car alors les petits enfants nouveau-nés gagneront eux-mêmes leur pain,
ou celui de leur nourrice, ce qui est tout un, et ne saliront plus leurs
langes. Tu supprimeras du même coup l'ignorance, la bêtise, le mauvais
vouloir, la paresse, qui sont autant de sources de misère; car je ne
suppose pas que tu veuilles faire travailler les honnêtes gens pour
nourrir gratuitement les truands et les ribotteurs, leur travail
d'ailleurs n'y suffirait pas; tu peupleras d'abord la terre de
prud'hommes et de gens de bien, puis tu laisseras les choses aller
d'elles-mêmes, et pas ne sera besoin je te le jure, que le roi de
France veuille s'en mêler. La grande Thélème universelle se bâtira par
enchantement, pendant que tu joueras de ton violon avec un flacon de vin
frais auprès de toi, pour te rafraîchir de temps en temps...
--Vous avez l'air de vous moquer, mon maître, mais cette abbaye de
Thélème, n'est-ce pas vous, qui l'avez inventée? N'en donniez-vous pas
l'idée aux paysans de la Basmette, le soir même de mon mariage?
--Autant valait, dit maître François, leur faire ce conte-là qu'un
autre. Quoi de plus amusant et de plus consolant pour les hommes du
siècle de fer que les rêves de l'âge d'or?
--Ainsi, vous ne croyez pas qu'on puisse supprimer la misère?
--Guilain, mon ami, je vais te lire un vieux conte qui m'a tant réjoui
quand je l'ai entendu, que je l'ai mis par écrit afin de ne pas
l'oublier.
Rabelais, alors, prit dans la bibliothèque une liasse de papiers, les
déploya et lut à Guilain ce qui suit:
L'ORIGINE DE MISÈRE[1]
OU L'ON VERRA CE QUE C'EST QUE LA MISÈRE, OU ELLE A PRIS SON
COMMENCEMENT, ET QUAND ELLE FINIRA DANS LE MONDE
[Note 1: Ce petit conte digne du génie de Rabelais est tiré de la
bibliothèque bleue.]
Dans un voyage que j'ai fait avec quelques amis autrefois en Italie,
je me trouvai logé chez un bonhomme de curé qui aimait extrêmement à
rapporter quelques historiettes. J'ai retenu celle-ci, qui m'a paru
digne d'être mise au jour, et comme elle ne roule que sur la _misère_,
dont il nous avait rompu la tête auparavant que de nous la raconter, je
la rapporterai telle qu'il nous l'a donnée pour lors, ainsi que vous
allez la lire.
Vous trouverez à redire, messieurs, commença notre bonhomme de curé,
de ce que je ne vous entretiens que de _Misère_. Chacun, dit-il, a
ses raisons, et vous ne sauriez pas les miennes si je ne vous les
expliquais. Vous n'en êtes, sans doute, pas informés: ce mot _Misère_ ne
se dit pas pour rien, et peu de gens savent que ce nom est celui d'un
des principaux habitants de ma paroisse, lequel assurément n'est pas
riche, mais honnête homme, quoique ce ne soit que _Misère_ chez lui.
C'est dommage que ce cher paroissien y soit si peu aimé, lui qui est
tant connu, dont l'âme est toute noble, qui est si généreux, si bon ami,
si prêt à servir dans l'occasion, si affable, si courtois, enfin que
vous dirai-je! lui qui n'a pas son pareil dans la vie, et qui n'en aura
jamais.
Vous allez peut-être croire, nous dit-il, messieurs, que ce que je vais
vous dire est un conte fait à plaisir, car quoiqu'on parle tant du
pauvre _Misère_, on ne sait guère au juste son histoire: mais je vous
proteste, foi d'honnête homme, que rien n'est plus sincère, ni plus
véritable, et je doute même, dans tous le voyage que vous allez faire,
que vous appreniez rien de plus sérieux.
Je vous dirai donc que deux particuliers nommés _Pierre_ et _Paul_
s'étant rencontrés dans ma paroisse, qui est passablement grande, et
dont les habitants seraient assez heureux, si _Misère_ n'y demeurait
pas, en arrivant à l'entrée de ce lieu, du côté de Milan, environ
sur les cinq heures du soir, étant tous deux trempés (comme on dit)
jusqu'aux os:--Où logerons-nous, demanda Pierre à Paul?
--Ma foi, lui répondit-il, je ne connais pas le terrain, je n'ai jamais
passé par ici.
--Il me semble, reprit Paul, que sur la droite voici une grande maison
qui paraît appartenir à quelque riche bourgeois, nous pourrions lui
faire la prière, si c'est sa volonté, de nous vouloir bien retirer pour
cette nuit.
--J'y consens de tout mon coeur, dit Pierre; mais il me paraît, sauf
votre meilleur avis, qu'il serait bon auparavant que d'entrer chez lui,
de nous informer dans le voisinage, quelle sorte d'homme c'est que le
maître de ce logis, s'il a du bien et est aisé; car on s'y trompe assez
souvent, avec toutes les belles maisons qui paraissent à nos yeux, nous
trouvons pour l'ordinaire que ceux qui semblent en être les maîtres les
doivent, et n'ont pas quelquefois un liard dessus à y prendre; pour bien
connaître un homme et juger pertinemment de ses biens et facultés, il
faut le voir mort; mais si nous attendions après cela pour souper, nous
pourrions bien dire notre _Benedicite_ et nos _Grâces_ dans le même
moment.
--Cela n'est que trop commun, répondit Paul, mais la pluie continue
toujours, je vais demander à une bonne femme qui lave du linge dans ce
fossé, ce qu'il en est.
--Eh bien! bonne mère, lui dit Paul, s'approchant d'elle, il pleut bien
fort aujourd'hui.
--Bon, lui répondit-elle, monsieur, ce n'est que de l'eau, et si c'était
du vin, cela n'accommoderait pas ma lessive.
--Vous êtes gaie, à ce qu'il me paraît, repartit Paul.
--Pourquoi pas? lui dit-elle, il ne me manque rien au monde de tout ce
qu'une femme peut souhaiter, excepté de l'argent.
--De l'argent, dit Paul: Hélas! vous êtes bien heureuse si vous n'en
avez point, et que vous puissiez vous en passer.
--Oui, lui répondit-elle, cela s'appelle parler, comme saint Paul, la
bouche ouverte.
--Vous aimez à plaisanter, bonne femme, lui dit Paul; mais vous ne savez
pas que l'argent est ordinairement la perte de grand nombre d'âmes,
et qu'il serait à souhaiter pour bien des gens qu'ils n'en maniassent
jamais.
--Pour moi, lui dit-elle, je ne fais pas de pareils souhaits, j'en manie
si peu, que je n'ai pas seulement le temps de regarder une pièce comme
elle est faite.
--Tant mieux, dit Paul.
--Ma foi tant mieux vous-même, lui répondit-elle. Voilà une plaisante
manière de parler: si vous avez envie de vous moquer de moi, vous pouvez
passer votre chemin, aussi bien voilà votre camarade qui se morfond en
vous attendant.
--Nous nous réchaufferons tantôt, reprit Paul. Mais, bonne mère, ne vous
fâchez point, je vous prie, je n'ai pas intention de vous rien dire qui
vous fasse de la peine, et vous ne me connaissez pas, à ce que je vois.
--Allez, allez, lui dit-elle, monsieur, continuez votre chemin, vous
n'êtes qu'un enjôleur.
Pierre, qui avait entendu une partie de la conversation, dont il était
fort ennuyé à cause d'un orage extraordinaire qui survint, s'étant
approché:
--Cette femme devrait se mettre à couvert. Quelle nécessité de
se mouiller de la sorte? Est-ce un ouvrage si pressé? Cela ne se
pourrait-il pas remettre à une autre fois?
--Courage, dit-elle, l'un raisonne à peu près comme l'autre: on remet la
besogne du monde comme cela en votre pays? Malpeste! vous ne connaissez
guère les gens de ces quartiers. S'il manquait, dit-elle, en regardant
Pierre, ce soir, une coiffe de nuit, de tout ce que j'ai ici à monsieur
_Richard_, je ne serais pas bonne à être jetée aux chiens.
--Cet homme est donc bien difficile à contenter, lui demanda Pierre?
--Oh! monsieur, s'écria-t-elle, c'est bien le plus ladre vilain qui soit
sur la terre. Si vous le connaissiez... c'est un homme à se faire fesser
pour une baïoque[2].
[Note 2: Monnaie d'Italie qui vaut à peu près un sol]
--Comment! dit Pierre, n'est-ce pas celui qui demeure à cette belle
maison qu'on découvre d'ici?
--Tout juste, répondit la bonne femme, et c'est pour lui que je
travaille.
--Adieu, lui dit Pierre, le temps qu'il fait ne nous permet pas de
causer davantage.
Ayant rejoint Paul, ils se mirent à couvert sous un petit auvent à
quatre pas de là, et se consultèrent ensemble de ce qu'ils feraient en
cette occasion. Après avoir été un quart d'heure un peu embarrassés:
--Voyons, dit Pierre, ce qu'il en sera; risquons le paquet. Si vilain
que soit cet homme, peut-être aura-t-il quelque honnêteté pour nous; ces
sortes de gens ont quelquefois de bons moments.
--Allons, dit Paul, je vais faire la harangue; je voudrais de tout mon
coeur en être quitte, et que nous fussions déjà retirés. Ils arrivèrent
enfin à la porte de M. Richard, comme il s'allait mettre à table. Ils
heurtèrent fort doucement, et un valet étant venu à la hâte, et ayant
passé nue tête au bout de la cour, se sentant mouillé, leur demanda fort
brusquement ce qu'ils souhaitaient; Paul, qui était obligé de porter la
parole, le pria avec toutes sortes d'honnêtetés de vouloir bien demander
à son maître s'il aurait assez de bonté que d'accorder un petit coin de
sa maison à deux hommes très-fatigués.
--Vous prenez bien de la peine, leur dit-il, mes bonnes gens, mais c'est
du temps perdu, mon maître ne loge jamais personne.
--Je le crois, dit Paul; mais faites-nous l'amitié, par grâce, d'aller
lui dire que nous souhaiterions bien avoir l'honneur de le saluer.
--Ma foi, dit le valet, le voila sur la porte de la salle, parlez-lui
vous-même.
--Qui sont ces gens-là? dit Richard à son valet d'une voix assez élevée.
--Ils demandent à loger, répondit l'autre.
--Eh bien! maraud, ne peux-tu pas leur répondre que ma maison n'est pas
une auberge?
--Vous l'entendez, messieurs, ne vous l'ais-je pas bien dit?
Paul se hasardant d'approcher Richard:
--Hélas! monsieur, dit-il d'un air pitoyable, par le mauvais temps qu'il
fait, ce serait une grande charité que de vouloir bien nous donner, s'il
vous plaît, un pauvre petit endroit pour reposer deux ou trois heures.
--Voilà des gens d'une grande effronterie, dit-il, en regardant son
valet; pourquoi laisses-tu entrer des canailles? Allez, allez, dit-il
d'un air méprisant à Paul, chercher à loger où vous l'entendrez, ce
n'est pas ici un cabaret; puis leur fit fermer la porte au nez.
Le mauvais temps continuant toujours;
--Que deviendrons-nous? dit Paul. Voici la nuit qui approche, si on nous
reçoit partout de même que dans cette maison-ci, nous courons risque de
passer assez mal notre temps.
--Le Seigneur y pourvoira, répondit Pierre, nous devons, comme vous
le savez aussi bien que moi, nous confier en lui. Mais, dit-il en se
retournant, il me semble que voici à deux pas d'ici notre blanchisseuse,
avec laquelle nous avons causé en arrivant, laquelle paraît bien
fatiguée, et qui se repose sur une borne avec son linge.
--C'est elle-même, dit Paul.
--Il serait bon, continua Pierre, de lui demander où nous pourrons
loger.
--J'y consens, lui répondit-il.
En même temps, Paul, s'approchant de cette pauvre femme, lui demanda
dans quel endroit de la ville les passants qui n'avaient point d'argent
pouvaient être reçus pour une nuit seulement.
--Je voudrais, leur répondit-elle, qu'il me fût permis de vous retirer,
je le ferais de bon coeur, parce que vous paraissez de bonnes gens;
je suis veuve, et cela ferait causer. Cependant si vous voulez bien
attendre, et avoir un peu de patience; dans mon voisinage et près de ma
petite chaumière, qui est au bout de la ville, nous avons un pauvre bon
homme nommé _Misère_, qui a une petite maison tout auprès de moi, et qui
pourra bien vous donner un gîte pour ce soir.
--Volontiers, répondit Paul; allez faire à votre aise vos affaires, nous
vous attendons ici. La bonne femme étant entrée chez M. Richard, et
ayant remis son linge dans le grenier, revint trouver nos deux voyageurs
qui exerçaient toute leur vertu pour ne pas s'impatienter.
--Suivez-moi, dit-elle, et marchons un peu vite, car il y a un bon bout
de chemin à faire; il fera assurément nuit avant que nous soyons à la
maison.
Ils arrivèrent enfin, et cette charitable femme ayant heurté à la porte
de son voisin, ils furent très-longtemps à attendre qu'elle fût ouverte,
parce que le bonhomme était déjà couché, quoiqu'il ne fût pas au plus
six heures et demie. Il se leva à la voix de sa voisine, et lui demanda
fort obligeamment ce qu'il y avait pour son service?
--Vous me ferez plaisir, lui répondit-elle, de donner à coucher à deux
pauvres gens qui ne savent de quel côté donner de la tête.
--Où sont-ils? lui demanda le bonhomme en se levant promptement.
--A votre porte, répondit-elle.
--A la bonne heure, lui dit-il, allumez-moi seulement un peu ma lampe,
je vous en prie.
Ayant de la lumière ils entrèrent dans la maison; mais tout y était sens
dessus dessous, l'on n'y connaissait rien au monde. Le maître de ce
logis logeait seul. C'était un grand homme maigre et pâle, qui semblait
sortir d'un sépulcre.
--Dieu soit céans, dit Pierre.
--Hélas! dit le bonhomme, ainsi soit-il: nous aurions bien besoin de sa
bénédiction, pour vous donner a souper, car je vous proteste qu'il n'y a
pas seulement un morceau de pain ici.
--Il n'importe, dit Pierre, pourvu que nous soyons à couvert, c'est tout
ce que nous souhaitons.
La voisine qui s'était bien doutée qu'on ne trouverait rien chez le
pauvre _Misère_, était sortie fort doucement, rentra aussitôt apportant
quatre gros merlans tout rôtis, avec un gros pain et une cruche de vin
de Suze.
--Je viens, dit-elle, souper avec vous.
--Du poisson, dit Pierre: oh, nous voila admirablement bien!
--Comment, monsieur, dit la voisine, est-ce que vous aimez le poisson?
--Si j'aime le poisson! reprit-il, je dois bien l'aimer, puisque mon
père en vendait.
--Je suis fort heureuse, reprit la voisine, cela étant de la sorte,
d'avoir un petit morceau de votre goût, et qui puisse vous faire
plaisir.
L'embarras se trouva très-grand pour se mettre à table, car il n'y en
avait point; la bonne voisine en fut chercher une, enfin on mangea;
et comme il n'est viande que d'appétit, les poissons furent trouvés
admirablement bons; il n'y eut que le maître de la maison qui ne put pas
en prendre sa part. Il n'avoit cependant pas soupé, quoiqu'il fût couché
lorsque cette compagnie était arrivée chez lui; mais il lui était arrivé
une petite aventure l'après-midi qui l'avait rendu de très-mauvaise
humeur; aussi ne fit-il que conter ses peines, ses douleurs et ses
afflictions durant tout le repas, à quoi les deux voyageurs furent fort
sensibles, et n'oublièrent rien pour sa consolation.
L'accident qui lui était survenu n'était pas bien considérable; mais
comme on dit, il n'est pas difficile de ruiner un pauvre homme. Dans sa
cour, où l'on pouvait entrer facilement, n'y ayant qu'une haie à sauter,
il avait un assez beau poirier, dont le fruit était excellent, et qui
fournissait seul presque la moitié de la subsistance de ce bonhomme.
Un de ses voisins qui avait guetté le quart d'heure qu'il n'était pas à
la maison, lui avait enlevé toutes ses plus belles poires, si bien
que cela l'avait tellement chagriné par la grosse perte que cela lui
causait, qu'après avoir juré contre le voleur, il s'était de dépit allé
coucher sans souper. Sans cette aventure, il courait encore le même
risque, puisque dans toute la journée il n'avait pas pu trouver un seul
morceau de pain par toute la ville.
Il avait assurément raison d'avoir de l'inquiétude, il y en a bien
d'autres qui se chagrineraient à moins. Paul en regardant Pierre:
--Voilà un homme, lui dit-il, qui me fait compassion; il a du mérite et
l'âme bien placée, tout misérable qu'il est, il faut que nous prions le
ciel pour lui.
--Hélas! monsieur, vous me ferez bien plaisir: pour moi, dit le bon
Misère, il semble que mes prières ont bien peu de crédit, puisque
quoique je les renouvelle souvent, je ne puis sortir du fâcheux état
auquel vous me voyez réduit.
--Le Seigneur éprouve quelque fois les justes, lui dit Pierre, en
l'interrompant; mais, mon ami, continua-t-il, si vous aviez quelque
chose à demander à Dieu, de quoi s'agirait-il? Que souhaiteriez-vous?
--Ah! dit-il, monsieur, dans la colère où je me trouve contre les
fripons qui ont volé mes poires, je ne demanderais rien autre chose
au Seigneur, sinon: _Que tous ceux qui monteraient sur mon poirier y
restassent tant qu'il me plairait, et n'en pussent jamais descendre que
par ma volonté._
--Voilà se borner à peu de chose, dit Pierre: mais enfin cela vous
contentera donc?
--Oui, répondit le bonhomme, plus que tous les biens du monde.
--Quelle joie, poursuivit-il, serait-ce pour moi, de voir un coquin sur
une branche demeurer là comme une souche en me demandant quartier! Quel
plaisir! de voir comme sur un cheval de bois les misérables larrons!
--Ton souhait sera accompli, lui répondit Pierre et si le Seigneur fait
souvent, comme il est vrai, quelque chose pour ses serviteurs, nous l'en
prierons de notre mieux.
Durant toute la nuit, Pierre et Paul se mirent effectivement en prières;
car pour parler de coucher, le pauvre _Misère_ n'avait qu'une seule
botte de paille qu'il voulut bien leur céder, mais qu'ils refusèrent
absolument, ne voulant pas découcher leur hôte. Le jour étant venu,
et après lui avoir donné toutes sortes de bénédictions ainsi qu'à la
voisine, qui en avait usé si honnêtement avec eux, ils partirent de ce
triste lieu, et dirent à Misère, qu'ils espéraient que sa demande serait
octroyée; que dorénavant personne ne toucherait à ses poires qu'à bonnes
enseignes, qu'il pouvait hardiment sortir; que si durant son absence
quelqu'un était assez hardi que de monter sur l'arbre, il l'y trouverait
lorsqu'il reviendrait à sa maison, et qu'il ne pourrait jamais descendre
que de son consentement.
--Je le souhaite, dit Misère en riant. C'était peut-être la première
fois de sa vie que cela lui arrivait; aussi croyait-il que Pierre ne lui
avait parlé de la sorte que pour se moquer de lui et de la simplicité
qu'il avait eue de faire un souhait aussi extravagant. Enfin les deux
voyageurs étant partis, il en arriva tout autrement qu'il ne l'avait
pensé, et il ne tarda pas à s'en apercevoir; car le même voleur qui
avait enlevé ses plus belles poires, étant revenu le même jour dans le
temps que l'autre était allé chercher une cruchée d'eau à la fontaine,
fut surpris, en rentrant chez lui, de le voir perché sur son arbre, et
qui faisait toutes sortes d'efforts pour s'en débarrasser.
--Ah! drôle, je vous tiens, commença à lui dire Misère d'un ton tout à
fait joyeux. Ciel! dit-il en lui-même, quels gens sont venus loger chez
moi cette nuit! Oh, pour le coup, continua-t-il en parlant toujours à
son voleur, vous aurez tout le temps, notre ami, de cueillir mes poires;
mais je vous proteste que vous les payerez bien cher, par le tourment
que je vais vous faire souffrir. En premier lieu, je veux que toute la
ville vous voie en cet état, et ensuite je ferai un bon feu sous mon
poirier pour vous fumer comme un jambon de Mayence.
--Miséricorde! monsieur Misère, s'écria le dénicheur de poires, pardon
pour cette fois, je n'y retournerai de ma vie, je vous le proteste.
--Je le crois bien, lui répondit l'autre, mais tandis que je te tiens il
faut que je te fasse bien payer le tort que tu m'as fait.
--S'il ne s'agit que d'argent, répondit le voleur, demandez-moi ce qu'il
vous plaira, je vous le donnerai.
--Non, lui dit Misère, point de quartier; j'ai bien besoin d'argent,
mais je n'en veux point; je ne demande que la vengeance et te punir,
puisque j'en suis le maître; je vais, dit-il en le quittant, toujours
chercher du bois de tous côtés et ensuite tu apprendras de mes
nouvelles; ne perds pas patience, Car tu as tout le temps de faire des
réflexions sur ton aventure. Ah! ah! gaillard, continua-t-il, vous aimez
les poires mures? on vous en gardera.
Misère s'en étant allé et laissé le pauvre diable sur son arbre, où il
se donnait tous les mouvements du monde et faisait toutes sortes
de contorsions pour en sortir sans y pouvoir parvenir, il se mit à
lamenter, et cria si fort qu'on l'entendit d'une maison voisine. On
vint au secours, croyant que dans cet endroit écarté ce pouvait être
quelqu'un qu'on assassinait. Deux hommes étant accourus du côté où ils
entendaient qu'on se plaignait, furent bien surpris de voir celui-ci
monté sur l'arbre du bonhomme Misère, et qui n'en pouvait descendre.
--Hé, que diable fais-tu là, compère? lui dit un de ses voisins, et que
ne descends-tu?
--Ah! mes amis, s'écria-t-il, le misérable homme à qui appartient ce
poirier est un sorcier, il y a deux heures que je suis sur cette branche
sans en pouvoir sortir.
--Tu te trompes, lui dit l'autre, Misère est un très honnête homme, il
n'est pas riche, mais il n'est assurément pas sorcier: autrement nous
le verrions dans un autre état que celui auquel il est depuis tant
d'années. Peut-être que c'est par permission de Dieu que tu es demeuré
branché de la sorte pour a voir voulu lui voler ses poires. Quoi qu'il
en soit, la charité chrétienne nous oblige à te soulager.
Disant cela, ils montèrent, l'un à une branche, l'autre à une autre, et
se mirent en devoir de débarrasser leur voisin, mais ils n'en purent
jamais venir a bout; ils lui eussent plutôt arraché tous les membres
l'un près l'autre que de le tirer de là. Après toutes sortes d'efforts
inutiles:
--Il est ma foi ensorcelé, se dirent-ils, il n'y a rien à faire, il faut
en avertir promptement la justice, descendons.
Ils se mirent en effet en devoir de sauter en bas, mais quelle fut leur
surprise pour ces pauvres gens de voir qu'ils ne pouvaient non plus
remuer que leur voisin!
Ils demeurèrent de la sorte jusqu'à vingt-trois heures et demie [3],
que le bonhomme Misère étant rentré avec un bissac plein de pain, et un
grand fagot de broussailles sur sa tête, qu'il avait été ramasser dans
les haies, fut terriblement étonné de voir trois hommes au lieu d'un
seul qu'il avait laissé sur son poirier.
[Note 3: C'est environ midi; en Italie, les heures se comptent de
suite jusqu'à vingt-quatre, puis recommencent par une.]
--Ah! ah! dit-il, la foire sera bonne, à ce que je vois, puisque voici
tant de marchands qui s'assemblent. Hé! que veniez vous faire ici, mes
amis, commença à demander Misère aux deux derniers venus? Est-ce que
vous ne pouviez pas me demander des poires, sans venir de la sorte me
les dérober?
--Nous ne sommes point des voleurs, lui répondirent-ils, nous sommes
des voisins charitables venus exprès pour secourir un homme dont les
lamentations et les cris nous faisaient pitié; quand nous voulons des
poires, nous en achetons au marché, il y en a assez sans les vôtres.
--Si ce que vous me dites là est vrai, reprit Misère, vous ne tenez à
rien sur cet arbre, vous en pouvez descendre quand il vous plaira, la
punition n'est que pour les voleurs.
Et en même temps leur ayant dit qu'ils pouvaient tous deux descendre,
ils le firent promptement sans se faire prier, et ils ne savaient que
penser de l'autorité qu'avait Misère sur cet arbre.
Ces deux voisins étant à terre remercièrent M. Misère de ce qu'il venait
de faire pour eux, et le prièrent en même temps d'avoir compassion de
ce pauvre diable, qui souffrait extraordinairement depuis tant de temps
qu'il était ainsi en faction.
--Il n'en est pas quitte, leur répondit-il, vous voyez bien par
expérience qu'il est convaincu du vol de mes poires, puisqu'il ne peut
pas descendre de dessus l'arbre, comme vous venez de faire; et il
restera tant que je l'ordonnerai, pour me venger du tort que ce larron
m'a fait depuis tant d'années que je n'en ai pu recueillir un seul
quarteron.
--Vous êtes trop bon chrétien, M. Misère, reprirent les deux voisins,
pour pousser les choses à une telle extrémité; nous vous demandons sa
grâce pour cette fois; vous perdriez en un moment votre honneur, qui est
si bien établi de tous côtés, depuis tant d'années que votre famille
demeure en cette paroisse; faites trêve à votre juste ressentiment, et
lui pardonnez selon votre bon coeur, à notre prière; au bout du compte,
quand vous le ferez souffrir davantage, en serez-vous plus riche?
--Ce ne sont pas les biens ni les richesses, reprit Misère, qui ont
jamais eu aucun pouvoir sur moi: je sais bien que ce que vous me dites
est véritable; mais est-il juste qu'il ait profité de mon bien, sans que
j'y trouve au moins quelque petite récompense?
--Je payerai tout ce que vous voudrez, s'écria le voleur de poires; mais
au nom de Dieu, faites-moi descendre, je souffre toutes les misères du
monde.