«Donc en une ville d'Italie, le nom de la ville ne fait rien à

l'histoire, tout le monde était en guerre: la moitié des habitants

détestait l'autre moitié. Un jour fut pris pour en venir à une

explication. Savez-vous comment? Avec pierres, bâtons, épées et autres

arguments de cette force. Voilà les parties en présence, les uns d'un

côté de la place, les autres de l'autre, se mesurant de l'oeil, chacun

retroussant ses manches et préparant ses armes.... Voilà que tout à

coup, dans l'espace laissé vide entre les deux bandes ennemies, arrive

un moine, la guitare à la main, chantant et dansant. Ce moine c'était

saint François. Tout le monde le regarde, on l'écoute, et voici ce qu'il

leur chanta:

«Seigneur, je voudrais vous louer et vous bénir, mais je ne suis rien

devant vous. Je suis pauvre, je suis chétif, je suis ignorant et je

ne sais pas l'art de bien dire; j'aime cependant l'éloquence du ciel,

j'admire la grandeur de votre ouvrage. Soyez loué par les grandes choses

que vous avez faites, soyez honoré par tout ce qui est harmonieux et

beau!

Soyez béni par mon frère le soleil, parce qu'il est rayonnant et

splendide, mais aussi parce qu'il est doux et indulgent: il modère

l'éclat de ses rayons pour ne pas brûler la pauvre petite herbe qui

fleurit, il donne sa lumière aux méchants pour leur montrer la route du

bien et les inviter au repentir; il regarde en pitié les frères qui se

haïssent et leur distribue également sa lumière comme s'il déchirait en

deux, pour le leur partager, son riche manteau de drap d'or.

Soyez béni, mon Dieu, par ma soeur la lune, parce qu'elle est vigilante

et silencieuse comme une pieuse femme à son foyer, ne conseillant ni la

guerre ni la haine, mais remettant dans la route le pèlerin attardé et

réjouissant sur la mer le coeur du pauvre matelot!

Soyez béni, mon Dieu, par mon frère le feu, non parce qu'il brûle, mais

parce qu'il réchauffe les mains des pauvres vieillards.

Soyez béni par ma soeur l'eau, qui lave les plaies du pauvre blessé,

et qui semble pleurer en disant: Hélas! comment les hommes peuvent-ils

navrer et déchirer leurs frères les hommes!

Soyez béni, Seigneur, par tout ce qui bon, par les mémoires qui oublient

les injures, par les coeurs qui aiment et qui pardonnent, par les mains

qui jettent le glaive et qui s'étendent pour s'unir, par les ennemis qui

se souviennent qu'ils sont frères, que le sang du Sauveur a coulé pour

eux tous, et qui rougissent de leurs fureurs et qui se rapprochent

doucement les uns des autres, qui s'étonnent enfin de se regarder avec

malveillance, qui étendent leurs bras les uns vers les autres, non plus

pour se battre, mais pour s'embrasser.... O Dieu, soyez béni! soyez

béni!»

«Saint François chantait ainsi, les traits illuminés, les lèvres

souriantes, les yeux pleins de larmes. Peu à peu les deux partis

s'étaient rapprochés et faisaient cercle en l'écoutant; quand il eut

fini, toutes les épées étaient remises au fourreau et les ennemis

s'embrassaient.

«O bonnes gens, que je vois si bien quand j'ai chaussé mes besicles, que

n'avons-nous maintenant un saint François dont la guitare soit assez

puissante pour toucher l'oreille dure des luthéristes, des calvinistes,

des casuistes et des sorbonistes! Oh! Janotus de Bragmardo, toi qui es

né pour être un homme et qui devrais apprendre de saint François que les

baudets même sont tes frères, quel cantique nouveau te décidera et te

fera humblement prier pour ton frère égaré Mélanchton? Se battre à

propos d'Évangile n'est-ce pas folie furieuse, quand l'Évangile ne veut,

n'enseigne et ne montre que charité!

«Disputeurs de religion vont ressembler à ces plaideurs de la fable,

qui ayant trouvé une huître, la font gruger à Perrin Dandin et s'en

partagent les écailles.

«Heureux et sages sont ceux-là qui font le bien sans disputer, ils ont

trouvé la pie au nid.

«Vous autres, mes bons paroissiens, vous êtes tous catholiques et ne

sentez en rien l'hérésie, ce dont je me réjouis du fond de mon coeur.

Mais s'il y avait entre vous quelque levain de rancune, si toutes les

familles ne sont pas d'accords, s'il existe des bouderies entre frères

ou entre époux, je vous convie aujourd'hui, jour de Saint-François

à vous réunir après vêpres sous les charmilles devant la porte du

presbytère. Nous y trinquerons ensemble à l'union de tous les coeurs,

et voici derrière moi mon ami Guilain qui, avec son violon et ses

chansonnettes, nous donnera peut-être une bonne représentation du

miracle de saint François.»

--Ainsi soit-il, murmura joyeusement l'assistance.

Puis Rabelais acheva gravement et convenablement la messe. Quand il se

rendit à la sacristie pour déposer ses ornements, il y trouva monsieur

et madame de Guise qui le complimentèrent sur son prone, ajoutant que

monsieur Pierre de Ronsard avait beaucoup perdu de ne point l'entendre.

Car le poëte vendômois sachant que c'était la fête du curé, n'était

point venu ce jour-là à l'église de sa paroisse et s'en était allé dès

le matin entendre la messe à Paris.

III

LE ROI DU RIGODON

--Mais, puisque je te dis, ma chère, que ce n'est pas un ménétrier

naturel, que c'est un diable déguisé, et le joueur de violon de la danse

des loups.

--Comment le sais-tu?

--Comment je le sais? eh, ne suis-je pas de Montpellier? Il y était bien

connu, va, et peu s'en est fallu qu'il ne fût brûlé comme il convient;

mais un beau jour Lucifer l'a emporté et l'on n'en a plus trouvé

vestige.

--Jésus, mon Dieu! et comment se retrouve-t-il maintenant à Meudon?

--Tais-toi, parlons plus bas.--Tu sais bien ce que disent les révérends

pères, c'est à savoir que notre curé sent le fagot.

--Allons, allons, que grognez-vous là, les vieilles, pendant que tout le

village est en danse? Voyez-vous se trémousser toute cette jeunesse? ne

la croirait-on pas endiablée?

--Vous avez bien trouvé le mot, c'est bien endiablée qu'il faut dire.

--Allons, la mère, il ne faut pas garder rancune à la jeunesse parce

qu'elle s'amuse; nous avons été jeunes aussi.

--Malheureusement, pour notre salut éternel, dit une des deux vieilles

en faisant le signe de la croix.

Celui qui interpellait les deux sempiternelles était un gros fermier

aux longs cheveux grisonnants, à la bedaine rebondie. C'était maître

Guillaume.

C'était le grand ami de frère Jean.

Frère Jean, en ce moment, était fort affairé autour des tables où se

rafraîchissaient les danseurs, car on avait dressé des tables autour des

charmilles.

Rabelais avait fait apporter une pièce de vin de sa cave, et dom Buinard

distribuait les brocs.

Guilain avait préludé sur un air simple et doux, un peu triste même

comme la campagne en automne, puis son archet s'était animé, l'automne

se refaisait un printemps à force de raisins, les vendangeurs

chantaient, la cuve débordait, les visages s'enluminaient, puis on

entendait crier le pressoir et la vendange bouillonner. Ce n'étaient

que chansons de buveurs tâtant le vin nouveau; c'étaient les muses

barbouillées de lie. Puis l'ivresse devenait lucide, l'oracle de la dive

bouteille faisait entendre son dernier mot: trinquez! Guilain alors est

la sibylle sur le trépied, son visage pâle s'illumine, il prophétise, il

chante... et voici à peu près la chanson qu'il improvisa:

LA CHANSON DE GUILAIN

AIR: _Des Flons-flons._

En remplissant leurs verres,

Le gentil Rabelais

Disait à ses confrères

Marot et Saint-Gelais:

Trinquons donc, la rira dondaine,

Gai, gai, gai,

La rira dondé,

Trinquons donc, la rira dondaine,

Et flon flon flon,

La rira dondon!

Malgré les balivernes,

Des cracheurs de latin;

Nous sommes des lanternes

Dont l'huile est le bon vin.

Trinquons donc, etc.

Le système du monde,

Je vais vous l'expliquer:

C'est une table ronde,

Où l'on vient pour trinquer.

Trinquons donc, etc.

De la bonne nature,

Le sein qui nous attend

Est une source pure

De nectar indulgent.

Trinquons donc, etc.

Est-il de mauvais frères

Est-il des gens aigris?

Vite emplissons leurs verres;

Puis, quand ils seront gris.

Trinquons donc, etc.

Grâce au vin charitable,

Ils vont n'y plus penser;

Et bientôt sous la table,

Ils iront s'embrasser.

Trinquons donc, etc.

L'un croit et l'autre doute,

Tous les deux ont du bon;

Le plus fin n'y voit goutte,

Le plus simple a raison.

Trinquons donc, etc.

Vous passez sur la terre,

Jouvencelle et garçon;

La fille avec un verre,

L'autre avec un flacon.

Trinquons donc, la rira dondaine,

Gai, gai, gai,

La rira dondé.

Trinquons donc la rira dondaine,

Et flon flon flon,

La rira dondon!

Au refrain, les verres se choquaient en cadence, les applaudissements,

les rires montaient aux nues, bientôt la gaieté gagna de proche en

proche, le violon chante comme un rossignol, et tout le monde danse; on

déserte les tables, on renverse les brocs (ne craignez rien, ils étaient

vides!), chacun prend sa chacune, les vieux même se regaillardissent et

font sauter les grand'mères. Ce n'est plus une ronde, c'est un vertige,

tout tourne, les arbres dansent, les étoiles font des pas étincelants

et filent en traînant leur queue. La lune semble pirouetter comme une

grosse toupie d'argent. Tous les chiens du village commencent par

hurler, puis sautent par-dessus les cloisons et viennent se mêler à la

fête. Les deux vieilles qui grondaient dans un coin se mettent à crier

au sorcier et au loup, mais la ronde, qui s'éparpille et se reforme, les

atteint, les enferme, les envahit. Frère Jean, qui dansait avec son broc

faute de jouvencelle, rencontre une des mégères; et comme à la nuit, où

tous les chats sont gris, en revanche tous les cheveux gris sont noirs,

il la prend pour une jeune femme, passe l'anse du broc à son bras

gauche, entraîne la vieille enlacée dans son bras droit, et saute comme

un âne qui rue en secouant ses deux paniers. Maître Guillaume, l'ami

de frère Jean, prend l'autre vénérable fée. Les méchantes commères se

défendent d'abord ou font mine de se défendre, puis la danse les ranime,

la poésie de la fête les saisit. Frère Jean et maître Guillaume en

passant près d'une torche qui brûle accrochée à l'orchestre de Guilain,

voient les monstres qu'ils font danser, et les lâchent en criant comme

s'ils eussent vu tous les diables. Mais les vieilles sont lancées, elles

ne s'arrêteront plus, elles se prennent l'une à l'autre avec frénésie,

et dansent à jupons volants, à coiffes détachées, à cheveux gris

flottants, à jambes rebindaines. On les remarque, on se les montre, on

rit, on s'arrête, on fait cercle pour les voir. Des applaudissements

unanimes les encouragent; le violon de Guilain fait bondir et sautiller

des notes chevrotantes et nasillardes, les deux intrépides danseuses

s'arrêtent enfin, et s'enfuient en montrant le poing et en jurant

qu'elles se vengeront du ménétrier de malheur qui les a si fort

ensorcelées.

IV

CHEZ MADAME DE GUISE

--Je ne saurais goûter, disait gravement Pierre de Ronsard, tous les

propos de beuverie. Ils sentent leur vilain et leur rufian. J'aime mieux

la face féminine et couronnée de pampre de Bacchus, que la panse du

vieux Silène; mais à la mâle beauté du vainqueur de l'Inde, je préfère

la radieuse figure du Patarean et les anneaux crêpelés de sa perruque

d'or.

--Voilà Ronsard qui, pour assiéger le paradis de beuverie, va entasser

des mots lourds comme des montagnes, dit en souriant Rabelais.

Ronsard lança au bon curé un regard formidable.

--Ils seront lourds peut-être, dit-il en relevant sa moustache,

lorsqu'ils pèseront comme des marbres éternels sur la cendre des

faiseurs de gaudrioles.

---Alors on pourra écrire dessus: Ci-gît la gaudriole étouffée à jamais

sous des poésies de marbre. La plaisanterie est froide, convenez-en,

mais elle est de moins en moins légère.

Ces propos avaient lieu au château de Meudon, dans le salon de Mme la

duchesse de Guise. Curieuse comme il convient à une fille d'Ève et

indulgente comme on peut l'être à la campagne, elle avait voulu voir de

près le fantastique ménétrier dont il était bruit partout aux environs.

D'après une invitation expresse, Rabelais avait amené Guilain qui ne

disait mot, et de toutes ses oreilles écoutait la discussion commencée

entre le prince des poëtes et le philosophe des princes.

--Monsieur le curé, dit Mme de Guise, je vous demande grâce pour

Ronsard. Ne le fâchez pas, car vous ne sauriez plus tirer de lui ensuite

une seule parole de raison; lorsqu'il se fâche, il pindarise.

--Et lorsque Ronsard pindarise, Apollon se fâche, dit Rabelais.

--Monsieur Rabelais, lorsque je pindarise, je ne crois pas fâcher

Apollon, mais à coup sûr je n'offense pas Dieu comme certains curés qui

enivrent leurs paroissiens et leur font ensuite danser jusqu'à minuit la

danse des loups avec le violon du diable.

--Oh! oh! Guilain, dit le curé, ceci est un paquet à ton adresse. Que

vas-tu répondre au sire de Ronsard?

--Je lui répondrai, dit Guilain, qu'on peut être grandement poëte sans

être grandement charitable; mais que c'est dommage, car la poésie,

suivant moi, étant la musique des bons coeurs, il est triste de séparer

ainsi la musique de la chanson.

--Je ne croyais pas, grommela Ronsard entre ses dents, qu'on vînt chez

les duchesses pour être affronté par les manants. Puis s'étant levé, il

salua profondément et sortit.

--Laissez-le aller, dit en riant la duchesse, je suis accoutumée à ses

incartades. Je suis même assez contente qu'il soit parti; nous causerons

plus à notre aise. Or ça, Guilain, nous sommes seuls et vous n'avez ici

rien à craindre. Dites-moi franchement s'il est vrai que vous entendez

quelque chose au grimoire, et que votre violon fait danser les loups?

--Bien mieux que cela, madame, il fait danser les mauvaises langues.

Quant au grimoire, je n'en connais d'autre que le livre de la nature, et

j'avoue que je le déchiffre un peu.

--Le livre de la nature est bon, reprit la duchesse, mais nos docteurs

prétendent que celui des Évangiles est meilleur. Êtes-vous bon chrétien,

Guilain? Je sais que vous allez à la messe et je vous y ai vu; mais

allez-vous aussi à confesse?

--Madame, dit Guilain, voici monsieur mon maître et mon curé. C'est à

lui de vous répondre.

--Point du tout, se récria Rabelais; la confession est un mystère, et si

vous vous confessez, c'est vous seul qui avez le droit de le dire. La

théologie ne nous enseigne-t-elle pas que, nonobstant le commandement de

l'Église, la confession n'est obligatoire que pour ceux qui se sentent

chargés de quelque péché mortel? Irai-je donc, moi, ensevelisseur de vos

secrets, les déterrer et déclarer à qui ne le sait pas, que vous avez

peut-être péché mortellement? Cela est entre Dieu et vous, et vous seul

pouvez, si bon vous semble, en instruire madame la duchesse.

--Alors, dit Guilain, à cette question tant délicate, je demande la

permission de répondre avec accompagnement de violon.

--Oh! vous êtes charmant, dit la duchesse, et vous prévenez mon désir.

Je brûlais de vous entendre faire parler votre merveilleux instrument.

Elle sonna; un de ses gens parut.

--Qu'on aille chercher au presbytère le violon de Guilain, dit-elle.

Le violon apporté, Guilain, improvisant musique et paroles, chanta la

chanson que voici:

LA CONFESSION DE GUILAIN

A Rabelais, oui, je vais à confesse;

A Rabelais, qui sut me convertir,

Je vais conter mes erreurs de jeunesse,

Dont le regret ressemble au repentir.

Lorsque pour moi l'horizon devient sombre,

J'aime à pleurer les rêves d'un beau jour,

De mes péchés j'aime à savoir le nombre:

La pénitence est encor de l'amour. (_Bis_)

En m'accusant d'une tendre folie,

Je vois souvent rougir le bon pasteur;

Il dit tout bas: Était-elle jolie?

Bonne raison d'excuser le pécheur!

Je lui réponds: Je la trouvais si belle,

Que j'abjurais la vertu sans retour.

--Ah! dit le prêtre! il faut prier pour elle,

La pénitence est encor de l'amour. (_Bis_)

Quand je lui dis: Mon père je m'accuse,

D'avoir douté contre mes intérêts.

Il me répond: C'est peut-être une excuse;

Mon pauvre enfant, le faisiez-vous exprès?

--Non; mais toujours j'ai gardé l'espérance,

La vierge, au ciel, fêtera mon retour.

--Aimez-la donc, et faites pénitence,

La pénitence est encore de l'amour. (_Bis_)

Quand je lui dis: J'aime un peu la bouteille,

Il lève au ciel des yeux prêts à pleurer:

--N'abjurons pas le doux jus de la treille,

Buvons-en moins pour le mieux savourer!

Rappelons-nous qu'à la sainte abstinence,

De l'appétit nous devons le retour;

A petits coups, buvons par pénitence,

La pénitence est encore de l'amour. (_Bis_)

Si je lui dis: J'aime encore une femme,

Mais c'est un ange, un idéal rêvé,

Et cet amour est un culte de l'âme

Que feu Platon lui-même eût approuvé.

Il me répond: Pas tant de confiance,

L'esprit est prompt, mais la chair a son tour;

Dites trois fois, pour votre pénitence

La pénitence est encore de l'amour. (_Bis_)

--C'est étrange, dit la duchesse quand Guilain eut fini, cela ressemble

aux idées de Clément Marot, mais ce n'est pas de son langage. Il y a là

une muse inculte, et vraiment gauloise, qui promet beaucoup. Quant à

votre dévotion, elle doit être catholique; car il me semble qu'elle

effaroucherait bien fort la rigidité de messieurs les huguenots. Mais

qu'en pense notre curé?

--Je pense, dit Rabelais, que Guilain est un assez mauvais pénitent,

et qu'il exagère quelque peu ce que Ronsard, dans son langage à moitié

latin, pourrait appeler _la tolérance_ de son pasteur.

--Le mot me plaît, dit Mme de Guise, mais croyez-bien qu'il ne sera

jamais inventé par Ronsard. Or, croyez-vous, maître Rabelais, vous, si

indulgent et si bon, que votre _tolérance_ puisse être exagérée?

--Oh! madame, dit Rabelais, parlons d'indulgence et nous nous

entendrons. L'indulgence est catholique, elle est chrétienne, elle est

divine, et c'est en quoi ce malheureux Luther a bien mal compris la

vraie religion. Il a osé attaquer les indulgences! Il a cru que l'Église

en abusait lorsqu'elle les donnait à pleines main. Mais l'indulgence ne

transige pas avec le mal, elle le guérit, et si l'Église et une mère,

peut-on lui reprocher trop d'indulgence? Quant à _la tolérance,_

laissons en paix ce vilain mot, et si Ronsard ne l'invente pas, ce ne

sera certes pas moi qui lui donnerai cours. Tolérer le mal c'est être

indifférent pour le bien. Aussi réclamerai-je, madame, toute votre

indulgence pour la mauvaise petite chansonnette de Guilain. Pour ce

qu'il prétend, que la pénitence est encore de l'amour, cela s'entend

un peu trop chez lui de l'amour profane, comme cela n'arrive que trop

souvent chez les poëtes et les femmes. Mais pour les bons et fidèles

chrétiens, sérieusement touchés de la grâce de Dieu, il ne faut pas

dire que la pénitence est encore de l'amour, mais bien, qu'elle est un

commencement de charité.

--Je l'entends ainsi, cher maître, dit humblement Guilain, et je

partage de tous points votre doctrine sur l'indulgence et même sur les

indulgences, car cette douce vertu qui pardonne doit se multiplier comme

nos fautes. Vous parlez comme un sage théologien, et j'ai chanté comme

un poëte un peu folâtre.

--Vous avez conquis votre pardon, dit Mme de Guise, et nous ne le dirons

pas à M. Pierre de Ronsard. Or ça, Guilain, voulez-vous nous faire un

plaisir en échange de notre indulgence?

--Si je le veux, madame! mais je vais vous prier à genoux de me donner

ce contentement.

--Eh bien! je veux que vous veniez à la cour. Le roi s'ennuie et se

lasse un peu de ses poëtes. Je veux que vous fassiez sur lui l'épreuve

de votre violon enchanté. Nous verrons si les loups dansent plus

facilement que les rois.

--En vérité, je le crains, madame, et je n'ose croire que vous parliez

sérieusement. Moi, paraître à la cour! mais songez donc, madame, que je

suis un pauvre sauvage, mal élevé d'abord par des moines, puis un peu

corrigé, mais non civilisé, à l'école de la nature. Il est vrai que j'ai

beaucoup lu, mais la grâce et les manières du monde ne s'apprennent pas

dans les livres, et je craindrais...

--Eh! qui vous demandera, interrompit la duchesse, les manières d'un

gentilhomme? Vous serez présenté à la cour comme le ménétrier de Meudon.

Je vous annoncerai au roi, et maître François Rabelais voudra peut-être

bien vous y conduire.

--Oh! pour cela non, madame, se récria maître François. Guilain est mon

ami, presque mon enfant, et s'il veut se noyer pour vous plaire, je ne

saurais l'en empêcher; mais ce ne sera pas moi, s'il vous plaît, qui le

jetterai à la rivière.

--Je suis entièrement aux ordres et à la discrétion de madame la

duchesse, dit Guilain en s'inclinant.

--Eh bien! nous en reparlerons, et ce ne sera pas à monsieur le curé,

mais à vous seul que je m'adresserai pour cela.

--Guilain, Guilain, disait Rabelais en revenant le soir au presbytère

avec le ménétrier tout pensif, te voilà engagé dans un mauvais pas.

La cour est pour les poëtes sans nom et sans fortune ce que le miroir

tournoyant du chasseur est pour les pauvres petites alouettes.

Puisses-tu ne pas laisser dans quelque filet caché les plus belles

plumes de tes ailes?

Mais Guilain n'écoutait pas ou plutôt n'entendait pas son maître, et il

répétait, à part lui, le coeur gros et la tête en travail: Je paraîtrai

devant le roi.

V

LES AMBITIONS DE GUILAIN

En rentrant Rabelais, trouva au presbytère une lettre venue de Touraine.

Elle était de Violette et lui annonçait que Jérôme, son mari, l'ancien

cabaretier de la Lamproie, actuellement seigneur de la Devinière, était

assez gravement malade et désirait ardemment revoir son cousin. Maître

François lui seul, disait-il, pouvait le guérir. «Vous le connaissez,

ajoutait Violette, en finissant, vous savez combien son imagination est

prompte, ce qui a fait de lui pendant toute sa vie un homme facile

à tous les entraînements. Il est capable de se laisser devenir

très-malade, s'il croit ne pas pouvoir résister à la maladie, depuis

que, par le mariage, il est devenu plutôt mon enfant que mon mari. Il a

eu, malgré bien des bonnes volontés, à souffrir plus d'une fois de cette

mobilité de caractère; je vous supplie donc, cher maître, de venir le

rassurer, le consoler, le guérir. Mon fils, à qui nous parlons souvent

de vous, aurait tant de joie à vous connaître. Je suis sûre qu'en venant

seulement vous ferez entrer chez nous la santé et la prospérité; car

si Jérôme avait toujours pu être conseillé par vous, nous serions tous

certainement plus heureux à l'heure qu'il est.»

Votre cousine, VIOLETTE RABELAIS.

Tu vois, Guilain, dit le curé, que je ne te saurais accompagner à la

cour, quand bien même ce serait mon désir, et qu'il me faut partir

pour la Touraine. Je te laisse ici en compagnie de frère Jean, et je

m'absente seulement pour quelques jours, car ma paroisse réclame mes

soins. Te voilà engagé avec Mme de Guise, et je ne sais trop ce qui en

adviendra. Je désire ardemment que ce ne soit rien de mal pour toi, mon

pauvre Guilain; car je t'aime à la manière de nous autres prêtres qui,

n'ayant jamais eu d'enfants, adoptons volontiers les amitiés de jeunes

gens et les affections de paternelle sympathie. Je te vois tout troublé

et tout ému de ce que tu crois être pour toi un honneur insigne et un

commencement de grande fortune. Or, cela me fâche intérieurement plus

que je ne te saurais dire, non que je trouve la chose étrange, ou que je

t'en fasse reproche; mais parce que la petite et chétive grenouille de

notre amour-propre est bien exposée à crever lorsqu'elle voudra se faire

aussi grosse que le boeuf. Tu connais la fable d'Ésope?

--Je la connais, mon maître, et vous sais grés de vos louables

intentions, dit Guilain un peu piqué, mais vous vous méprenez sur le

motif de mes ambitions. Si je suis un Orphée rustique je veux devenir un

Amphion urbain et bâtir peut-être, qui sait? une nouvelle Thèbes avec

l'archet de mon violon. L'harmonie est reine du monde, elle doit

commander aussi aux rois. Je veux, moi qu'on dit sorcier ensorceler de

telle sorte le roi notre sire, qu'il fasse danser les grippeminaux, les

chats fourrés et tous les autres mangeurs du menu populaire, en sorte

que l'âge d'or revienne au monde en commençant par la France; que

justice soit rendue à tous; qu'il y ait place pour tous au soleil et que

la hideuse misère soit définitivement supprimée.

Le sorcier de Meudon · 第 14 / 17 段