Ce distique proverbial me paraît être une allusion allégorique de Perroz

de Saint-Clost ou Pierre de Saint-Cloud, dans la première branche du

roman du _Renard_. Ce trouvère raconte qu'Adam ayant frappé la mer avec

une verge que Dieu, en l'exilant de l'Éden, lui avait donnée, il en

sortit une brebis, et qu'Ève, désireuse d'en avoir une seconde, ayant

pris la verge miraculeuse de la main de son époux, fit surgir des flots,

par le même acte, un loup qui se précipita sur la brebis, qu'il aurait

dévorée si Adam ne se fût pressé de frapper un second coup, duquel

provint un chien, qui arracha l'innocente proie au loup en le tuant. Ce

procédé si expéditif de création à tour de bras, alternativement employé

par l'homme et la femme, produisit en peu de temps une foule innombrable

d'animaux, en chacun desquels se trouvait quelque chose d'analogue au

caractère moral de son auteur. Les évains, c'est-à-dire ceux qu'Ève

faisait naître, étaient sauvages et dangereux, ceux qui devaient

l'existence à Adam avaient une nature bonne et susceptible de devenir

meilleure, ou, pour parler comme le trouvère,

Les Évains assauvagissoient,

Et les Adams assagissoient.

Cette allégorie, assez diaphane, où l'on voit tout ce qui émane de la

femme participer de l'esprit de méchanceté qu'on lui attribue,

n'appartient pas en propre à notre trouvère. Il en a tiré l'idée de

quelques traditions populaires, qui reprochent à la mère du genre humain

d'avoir été aussi, en quelque sorte, celle de beaucoup de bêtes

malfaisantes, qu'on suppose n'être devenues telles que par suite de la

faute qu'elle commit. Cette idée, répandue presque partout, se retrouve

dans une légende orientale qui nous apprend que, lorsque Adam et Ève

furent créés, chacun d'eux éternua à l'instant où le souffle divin

introduisit l'âme dans le corps. De l'éternuement de l'homme naquit le

lion, symbole de la force et du courage, et de l'éternuement d'Ève

naquit le chat, symbole de la ruse et de la lâcheté.

Une femme est comme votre ombre; suivez-la, elle fuit; fuyez-la, elle

suit.

Cette comparaison est traduite du proverbe latin: _fugax, sequax;

sequax, fugax._ «Suivez la femme, elle vous fuit; fuyez-la, elle vous

suit.» Elle a été attribuée à Chamfort, parce qu'elle se trouve dans le

recueil des pensées de cet ingénieux écrivain. Mais elle existait

longtemps avant lui, comme on vient de le voir, chez les Latins qui nous

l'avaient transmise ainsi qu'à plusieurs autres peuples. Le poëte arabe

Zehir, qui, sans nul doute, ne l'a pas plus inventée que l'auteur

français, en a fait l'application à la femme coquette, à qui elle

convient mieux qu'à toute autre femme; car c'est un vrai manége de

coquetterie dont l'image y frappe, en quelque sorte, la vue non moins

que l'esprit. «La coquette, dit-il, ressemble à l'ombre qui marche avec

vous: si vous courez après, elle vous fuit; si vous la fuyez, elle vous

suit.»

La même idée a été plusieurs fois exprimée en assimilant la femme à tel

ou tel objet qu'on a jugé propre à la représenter. Voici une de ces

similitudes qu'il me souvient d'avoir trouvée dans une pièce du théâtre

italien de Gherardi:

A des soldats poltrons je compare les belles:

On les fait fuir en courant après elles;

On les attire en les fuyant.

Il n'y a de femme chaste que celle qui ne trouve pas d'amant.

C'est ce qu'a dit Ovide dans le premier livre des _Amours_, élégie VIII:

_Casta est quam nemo rogavit_, et que Mathurin Régnier a redit dans ce

vers de la satire intitulée _Macette_, ou l'_Hypocrisie déconcertée_:

Celle est chaste, sans plus, qui n'en est point priée.

L'auteur des _Lettres Persanes_ a reproduit la même idée en ces termes:

«Il est des femmes vertueuses; mais elles sont si laides, si laides,

qu'il faudrait être un saint pour ne pas haïr la vertu.»

Jehan de Meung, dans le _Roman de la Rose_, a exprimé la chose d'une

manière plus énergique, mais moins spirituelle, en quatre vers que je ne

citerai pas.

Quelques poëtes licencieux l'ont répétée avec un cynisme révoltant.

Enfin il s'est rencontré des écrivains privés de tout sens moral, qui,

prenant au sérieux ce que les autres n'avaient avancé que par jeu ou

débauche d'esprit, ont osé développer, dans des pages sans raison comme

sans pudeur, cette abominable opinion des Esséniens[5]: qu'il est

impossible à toute femme d'être chaste et fidèle.

[5] Les Esséniens ou Esséens étaient des sectaires juifs qui

commencèrent à faire parler d'eux vers le temps des Machabées. La

mauvaise opinion qu'ils avaient des femmes les avait portés à

proscrire le mariage et à vivre dans le célibat.

Que deviendrait la famille, que deviendrait la société, que deviendrait

tout ce qu'il y a de sacré dans le genre humain, si cette infâme

doctrine pouvait être accréditée? Les libertins qui la professent

mériteraient d'être punis. Le beau sexe ne devrait avoir aucune relation

avec ces effrontés renieurs de sa vertu, et les hommes les devraient

bannir des assemblées publiques. C'est ainsi que nos aïeux les

traitaient dans les siècles chevaleresques. Ils chassaient des tournois

ceux qui étaient convaincus d'avoir mal parlé des femmes, contrairement

aux statuts de la chevalerie, qui commandaient de les honorer et de ne

pas souffrir qu'on osât _blasonner et mesdire d'elles_. Ils savaient

très-bien que plus les femmes sont respectées, plus elles se rendent

respectables.

Où trouver aujourd'hui ce respect dont nos aïeux voulaient qu'on leur

offrît des témoignages effectifs? Faut-il l'aller chercher dans le pays

où La Fontaine a placé la demeure de la véritable amitié?--Eh bien, oui;

c'est là qu'il existe réellement. Dans le royaume de Monomotapa, les

femmes sont si sévères, que le fils du roi, quand il en rencontre une,

est obligé de s'arrêter, de s'incliner devant elle et de lui céder le

pas. Les Cafres à demi barbares pourraient, sur ce point, donner des

leçons aux Européens, qui se prétendent civilisés.

Dites une fois à une femme qu'elle est jolie, le diable le lui répétera

dix fois par jour.

Parce que le diable sait que, pour se rendre maître de l'esprit des

femmes, il n'y a pas de meilleur moyen que de chatouiller leur vanité.

Comme elle est en quelque sorte le premier de leurs sentiments, comme

elle se mêle à tous ceux qu'elles éprouvent, elle ne manque guère,

aussitôt qu'elle est mise en jeu par la louange habilement maniée, de

les entraîner dans les piéges où le grand séducteur les attend. Les

filles d'Ève ne résistent pas mieux que leur mère aux illusions

décevantes de la flatterie, et, si l'on consultait la liste infinie des

victimes de la séduction, on verrait que presque toutes ont été perdues

par la flatterie plus encore que par l'amour.

Chacun cuide (pense) avoir la meilleure femme.

Ce proverbe a été mal compris et mal expliqué par tous les

parémiographes, qui n'ont pas vu que le verbe _cuider_ y est employé à

la troisième personne du présent du subjonctif et non de l'indicatif. Il

ne signifie donc pas _chacun pense_, mais _que chacun pense_, etc. Ce

n'est pas un fait qu'il énonce, c'est un conseil qu'il donne, en usant

d'un tour de phrase elliptique autrefois fort usité et conforme à

l'expression latine _quisque putet_ (que chacun pense...). Le fait ne

peut être vrai qu'exceptionnellement, à l'égard d'un fort petit nombre

de maris que leurs femmes savent tenir, par un art merveilleux, dans les

illusions de l'optimisme conjugal.--Quant au conseil, il est plein de

raison, et ceux à qui il serait possible de le mettre en pratique s'en

trouveraient parfaitement bien. Sancho Pança disait: «La sagesse en

ménage est de croire qu'il n'y a qu'une bonne femme au monde, et qu'on

l'a rencontrée.»

L'esprit d'une femme est de vif-argent, et son cœur est de cire.

On sait que le vif-argent, ou le mercure, est impossible à fixer, et que

la cire est susceptible de prendre toutes sortes de modifications. Par

conséquent, si l'esprit et le cœur féminins sont justement assimilés à

ces deux objets, il faut reconnaître que cet esprit est des plus mobiles

et ce cœur des plus changeants. On pourrait dire pourtant que la

comparaison, établie par le proverbe, entre la cire et le cœur, pèche en

un point: c'est que la cire, lorsqu'elle a vieilli avec l'empreinte

qu'elle a reçue, en refuse une autre, au lieu qu'une vieille impression

faite sur le cœur n'en exclut pas une nouvelle. Mais on objecterait

qu'il ne s'agit pas ici d'un vieux cœur de femme, sur lequel d'ailleurs

on ne cherche jamais à faire quelque impression.

Quand une femme prend congé de la compagnie, sa visite n'est encore

faite qu'à moitié.

C'est un fait réel et renouvelé chaque jour dans un salon de réception,

que, lorsqu'une dame s'est levée pour en sortir, elle y reste encore,

et, sans reprendre son siége, continue la causerie durant un temps qui

double au moins celui de sa visite. Mais pourquoi agit-elle ainsi?

Est-ce parce qu'elle espère que ses compagnes, en la voyant debout et

prête à partir, seront moins impatientes de lui ravir le dé de la

conversation? ou bien parce qu'elle compte que cette attitude, plus

favorable au développement de ses avantages physiques dans le débit

oratoire, attirera mieux sur elle les regards? On peut admettre les deux

motifs à la fois, surtout chez une jolie femme; car celle-ci tient à

briller par le charme de son maintien, la grâce de ses mouvements,

l'élégance de ses gestes, le feu de ses yeux et l'expression animée de

sa physionomie. Elle ne désire pas seulement qu'on l'écoute parler, elle

désire aussi qu'on la _regarde parler_.

La femme est le savon de l'homme.

La femme nettoie l'homme de bien des défauts: elle le corrige de ses

instincts grossiers, et le décore d'une foule de qualités aimables, dans

cet âge surtout où il est porté, par le plus doux des penchants, à lui

offrir les prémices de son cœur. C'est elle dont l'heureuse influence

l'initie aux manières polies, aux mœurs courtoises, et fait prendre

quelquefois à son caractère sa forme la plus épurée. Tel qui se

distingue par l'élévation de ses sentiments n'aurait peut-être jamais eu

qu'une âme commune si le désir de plaire aux femmes n'avait éveillé son

amour-propre et ne lui avait donné ce relief de noblesse et d'urbanité

qui manifeste, en traits charmants comme elles, le merveilleux

changement qu'elles ont opéré dans sa nature. (Voyez ci-contre le

proverbe: _Sans les femmes, les hommes seraient des ours mal léchés._)

On dit quelquefois dans le même sens: _La femme est une savonnette à

vilain_; ce qui est une extension donnée à l'expression _savonnette à

vilain_, par laquelle on désignait, avant la révolution de 1789, une

charge qui anoblissait et qui lavait, pour ainsi dire, de la roture

celui à qui elle était concédée à prix d'argent. Il y avait alors en

France une quantité considérable de ces vilains décrassés.

Il y a une maxime de Saint-Évremont qui a de l'analogie avec le proverbe

que je viens de commenter; la voici: «L'étude commence un honnête homme,

le commerce des femmes l'achève.» _Honnête homme_, dans cette maxime,

doit se prendre dans la signification qu'il avait autrefois,

c'est-à-dire homme aimable, élégant, qui a des manières distinguées, qui

sait vivre.

Sans les femmes les hommes seraient des ours mal léchés.

Si les hommes ne vivaient qu'avec d'autres hommes, ils ne seraient pas

seulement malheureux, mais grossiers, rudes, intraitables, et nous

voyons que ceux qui, dans le monde, restent isolés du commerce des

femmes ont généralement un caractère disgracieux et même brutal. Ce sont

donc elles, on n'en saurait douter, qui préviennent ou corrigent de tels

défauts et y substituent des qualités aimables, délicates, dont le

principe est dans leur douce nature. Le plus rustre se polit et

s'humanise auprès de ces enchanteresses; transformé par leur

merveilleuse influence, il devient un être charmant. C'est la

métamorphose de l'âne de Lucien ou d'Apulée. Cet animal est changé en

homme après avoir brouté des roses.

L'expression proverbiale _ours mal léché_, par laquelle on désigne un

individu mal fait et grossier, est venue d'une opinion erronée des

naturalistes du moyen âge qui croyaient, sur la foi d'Aristote et de

Pline, que les oursons venaient informes et que leur mère corrigeait ce

défaut à force de les lécher; ce qu'elle ne fait que pour les dégager

des membranes dont ils sont enveloppés en naissant.

Les femmes font les hommes.

Un ambassadeur de Perse demandait à l'épouse de Léonidas pourquoi les

femmes étaient si honorées à Lacédémone. «C'est qu'elles seules,

répondit-elle, savent faire des hommes.» De là ce proverbe dont le

passage suivant du comte J. de Maistre explique très-bien le sens moral:

«Faire des enfants, ce n'est que de la peine. Mais le grand honneur est

de faire des hommes, et c'est là ce que les femmes font mieux que nous.

Croyez-vous, messieurs de l'Académie, que j'aurais beaucoup

d'obligations à ma femme si elle avait composé un roman, au lieu de

faire un fils? Mais faire un fils, ce n'est pas le mettre au monde et le

poser dans un berceau, c'est faire un brave jeune homme qui croit en

Dieu et qui n'a pas peur du canon. Le mérite de la femme est de régler

sa maison, de rendre son mari heureux, de le consoler, de l'encourager

et d'élever ses enfants, c'est-à-dire de faire des hommes. Voilà le

grand accouchement qui n'a pas été maudit comme l'autre. Les femmes

n'ont d'ailleurs fait aucun chef-d'œuvre dans aucun genre. Elles n'ont

fait ni l'_Iliade_, ni l'_Énéide_, ni la _Jérusalem délivrée_, ni

_Phèdre_, ni _Athalie_, ni _Rodogune_, ni le _Misanthrope_, ni le

Panthéon, ni la _Vénus de Médicis_, ni l'_Apollon_, ni le _Perse_. Elles

n'ont inventé ni l'algèbre, ni les télescopes, ni le métier à bas: mais

elles font quelque chose de plus grand que tout cela. C'est sur leurs

genoux que se forme ce qu'il y a de plus excellent dans le monde: un

honnête homme et une honnête femme.»

Il y a un mot de Napoléon Ier, non moins remarquable dans sa brièveté

que l'est dans son étendue le morceau précédent: «L'avenir des enfants

est l'ouvrage des mères.»

Buffon avait exprimé la même idée en ces termes dans une de ses lettres

dont le recueil a été publié, il y a quelques années: «C'est la mère qui

transmettra aux fils les qualités de l'esprit et du cœur.»

Je citerai encore quelques phrases de l'abbé F. de Lamennais, qui

reviennent à notre proverbe: «Plus sûr que le raisonnement, un

infaillible instinct préserve la femme des erreurs fatales auxquelles

l'homme se laisse entraîner par l'orgueil de l'esprit et de la science.

Tandis que la vaine et débile raison de l'homme ébranle aveuglément les

bases de l'ordre et de l'intelligence même, la femme, éclairée d'une

lumière et plus intime et plus immédiate, les défend contre lui,

conserve dans l'humanité les croyances par lesquelles elle subsiste;

elle en est, au milieu de la confusion des idées et des révolutions, la

gardienne pieuse et incorruptible.»--«Les vérités, les lois morales,

non-seulement perdraient leur autorité sur la terre, mais, altérée par

mille conceptions fausses, la nature même s'en éteindrait, si,

doublement mère, la femme, dès le berceau, n'initiait l'enfant à ces

sacrés mystères, si elle ne déposait en lui l'impérissable germe de la

foi qui le sauvera, si elle ne le nourrissait de ce lait divin.»--«Les

semences primordiales du vrai et du beau, les sentiments profonds qui

décident de l'existence entière, les hommes les doivent à la femme;

c'est elle qui les fait ce qu'ils sont.»

Sans les femmes les deux extrémités de la vie seraient sans secours et

le milieu sans plaisir.

Il faut laisser à chacun le soin de développer dans son propre cœur

cette vérité proverbiale qui résume si bien les obligations dont

l'homme, à chaque phase de son existence, est redevable à la femme

considérée comme mère, comme épouse, comme amante, comme amie; car

l'esprit ne saurait analyser tant de témoignages ineffables de

tendresse, de dévouement et d'abnégation, qu'elle ne cesse de nous

prodiguer depuis le berceau jusqu'à la tombe; et le cœur, qui les a

reçus, qui en a gardé l'impression dans toutes ses fibres, peut seul les

reproduire en ses suaves réminiscences. Je me contenterai de citer les

vers suivants que le cœur de Ducis lui inspirait dans son _Épître à ma

femme_:

O sexe fait pour la tendresse!

La douleur vous vend vos enfants;

Vous veillez sur nos pas naissants;

De vous l'homme a besoin sans cesse!

Par vous nous vivons au berceau,

Par vous nous marchons au tombeau

Sans voir la mort et sans tristesse.

Du ciel la profonde sagesse

Fit de vous notre enchantement,

Notre trésor le plus charmant,

Notre plus chère et douce ivresse,

Et nos amis les plus constants,

Le transport de notre jeunesse,

Le calme de notre vieillesse,

Notre bonheur dans tous les temps.

Les femmes ont l'œil américain.

_Avoir l'œil américain_, c'est regarder de côté tout en paraissant ne

regarder que devant soi, comme font les sauvages d'Amérique, lesquels,

ayant le sens de la vue très-développé, peuvent apercevoir distinctement

ce qui se passe à droite et à gauche, sans tourner la tête. Les femmes

européennes, en général, sont douées de cette faculté visuelle dont

l'exercice ne dérange en rien l'immobilité qu'elles savent donner à leur

visage en certaines occasions où elles voient tant de choses en

regardant ailleurs. «Il est juste, dit Mme de Genlis, que la nature ait

accordé un tel privilége à celles qui ne doivent jamais avoir un regard

assuré, ou du moins fixe, et qui sont si souvent obligées de baisser les

yeux et de les détourner. (Nouveaux Contes moraux: _le Malencontreux_.)

Les hommes font les lois, les femmes font les mœurs.

On sait que le comte de Guibert a placé ce vers heureux dans sa tragédie

du _Connétable de Bourbon_ où le premier hémistiche est dit par Adélaïde

et le second par Bayard. Mais le comte de Guibert ne l'a point inventé;

il l'a trouvé tout fait dans le recueil des proverbes usités en

Provence. Voici le texte patois qui correspond mot pour mot et

métriquement au français:

_Leïs homés fan leïs leis, leïs frémos fan leïs murs._

On a établi, entre les lois et les mœurs, cette différence essentielle

que les lois règlent plus les actions du citoyen et les mœurs règlent

plus les actions de l'homme. D'après cela, on peut conclure avec raison

que l'influence des femmes est d'une importance qui la rend supérieure à

celle des législateurs: car avec des mœurs on pourrait se passer de

lois, et avec des lois on ne pourrait se passer de mœurs.

«A quoi servent des lois, inutiles sans les mœurs?» s'écriait Horace:

_Quid leges sine moribus

Vanæ proficiunt?_

(Lib. III, od. 24.)

Tant que les femmes ont fait les mœurs, les femmes ont été respectées.

Ce n'est qu'en les défaisant, ce qui leur est arrivé quelquefois,

qu'elles ont cessé de l'être. L'histoire nous apprend que c'est à des

époques sans mœurs qu'ont été imaginées et mises en circulation ces

formules injurieuses qui leur reprochent leurs torts avec une certaine

vérité, il faut bien l'avouer, quoiqu'elles soient presque toujours

fausses parce qu'elles sont trop généralisées.

Que les femmes fassent les femmes, et non les capitaines.

C'est-à-dire qu'elles restent dans le rôle qui leur est assigné par la

nature; car, en voulant en prendre un autre pour lequel elles ne sont

point faites, elles ne peuvent s'attirer que des désagréments et des

malheurs.--Proverbe qui paraît avoir été formulé, au moyen âge, d'après

ce passage de Plutarque: «Alexandre, ayant défait Darius, envoya

plusieurs beaux présents à sa mère; mais il demanda qu'elle ne se mêlât

pas autant de ses affaires, et qu'elle n'entreprît point l'état de

capitaine.»

Ce n'est point un ridicule imaginaire que signale ce proverbe. Les dames

françaises, à diverses époques, affichèrent réellement des prétentions

militaires, non-seulement dans leurs discours, mais dans leurs actions,

comme si elles n'avaient pas eu de passe-temps plus agréable que

d'imiter les Marphise et les Bradamante.--Plusieurs histoires, notamment

les _Antiquités de Paris_, par Sauval, an 1457, parlent de capitainesses

investies du commandement de certaines places fortes. Cette manie, à

laquelle contribua beaucoup sans doute la lecture des romans

chevaleresques, prit un nouveau développement dans le seizième siècle,

lorsque l'imprimerie eut multiplié les exemplaires de plusieurs de ces

livres par les soins de François Ier, qui les jugeait propres à

favoriser le projet qu'il avait conçu de faire revivre l'ancienne

chevalerie dans une seconde chevalerie de sa façon.

Sous le règne de Charles IX les salons étaient devenus des espèces

d'écoles d'amour et de guerre, où les dames se montraient jalouses de

donner des leçons dans les deux arts. Elles se faisaient un point

d'honneur d'exercer en public une sorte d'empire sur leurs amants

guerriers; elles les enrôlaient dans telle ou telle faction de l'époque,

et les envoyaient, parés d'écharpes et de faveurs, remplir le rôle

qu'elles leur avaient assigné. Quelquefois même elles leur faisaient la

conduite et traversaient la ville à cheval, caracolant à côté d'eux ou

montées en croupe avec eux.

Elles se signalèrent, du temps de la Fronde, par de semblables

excentricités. On sait quelle fut leur influence sur les événements de

cette époque. La duchesse de Longueville engagea Turenne, qui venait

d'être nommé maréchal, à faire révolter contre l'autorité royale l'armée

qu'il commandait. La duchesse de Montbazon gagna le maréchal

d'Hocquincourt, qui lui écrivit ce billet laconique, mais significatif:

«Péronne est à la belle des belles.» Les _Mémoires_ de Mademoiselle

contiennent une lettre de Gaston d'Orléans, son père, avec cette

curieuse suscription: «A mesdames les comtesses _maréchales de camp_

dans l'armée de ma fille contre le Mazarin.»

Des femmes et des chevaux,

Il n'y en a point sans défaut.

La perfection n'appartient à aucun être sur la terre, et sans doute il

n'en faut point chercher le modèle chez les femmes; mais les hommes

sont-ils moins imparfaits qu'elles? La vérité est qu'en général les

femmes ont plus de petits défauts, et les hommes plus de vices achevés.

Quant aux qualités qui brillent en elles, il est impossible de ne pas

reconnaître qu'elles se distinguent par des avantages que celles des

hommes n'offrent pas au même degré. «Vertus pour vertus, dit une maxime

chinoise, les vertus des femmes sont toujours plus naïves, plus près du

cœur et plus aimables.»

Le rapprochement des femmes et des chevaux, que présente notre proverbe,

n'a pas été suggéré peut-être par une pensée aussi impertinente qu'on

pourrait le penser; il tient aux habitudes chevaleresques: tout paladin

consacrait sa vie à l'amour et à la guerre. Pour aimer, il devait avoir

une belle dame; pour combattre, il avait besoin d'un bon cheval, et il

confondait ces deux êtres dans une affection presque égale, quoiqu'il

fût souvent obligé de reconnaître que ni l'un ni l'autre n'étaient

jamais sans défauts.

Les femmes sont trop douces, il faut les saler.

Ce dicton, qui s'entend sans commentaire, me paraît avoir suggéré l'idée

d'une ancienne farce dramatique dont voici le titre: «Discours facétieux

des hommes qui font _saler leurs femmes à cause qu'elles sont trop

douces_, lequel se joue à cinq personnages.» L'_Histoire du

Théâtre-Français_ a parlé de cette pièce curieuse, imprimée à Rouen,

chez Abr. Cousturier en 1558, et le docte A.-A. Monteil en a donné la

piquante analyse que voici: «Des maris sont venus se plaindre que leur

ménage, sans cesse paisible, était sans cesse monotone; que leurs femmes

étaient trop douces. L'un d'eux a proposé de les faire saler. Aussitôt

voilà un compère qui se présente, qui se charge de les bien saler. On

lui livre les femmes, et le parterre et les loges de rire. Les femmes,

quelques instants après, reviennent toutes salées, et, leur sel mordant

et piquant se portant au bout de la langue, elles accablent d'injures

leurs maris, et le parterre et les loges de rire. Les maris veulent

alors faire dessaler leurs femmes: le compère déclare qu'il ne le peut,

et le parterre et les loges de rire davantage. Enfin la pièce, si

plaisamment nouée, est encore plus plaisamment dénouée, car les maris,

qui sont des maris parisiens, c'est-à-dire des maris de la meilleure

espèce, qu'on devrait semer partout, particulièrement dans le nouveau

monde, au lieu de dessaler, comme en province, les femmes avec un

bâton[6], se résignent à prendre patience, et le parterre et les loges

de rire encore davantage, de ne pouvoir plus applaudir, de ne cesser de

se tenir les côtes de rire.»

[6] Allusion à la coutume de frapper avec un bâton les quartiers de

lard salé pour en faire tomber les grains de sel.

Paris est l'enfer des chevaux, le purgatoire des hommes, et le paradis

des femmes.

Proverbes sur les femmes, l'amitié, l'amour et le mariage · 第 5 / 25 段