On a prétendu que dans l'antiquité le beau sexe fut généralement réduit

à une espèce d'esclavage. Cet état, inconciliable avec le caractère dont

il est doué, n'a pu exister que par exception et chez un petit nombre de

peuples, et je pense qu'on pourrait établir contre l'opinion commune que

la gynécocratie politique et la gynécocratie domestique ont été plus en

usage dans les siècles antérieurs au christianisme que dans certains

siècles postérieurs. Sans vouloir nier les améliorations que l'esprit de

cette divine religion a fini par introduire dans l'état social de la

femme, je vais présenter quelques faits historiques assez curieux à

l'appui de mon assertion. La _Bible_ et les poëmes d'Homère nous

montrent les femmes libres dès les temps les plus reculés. On ne saurait

tirer une preuve du contraire de ce que, à ces époques primitives, elles

vivaient confinées dans l'intérieur des maisons. C'étaient les mœurs et

non les lois qui le voulaient ainsi; car il n'y aurait pas eu de

sécurité pour elles au dehors. Les inconvénients de cet état cessèrent à

mesure que la civilisation se développa. Les femmes grecques jouissaient

d'une liberté modérée qui dégénéra en indépendance pendant que leurs

maris faisaient le siége de Troie. Plus tard, elles régnèrent chez elles

et exercèrent souvent une influence puissante sur les affaires de

l'État, comme nous le voyons dans Aristophane. Les dames romaines,

d'abord tenues pour mineures, devinrent bientôt maîtresses. Caton

l'Ancien signalait leur empire en disant: «Les autres hommes commandent

à leurs femmes; nous, à tous les autres hommes, et nos femmes à nous.»

On sait que chez les Gaulois, les femmes possédaient une grande autorité

et siégeaient dans le haut conseil de la nation. Elles étaient honorées

par eux et par tous les peuples de la même race comme des êtres doués de

lumières instinctives émanées du ciel. C'était un préjugé sacré que les

druides avaient emprunté, dit-on, à la religion assyrienne à laquelle la

leur ressemble en plusieurs points, et l'on a prétendu que ce fut en

vertu de ce préjugé que Sémiramis fit une loi réputée longtemps

inviolable qui attribuait aux femmes l'autorité sur les hommes. La

législation des Sarmates prescrivit qu'en toutes choses, dans les

familles et dans les villes, les hommes fussent sous le gouvernement des

femmes. En Égypte, chaque mari devait être esclave de la volonté de la

sienne: il s'y engageait formellement par une clause indispensable

exigée dans tous les contrats de mariage. A Carras en Assyrie, il y

avait un temple dédié à la lune, où l'on n'admettait que ceux qui

faisaient hautement profession de se montrer toujours soumis à leurs

épouses, et l'on assure que de toute la contrée les dévots pèlerins ne

cessaient d'y affluer.

La femme veut porter la culotte.

On a dit plus anciennement: _Veut porter le haut-de-chausses_, et plus

anciennement encore: _Veut chausser les braies_, expressions

parfaitement synonymes en parlant d'une femme qui aspire à maîtriser son

mari. Fleury de Bellingen, auteur des _Illustres Proverbes_, a pensé que

ces expressions avaient leur fondement dans l'histoire ancienne, et

voici la singulière explication qu'il en a donnée: «La reine Sémiramis,

prévoyant, après la mort de Ninus, son époux, que les Assyriens ne

voudraient pas se soumettre à l'empire d'une femme, et voyant que son

fils Zaméis, ou Ninias, comme le nomme Justin, était trop jeune pour

tenir les rênes d'un si grand État, se prévalut de la ressemblance

naturelle qu'il y avait entre la mère et l'enfant, se vêtit des habits

de son fils et lui donna les siens afin qu'étant pris pour elle, et elle

pour lui, elle pût régner en sa place. Plus tard, ayant acquis l'amour

de ses sujets, elle se fit connaître pour ce qu'elle était et fut jugée

digne du trône. Quand nous disons des femmes généreuses qu'_elles

portent le haut-de-chausses_, nous faisons allusion à cette reine qui

régna en habits d'homme.»

On trouvera sans doute que Fleury de Bellingen est allé chercher trop

loin l'origine d'une locution qui, en la supposant antique, n'a pu

naître que dans notre ancienne Gaule narbonnaise que les Romains

appelaient _Gallia braccata_, parce qu'elle était le seul pays du monde

où l'on portât des braies ou culottes. Cependant il aurait pu l'aller

chercher plus loin encore, si la fantaisie lui en eût pris: son

imagination, au lieu de s'arrêter à la reine d'Assyrie, n'avait qu'à

remonter à la mère du genre humain. Il lui eût été même plus aisé de

démontrer qu'Ève _porta la culotte_, dans le sens propre, comme dans le

sens figuré, car la Genèse, parlant de nos premiers parents occupés à

vêtir leur nudité, dit textuellement: _Consuerunt folia ficus et

facerunt sibi perizomata_; ce qu'un ancien traducteur, Le Fèvre

d'Estaples, a rendu en ces termes: «Ils cousirent des feuilles de

figuier et s'en firent _des braies_.» (Édition de Genève, 1562).

Bellingen aurait du moins obtenu par une telle explication le suffrage

de toutes les femmes, charmées de voir dans un passage des livres saints

la preuve irrécusable qu'elles n'ont pas moins que les hommes le droit

de _porter la culotte_.

Mais faisons trêve à la plaisanterie, et cherchons une origine

raisonnable. Hue Piaucelle, un de nos plus anciens trouvères, a composé

un fabliau intitulé: _Sire Hains et dame Anieuse_. Ces deux époux

n'étaient jamais d'accord. La femme contrecarrait sans cesse le mari.

Celui-ci, fatigué, lui dit un jour: «Écoute, tu veux être la maîtresse,

n'est-ce pas? et moi je veux être le maître. Or, tant que nous ne

céderons ni l'un ni l'autre, il ne sera pas possible de nous entendre.

Il faut, une fois pour toutes, prendre un parti, et puisque la raison

n'y fait rien, décidons-en autrement.» Quand il eut parlé de la sorte,

il prit un haut-de-chausses qu'il porta dans la cour de la maison et

proposa à la dame de le lui disputer, à condition que la victoire

donnerait pour toujours, à qui l'obtiendrait, une autorité pleine et

entière dans le ménage. Elle y consentit: la lutte s'engagea en présence

de la commère Aupais et du voisin Simon, choisis pour témoins. Sire

Hains, après avoir éprouvé la plus opiniâtre résistance de dame Anieuse,

finit par emporter le prix de ce combat judiciaire. L'abbé Massieu et le

Grand d'Aussy ont pensé que le fabliau de Piaucelle a donné lieu à

l'expression _porter le haut-de-chausses_; mais il n'a fait que la

populariser, car il est positif qu'elle lui est antérieure.

On pourrait conjecturer qu'elle a dû s'introduire à une époque où les

caleçons et les hauts-de-chausses faisaient partie de l'habillement des

dames nobles, et où celles de ces dames qui avaient pris des maris

bourgeois jouissaient du privilége de leur commander et même de les

frapper avec des verges lorsqu'ils ne se montraient pas assez soumis.

Mais une telle conjecture, quoique fondée sur un fait attesté par de

graves et véridiques auteurs, A.-A. Monteil entre autres, me semble

inadmissible comme la précédente, et pour la même raison. Je rejette

toute origine historique, et je crois qu'on a naturellement attribué le

costume du mari à la femme qui aspire à jouer le rôle du mari. C'est

d'ailleurs ce qui se faisait chez les anciens. Denys de Syracuse,

voulant punir un homme qui s'était laissé battre par sa femme, ordonna

qu'il fût habillé en femme et que la femme fût habillée en homme, parce

que la nature avait dû se tromper en les créant.

La locution _porter la culotte_ est ce qu'on appelle un symbole parlé.

Être sous la pantoufle de sa femme.

Voici l'origine historique justement assignée à cette locution par M.

Chassan, auteur de la _Symbolique du droit_: «Grégoire de Tours, dans la

Vie des Pères, ch. XX, et Ducange, au mot _calceamenta_, disent que le

fiancé faisait présenter un soulier, ordinairement le sien, à sa future

épouse. Il paraît même, d'après M. Ryscher, que c'était lui qui l'en

chaussait. En se déchaussant, il s'exposait à marcher d'un pas moins

ferme, et se plaçait ainsi dans une condition inférieure vis-à-vis de sa

fiancée; en mettant lui-même le soulier au pied de sa fiancée, il

s'humiliait devant elle, et de là vient que, pour désigner un mari que

sa femme gouverne, on dit encore aujourd'hui en France qu'_il est sous

la pantoufle de sa femme_. De là aussi le mot de Grimm, qui enseigne que

la pantoufle est encore un symbole fort usité de la puissance qu'exerce

la femme sur le mari.» (_Poesie in Recht._, § 10.)

La poule ne doit pas chanter devant le coq.

Proverbe qui se trouve textuellement dans la comédie des _Femmes

savantes_, mais qui est antérieur à cette pièce, comme le prouvent ces

deux vers de Jean de Meung:

C'est chose qui moult me desplaist

Quand poule chante et coq se taist.

Quelques glossateurs prétendent qu'une femme qui se trouve avec son mari

dans une société ne doit pas prendre la parole avant que son mari ait

parlé, car le mot _devant_, disent-ils, est ici une préposition de temps

qui remplace _avant_, comme dans cette phrase de Bossuet: «Les anciens

historiens qui mettent l'origine de Carthage _devant_ la prise de

Troie.» Mais il est certain que leur érudition grammaticale les a

fourvoyés. Le véritable sens est qu'une femme doit se taire en présence

de son mari, et attendre qu'il _lui donne langue_, comme on disait

autrefois. Un usage de l'ancienne civilité obligeait les femmes à

demander aux maris la permission de parler, quand elles avaient quelque

chose à dire devant des étrangers. La preuve en est dans plusieurs

passages de nos vieux auteurs, notamment dans la phrase suivante de

l'_Heptaméron_ de Marguerite de Valois, reine de Navarre: «Parlemante,

qui estoit femme d'Hircan, laquelle n'estoit jamais oisive et

mélancolique, ayant demandé à son mari congé (permission) de parler,

dist, etc.[2]»

[2] On a prétendu que cet usage était une dérivation des ordonnances

de Numa Pompilius contre le caquet des femmes, qu'il voulait obliger

de ne parler qu'en présence de leurs maris.

Les Persans disent: _Quand la poule veut chanter comme le coq, il faut

lui couper la gorge._ Proverbe dont ils font l'application aux femmes

qui veulent cultiver la poésie. Ce même proverbe existe en France de

temps immémorial chez les habitants de la campagne, pour exprimer, au

figuré, une menace peu sérieuse contre les femmes qui se mêlent de

discourir et de décider à la manière des hommes, et, au propre, une

observation d'histoire naturelle. Cette observation est que la poule

cherche quelquefois à imiter le chant du coq, et que cela lui arrive

surtout lorsqu'elle est devenue trop grasse et ne peut plus pondre,

c'est-à-dire dans un temps où elle n'est plus bonne qu'à mettre au pot.

Il y a une superstition sur la poule qui coqueline. On croit, en

Normandie, qu'elle annonce la mort de son maître, ou la sienne.

Les habitants de la vallée de la Garonne, qui s'étend entre Langon et

Marmande, sont persuadés que par cette manière de coqueliner, qu'ils

appellent _chanter le béguey_[3], elle présage une foule de malheurs.

[3] _Béguey_ se dit pour _coq_ et, par extension, pour _chant du coq_,

dans l'idiome du pays. _Chanter le béguey_ a été originairement une

ellipse de _chanter_ comme le _béguey_ ou coq.

Voici ce que disait à ce sujet un feuilleton signé J. B., dans la

_Quotidienne_ du 15 août 1845: «Une poule vient-elle à _chanter le

béguey_, il n'y a pas un instant à perdre, il faut la porter au marché,

la vendre et consacrer le prix obtenu à l'acquisition d'un cierge dont

vous ferez hommage à la paroisse. Si vous n'avez pas trouvé d'acheteur

pour cette bête réprouvée, vous aurez la ressource de la peser après

l'avoir attachée dans un linge blanc, et vous verrez ensuite si elle

demeure parfaitement tranquille. Je suppose que vous avez essayé de tous

ces moyens, et qu'aucun ne vous a réussi: décidez-vous alors à tordre le

cou au volatile. Il ne cesserait de faire des contorsions, des

soubresauts, et entretiendrait au milieu de la population de votre

basse-cour une inquiétude continuelle et des terreurs sans nom. Mais

surtout que personne ne porte la dent sur la chair de la victime.»

Les Romains avaient aussi leur superstition sur le chant de la poule. Ce

chant présageait aux maris que la femme serait la maîtresse. Donat,

grammairien latin du quatrième siècle, en a fait la remarque dans son

commentaire sur Térence, en expliquant la phrase _Gallina cecinit_, «la

poule a chanté», que ce comique a employée, acte IV, sc. IV, du

_Phormion_.

Pour faire mentir une femme à coup sûr il n'y a qu'à lui demander son

âge.

Il est à peu près certain que, si elle répond à une telle question, elle

ne le fera qu'aux dépens de la vérité, car elle voit trop d'avantages à

être jeune et à le paraître pour qu'elle résiste à l'envie de se

rajeunir un peu. De là cette accusation de mensonge formulée dans ce

proverbe peu galant dont la LIIe des _Lettres persanes_ offre le

spirituel développement en action que voici:

«J'étais l'autre jour dans une société où je me divertis assez bien. Il

y avait là des femmes de tous les âges; une de quatre-vingts ans, une de

soixante, une de quarante qui avait une nièce de vingt à vingt-deux ans.

Un certain instinct me fit approcher de cette dernière, et elle me dit à

l'oreille: «Que dites-vous de ma tante qui, à son âge, veut avoir des

amants et fait encore la jolie?--Elle a tort, lui dis-je, c'est un

dessein qui ne convient qu'à vous.» Un moment après, je me trouvai

auprès de sa tante qui me dit: «Que dites-vous de cette femme, qui a

pour le moins soixante ans, qui a passé aujourd'hui plus d'une heure à

sa toilette?--C'est un temps perdu, lui dis-je, et il faut avoir vos

charmes pour devoir y songer.» J'allai à cette malheureuse femme de

soixante ans et la plaignis dans mon âme, lorsqu'elle me dit à

l'oreille: «Y a-t-il rien de si ridicule? Voyez cette femme qui a

quatre-vingts ans, et qui met des rubans couleur de feu: elle veut faire

la jeune, et elle y réussit, car cela approche de l'enfance.» Ah! mon

Dieu! dis-je en moi-même, ne sentirons-nous jamais que le ridicule des

autres? C'est peut-être un bonheur, disais-je ensuite, que nous

trouvions de la consolation dans les faiblesses d'autrui. Cependant

j'étais en train de me divertir, et je dis: Nous avons assez monté;

descendons à présent, et commençons par la vieille qui est au sommet.

«Madame, vous vous ressemblez si fort, cette dame à qui je viens de

parler et vous, qu'il semble que vous soyez deux sœurs; je vous crois à

peu près de même âge.--Vraiment, monsieur, me dit-elle, lorsque l'une

mourra, l'autre devra avoir grand'peur; je ne crois pas qu'il y ait

d'elle à moi deux jours de différence.» Quand je tins cette femme

décrépite, j'allai à celle de soixante ans. «Il faut, madame, que vous

décidiez un pari que j'ai fait: j'ai gagé que cette femme et vous, lui

montrant la femme de quarante ans, étiez de même âge.--Ma foi, dit-elle,

je ne crois pas qu'il y ait six mois de différence.» Bon! m'y voilà,

continuons; je descendis encore et j'allai à la femme de quarante ans.

«Madame, faites-moi la grâce de me dire si c'est pour rire que vous

appelez cette demoiselle, qui est à l'autre table, votre nièce? Vous

êtes aussi jeune qu'elle; elle a même quelque chose dans le visage de

passé que vous n'avez certainement pas: et ces couleurs vives qui

paraissent sur votre teint...--Attendez, me dit-elle, je suis sa tante,

mais sa mère avait pour le moins vingt-cinq ans de plus que moi; nous

n'étions pas de même lit; j'ai ouï dire à feu ma sœur que sa fille et

moi naquîmes la même année.--Je le disais bien, madame, et je n'avais

pas tort d'être étonné.»

»Mon cher Usbeck, les femmes qui se sentent finir d'avance par la perte

de leurs agréments, voudraient reculer avec la jeunesse. Eh! comment ne

chercheraient-elles pas à tromper les autres? elles font tous leurs

efforts pour se tromper elles-mêmes, et se dérober à la plus affligeante

de toutes les idées.»

Servez monsieur Godard! sa femme est en couches.

Ironie proverbiale contre les prétentions outrecuidantes d'un paresseux

qui voudrait qu'on lui fît sa besogne, d'un indiscret qui, en demandant

quelque service, semble l'exiger, ou d'un impertinent qui se donne des

airs de commander. Elle fait allusion à un usage autrefois répandu dans

le Béarn et dans les provinces limitrophes, en vertu duquel le mari

d'une femme en couches se mettait au lit pour recevoir les visites des

parents et amis, et s'y tenait mollement plusieurs jours de suite, ayant

soin de se faire servir des mets succulents. Une telle étiquette,

désignée par l'expression _faire la couvade_, qui en indique assez

clairement le motif, se rattachait probablement au culte des _Geniales_,

dieux qui présidaient à la génération. Elle n'était pas moins ancienne

que singulière. Le poëte Apollonius de Rhodes en a signalé l'existence

sur les côtes des Tiburéniens, «où les hommes, dit-il, se mettent au lit

quand les femmes sont en couches, et se font servir par elles».

(_Argonaut._, ch. II.) Diodore de Sicile et Strabon rapportent qu'elle

régnait de leur temps en Espagne, en Corse et en plusieurs endroits de

l'Asie, où elle s'est conservée parmi quelques tribus de l'empire

chinois. Les premiers navigateurs qui abordèrent au nouveau monde l'y

trouvèrent établie. Il n'y a pas longtemps qu'elle était observée par

les naturels du Mexique, des Antilles et du Brésil. Des voyageurs

assurent qu'elle existe encore chez quelques sauvages de l'Amérique et

chez certaines peuplades africaines; enfin, elle n'est pas entièrement

tombée en désuétude dans la Biscaye française, où des personnes dignes

de foi attestent en avoir été deux ou trois fois témoins dans ces

dernières années.

Quant au nom de _Godard_, que le peuple applique aujourd'hui au mari

d'une femme accouchée, il est, s'il faut en croire M. Bacon-Tacon, le

même que celui de _God-Art_ (le Dieu fort), donné, dit-il, à Hercule,

que les païens imploraient dans les accouchements difficiles (_Orig.

celtiq._, tome II, p. 401-402). Je ne conteste point une si savante

étymologie; cependant il me paraît plus probable que ce nom a été formé

du latin _gaudere_, se réjouir, se donner du bon temps. Il signifiait

autrefois un homme adonné aux plaisirs de la table, habitué à prendre

toutes ses aises. C'était un synonyme de _Godon_, autre vieux mot qu'on

employait pour désigner un riche plongé dans toutes les jouissances

d'une vie sensuelle. Le prédicateur Maillard s'en est servi dans

plusieurs de ses sermons, notamment dans le vingt-quatrième, où le

mauvais riche est appelé _unus grossus Godon qui non curabat nisi de

ventre_. «Un gros Godon qui n'avait cure que de sa panse.»

Ajoutons que la formule: _Servez monsieur Godard!_ cesse d'être ironique

lorsqu'elle est appliquée à un homme à qui un enfant vient de naître.

Elle est alors une espèce de félicitation équivalente à un _Gloria

Patri_, une exclamation d'amical et joyeux enthousiasme en faveur de la

paternité.

La nuit, il n'y a point de femme laide.

Proverbe fort ancien rappelé et expliqué par Ovide dans ces deux vers du

premier chant de l'_Art d'aimer_:

_Nocte latent mendæ, vitioque ignoscitur omni.

Horaque formosam quamlibet illa facit._

La nuit fait disparaître bien des taches et oublier bien des

imperfections. Elle rend toute femme belle.

Alors _Hélène n'a aucun avantage sur Hécube_, suivant l'expression

d'Henri Estienne.

Les Grecs se servaient d'un proverbe analogue passé dans la langue

latine en ces termes: «_Sublata lucerna, nihil discriminis inter

mulieres._ Quand la lampe est ôtée, les femmes ne diffèrent pas l'une de

l'autre.» Plutarque rapporte qu'une belle et chaste dame cita ce

proverbe à Philippe, roi de Macédoine, pour l'engager à cesser les

poursuites amoureuses dont il s'obstinait à l'obséder.

Nous disons trivialement dans le même sens: _La nuit tous chats sont

gris._

Les Espagnols disent: _De noche, a la vela, la burra parece

doncella._--_La nuit, à la chandelle, l'ânesse semble demoiselle à

marier._ On sait que, si l'obscurité cache la laideur, la lumière du

flambeau l'atténue beaucoup; d'où l'expression _belle à la chandelle_,

en parlant d'une femme qui n'est pas belle au grand jour. C'est pour

cela qu'Ovide conseillait aux amants de se défier de la clarté trompeuse

de la lampe.

_Fallaci nimium ne crede lucernæ._

(_De Arte amandi_, I.)

Jeter le mouchoir à une femme.

Se dit pour signifier qu'on la préfère à toutes les autres à cause de sa

beauté ou de ses grâces.

Cette expression, toute figurée chez nous, fait allusion à un usage

qu'on prétend exister chez les Turcs et par lequel le sultan, ou un

pacha, ou un seigneur, déclare à une des femmes le choix qu'il fait

d'elle, en lui jetant un mouchoir. Mais tout porte à croire qu'un tel

usage est imaginaire. Les auteurs qui en ont parlé ont consacré une

erreur provenue probablement de ce que les fiançailles en Turquie et en

Perse sont constatées par l'envoi que fait le futur époux à sa future

d'un mouchoir brodé, d'un anneau et d'une pièce de monnaie. Ainsi les

musulmans, à l'époque de leur mariage, envoient le mouchoir, et, dans

leurs harems, ils ne le jettent pas.

Quelque fondée que soit la remarque qui vient d'être faite, elle

n'empêchera point de conserver cette expression ainsi que ses analogues

_briguer le mouchoir_, _refuser le mouchoir_, etc., qu'une galanterie

peu délicate a introduites dans notre langue.

Il y a une pièce fugitive de Duault présentant le monologue d'un fat qui

passe en revue dans son imagination un essaim de belles, à qui il se

propose de _jeter le mouchoir_ tour à tour. Cette pièce se termine par

ces vers assez plaisants:

Ainsi parlant, seul dans sa chambre,

Chaque matin, monsieur Morgan

Balance de l'air d'un sultan

Son fin mouchoir parfumé d'ambre.

Il sort tout radieux d'espoir,

Promène sa fadeur galante,

Frais et dispos rentre le soir,

Se fait un turban du mouchoir

Et tombe aux pieds de sa servante.

C'est à peu près ce qu'un de nos spirituels chansonniers, l'abbé de

L'Attaignant, appelait «allumer son flambeau au soleil, et l'éteindre

dans la boue».

La femme de César ne doit pas même être soupçonnée.

Les dames romaines avaient pour Isis, ou plutôt pour Fauna, leur

divinité spéciale, qu'elles appelaient _la Bonne Déesse_, un culte

fervent et plein de mystères que les érudits n'ont pas su bien

éclaircir. Elles en célébraient solennellement la fête avec les Vestales

dans la maison du consul ou du préteur, sous la présidence de la femme

de ce magistrat, lequel était obligé de rester absent de chez lui

pendant la durée de cette fête, car aucun homme ne pouvait y être admis.

L'année où Pompéia, troisième épouse de J. César, se trouva investie de

cet important ministère, Clodius, ce lovelace romain, qui était

d'intelligence avec elle, à ce qu'on suppose, voulut la voir dans

l'appareil de ses fonctions pontificales, et il se glissa déguisé en

joueuse d'instruments parmi les dévotes qui se rendaient à la cérémonie.

Une esclave, nommée Abra par Plutarque, et Séprulla par Cicéron, avait

été mise dans la confidence. Elle le cacha et lui promit de lui amener

sa maîtresse. Mais, retenue auprès d'Aurélia, mère de César, cette

esclave le fit tant attendre que, perdant patience, il sortit de sa

cachette pour l'appeler et fut reconnu: afin d'éviter les regards qui se

portaient sur sa personne, il se hâta de revenir sur ses pas, espérant

que la chose n'aurait pas de suites. Cependant les matrones, averties,

le cherchèrent de chambre en chambre, et finirent par le découvrir sous

le lit d'Abra ou de Séprulla. Leur fureur était à son comble. Elles ne

lui épargnèrent ni les injures ni les coups, et elles auraient sans

doute poussé la vengeance aux excès les plus terribles s'il n'eût eu le

bonheur de s'y soustraire en gagnant par la fuite le dehors de la

maison.

Cette aventure scandaleuse souleva contre lui l'indignation générale. Il

fut mis en jugement comme sacrilége, et, quoique son crime fût attesté

par les dépositions les plus irrécusables, les juges, qu'il parvint à

corrompre, le déclarèrent absous. César, appelé en témoignage dans le

procès, ne voulut ni inculper ni disculper Pompéia, qu'il s'était

contenté de répudier. Il dit qu'il ne savait rien, attendu qu'un mari

était toujours le moins instruit en pareil cas, et comme on lui demanda

pourquoi il l'avait renvoyée, il ajouta que _la femme de César ne devait

pas même être l'objet d'un soupçon_. Apophthegme passé en proverbe pour

signifier qu'il ne suffit pas que la conduite d'une femme soit

irréprochable, qu'il faut aussi qu'elle soit crue telle.

Il ne faut prêter ni son épée, ni son chien, ni sa femme.

Proverbes sur les femmes, l'amitié, l'amour et le mariage · 第 3 / 25 段