, en toute liberté, faire sa dupe de
l'autre. S'il parvient au gré de ses vues intéressées à capter et à
posséder sans partage la confiance de l'imprudent qui l'écoute, il
achèvera d'aveugler sa raison à force de flatteries perfides, le
conduira de piége en piége par ses menées cauteleuses, et l'abandonnera
en se moquant de lui dès qu'il aura consommé sa ruine.
Que les amis soient donc continuellement en garde contre les délations
qui tendent à semer entre eux de la défiance et à provoquer une rupture
toujours douloureuse et nuisible à leurs vrais intérêts; qu'ils tiennent
leurs cœurs dans une si étroite union que le délateur ne puisse y
trouver le joint pour les séparer.
Il faut aimer ses amis avec leurs défauts.
Il faut être indulgent pour les défauts de ses amis, car l'indulgence
augmente l'amitié et la sévérité la diminue. Il ne s'agit ici que de ces
petits défauts qui ne tirent point à conséquence. La complaisance pour
les vices des amis serait contraire à la morale et à l'amitié.
Pour les cœurs corrompus l'amitié n'est point faite.
(VOLTAIRE.)
Un adage latin recommande de connaître les défauts d'un ami, et de ne
pas les haïr: _Mores amici noveris, non oderis._ Et Horace met parmi les
vertus nécessaires l'indulgence pour les amis: _Ignoscere amicis._
Les Orientaux disent, pour signifier qu'on ne doit pas soumettre les
défauts de ses amis à une censure rigoureuse: _Il ne faut pas rincer
avec du vinaigre la coupe de l'amitié._
«L'on ne peut aller loin dans l'amitié si l'on n'est pas disposé à se
pardonner les uns aux autres les petits défauts.» (La Bruyère, ch. V.)
Quelqu'un a dit: «Quand nos amis sont borgnes, il faut les regarder de
profil.» C'est une fleur d'esprit et de sentiment greffée sur notre
adage.
Bien servir fait amis, et vrai dire ennemis.
On se concilie l'affection des hommes par les bons offices qu'on leur
rend, et on se l'aliène par les vérités qu'on leur dit. Térence a
remarqué, dans son _Andrienne_, que la franchise produit la haine et que
la complaisance produit l'amitié.
_Veritas odium, obsequium amicos parit._
(Act. I, sc. I.)
Ce qui est pris de cette pensée d'Isocrate: «S'il est quelqu'un dont
vous vouliez faire un ami, dites-en du bien à des gens qui le lui
rapporteront: _Le principe de l'amitié est la louange, celui de la haine
est le blâme._»
On ne peut vivre sans amis.
Proverbe ancien rapporté dans cette phrase de Cicéron: «_Omnes ad unum
idem sentiunt, sine amicitia vitam esse nullam._ (_De Amicitia_, XXIII.)
Tous les hommes sont du même sentiment que sans l'amitié la vie n'est
rien.»
«Nous avons presque tous cela de commun, que non-seulement la douleur
qui, étant faible et impuissante, demande naturellement du soutien, mais
la joie qui, abondante en ses propres biens, semble se contenter
d'elle-même, cherche le sein d'un ami pour s'y répandre, sans quoi elle
est impuissante et assez souvent insipide; tant il est vrai que rien
n'est plaisant à l'homme s'il ne le goûte avec quelque autre homme dont
la société lui plaise.» (BOSSUET, _Sermon pour le mardi de la troisième
semaine de carême_.) Les Grecs disaient: _L'amitié est plus nécessaire
que le feu et l'eau_, deux choses sans lesquelles il serait impossible
de vivre. C'est pour cela que chez les Romains on avait donné aux amis
le nom de _necessarii_, nécessaires, et à l'amitié celui de
_necessitudo_, nécessité. Expressions empreintes du sentiment profond et
délicat qui les avait inspirées.
L'amitié est regardée comme une des joies du paradis; il serait
imparfait sans elle. On lit dans un des cantiques spirituels de Jacopone
de Tadi: «Les élus s'aiment d'une tendresse si délicate que chacun tient
l'autre pour son maître.»
Buffon disait: «L'amitié est de tous les attachements le plus digne de
l'homme. C'est l'âme de son ami qu'on aime, et pour aimer son ami il
faut en avoir une.»
Il faut louer tout bas ses amis.
Mme Geoffrin établissait comme autant de règles ces trois choses: 1º
qu'il faut rarement louer ses amis dans le monde; 2º qu'il ne faut les
louer que généralement et jamais par tel ou tel fait, en citant telle ou
telle action, parce qu'on ne manque jamais de jeter quelque doute sur le
fait ou de chercher à l'action quelque motif qui en diminue le mérite;
3º qu'il ne faut pas même les défendre, lorsqu'ils sont attaqués trop
vivement, si ce n'est en termes généraux et en peu de paroles, parce que
tout ce qu'on dit en pareil cas ne sert qu'à animer les détracteurs et à
leur faire outrer la censure.
Fontenelle avait dit avant Mme Geoffrin: «Empêchez que vos amis ne vous
louent avec excès, car le public traite à toute rigueur ceux que leurs
partisans servent trop bien.»
Ces conseils sont le développement de notre proverbe, qui est pris du
passage suivant de Salomon: «_Qui laudat amicum voce alta erit illi loco
maledictionis._ (_Proverbes_, XXVII, 14.) Qui loue son ami à haute voix
attirera sur lui la malédiction.»
Il faut dire la vérité à ses amis.
Il ne faut pas craindre de déplaire à ses amis en leur disant la vérité,
quand elle doit leur être utile; mais il ne faut jamais oublier que, si
l'amitié donne le droit de les contredire, elle impose le devoir de ne
pas les offenser par la contradiction.
«Nos amis sont en notre garde, dit Bossuet. Il n'y a rien de plus cruel
que la complaisance que nous avons pour leurs vices, et nous taire, en
ces circonstances, c'est les trahir. Ce n'est pas là le trait d'un ami.
C'est l'action d'un barbare que de les laisser tomber dans un précipice
faute de lumière, tandis que nous avons en main un flambeau que nous
pourrions leur mettre devant les yeux. Il faut même de la fermeté et de
la vigueur dans ces avis charitables. Usez de la liberté que le nom
d'amitié vous donne, ne cédez pas, soutenez vos justes sentiments.
Parlez à votre ami en ami, jetez-lui quelquefois au front des vérités
toutes sèches qui le fassent rentrer en lui-même; ne craignez pas de lui
faire honte, afin qu'il se sente pressé de se corriger et que, confondu
par vos reproches, il se rende enfin digne de louanges.
«Mais, avec cette fermeté et avec cette vigueur, gardez-vous de sortir
des bornes de la discrétion; je hais ceux qui se glorifient des avis
qu'ils donnent, qui veulent s'en faire honneur plutôt que d'en tirer de
l'utilité, et triompher de leur ami plutôt que de le servir. Pourquoi le
reprenez-vous ou pourquoi vous en vantez-vous devant tout le monde?
C'était une charitable correction et non une insulte outrageuse que vous
aviez à lui faire. Parlez en secret, parlez à l'oreille; n'épargnez pas
le vice, mais épargnez la pudeur, et que votre discrétion fasse sentir
au coupable que c'est un ami qui parle.» (_Sermon pour le mardi de la
troisième semaine du carême._)
Voici un beau proverbe arabe qui correspond au nôtre: _La sincérité est
le sacrement de l'amitié._
Vieux amis vieux écus.
Dicton né au commencement du quatorzième siècle, sous le règne de
Philippe le Bel, surnommé le _faux monnayeur_, parce qu'il avait fait
subir aux monnaies une altération telle, que la valeur intrinsèque de
chaque écu n'était plus que le tiers de celle qu'il avait eue sous les
règnes précédents. Cette altération et l'ordonnance par laquelle il
enjoignait aux particuliers de porter à l'atelier monétaire le tiers de
leur vaisselle, dont ils recevraient le prix en espèces nouvelles, sous
peine de confiscation, irritèrent si fortement les esprits, qu'une
révolte générale aurait éclaté si le clergé n'eût pris le soin de la
conjurer, en offrant au roi les deux tiers de ses revenus, afin que les
monnaies fussent remises au même titre que du temps de saint Louis.
Cependant, malgré la promesse royale achetée par la générosité de
l'Église de France, le dicton ne cessa pas d'être entièrement vrai
pendant un assez grand nombre d'années; mais il ne l'est plus que dans
sa première partie, depuis que les gouvernements ont compris l'extrême
importance de laisser au numéraire la valeur réelle qu'il doit avoir...
Les vieux écus aujourd'hui ne sont pas meilleurs que les neufs. Quant
aux vieux amis, ils n'ont pas seulement gardé tout leur prix, ils l'ont
augmenté en raison de leur excessive rareté.
On ne saurait avoir trop d'amis.
Les Arabes disent: _Mille amis, c'est peu; un ennemi, c'est beaucoup._
Mais les amis dont il est question dans leur proverbe, comme dans le
nôtre, ne sont pas ces êtres d'élite entre lesquels une grande
conformité d'inclinations et de mœurs, une intime correspondance de
pensées et de sentiments, ont établi la plus parfaite des unions: il
s'agit de ceux dont l'amitié moins pure et moins rare n'est pourtant pas
à dédaigner, à cause des bons offices qu'elle peut rendre aux personnes
qui savent se la concilier. Je crois qu'il faut penser sur ce sujet
comme la Bruyère. «C'est assez pour soi d'un fidèle ami, dit-il, c'est
même beaucoup de l'avoir rencontré: on ne peut en avoir trop pour le
service des autres.» (Ch. IV, _du Cœur_.)
Les amis de nos amis sont nos amis.
C'est-à-dire qu'ils ne doivent pas nous être indifférents, et qu'ils ont
des droits à nos égards. Pline le Jeune leur accordait davantage,
lorsqu'il écrivait: «_Amicus tuus, immo noster, quid enim non commune
nobis?_ (_Epist._ VIII, 12.) Votre ami, ou plutôt le nôtre, car que
peut-il y avoir qui ne nous soit commun?»
Mme de Sévigné appelait ingénieusement les _amis de ses amis_ «des amis
par réverbération».
«_Si les amis de nos amis sont nos amis_, demande Beaumarchais, les
ennemis de nos ennemis ne sont-ils pas plus d'à moitié nos amis?»
Un vieux proverbe dit qu'_on ne hait pas l'ennemi de ses ennemis_.
Mieux vaut amis en voie que deniers en courroie.
Des amis qui s'emploient activement pour une personne peuvent lui être
d'une plus grande utilité que son argent. Ce proverbe est dans le _Roman
de la Rose_.
Adès vaut miex amis en voie
Que ne font deniers en corroie.
(T. I, v. 4, 962.)
Le mot courroie, comme on le voit dans le Dictionnaire de Philibert
Monet, se disait autrefois de la ceinture de cuir dans laquelle on
mettait son argent. J'ai trouvé dans un vieux texte _deniers en
conroie_. Ce mot _conroie_ ou plutôt _conroi_ signifiait troupe, foule,
et par conséquent la variante _deniers en conroie_, si elle ne provient
pas d'une faute de copiste, équivaut _à deniers en quantité_.
Le troubadour Amanieu des Escas a employé cette autre variante:
Per c'om ditz que may val en cocha
Amiex que aur.
«C'est pourquoi on dit que mieux vaut dans le besoin amis que or.»
Les Allemands disent: «_Besser ohne Geld als ohne Freund seyn._ Mieux
vaut manquer d'argent que d'ami.»