correspond au nôtre: «_Se le donne fossero d'argento, non varrebber' un
quattrino, perchè non starebber' al martello._ Si les femmes étaient
d'argent, elles ne vaudraient pas quatre deniers, parce qu'elles ne
tiendraient pas sous le marteau», ce qui signifie au figuré, si je ne me
trompe, qu'elles ne seraient pas malléables.
Les femmes qui ont donné leur farine, veulent vendre leur son.
Proverbe dont on fait l'application à certaines femmes galantes qui,
après avoir prodigué gratuitement les prémices de leurs appas, ou leur
farine, prétendent en faire payer au-dessus de leur valeur les restes,
ou le son. Ces meunières intéressées, à qui le vice a fait oublier tout
sentiment généreux, n'ont d'autres pensées que de s'enrichir aux dépens
de quelques jeunes gens sans expérience qu'elles ont attirés à leur
moulin, et qu'elles en chasseront impitoyablement aussitôt qu'elles
auront achevé de les ruiner.
Les mots «farine» et «son» ont été employés allégoriquement par les
auteurs du moyen âge dans le même sens qu'ils ont ici. On lit dans un
recueil de ce temps cette curieuse définition de la beauté féminine:
«C'est la farine du diable qui se réduit tout en son.» On y trouve aussi
cette comparaison non moins curieuse de la femme prodigue de sa beauté
pour son plaisir, avec un bluteau qui jette la farine et retient le son.
Il a peu d'honnêtes femmes qui ne soient lasses de leur métier.
La Rochefoucauld l'a dit textuellement dans sa 376e _Pensée_, et Molière
l'a redit, à sa manière, dans ces vers d'_Amphitryon_, que Cléantis
adresse à Sosie:
Va, va, traître, laisse-moi faire,
On se lasse parfois d'être femme de bien.
(Acte II, sc. VII.)
Je crois que c'est une phrase proverbiale antérieure à ces deux auteurs.
Elle est du moins employée comme telle dans quelques patois méridionaux,
et elle a des équivalents dans plusieurs langues étrangères.
Sans doute le _métier_ d'honnête femme peut paraître fatigant, puisqu'il
oblige à une lutte vigoureuse pour triompher de ce désordre d'idées et
de tentations que peuvent exciter, par moment, dans l'esprit d'une
femme, même la mieux morigénée, les froides négligences d'un mari et les
ardentes poursuites d'un séducteur. Mais faut-il en conclure que les
efforts qu'exige d'elle le maintien de sa vertu doivent lui en donner
une sorte de lassitude? Non, non: la femme qui se respecte a l'âme trop
forte et trop courageuse pour se lasser de ce qui fait son honneur et sa
dignité. Loin de faiblir dans la lutte, elle s'y affermit; plus son
devoir lui impose de sacrifices, plus elle s'y attache, non-seulement
par la considération des malheurs qu'ont à subir les femmes déshonorées,
mais par le sentiment de sa conscience, qui adoucit et compense ses
amertumes par d'ineffables consolations.
Je voudrais qu'à la place de la maxime que je combats il y en eût une
autre qui glorifiât la persévérance vertueuse de la femme délaissée.
Cette femme de bien, cette femme chrétienne, malheureusement trop rare,
est un modèle de perfection, et la chasteté inaltérable qu'elle conserve
dans un cœur brûlant me paraît, dans l'ordre moral, un phénomène plus
admirable encore que ne l'est, dans l'ordre physique, la glace
entretenue dans un fourneau chauffé à blanc.
Les femmes demandent si un homme est discret, comme les hommes si une
femme est belle.
La discrétion des hommes tente les femmes autant que la beauté des
femmes tente les hommes, et les deux sexes suivent plus volontiers
l'attrait naturel qui les invite à se rapprocher, quand ils sont assurés
de rencontrer, l'un chez l'autre, la qualité qu'ils désirent. Ainsi les
deux questions, bien que chacune d'elles porte sur un point différent,
partent du même principe, qui est le besoin d'aimer, et tendent au même
but, qui est la satisfaction de ce besoin. Mais celle des femmes est
plus significative que celle des hommes, où l'on ne voit souvent qu'un
simple effet de curiosité: elle a quelque chose de raisonné, de
prémédité, indice manifeste que les femmes, qui osent la faire, sont
déjà décidées à se laisser aller à la tentation, lorsqu'elles savent
qu'elles pourront, sans crainte d'être compromises, accorder leur
penchant avec la sécurité, leur plaisir avec le mystère. Vous pouvez en
conclure, si vous le voulez, qu'elles tiennent beaucoup moins à la vertu
qu'au respect humain. En effet, mettre de côté cette vertu incommode et
en garder les apparences honorables, c'est, en résumé, ce qu'elles
cherchent en s'engageant dans les affaires de cœur. Il n'est pas besoin
de dire avec quelles précautions, avec quelle habileté elles poursuivent
ce double objet, après en avoir calculé les inconvénients et les
avantages. On sait que ces femmes-là ont un art prodigieux, qui leur
vient sans doute de ce qu'elles ont mordu plus profondément que les
autres au fruit de l'arbre de la science du bien et du mal.
Les femmes n'ont que l'âge qu'elles paraissent avoir.
Il ne faut pas juger de l'âge des femmes par le nombre de leurs années,
mais par la conservation de leurs appas; tant que ces appas ne sont
point flétris, elles peuvent se dire encore dans la jeunesse malgré le
démenti que leur opposent les registres de l'état civil toujours trop
incivil pour elles.
C'est sur la foi de ce proverbe que nos dames se donnent tant de soins
et font tant de frais de toilette pour paraître plus jeunes qu'elles ne
sont.
N'examinons point si un tel proverbe n'est pas formulé d'une manière
plus galante que vraie, de peur de troubler leurs illusions à ce sujet;
laissons-les se complaire dans ces douces illusions; et qu'elles soient
persuadées, s'il est possible, que leur extrait baptistaire vieillit
tout seul.
On ne saurait dire des femmes ce qui en est.
Est-ce parce qu'il y aurait trop à dire d'elles, ou bien parce qu'il
paraît impossible de les définir? Je laisserai à de plus habiles que moi
le soin de décider entre ces deux questions qui se compliquent l'une par
l'autre, et je me contenterai de citer un joli portrait burlesque de la
femme par un auteur comique qui ne la jugeait pas indéfinissable et qui
voyait en elle un composé de natures diverses. Je le tire de la pièce
intitulée: _Arlequin défenseur du beau sexe_.--«Voulez-vous bien
connaître une femme? figurez-vous un joli petit monstre qui charme les
yeux et qui choque la raison; qui plaît et qui rebute, qui est ange au
dehors et harpie au dedans. Mettez ensemble la tête d'une linotte, la
langue d'un serpent, les yeux d'un basilic, l'humeur d'un chat,
l'adresse d'un singe, les inclinations nocturnes d'un hibou, le brillant
du soleil et l'inégalité de la lune; enveloppez le tout d'une peau bien
blanche, ajoutez-y des bras, des jambes, _et cætera_: vous aurez une
femme toute complète.» (_Théâtre italien de Gherardi, t. V, p. 262._)
On attribue à J.-J. Rousseau les vers suivants sur les femmes:
Objet séduisant et funeste,
Que j'adore et que je déteste,
Toi que la nature embellit
Des agréments du corps et des dons de l'esprit,
Qui de l'homme fais un esclave,
Qui t'en moques quand il te plaint,
Qui l'accables quand il te craint,
Qui le punis quand il te brave;
Toi dont le front doux et serein
Porte le plaisir dans nos fêtes,
Toi qui soulèves les tempêtes
Qui tourmentent le genre humain.
Être ou chimère inconcevable,
Abîme de maux et de biens,
Seras-tu donc toujours la source inépuisable
De nos mépris et de nos entretiens?
PROVERBES
SUR
L'AMITIÉ
Il faut connaître avant d'aimer.
Ce proverbe n'est guère applicable à l'amour, qui est rarement déterminé
par la réflexion; il est fait pour l'amitié, à la formation de laquelle
le temps est nécessaire. C'est, en d'autres termes, l'adage des Grecs:
«φίλους μὴ ταχὺ κτῶ. Ne fais pas des amis promptement.» Nous avons
encore cette maxime bonne à rappeler: _Le moyen de faire des amis qu'on
puisse garder longtemps, c'est d'être longtemps à les faire_.
«L'amour, dit la Bruyère, naît brusquement, sans autre réflexion, par
tempérament ou par faiblesse. Un trait de beauté nous fixe, nous
détermine. L'amitié, au contraire, se forme peu à peu avec le temps, par
la pratique, par un long commerce. Combien d'esprit, de bonté de cœur,
d'attachement, de services et de complaisances dans les amis pour faire,
en plusieurs années, beaucoup moins que ne fait quelquefois, en un
moment, un beau visage ou une belle main?» (Ch. IV, _du Cœur_.)
Aime comme si tu devais un jour haïr.
Ce mot, que Scipion regardait comme le plus odieux blasphème contre
l'amitié, est attribué à Bias par Aristote, qui dit dans sa rhétorique:
«L'amour et la haine sont sans vivacité dans le cœur des vieillards.
Suivant le précepte de Bias, ils aiment comme s'ils devaient haïr un
jour, ils haïssent comme s'ils devaient un jour aimer.» Cependant
Cicéron (_De Amicitia_, XVI), ne peut croire que la première partie de
cette sentence appartienne à un homme aussi sage que Bias. La seconde,
en effet, est seule digne de lui. Il est probable, comme le remarque le
savant M. Jos.-Vict. Leclerc, que le philosophe de Priène s'était
contenté de dire: _Haïssez comme si vous deviez aimer_, et qu'on aura
ajouté le reste pour former antithèse et pour appuyer une fausse maxime
d'une grande autorité. Quoi qu'il en soit, cette maxime n'en est pas
moins passée en proverbe, par une espèce de fatalité qui trop souvent
fait retenir ce qui est mal et oublier ce qui est bien. Mais ce n'a pas
été pourtant sans une forte opposition. Tous les auteurs qui ont écrit
sur l'amitié se sont attachés à la combattre. Les deux meilleures
réfutations qu'on en ait faites sont ce mot de César: «J'aime mieux
périr une fois que de me défier toujours,» et ces vers de Gaillard que
La Harpe a cités avec éloge dans son _Cours de littérature_:
Ah! périsse à jamais ce mot affreux d'un sage,
Ce mot, l'effroi du cœur et l'effroi de l'amour:
«Songez que votre ami peut vous trahir un jour!»
Qu'il me trahisse, hélas! sans que mon cœur l'offense,
Sans qu'une douloureuse ou coupable prudence
Dans l'obscur avenir cherche un crime douteux...
S'il cesse un jour d'aimer, qu'il sera malheureux!
S'il trahit nos serments, je dois aussi le plaindre,
Mon amitié fut pure et je n'ai rien à craindre.
Qu'il montre à tous les yeux les secrets de mon cœur;
Ces secrets sont l'amour, l'amitié, la douleur,
La douleur de le voir, infidèle et parjure,
Oublier ses serments, comme moi son injure.
«Vivre avec ses ennemis comme s'ils devaient être un jour nos amis, et
vivre avec nos amis comme s'ils pouvaient devenir nos ennemis, n'est ni
selon la nature de la haine ni selon les règles de l'amitié. Ce n'est
point une maxime de morale, mais de politique.» (La Bruyère, ch. IV, _du
Cœur_.)
Bacon juge cette maxime admissible, «pourvu toutefois qu'on n'y voie
point une raison qui encourage à la perfidie, mais seulement une raison
pour être circonspect et pour modérer ses affections». (_Dign. et accr.
des sciences_, liv. VIII, ch. II.) Il la considère probablement par
rapport à cette amitié superficielle sujette à passer, car elle ne
saurait se concilier avec la véritable amitié qui veut une confiance
entière. Prendre des précautions contre un ami, quelque honnêtement
qu'on le fît, ce serait le traiter, pour ainsi dire, en ennemi.
On ne s'aime bien que lorsqu'on n'a plus besoin de se le dire.
Parce qu'il règne alors entre ceux qui s'aiment une confiance entière,
qui est la preuve d'une affection parfaite. Cette maxime très-vraie de
l'amitié ne l'est pas également de l'amour; car les amants, si persuadés
qu'ils soient de leur tendresse mutuelle, éprouvent un besoin continuel
d'en échanger les témoignages. Et il est démontré par l'expérience que
ce besoin est inséparable de leur passion, dont on pourrait marquer les
divers degrés sur une échelle chromatique des inflexions du langage
amoureux, depuis la note la plus basse jusqu'à la plus élevée.
Qui aime bien châtie bien.
Proverbe dont l'idée se retrouve dans plusieurs passages de Salomon,
notamment dans celui-ci: «_Qui parcit virgæ odit filium suum; qui autem
diligit illum instanter erudit_. (_Prov._ XIII, 24.) Celui qui épargne
la verge hait son fils; mais celui qui l'aime s'applique à le corriger.»
Le conseil qu'exprime ce proverbe étranger aux mœurs actuelles était
approuvé des peuples de l'antiquité. Il fut regardé comme excellent en
Chine jusqu'au temps de Confucius, qui en fit sentir les graves
inconvénients. Il devint en Grèce un des points fondamentaux de la
méthode du stoïcien Chrysippe pour l'éducation des enfants. Il paraît
même avoir fait partie de la doctrine socratique, si l'on en juge par la
quatrième scène du cinquième acte des _Nuées_ d'Aristophane, où un
disciple de Socrate est représenté battant son père et disant: «Battre
ce qu'on aime est l'effet le plus naturel de tout sentiment d'affection:
aimer et battre ne sont qu'une même chose. Τοῦτ' ἔστ' εὐνοεῖν τὸ
τύπτειν.»
On sait qu'à Rome le rhéteur Orbilius de Bénévent, que le poëte Horace,
dont il fut le maître, a nommé _plagosus_ (Epist. II, 1, 10),
introduisit l'usage du fouet dans son école; ce qui a fait donner aux
régents qui, chez les modernes, ont adopté ce honteux usage, le surnom
d'_orbilianites_, tombé depuis devant celui de _monsieur Cinglant_.
Qui m'aime me suive.
Philippe VI de Valois était à peine sur le trône de France qu'il voulut
faire la guerre contre les Flamands. Comme son conseil ne paraissait pas
approuver cette guerre, pour laquelle il montrait beaucoup d'ardeur, le
roi porta sur Gaucher de Châtillon[8] un de ces regards qui semblent
chercher à enlever les suffrages: «Et vous, seigneur connétable, lui
dit-il, que pensez-vous de tout ceci? Croyez-vous qu'il faille attendre
un temps plus favorable?--Sire, répondit le guerrier, _qui a bon cœur a
toujours le temps à propos_.» Philippe, à ces mots, se lève transporté
de joie, court au connétable, l'embrasse et s'écrie: _Qui m'aime me
suive!_ Saint-Foix, qui rapporte le fait, prétend que ce fut l'origine
du proverbe; mais il est avéré que ce n'en fut que l'application. Le
proverbe existait longtemps auparavant, puisqu'il se trouve dans ce vers
de la troisième églogue de Virgile:
_Qui te, Pollio, amat, veniat quo te quoque gaudet._
Il remonte jusqu'à Cyrus, qui exhortait ses soldats en s'écriant: _Qui
m'aime me suive!_
[8] Ce guerrier magnanime, disent les historiens, avait eu l'honneur
de recevoir l'ordre de chevalerie des mains de saint Louis, et
s'était montré, pendant sept règnes consécutifs, le plus ferme appui
du trône.
Quand on n'a pas ce que l'on aime il faut aimer ce que l'on a.
Proverbe qui existe dans presque toutes les langues, tant la vérité
qu'il exprime est généralement reconnue, quoiqu'elle soit très-rarement
mise en pratique. _Il n'y a pas de maladie plus cruelle_, disaient les
Celtes, _que de n'être pas content de son sort_. Rien n'est plus cruel,
en effet, que de vivre en révolte contre sa condition, et d'aigrir les
maux réels qui s'y trouvent par le désir des biens imaginaires qui ne
peuvent s'y trouver. «Quelle plus grande peine, s'écrie saint Bernard,
que de vouloir toujours ce qui ne sera jamais, et de ne vouloir jamais
ce qui sera toujours! _Quæ pœna major est quam semper velle quod nunquam
erit, et semper nolle quod nunquam non erit!_» Pour nous rendre un peu
contents et tranquilles en ce monde, nous devons nous résigner à notre
sort et détourner autant que possible notre attention des mauvais côtés
qu'il nous offre, afin de la porter sur les bons. C'était un véritable
sage que ce paysan suisse qui répondit à celui qui lui vantait les
richesses du roi de France: «Je parie qu'il n'a pas d'aussi belles
vaches que les miennes.»
«Au lieu de me plaindre, dit le moraliste Joubert, de ce que la rose a
des épines, je me félicite de ce que l'épine est surmontée de roses et
de ce que le buisson porte des fleurs.»
Quoique ce proverbe ne s'applique pas précisément à l'amitié ni à
l'amour, j'ai cru devoir l'admettre dans la catégorie de ceux qui s'y
rapportent, car il pourrait être employé, et il l'a été, plus d'une fois
sans doute, comme un précepte d'amour conjugal. Il est vrai pourtant
qu'en ce cas il serait bien difficile à mettre en pratique.
Qui s'aime trop n'est aimé de personne.
«Quiconque n'aime que soi-même, uniquement occupé de sa propre volonté
et de son plaisir, n'est plus soumis à la volonté de Dieu; et, demeurant
incapable d'être touché des intérêts d'autrui, il est non-seulement
rebelle à Dieu, mais encore insociable, intraitable, injuste et
déraisonnable envers les autres, et veut que tout serve non-seulement à
ses intérêts, mais encore à ses caprices.»
(Bossuet, _de la Concupiscence_, XI.)
«L'expérience confirme que la mollesse et l'indulgence pour soi et la
dureté pour les autres n'est qu'un seul et même vice.»
(La Bruyère, ch. IV, _du Cœur_.)
Ce proverbe existait chez les Grecs, et chez les Latins qui l'avaient
traduit du grec en ces termes: _Nemo erit amicus, ipse si te amas
nimis_. Suidas le faisait remonter jusqu'aux premiers temps
mythologiques, et le retrouvait dans ces paroles adressées au beau
Narcisse par les Nymphes qu'il avait dédaignées: «Beaucoup te haïront si
tu t'aimes toi-même.»
Nous disons encore: _Qui s'aime trop s'aime sans rival_, ce qui est pris
de ces paroles de Cicéron: _Se ipse amat sine rivali_ (lib. III, epist.
VIII, _ad Quintum fratrem_), paroles qu'Horace a répétées dans le vers
444 de l'_Art poétique_:
_Quin sine rivali teque et tua solus amares._
On connaît ce vers de La Fontaine, livre I, fable IX:
Un homme qui s'aimait sans avoir de rivaux.
Aime-moi un peu, mais continue.
Pour dire qu'on préfère une affection modérée, mais durable, à une
affection excessive qui est sujette à passer promptement. Un autre
proverbe, considérant la modération comme conservatrice de l'amitié,
conseille de _s'aimer peu à la fois, afin de s'aimer longtemps_. Ce
conseil ne signifie point sans doute qu'il faille amortir la vivacité
d'un sentiment qui n'est presque jamais trop vif, car ce serait
l'apparenter avec l'indifférence, mais qu'il est bon d'en réprimer les
manifestations outrées et les susceptibilités hargneuses qui sont
toujours de trop.
Montesquieu disait aux amis tyranniques et avantageux qui font trouver
dans l'amitié tous les orages de l'amour: «Souvenez-vous que l'amour a
des dédommagements que l'amitié n'a pas.»
Les deux proverbes que je viens d'interpréter comme spécialement
applicables à l'amitié, ont été quelquefois appliqués à l'amour; mais on
sent que cette application ne saurait convenir à l'amour qu'autant qu'on
le fait consister dans ces liaisons communes, étrangères au sentiment
passionné qui est son vrai caractère. N'est-ce pas être froidement
amoureux que de souhaiter pour son repos que l'objet dont on est aimé
n'ait qu'un amour modéré? _Qui aime le die!_
Qui aime Bertrand aime son chien.
Ou bien: _Qui m'aime aime mon chien_, pour signifier que lorsqu'on aime
quelqu'un il faut prendre les intérêts, les sentiments, les passions,
dont il est affecté, et se montrer attaché à tout ce qui lui
appartient.--On trouve dans le lai de Graélant par Marie de France,
cette variante corrélative:
Ki volentiers fiert vostre cien
Ja marquerès qu'il vos aint bien.
Les Latins avaient le même proverbe que nous: _Quisquis amat dominum,
diligit catulum_.
Au besoin on connaît l'ami.
«Dans l'infortune on connaît ses vrais amis.» (Euripide, _Hécube_.)
_In bonis viri, inimici illius in tristitia: et in malitia illius amicus
agnitus est_.
(_Ecclesiastic._, XII, 9.)
«Quand un homme est heureux ses ennemis sont tristes, et quand il est
malheureux on connaît quel est son ami.»
_Amicus certus in re incerta cernitur_ (Ennius.)
L'ami constant se montre dans l'inconstance du sort.
_Is est amicus qui in re dubia re juvat, ubi re est opus._
(Plaut., _Epidic._, V. 104.)
Celui-là est ami qui, dans les moments difficiles, nous aide en effet,
quand il faut des secours effectifs.
_In angustiis amici apparent_
(Petron.)
Dans les revers les amis se font voir.
_On connaît les bonnes sources dans la sécheresse, et les bons amis dans
l'adversité._
(_Proverbe chinois._)
Nous avons encore le proverbe: _Le malheur est la pierre de touche de
l'amitié_. Ce qui se retrouve dans cette pensée d'Isocrate: «L'adversité
est le creuset où s'éprouvent les amis.»
Hélas! combien il y en a peu qui soient éprouvés à ce creuset sans y
laisser un déchet considérable! Un vers proverbial en patois aveyronnais
dit fort originalement que ceux qui y passent ne laissent dans la fonte
que de l'écume et des scories.
_Cad' amic que s'y found demoro tout en crasso._
Chaque ami qui s'y fond demeure tout en crasse.
Le faux ami ressemble à l'ombre du cadran.
Cette ombre, comme on sait, se montre lorsque le soleil brille, et elle
n'est plus visible quand il est voilé par les nuages. De là ce quatrain:
Tel qui se dit un ami sûr
Est en tout point semblable à l'ombre,
Qui paraît quand le ciel est pur,
Et disparaît quand il est sombre. (GOBET.)
«Tant que vous serez heureux, dit Ovide, vous compterez beaucoup d'amis;
si les temps deviennent sombres, vous serez seul.»
_Donec eris felix, multos numerabis amicos;
Tempora si fuerint nubila, solus eris._
(Trist., I, élég. VIII.)
Ce que Ponsard a traduit dans ces deux vers de sa comédie intitulée
_l'Honneur et l'Argent_:
Heureux, vous trouverez des amitiés sans nombre,
Mais vous resterez seul si le temps devient sombre.
Les anciens comparaient les faux amis aux hirondelles, qui viennent dans
la belle saison et s'en vont dans la mauvaise. Le peuple de Paris les
assimile aux cochers de fiacre, qu'on trouve toujours sur place quand il
fait beau temps, et qu'on n'y rencontre plus dès qu'il pleut.
Nous avons encore une comparaison proverbiale qui a été reproduite dans
cet ingénieux quatrain de Mermet, poëte du seizième siècle:
Les amis de l'heure présente
Ont le naturel du melon:
Il faut en essayer cinquante
Avant d'en trouver un de bon.
Rien de plus commun que le nom d'ami, rien de plus rare que la chose.
_Vulgare amici nomen, sed rara est fides._
(_Phædr._, lib. III, fab. IX.)
Heureux celui qui, dans sa vie, peut trouver l'ombre d'un ami! disait,
dans une comédie de Ménandre, un jeune homme qui n'osait croire à la
réalité d'un bien si rare et si précieux.
Aristote s'écriait: «O mes amis, il n'y a plus d'amis!» et Caton
l'Ancien prétendait qu'il fallait tant de choses pour faire un ami que
cette rencontre n'arrivait pas en trois siècles.
«L'amitié est bien bête de compagnie, disait Plutarque, mais non pas
bête de troupeau.» Remarque très-vraie, car les amitiés célèbres n'ont
jamais existé qu'entre deux personnes.
«C'est un assez grand miracle de se doubler. N'en connaissent pas la
hauteur ceux qui parlent de se tripler.»
(Montaigne, _Ess._, I, 27.)
Les Scythes, pour qui l'amitié était une chose sacrée, pensaient avec
raison qu'elle ne pouvait étendre ses liens au delà sans les relâcher;
et, pour la garantir de l'amoindrissement qu'elle eût subi par
extension, ils avaient fait une loi qui ordonnait d'avoir un ami, en
permettait deux et en défendait trois. Cette loi était fort sage, car il
n'y a jamais assez d'amitié et il y a toujours assez d'amis.
«Assez d'amis parmi les hommes! s'écrie Bourdaloue, mais quels amis!
assez d'amis de nom, assez d'amis d'intérêt, assez d'amis d'intrigue et
de politique, assez d'amis d'amusements, de compagnie, de plaisir; assez
d'amis de civilité, d'honnêteté, de bienséance; assez d'amis en paroles,
en protestations.»
Certes, de ces amis-là, il y en a _assez de peu, assez d'un, assez
d'aucun_, suivant le mot d'un Ancien rapporté par Sénèque: _Satis sunt
pauci, satis est unus, satis est nullus._ (_Epist._ VII.)
On connaît cette boutade spirituelle de Chamfort: «Dans le monde vous
avez trois sortes d'amis: vos amis qui vous aiment, vos amis qui ne se
souviennent pas de vous, et vos amis qui vous haïssent.»
Hélas! pourquoi faut-il que ces chers amis, à qui nous donnons notre
confiance, ne soient presque toujours que de chers ennemis!
Qui cesse d'être ami ne l'a jamais été.