des contrariétés, et les femmes y jouissent de toute sorte de plaisirs.
Cette triade proverbiale était autrefois d'une vérité plus incontestable
qu'aujourd'hui, surtout à l'égard des femmes, parce que la coutume de
Paris, plus favorable pour elles que toutes les autres coutumes du
royaume, n'admettait point qu'elles fussent battues comme ailleurs, et
ne prononçait point de peines sévères contre la violation de la foi
conjugale.
Corneille a rappelé la dernière partie de cette triade dans la _Suite du
Menteur_, où Lise dit à Mélisse, sa maîtresse, en parlant de Dorante
qu'elle l'engage à épouser:
Il est riche et de plus il demeure à _Paris_,
Qui, _des femmes_, dit-on, _est le vrai paradis_;
Et, ce qui vaut bien mieux que toutes ces richesses,
Les maris y sont bons et les femmes maîtresses.
On connaît ce mot de Montesquieu: «Quand on a été femme à Paris, on ne
peut plus être femme ailleurs.»
Les femmes ont des souris à la bouche, et des rats dans la tête.
Il n'est pas nécessaire d'expliquer le sens de ce calembour proverbial,
mais il est bon de rappeler pourquoi l'expression _avoir des rats_
signifie, au figuré, être capricieux, fantasque. Le Duchat prétend que
cette expression fait allusion _à la rate d'où la plupart des
bizarreries procèdent_. L'auteur de l'_Histoire des rats_ la croit
fondée sur la supposition qu'une personne sujette à des inégalités
d'humeur a la tête remplie de rats qui s'y promènent, et qui, par leurs
différents mouvements, y déterminent ses pensées et ses volontés. L'abbé
Desfontaines croit avec plus de raison que _rat_ est ici un vieux mot
français tiré du latin _ratum_ (pensée, résolution, dessein), et qu'on
dit d'un individu qu'_il a des rats_, de même que l'on dit qu'_il a des
idées_, pour faire entendre qu'il a des hallucinations, des lubies, des
folies.
Cette étymologie rentre dans celle qu'a proposée dom Louis le Pelletier,
qui assure dans son dictionnaire que ce mot a été pris du celto-breton,
où il est employé dans une signification identique.
Il faut prendre les hommes tels qu'ils sont, et les femmes telles
qu'elles veulent être.
C'est-à-dire qu'il faut prendre ces messieurs avec leurs défauts et ces
dames avec leurs prétentions, si l'on veut vivre en paix avec eux et
avec elles.
Il est vrai que cette paix est extrêmement difficile et qu'elle doit
être payée fort cher par les ménagements continuels qu'on est obligé
d'avoir pour ces défauts et surtout pour ces prétentions, plus
intolérables que ces défauts: elles sont si exigeantes qu'il faut tout
leur sacrifier, et de plus si tenaces qu'il n'est pas possible d'en rien
rabattre; ce qui a fait dire qu'il vaut mieux s'y soumettre que s'y
opposer, afin de s'épargner les efforts pénibles qu'on tenterait en vain
pour y résister. C'est ainsi qu'on explique cet adage, sérieux dans sa
première partie et ironique dans sa dernière. Quant à moi, je ne puis
voir dans cette explication qu'une glose pire que le texte, et dont la
malice se donne carrière aux dépens de la vérité. Il n'est pas prouvé
que les femmes aient les prétentions déraisonnables que les préventions
des hommes leur reprochent: il n'y a que des folles incapables de se
modérer chez lesquelles on les rencontre. Objectera-t-on que les autres
ont l'adresse de les cacher; mais en supposant que cela soit, on doit
leur en savoir gré, et j'aime à croire que cette conduite non moins
habile que réservée leur donne le droit de répondre à leurs accusateurs
que si elles tiennent à être prises telles qu'elles veulent être, c'est
qu'elles veulent être réellement telles qu'elles doivent être.
L'amour des femmes tue le courage des plus braves.
C'est un fait en preuve duquel on peut citer la fable et l'histoire.
Voyez Hercule abandonnant sa massue et filant une quenouille aux pieds
de la reine Omphale; voyez Antoine asservi lâchement aux charmes de
Cléopatre; et jugez, par ces exemples qu'il serait facile de multiplier,
combien l'amour des femmes est dangereux et funeste. Il étouffe toute
énergie chez l'insensé qui s'y abandonne; il le rend incapable de tout
noble élan, il le tient plongé dans une mollesse abrutissante; en un
mot, il lui fait oublier tous ses intérêts et tous ses devoirs.
Voilà pourquoi on dit encore _l'amour des femmes tue la sagesse_: ce qui
a son explication suffisante dans les réflexions que je viens de
présenter. Ce proverbe et le précédent ne diffèrent l'un de l'autre que
par l'application particulière que chacun d'eux fait de cette vérité
générale: que la passion pour les femmes a des effets pernicieux sur le
moral de l'homme, et qu'elle fait souvent de lui, par l'usage immodéré
des coupables plaisirs qu'elle lui présente, un animal dégradé.
Êtes-vous pauvre, détournez-vous de ces plaisirs: ils coûtent plus cher
que les vrais besoins. Aspirez-vous à la gloire, détournez-vous-en de
même: ils vous la feraient prendre en pitié. Voulez-vous rester bon,
fuyez-les jusqu'au bout du monde: ils ne vous laisseraient pas de cœur.
Les femmes sont toutes fausses comme des jetons.
Les femmes veulent plaire à tout le monde, et, pour y parvenir, elles
sont obligées de jouer tant de personnages divers qu'il est bien
difficile qu'en s'essayant à un pareil manége elles ne deviennent pas
plus ou moins fausses. C'est sans doute sur cette observation
d'expérience qu'a été fondé le proverbe, qui est parfaitement vrai des
femmes coquettes, et qui ne l'est pas également des autres femmes. J'en
connais plusieurs qui méritent une honorable exception, et j'aime à
croire qu'elles ne sont pas les seules. Je n'oserais pourtant les
compter par douzaines, et je suis forcé de convenir, pour me conformer à
l'opinion la plus circonspecte, que les femmes, en général, ont, à des
degrés différents, une certaine dose de dissimulation et de mauvaise foi
qu'elles cachent sous de belles apparences de franchise et de sincérité,
de même que les jetons ne laissent pas voir le mauvais alliage dont ils
sont ordinairement composés sous la brillante dorure qui en décore les
surfaces.
Les femmes ne mentent jamais plus finement que lorsqu'elles disent la
vérité à ceux qui ne les croient pas.
Pourquoi cela? N'est-ce point parce que les femmes, en général, sont peu
sincères et ne font guère usage de la vérité que pour mieux tromper,
quand elles savent qu'on n'ajoutera pas foi à leur parole? On ne peut,
ce me semble, expliquer autrement ce malin proverbe qui fait si bien
ressortir leur fausseté jusque dans son contraire. Mais l'opinion qu'il
exprime est-elle parfaitement fondée? J'ai consulté là-dessus les
experts les plus compétents, dans l'espérance qu'ils me fourniraient de
bonnes raisons pour la combattre. Aucun d'eux jusqu'ici ne m'a répondu
selon mon désir, et je suis forcé d'attendre encore entre le pour et le
contre, n'ayant pas les preuves de l'un, et ne voulant pas admettre
celles de l'autre.
Je remarquerai seulement que, si le proverbe était aussi vrai qu'il est
ingénieux, les hommes ne sauraient éviter, soit en accordant, soit en
refusant leur confiance aux femmes, d'être réduits à une alternative
fâcheuse, signalée par cet autre proverbe: _Qui croit sa femme se
trompe, et qui ne la croit pas est trompé._
La vieillesse est l'enfer des femmes.
C'est ce que répétait la belle et spirituelle Ninon de Lenclos, qui
vécut, pour ainsi dire, sans vieillir, inspira une passion à l'âge de
quatre-vingts ans, et mourut à quatre-vingt-onze... Si elle sentait
cette cruelle vérité, combien plus doivent la sentir les autres femmes
qui n'ont pas, comme elle, des avantages propres à la leur rendre moins
sensible.
On lit parmi les maximes de Saint-Évremont: «L'enfer pour les femmes qui
ne sont que belles, c'est la vieillesse.» Est-ce de Ninon qu'il tenait
le mot, ou Ninon le tenait-elle de lui?
La vieillesse est pour les femmes pire que la boîte de Pandore: elle
renferme tous les maux, moins l'espérance.
La vieillesse a quelque chose de digne, d'imposant chez les hommes; mais
hélas! chez les femmes, elle est terrible, désespérante, et dénuée de
poésie. Elle ne fait d'elles que des ruines sans grandeur et sans
majesté.
Les femmes sont comme les énigmes, qui ne plaisent plus quand on les a
devinées.
Cette comparaison proverbiale existe dans beaucoup de langues comme dans
la nôtre, et elle a été employée par beaucoup d'écrivains qui
s'accordent à la regarder comme vraie. Cependant, malgré cette imposante
unanimité d'opinion, je ne puis me résoudre à penser avec eux que ces
aimables enchanteresses perdent à se faire connaître ce qu'elles gagnent
à se faire voir. Mais j'aurais besoin, je l'avoue, qu'elles voulussent
bien m'expliquer le soin extrême qu'elles prennent de ne pas se laisser
deviner, et l'antipathie décidée qu'elles ont contre ceux qui les
devinent. Sans cela, je crains de finir par dire comme les autres:
Les femmes de l'énigme offrent le caractère:
Sitôt qu'on les devine elles cessent de plaire.
Les femmes sont comme les paons dont les plumes deviennent plus belles
en vieillissant.
Le plumage des paons acquiert plus de lustre avec les années, et la
toilette des femmes devient plus brillante à mesure que leur jeunesse
diminue, car elles cherchent à suppléer, par les prestiges de l'art, aux
charmes naturels que chaque jour qui s'envole leur enlève. Comme elles
ne voient pas dans l'avenir de malheur plus grand que de cesser de
plaire, elles n'ont pas de désir plus vif ni d'intérêt plus pressant que
de paraître toujours jeunes et belles; et, dans le nombre infini de
celles qui peuvent conserver l'espoir d'en imposer sur leur âge, vous
n'en trouverez aucune qui dise de bonne foi, comme la belle-mère de
Ruth: «Ne m'appelez plus Noémi; nom qui signifie belle. _Ne vocetis me
Noemi, id est pulchram._» (Ruth, I, 20.)
Notre comparaison proverbiale s'applique particulièrement à ces vieilles
coquettes récrépies qui aiment à se pavaner sous les magnifiques livrées
de la mode, et prétendent éclipser les jeunes et jolies femmes par le
luxe de leur parure hors de saison.
Les femmes sont des paons dans les promenades, des pies-grièches dans
leur domestique, et des colombes dans le tête-à-tête.
On attribue à Fontenelle cette formule proverbiale qu'il n'est pas
nécessaire d'expliquer; mais en admettant qu'elle soit due à son esprit,
ce qui est douteux, il faut reconnaître que les parties dont elle se
compose existaient séparément avant lui dans une foule de locutions
analogues. Les femmes ont été assimilées à toutes sortes d'oiseaux sous
le rapport des mœurs et du caractère, et elles ont avec eux des
ressemblances assez frappantes pour faire penser qu'elles pourraient
être étudiées dans les volières aussi bien que dans les salons. Cette
étude morale formerait une nouvelle branche d'ornithologie comparée qui
ne serait pas moins intéressante que curieuse.
Les femmes qui sont anges à l'église sont diables à la maison.
Parce que, à la maison, elles trouvent toujours à redire à la conduite
de leurs maris, et les poursuivent de reproches continuels. Un d'eux,
pour s'affranchir des remontrances criardes de la sienne, qui
remplissait très-bien les deux rôles, souhaitait qu'elle eût l'église
pour unique domicile. Elle serait sainte, ajoutait-il, et moi
bienheureux.
On dit aussi de ces furies dévotes qu'_elles mangent les saints et
vomissent les diables_.
Vides chambres font dames (ou femmes) folles.
Vieux proverbe qui signifia primitivement que la misère fait oublier la
pudeur aux femmes, les entraîne à une conduite déréglée et les pousse
même à la plus honteuse prostitution, car le mot _folle_ y était mis
comme équivalent de _folles de leurs corps_, dénomination qu'on
appliquait autrefois aux femmes de mauvaise vie.
Ce proverbe s'emploie aujourd'hui pour dire que, lorsque les femmes
n'ont pas dans leur ménage les choses nécessaires, elles ne cessent de
quereller leurs maris dont l'avarice ou l'inconduite leur en impose la
privation.
Les dames à la grand'gorge.
On appelait ainsi les dames de la cour de François Ier, parce qu'elles
portaient des robes échancrées autour du sein qui, soutenu et relevé par
une riche bande d'étoffe nommée _gorgias_, s'étalait dans une complète
nudité.
Le clergé les réprimanda d'oser se montrer _sous les livrées de
l'impudicité_. Jean Polman, chanoine théologal de Cambrai, dans son
ouvrage intitulé le _Chancre ou Couvre-sein féminin_, leur reproche «de
piaffer les bras nus, à sein ouvert, et à tetins découverts».
Le père Gardeau, Génovefain, fit contre elles plusieurs prédications où
il prit pour texte les versets 16 et 17 du chapitre III d'_Isaïe_
annonçant aux filles d'Israël que Dieu les rendra chauves parce qu'elles
vont la tête levée, la gorge nue et l'œil tourné à la galanterie.
Un autre prédicateur, dit-on, leur recommandait d'avoir toujours sur
leur gorge un fichu de toile de Hollande, et de repousser les mains
téméraires des amants qui tenteraient de l'enlever, car, ajoutait-il,
«quand la Hollande est prise, adieu les Pays-Bas!» Malgré tout ce que le
clergé put faire et dire contre cette mode indécente, elle se maintint
sous plusieurs règnes.
C'est probablement pour ridiculiser la polémique dont elle avait été
l'objet que Rabelais, dans son facétieux catalogue de la librairie ou
bibliothèque de Saint-Victor, s'est amusé à imaginer et à classer une
ordonnance universitaire sous ce titre fort drôlatique: _Decretum
universitatis Parisiensis super gorgiasitatem muliercularum ad
placitum._ (Liv. II, ch. VII.) «Décret de l'Université de Paris sur la
_gorgiagiste_ (étalage de la gorge) des jeunes femmes selon leur bon
plaisir.»
Trois femmes font un marché.
C'est-à-dire qu'elles échangent entre elles autant de paroles qu'il s'en
échange dans un marché. Le proverbe italien associe une oie aux trois
femmes: _Tre donne e una oca fan un mercato._
On trouve dans le recueil de Gabriel Meurier: _Deux femmes font un
plaid, trois un grand caquet, quatre un plein marché._
Les Auvergnats disent d'une manière pittoresquement hyperbolique: _Les
femmes sont faites de langue comme les renards de queue_; et l'on peut
les en croire, car ils doivent être impartiaux, attendu qu'ils ne sont
_ni hommes ni femmes, mais bons Auvergnats_, d'après un dicton qui
circule depuis quelques années.
Il y a dans tous les pays du monde des proverbes qui s'accordent à
reprocher au beau sexe une intarissable loquacité. Je m'abstiens de les
rapporter, regardant comme inutile la peine que je prendrais à
transcrire ces témoignages trop nombreux d'un défaut sur lequel lui-même
semble avoir passé condamnation. Il vaut mieux rechercher quelles sont
les principales causes de ce défaut.
Fénelon les a signalées dans les deux phrases suivantes:
«Les femmes sont passionnées dans tout ce qu'elles disent, et la passion
fait parler beaucoup.
»Une autre chose contribue beaucoup aux longs discours des femmes, c'est
qu'elles sont artificieuses et qu'elles usent de longs détours pour
arriver à leur but.»
Montesquieu considérait leur bavardage comme une suite nécessaire de
leur inoccupation. «Les gens qui ont peu d'affaires, disait-il, sont de
très-grands parleurs: moins on pense, plus on parle. Ainsi les femmes
parlent plus que les hommes; à force d'être oisives, elles n'ont point à
penser.»
C'est, je crois, la même idée que les Chinois ont voulu exprimer dans ce
proverbe: _La langue des femmes croît de tout ce qu'elles ôtent à leurs
pieds._
Les femmes ont des langues de la Pentecôte.
C'est-à-dire des langues de feu. L'allusion n'a pas besoin d'être
expliquée; car personne ne peut ignorer que le Saint-Esprit descendit en
langues de feu sur les disciples de Jésus-Christ, le jour de la
Pentecôte, et leur communiqua ainsi le don des langues pour les mettre
en état d'aller prêcher la vérité évangélique chez tous les peuples de
la terre.
La glose nous avertit qu'il ne faut pas conclure de ce proverbe que tout
ce que disaient les femmes soit paroles d'évangile, car les langues
envoyées par l'Esprit-Saint ne descendirent pas sur elles, et celles
qu'elles ont n'en sont que des contrefaçons faites par l'esprit malin.
L'abbé Guillon disait, en usant d'une expression tirée d'un proverbe
fort connu: «L'enfer est pavé de langues de femmes.»
La langue des femmes est leur épée, et elles ne la laissent pas
rouiller.
Proverbe que nous avons reçu des Chinois qui, du reste, ne se bornent
pas à une telle plaisanterie sur l'intempérance de la langue féminine,
car un de leurs livres classiques met le babil fatigant au nombre des
sept causes de divorce que les maris peuvent alléguer pour se
débarrasser de leurs femmes.
Les Allemands ont fait une addition grossière à ce proverbe, ils disent:
«_Die Weiber führen das Schwerd im Maule, darum muss man sie auf die
Scheide schlagen._ Les femmes portent l'épée dans la bouche; c'est
pourquoi il faut frapper sur la gaîne.»
Les Anglais conseillent et emploient un moyen qu'ils jugent plus
efficace pour faire taire les femmes; c'est de leur mettre la _bride du
silence_. Si vous ignorez ce que c'est, le _Morning-Herald_ va vous le
dire. On lit, dans un de ses numéros de la fin de mai 1838, que le
magistrat de police de Straffort, jugeant une femme dont la loquacité
résistait à tous ses avertissements, lui fit appliquer cette bride que
le journaliste appelle une _machine ingénieuse_ et décrit ainsi: «Elle
consiste en un cercle de fer ceignant la tête d'une oreille à l'autre,
et en une plaque transversale du même métal, laquelle descend du front
jusqu'à la bouche qu'elle tient close, de manière à empêcher la langue
de fonctionner. Cette _ingénieuse machine_ se ferme sur le derrière de
la tête.» Le journaliste ajoute qu'il serait bon que chaque tribunal eût
sa _bride de silence_ pour la montrer comme épouvantail et pour en faire
usage au besoin.
On peut juger par un pareil fait de l'esprit de galanterie qui doit
régner chez nos voisins d'outre-Manche, et se former une idée des
licences que les magistrats se permettent quelquefois sans scrupule en
ce pays de liberté.
La langue des femmes ne se tait pas, même lorsqu'elle est coupée.
Ce proverbe, hyperbolique à l'excès, est traduit de ce texte latin:
_Lingua mulierum nequidem excisa silet_, qu'ont employé quelques
écrivains du moyen âge. Je crois qu'il est d'origine grecque, car il se
trouve pour la première fois dans la première épître de saint Grégoire
de Nazianze, qui l'a peut-être inventé. L'idée qu'il exprime a beaucoup
d'analogie avec une plaisanterie d'Ovide qui raconte que la langue d'une
bavarde, arrachée de son palais, s'agitait par terre en parlant
toujours. Étrange effet de l'habitude!
La rage du babil est-elle donc si forte
Qu'elle doive survivre en une langue morte?
Les Allemands disent d'une manière fort originale: «_Einer todten Frau
der muss man die Zunge besonders todt schlagen._ A femme trépassée il
faut tuer la langue en particulier.»
Un auteur facétieux a prétendu que la langue, chez les femmes, n'est pas
l'unique instrument des paroles, et que les bonnes commères ne
resteraient pas muettes quand même elles seraient privées de cet organe.
Il cite à l'appui de cette assertion l'exemple d'une jeune fille
portugaise qui, étant née sans langue, n'en jasait pas moins du matin au
soir. Ce qui donna lieu au distique suivant de je ne sais quel savant en
_us_:
_Non mirum elinguis mulier quod multa loquatur,
Mirum cum lingua quod taceat mulier._
Voici une imitation française de ce distique:
Il se peut que sans langue une femme caquette,
Mais non qu'en ayant une elle reste muette.
Femmes ne sont pas gens.
Cet impertinent proverbe est traduit littéralement du provençal: _Frémos
noun soun gens._ Je le crois dérivé de cette ancienne maxime de
jurisprudence: _Mulier non habet personam_, par laquelle on déclarait
que la femme n'était pas une personne devant la loi, c'est-à-dire
qu'elle devait rester toujours mineure et dépendante.
J'avais d'abord conjecturé qu'il était provenu d'un autre fait auquel il
s'ajuste assez bien; je le regardais comme une allusion probable à la
thèse soutenue au second concile de Mâcon, le 23 octobre 585, par un
évêque qui prétendait que le mot _homme_, dans la généralité de son
acception, ne comprenait pas la femme, ce qu'un autre réfuta par divers
passages de l'Écriture sainte où ce mot est employé pour désigner les
deux sexes, notamment par le verset de la Genèse qui dit que _Dieu créa
l'homme, mâle et femelle_, et par les versets de l'Évangile dans
lesquels le fils de Dieu est appelé le _Fils de l'homme_, quoiqu'il ne
soit que le fils de la femme quant à son humanité. Le concile, après une
assez longue discussion, décida: _Mulieres esse homines_, que les femmes
étaient hommes, c'est-à-dire qu'elles faisaient partie du genre
humain[7].
[7] C'est ainsi qu'un ami de Cicéron l'engage, dans une lettre, à se
consoler de la mort de sa fille Tullie, «parce qu'elle est née
homme,» _quia homo nata est_.
On a trouvé fort ridicule que les pères de ce concile se soient arrêtés
à l'examen d'une thèse si étrange; mais c'est faute de comprendre les
motifs assez graves qu'ils ont eus pour cela. Ils se proposaient, en
agissant ainsi, d'empêcher, par l'autorité suprême d'une décision
ecclésiastique, la propagation d'une fausse idée, renouvelée d'Aristote.
Ce philosophe, sur la parole duquel on jurait alors, avait prononcé,
comme un oracle, que c'était d'une erreur de la nature que provenait la
femme, créature incomplète, ouvrage manqué, résultat de l'imperfection
de la matière impuissante à parvenir au sexe parfait, c'est-à-dire à
produire l'homme, qu'on verrait naître seul dans un ordre de choses
meilleur. Et son opinion était entrée en partie dans l'esprit de
quelques théologiens du quatrième siècle, qui se figuraient que Dieu, au
grand jour de la résurrection générale, ne ferait revivre la femme qu'en
la changeant en homme.
Ce fut, tout porte à le penser, un partisan de cette déraisonnable
opinion aristotélique et théologique à la fois qui en saisit
l'assemblée: elle obtint l'appui de plusieurs autres qui cherchèrent à
la faire prévaloir dans des vues plus politiques encore que religieuses.
Ils espéraient que, si elle était canoniquement proclamée, elle
deviendrait un moyen puissant de détruire l'influence de deux reines
contemporaines généralement détestées, Frédégonde et Brunehaut, qui
dirigeaient les affaires publiques au gré de leurs passions et de leurs
caprices.
De ce qu'on dit des femmes, il n'en faut croire que la moitié.
Proverbe dont on ne fait l'application qu'en parlant des aventures qu'on
leur attribue. «De ces choses-là, suivant l'historien Mézerai, on en
compte toujours plus qu'il n'y en a, et il y en a toujours beaucoup plus
qu'on n'en sait.» Phrase non moins spirituelle que malveillante, à
laquelle ressemble beaucoup cette autre de Sénac de Meilhan: «On débite
un grand nombre d'histoires fausses sur les femmes, mais elles ne sont
qu'une faible compensation des véritables, qu'on ignore.»
Les Italiens ont un proverbe analogue d'après lequel, en matière de
galanterie, tout peut se croire et rien ne peut se dire: _In materia di
lussuria, si può creder tutto, ma dirne nulla._
Si les femmes étaient d'argent, elles ne vaudraient rien à faire
monnaie.
Parce qu'on suppose qu'elles garderaient sous cette nouvelle forme le
caractère indélébile de fausseté que les mauvais plaisants leur
attribuent, et que par conséquent elles ne produiraient qu'une monnaie
de mauvais aloi ou une fausse monnaie. C'est ainsi que j'ai entendu
expliquer ce proverbe par une femme de beaucoup d'esprit, qui se
plaisait à le citer en riant.
Je n'oserais contester positivement cette explication, dont je laisse la
responsabilité à son auteur. Cependant je doute que ce soit la fausseté
des femmes qu'on ait eu particulièrement en vue en formulant le
proverbe. Il y a chez elles d'autres défauts qui, non moins que
celui-là, ont pu en suggérer l'idée; et c'est peut-être par allusion à
l'inconsistance et au mauvais alliage que ces défauts réunis produisent
dans leur nature, qu'on a dit qu'_elles ne vaudraient rien à faire
monnaie_, en sous-entendant ces mots: _parce qu'elles ne seraient pas
malléables._