(_Rhétor._, liv. II). Il se trouve aussi dans le troisième discours de
Dion Chrysostome, qui l'a développé en disant que le caractère de
l'amitié est de ne point changer, et que, si quelqu'un est infidèle à
une personne avec qui il a vécu dans une liaison intime, il déclare par
cette infidélité qu'il ne l'aimait pas véritablement; car, s'il eût été
son ami, il serait demeuré tel. C'est exactement la pensée que le père
de Neuville a exprimée d'une manière heureuse en parlant de «la cour où
les heureux n'ont point d'amis, puisqu'il n'en reste point aux
malheureux.»
Un bon ami vaut mieux que cent parents.
Ce proverbe a sa raison dans cet autre: _Beaucoup de parents et peu
d'amis._--J. Delille a dit dans son poëme de la _Pitié_:
Le sort fait les parents, le choix fait les amis.
(Ch. II.)
Et ce joli vers n'est que la répétition textuelle d'un proverbe oriental
que Dorat, avant Delille, avait imité ainsi:
C'est le hasard qui fait les frères,
Et la vertu fait les amis.
Cicéron (_de Amicitia_, V.) met l'amitié au-dessus de la parenté, en ce
que la bienveillance est essentielle à la première et n'est point
inséparable de la seconde, que sans bienveillance il n'y a plus d'amitié
et qu'il y a toujours parenté.
D'autres, au contraire, ont mis la parenté au-dessus de l'amitié, et
leur opinion a servi de fondement à quelques proverbes qu'on trouvera
plus loin.
Le frère est ami de nature,
Mais son amitié n'est pas sûre.
Ce distique proverbial est tiré de la phrase suivante de Cicéron: _Cum
propinquis amicitiam natura ipsa peperit, sed ea non satis habet
firmitatis_. (_De Amicitia_, V.) Il paraît justifié par les démêlés trop
fréquents que la jalousie et l'intérêt excitent parmi les frères: «C'est
à la vérité, dit Montaigne, un beau nom et plein de dilection que le nom
de frère; mais ce meslange de biens, ces partages, et que la richesse de
l'un soit la pauvreté de l'autre, cela destrempe merveilleusement et
relâche cette soudure fraternelle.»
On peut vivre sans frère, mais non sans ami.
Si cela était vrai, l'espèce humaine aurait été frappée depuis longtemps
d'une mortalité qui l'eût enlevée tout entière; car, dans la plupart des
siècles, il ne s'est pas rencontré peut-être un de ces êtres d'élite
sans lesquels on dit la vie impossible. Ne prenons donc ce proverbe que
pour une hyperbole excessive par laquelle on a voulu faire ressortir le
prix inestimable de l'amitié, et ne cherchons pas même à le justifier
sous ce rapport. La comparaison qu'il présente accuse une idée immorale,
dénaturée, qui doit le faire proscrire. Il peut rester à l'usage de
quelque mauvais frère, mais il ne saurait obtenir l'approbation d'aucun
esprit sensé.
Malheur à l'homme qui sacrifie ses parents à ses amis. Les Espagnols
disent à ce sujet: «_Quien de los suyos se aleja, Dios le deja_. Celui
qui s'éloigne des siens, Dieu l'abandonne.» Les pères et mères devraient
inculquer à leurs enfants cette belle maxime où respire l'esprit de
famille, en y joignant des exemples propres à en confirmer la vérité.
Un ami est un autre nous-même.
Beau mot qui a été attribué faussement à Zénon, fondateur de la secte
des stoïciens, car il se trouve dans le passage suivant des _Entretiens
de Socrate_ (II, 10): «Un bon ami est toujours prêt à se substituer à
son ami, à le seconder dans les soins de sa maison, dans les affaires de
l'État. Vous voulez obliger quelqu'un, il va se joindre à vous dans
cette bonne action. Quelque crainte qui vous agite, comptez sur ses
secours; vous faut-il faire des dépenses, des démarches, employer la
force ou la persuasion? _Vous trouverez en lui un autre vous-même._»
Ce mot n'appartient pas même à Socrate. Avant lui il était employé
proverbialement dans l'école de Pythagore qui passait pour en être
l'auteur.
Aristote a dit: «Un ami est une âme qui vit dans deux corps»; ce
qu'Horace a imité en appelant Virgile _la moitié de son âme_: _animæ
dimidium mea_ (I, od. 3), et ce que saint Augustin a répété dans ses
_Confessions_: «_Sensi animam meam et animam illius unam fuisse animam
in duobus corporibus_ (IV, 6). Je sentis que mon âme et la sienne
n'avaient formé qu'une seule âme dans nos deux corps.»
Cette même vie à deux, qui est celle de la véritable amitié, Ennius la
nommait _la vie vivante_, _vita vitalis_.
Qui ne connaît les vers charmants par lesquels La Fontaine a terminé sa
fable des _Deux Amis_ qui vivaient au Monomotapa?
Qu'un ami véritable est une douce chose!
Il cherche vos besoins au fond de votre cœur;
Il vous épargne la pudeur
De les lui découvrir vous-même:
Un songe, un rien, tout lui fait peur
Quand il s'agit de ce qu'il aime.
(Liv. VIII, fab. XI.)
Ces vers, où toutes les idées de la fable se reproduisent et se résument
en traits de sentiment, sont calqués, à l'exception des deux derniers
qui complètent si heureusement ce délicieux résumé, sur une maxime
indienne que Pilpay, dans un apologue intitulé aussi les _Deux Amis_, a
formulé en ces termes: «Un ami est une chose bien précieuse. Il cherche
nos besoins au fond de notre cœur. Il nous épargne la honte de les lui
découvrir nous-mêmes.»
Un ami fidèle est la médecine de la vie.
C'est-à-dire qu'il peut dissiper les ennuis, adoucir les amertumes et
soulager la plupart des maux de la vie. Il est pour les maladies de
l'esprit ce qu'un bon médecin est pour celles du corps. Ce proverbe est
littéralement traduit du verset de l'Ecclésiastique: _Amicus fidelis,
medicamentum vitæ_ (VI, 16).
«L'amitié, dit Gœthe, est le fonds social où l'humanité trouve toujours
des trésors nouveaux pour se relever forte et puissante, quel que soit
l'état déplorable où les naufrages et les banqueroutes ont pu la
réduire.»
On lit dans le _Hava-mal_ ou _Discours sublime d'Odin_, poëme gnomique
des Scandinaves: «L'arbre se dessèche quand il n'est revêtu ni d'écorce
ni de feuillage: ainsi est l'homme sans ami. L'homme ne peut vivre
seul.»
Les Arabes disent: «Pourquoi Dieu a-t-il donné une ombre à notre corps?
C'est pour qu'en traversant le désert nos yeux se reposent sur elle, et
soient ainsi préservés de la réverbération des sables brûlants.»
Il faut être fringant à l'ami.
Dicton fort usité au quatorzième et au quinzième siècle parmi les
femmes, pour dire que celle qui attendait la visite de son bon ami
devait se mettre en frais de braverie et d'amabilités afin de le bien
recevoir. _Fringant_, autrefois invariable quant au genre, est le
participe présent du verbe _fringuer_, employé par nos vieux auteurs
dans le sens de se parer, caresser, faire l'amour. Ces deux dernières
acceptions, désusitées en français, se sont conservées dans divers
patois méridionaux.
Un ami pour l'autre veille.
Un ami ne s'endort pas sur les affaires de son ami; il les prend à cœur,
il y veille comme aux siennes propres, et sa vigilance est payée de
retour par celui qui en est l'objet: tous deux sont sous la garde l'un
de l'autre, et ils doivent trouver dans leur sollicitude réciproque les
conseils et les secours dont ils ont besoin pour bien soigner leurs
intérêts moraux et matériels.
Il n'est si bon conseil que d'ami.
Parce que ce conseil a ordinairement toutes les qualités requises, étant
inspiré par une sincère affection, formé en connaissance de cause et
présenté de manière à ne pas blesser l'amour-propre de celui qui le
reçoit.
Les Espagnols disent: «_Consejo de quien bien te quiere aunque te
parezca mal, escribelo._ Conseil de celui qui te veut du bien, quoiqu'il
te paraisse mal, mets-le par écrit (pour ne pas l'oublier).»
Les Allemands ont ce proverbe: «_Freundes Stimme, Gottes Stimme._
Conseil d'ami, conseil de Dieu.»
«_Unguento et variis odoribus delectatur cor, et bonis amici consiliis
anima dulcoratur_ (Salom., _Prov._ XXVII, 9). Le parfum et la variété
des odeurs sont la joie du cœur, et les bons conseils d'un ami sont les
délices de l'âme.»
Si ton ami te frappe, baise sa main.
On comprend que ce proverbe ne doit pas se prendre à la lettre, et que
l'_ami qui frappe_ ne signifie que l'ami qui reprend. Le sens est donc
que, quelque véhémence qu'un ami mette dans ses remontrances, il faut
lui en savoir gré, parce qu'elle est l'effet et la preuve d'un véritable
attachement. Les Allemands disent d'une manière également figurée:
«_Freundes Schlæge, liebe Schlæge._ Coup d'ami, coup chéri.»
Leur proverbe et le nôtre rappellent ces paroles de Salomon: «_Meliora
sunt vulnera diligentis quam fraudulenta oscula odientis_ (_Prov._
XXVII, 6). Les blessures que fait celui qui aime valent mieux que les
baisers trompeurs de celui qui hait.»
Un vieil ami est une seconde conscience.
Parce que cette seconde conscience, de même que la première, ne laisse
passer aucune faute sans avertissement. Le devoir de l'amitié véritable
est de remontrer à celui qu'on aime les défauts qu'il peut avoir afin de
l'exciter à s'en corriger. C'est ce que fait entendre aussi ce proverbe
espagnol: «_No hay mejor espejo que el amigo viejo._ Il n'y a pas de
plus fidèle miroir qu'un vieil ami.» On sent que ce proverbe ne désigne
pas sans raison un _vieil ami_, car il faut être ami de longue main pour
être en droit de faire de telles remontrances. «Le plus grand effort de
l'amitié, dit La Rochefoucauld, n'est pas de montrer nos défauts à un
ami; c'est de lui faire voir les siens.»
On ne peut dire ami celui avec qui on n'a pas mangé quelques minots de
sel.
Aristote et Plutarque se sont servis de ce proverbe, dont le sens est
que l'amitié ne peut se former subitement, et qu'elle a besoin d'être
confirmée par le temps. «Semblable au vin généreux dont les années
augmentent le prix, dit Cicéron, plus elle est vieille, et plus elle est
parfaite, et c'est avec raison qu'on pense qu'il faut manger ensemble
plusieurs boisseaux de sel pour consommer l'amitié.» _Verum illud est,
quod dicitur, multos modios salis simul edendos esse ut amicitiæ munus
expletum sit._ (Cic., _de Amicitia_ XIX.)
L'amitié est aussi comparée au vin dans l'Ecclésiastique: «_Vinum novum
amicus novus: veterascet, et cum jucunditate bibes illud_ (IX, 15). Le
nouvel ami est un vin nouveau: il vieillira, et tu le boiras avec
délices.»
Qui est ami de tous ne l'est de personne.
Il en est de l'amitié comme d'une essence précieuse qui perd sa vertu
quand on la délaye dans une trop grande quantité d'eau. Ce sentiment n'a
de force qu'autant qu'il reste concentré dans un couple d'êtres d'élite.
S'il s'épanche sur beaucoup de gens, il s'amoindrit tellement qu'il n'en
vient presque rien à personne. _Pluralité d'amis, nullité d'amis._
«L'amitié, dit Plutarque, nous serre et nous unit; plusieurs amitiés
nous séparent et nous distraient. La pluralité d'amis convient à ceux
qui veulent user de leurs amis sans se soucier de les servir
réciproquement: ce qui vaut autant à dire qu'elle convient à des gens
qui ne savent ce que c'est qu'amitié. _Ne touche point à plusieurs dans
la main_, disait Pythagore; c'est-à-dire ne fais pas beaucoup d'amis...
Qui a tant d'amis, certes assister à tous il est du tout impossible, et
ne gratifier à nul il n'y aurait point d'apparence; et en gratifiant à
tous en offenser plusieurs, il serait aussi trop fâcheux.» (_De la
pluralité d'amis._)
A nul n'est vrai ami qui de soi-même est ennemi.
«Celui qui est mauvais à soi-même ne doit être bon à personne.»
(MÉNANDRE.)
«_Qui sibi amicus est scito hunc amicum omnibus esse_ (Sén., _Epist._,
VI). Sachez que celui qui est ami de soi-même l'est aussi de tous les
autres.» En effet, l'homme qui sait ce qu'il se doit à lui-même sait
aussi ce qu'il doit à ses semblables, et son attention consciencieuse à
observer ses devoirs personnels est une garantie assurée de la bonne foi
et de l'honnêteté qu'il apportera dans ses relations avec les autres. Un
philosophe chinois, Ma-Koang, a très-bien dit: «Avant de chercher à se
faire des amis, il faut commencer à devenir le sien.»
Un ami n'est pas sitôt fait que perdu.
Parce que, pour faire un ami, il faut une longue pratique, un commerce
assidu, de l'attachement, des services, des prévenances, qualités qu'on
ne rencontre guère; tandis que, pour le perdre, il suffit de quelques
négligences, de quelques susceptibilités, de quelques saillies de
mauvaise humeur, défauts d'autant plus fréquents que les qualités
susdites sont plus rares. C'est pour cela aussi que les amitiés se
forment si difficilement, et qu'elles ne sont, à proprement parler, que
des essais sans résultat. Elles ont le sort de ces insectes qui mettent
trois ans à se former pour ne vivre que peu de minutes.
Un ami en amène un autre.
Une personne invitée dans une maison y amène quelquefois une autre
personne qu'on n'attendait pas, et la présentation se fait avec des
excuses auxquelles on répond: _Un ami en amène un autre._ Les Anglais
disent: «_My friend's friend is welcome._ L'ami de mon ami est le
bienvenu.» Les Italiens ont ce proverbe dérivé d'un usage
ecclésiastique: «_Ogni prete può menar un chierico_. Tout prêtre peut
amener un clerc.»
Chez les Romains le convive amené à un festin par un invité s'appelait
_ombre_, sans doute parce qu'il suivait son introducteur comme l'ombre
suit le corps, et leur proverbe correspondant au nôtre était: «_Locus
est et pluribus umbris._ (HOR., lib. I, epist. V.) Il y a place pour
plusieurs ombres.»
Ami jusqu'aux autels.
_Usque ad aras amicus._ Proverbe que les Latins avaient emprunté aux
Grecs pour signifier qu'on est disposé à tout faire pour ses amis,
excepté ce qui est contraire à la religion et à la conscience. Ce
proverbe, rapporté par Plutarque et par Aulu-Gelle, est une réponse de
Périclès à un de ses amis qui l'engageait à prêter un faux serment en sa
faveur. Il est fondé sur l'antique usage de jurer la main posée sur un
autel.
François Ier en fit une noble application lorsque, en 1534, il écrivit
au roi d'Angleterre Henri VIII, qui lui conseillait de se séparer de
l'Église romaine comme il venait de le faire: _Je suis votre ami, mais
jusqu'aux autels_.
Qui n'est pas grand ennemi n'est pas grand ami.
C'est-à-dire: celui qui n'est pas capable de bien haïr n'est pas capable
de bien aimer; celui qui ne peut mettre beaucoup d'ardeur à se venger de
ses ennemis ne peut non plus en mettre beaucoup à servir ses amis.
L'auteur des _Loisirs d'un ministre d'État_ (le marquis de Paulmy)
désapprouve très-fort ce proverbe, qui mesure les degrés de l'amitié sur
les degrés de la haine: «Distinguons, dit-il, entre les excès dans
lesquels les passions peuvent nous entraîner, et les suites d'une
liaison sage et réfléchie. L'amitié ne doit être que de ce dernier
genre. Si elle devenait une passion, elle cesserait d'être aussi
estimable et aussi respectable qu'elle l'est; elle aurait tous les
dangers de l'amour, qui fait autant de fautes que la haine et la
vengeance. Dieu nous garde de trop aimer, aussi bien que de trop haïr!
cependant il faut bien aimer jusqu'à un certain point. Le cœur de
l'homme a besoin de ce sentiment, et ce sentiment fait du bien à notre
esprit, quand il ne l'aveugle point; mais la haine et le désir de la
vengeance ne peuvent jamais que nous tourmenter; on est heureux de ne
point haïr; mais, en aimant d'une manière sensée, ne peut-on pas servir
ardemment ses amis, mettre de la vivacité, de la suite, même de la
ténacité dans les affaires qui les intéressent? Eh! faut-il donc être
cruel pour les uns parce que l'on est tendre pour les autres,
persécuteur pour être serviable? Non. Pour moi, je déclare que je suis
un faible ennemi, non-seulement en force, mais en intention, quoique je
sois ami très-zélé et très-essentiel.»
Les observations qu'on vient de lire montrent fort bien que le proverbe
n'est pas bon à pratiquer et ne s'accorde pas avec la morale, qui
prescrit de ne haïr personne; mais elles ne prouvent pas précisément
qu'il soit contraire à la vérité, chose essentielle qu'elles n'auraient
pas dû omettre. Nous avons donc à donner cette preuve; et pour cela, il
ne sera pas besoin d'une longue dissertation; il suffira de citer cette
judicieuse pensée de Sénac de Meilhan: «On dit que _ceux qui savent bien
haïr savent bien aimer_, comme si ces deux sentiments avaient le même
principe. L'affection part du cœur, et la haine de l'amour-propre ou de
l'intérêt blessé.»
La conséquence rigoureuse que tout esprit logique doit tirer de là,
c'est, contrairement au proverbe, que la haine qu'on a contre une
personne ne produit pas nécessairement l'affection pour une autre.
A l'ami soigne le figuier, à l'ennemi soigne le pêcher.
Ce proverbe, rapporté sans aucune explication dans le recueil de Gomes
de Trier, conseille allégoriquement de mettre en pratique la fausse
doctrine énoncée dans le précédent, c'est-à-dire de bien haïr ses
ennemis afin de bien aimer ses amis. Le figuier y est considéré comme un
emblème d'amitié, à cause de ses feuilles, qui couvrirent la nudité de
nos premiers parents, et surtout à cause de son fruit employé, chez les
peuples anciens, comme expression typique des vœux qu'ils formaient pour
la prospérité des personnes chéries, et consacré, pour cette raison, aux
étrennes du jour de l'an, dans le moyen âge, ainsi que dans l'antiquité.
Le pêcher, au contraire, y figure comme un emblème de haine, par suite
d'une vieille tradition d'après laquelle les rois de Perse auraient fait
transplanter cet arbre, originaire de leur pays, sur les terres des
Égyptiens leurs ennemis, parce que les pêches, en Perse, avaient des
propriétés malfaisantes qui les faisaient classer parmi les poisons.
Pline le Naturaliste a parlé de cette tradition, qu'il jugeait erronée,
dans le passage suivant de son _Histoire naturelle_: «Il n'est pas vrai
que la pomme persique soit un poison douloureux dans la Perse, ni que
les rois de ce pays l'aient introduite, par vengeance, en Égypte, où la
terre l'aurait bonifiée. Les auteurs exacts ont dit cela du perséa, qui
diffère tout à fait du pêcher.» (Liv. XV, ch. XIII.)
Les Italiens ont le même proverbe qui doit se trouver dans le _Jardin de
récréation_, etc., par Jean Florio (_Giardino di ricreazione_, etc., _di
Giovanni Florio_), dont le recueil de Gomes de Trier est une traduction.
Il y a en outre, chez les Piémontais, un autre proverbe analogue, que M.
le docteur Silva a bien voulu me communiquer. Le voici, avec la juste
explication qu'il y a jointe: «Dans le Piémont, on croit généralement
que l'enveloppe de la figue est un poison, et que la pêche, fruit
malsain, porte son contre-poison dans la pellicule. De là le proverbe:
«_All'amico si pela il fico, al nemico il persico_. A l'ami on pèle la
figue, et à l'ennemi la pêche.» Aussi à la personne qu'on estime, et
même dans les grands repas, la maîtresse de maison offre-t-elle parfois
une figue dépouillée de son enveloppe.»
M. Silva pense que le proverbe français est fondé sur le même préjugé
que celui des Piémontais, qu'il suppose antérieur, et j'avoue que, si
cela était, j'en serais pour les frais d'érudition que j'ai faits dans
mon commentaire. Mais je crois que c'est une conjecture que je puis me
dispenser d'admettre, et que M. Silva n'aurait peut-être pas admise s'il
avait connu le texte italien qui doit être cité par Florio. Ce texte,
tel qu'il m'a été donné par le savant abbé Ciampi, porte _pianta_ et non
_pela_. Je dois conclure de cette différence notable que les deux
proverbes, n'étant pas les mêmes par l'expression, ne le sont pas non
plus par le sens. Je maintiens donc comme vraie l'origine que j'ai
assignée à l'un, tout en adoptant l'explication que M. Silva a faite de
l'autre.
Ce qui tombe en poche d'ami n'est pas perdu pour nous.
Cela se dit lorsqu'un bien qu'on espérait voir venir à soi arrive à
quelque ami. Je ne sais si c'est pour exprimer une consolation sincère
ou pour déguiser un regret égoïste que ce bien ait changé de direction.
On peut admettre tantôt l'une et tantôt l'autre interprétation de ce
proverbe, selon le caractère des gens qui l'emploient ou de ceux
auxquels on l'applique.--S'il faut en croire La Rochefoucauld, «le
premier mouvement de joie que nous avons eu du bonheur de nos amis ne
vient ni de la bonté de notre naturel, ni de l'amitié que nous avons
pour eux: c'est l'effet de l'amour-propre qui nous flatte d'être heureux
à notre tour, ou de retirer quelque utilité de leur bonne fortune.»
Il est bien sûr que l'amour-propre, c'est-à-dire l'amour de soi, comme
l'entend La Rochefoucauld, est le principal mobile des sentiments et des
actions de l'homme. Mais ici l'amour-propre n'agit pas seul. Il y a
aussi l'influence de l'inclination que nous avons pour ceux avec qui
nous vivons et pour tous les objets qui nous environnent, inclination
toujours jointe avec les passions, comme l'a remarqué Malebranche, et je
crois que les réflexions suivantes de ce philosophe offrent une
explication plus exacte, surtout plus morale, du proverbe. «Afin que
l'amour naturel que nous avons pour nous-mêmes n'anéantisse pas et
n'affaiblisse pas trop celui que nous avons pour les choses qui sont
hors de nous, et qu'au contraire ces deux amours que Dieu met en nous
s'entretiennent et se fortifient l'un l'autre, il nous a liés de telle
manière avec tout ce qui nous environne, et principalement avec les
êtres de même espèce que nous, que leurs maux nous affligent
naturellement, que leur joie nous réjouit, et que leur grandeur, leur
abaissement, leur diminution, semblent augmenter ou diminuer notre être
propre. Les nouvelles dignités de nos parents et de nos amis, les
nouvelles acquisitions de ceux qui ont le plus de rapport à nous,
semblent ajouter quelque chose à notre substance. Tenant à toutes ces
choses, nous nous réjouissons de leur grandeur et de leur étendue.»
(_Recherche de la vérité_, liv. IV, ch. XIII.)
Il vaut mieux perdre un bon mot qu'un ami.
C'est une leçon adressée aux malins railleurs qui, à l'exemple du poëte
dont parle Horace, se livrent à leur gaieté caustique sans épargner
personne, pas même leur ami.
... _Dummodo risum
Excutiat sibi, non hic cuiquam parcet amico._
(I, Sat. IV.)
Quintilien a dit dans ses _Institutions oratoires_, liv. VI, ch. III:
«_Lædere nunquam velimus, longeque absit propositum illud: potius amicum
quam dictum perdidit._ Tâchons de ne jamais blesser, et repoussons loin
de notre esprit tout ce qui tendrait à nous faire appliquer ce dicton:
_Il a mieux aimé perdre un ami qu'un bon mot._»
Un proverbe espagnol, par une métaphore très-remarquable, assimile à
l'oiseau de proie l'homme qui fait de son ami la victime de ses cruelles
railleries: «_Reniego del amigo que cubre con las alas y muerde con el
pico._ Fi de l'ami qui couvre des ailes et déchire du bec!»
Salomon a dit: _Homines derisores civitatem perdunt_. (_Prov._, XXIX,
8.) Les hommes railleurs[9] perdent la cité,» et Bacon, dans les
réflexions qu'il a faites sur cette maxime, a très-bien signalé ce genre
d'esprit dérisoire et moqueur.
[9] La Vulgate ne porte point le mot _derisores_ «railleurs», que
Bacon a trouvé sans doute dans quelque autre traduction ou dans le
texte hébreu; elle dit _pestilentes_ «corrompus». Après tout, les
deux mots, quelle que soit leur différence usuelle, peuvent
s'accorder dans un certain sens, car les hommes dont la malignité ne
respecte rien ont un principe de corruption dans le cœur.
Ami de Platon, mais plus ami de la vérité.
_Amicus Plato, sed magis amica veritas._ C'est un mot d'Aristote en
réponse à des critiques qui lui reprochaient d'attaquer quelques
opinions de son maître Platon. Il s'applique à un homme éclairé qui ne
soumet pas aveuglément son jugement à celui des personnes mêmes les plus
recommandables, dont ordinairement il suit volontiers l'avis.
Il n'est meilleur ami ni parent que soi-même.
C'est un vers de La Fontaine fait avec un ancien proverbe qu'il a
remplacé. Il figure dans la dernière fable du livre IV, l'_Alouette et
ses Petits_, où il signifie que, pour se tirer d'affaire, il faut
recourir à ses propres moyens, et ne pas compter sur l'aide des amis et
des parents.
Notre erreur est extrême,
Dit-il, de nous attendre à d'autres gens que nous:
Il n'est meilleur ami ni parent que soi-même.
Le proverbe s'emploie aussi pour dire qu'on préfère ses intérêts
personnels à ceux d'un ami et d'un parent.
A l'ami qui demande on ne dit pas: Demain.