A ce mot, Misère lui-même se laissa toucher, dit qu'il voulait bien

oublier sa faute, et qu'il la lui pardonnait; que pour faire connaître

qu'il avait l'âme généreuse, et que ce n'était pas l'intérêt qui l'avait

jamais fait agir dans aucune action de sa vie, il lui faisait présent de

tout ce qu'il lui avait volé; qu'il allait le délivrer de la peine où il

se trouvait, mais sous une condition qu'il fallait qu'il accordât avec

serment: c'est que de sa vie il ne reviendrait sur son poirier, et s'en

éloignerait toujours de cent pas, aussitôt que les poires seraient

mûres.

--Ah! que cent diables m'emportent, s'écria-t-il, si jamais j'en

approche d'une lieue.

--C'en est assez, lui dit Misère; descendez, voisin, vous êtes libre;

mais n'y retournez plus, s'il vous plaît.

Le pauvre homme avait tous les membres si engourdis qu'il fallut que

Misère, tout cassé qu'il était, l'aidât à descendre avec une échelle,

les autres n'ayant jamais voulu approcher de l'arbre, tant ils lui

portaient de respect, craignant encore quelque nouvelle aventure.

Celle-ci néanmoins ne fut pas si secrète, elle fit tant de bruit

que chacun en raisonna à sa fantaisie. Ce qu'il y eut toujours de

très-certain, c'est que jamais depuis ce temps-là, personne n'a osé

approcher du poirier du bon homme Misère, et qu'il en fait lui seul la

récolte complète.

Le pauvre homme s'estimait bien récompensé d'avoir logé chez lui deux

inconnus, qui lui avaient procuré un si grand avantage. Il faut convenir

que dans le fond il s'agissait de bien peu de chose; mais quand on

obtient ce qu'on désire au monde, cela se peut compter pour beaucoup.

Misère, content de sa destinée telle qu'elle était, coulait sa vie

toujours assez pauvrement; mais il avait l'esprit content, puisqu'il

jouissait en paix du petit revenu de son poirier, et que c'était à quoi

il avait pu borner toute sa petite fortune.

Cependant l'âge le gagnait, étant bien éloigné d'avoir toutes ses aises,

il souffrait bien plus qu'un autre; mais sa patience s'étant rendue la

maîtresse de toutes ses actions, une certaine joie secrète de se voir

absolument maître de son poirier, lui tenait lieu de tout. Un certain

jour qu'il y pensait le moins, étant assez tranquille dans sa petite

maison, il entendit frapper à sa porte, il fut si peu que rien étonné

de recevoir cette visite, à laquelle il s'attendait bien; mais qu'il

ne croyait pas si proche: c'était la Mort qui faisait sa ronde dans le

monde, et qui venait lui annoncer que son heure approchait: qu'elle

allait le délivrer de tous les malheurs qui accompagnent ordinairement

cette vie.

--Soyez la bienvenue, lui dit Misère, sans s'émouvoir, en la regardant

d'un grand sang-froid et comme un homme qui ne la craignait point,

n'ayant rien de mauvais sur sa conscience, et ayant vécu en honnête

homme, quoique très-pauvrement.

La Mort fut très-surprise de le voir soutenir sa venue avec tant

d'intrépidité.

--Quoi! lui dit-elle, tu ne me crains point, moi qui fait trembler d'un

seul regard tout ce qu'il y a de plus puissant sur la terre, depuis le

berger jusqu'au monarque?

--Non, lui dit-il, vous ne me faites aucune peur: et quel plaisir ai-je

dans cette vie? quels engagements m'y voyez-vous pour n'en pas sortir

avec plaisir? Je n'ai ni femme ni enfants (j'ai toujours eu assez

d'autres maux sans ceux-là); je n'ai pas un pouce de terre vaillant,

excepté cette petite chaumière et mon poirier qui est lui seul mon père

nourricier, par ces beaux fruits que vous voyez qu'il me rapporte tous

les ans, et dont il est encore à présent tout chargé. Si quelque chose

dans ce monde était capable de me faire de la peine, je n'en aurais

point d'autre qu'une certaine attache que j'ai à cet arbre depuis

plusieurs années qu'il me nourrit; mais comme il faut prendre son parti

avec vous, et que la réplique n'est point de saison, quand vous

voulez qu'on vous suive; tout ce que je désire et que je vous prie

de m'accorder avant que je meure, c'est que je mange encore en votre

présence une de mes poires; après cela je ne vous demande plus rien.

--La demande est trop raisonnable, lui dit la Mort, pour te la refuser;

va toi-même choisir la poire que tu veux manger, j'y consens.

Misère ayant passé dans sa cour, la Mort le suivant de près, tourna

longtemps autour de son poirier, regardant dans toutes les branches la

poire qui lui plairait le plus, et ayant jeté la vue sur une qui lui

paraissait très-belle:

--Voilà, dit-il, celle que je choisis; prêtez-moi, je vous prie, votre

faux pour un instant, que je l'abatte.

--Cet instrument ne se prête à personne, lui répondit la Mort, et jamais

bon soldat ne se laisse désarmer; mais je regarde qu'il vaut mieux

cueillir avec la main cette poire, qui se gâterait si elle tombait.

Monte sur ton arbre, dit-elle à Misère.

--C'est bien dit si j'en avais la force, lui répondit-il; ne voyez-vous

pas que je ne saurais presque me soutenir?

--Eh bien, lui répliqua-t-elle, je veux bien te rendre ce service; j'y

vais monter moi-même, et te chercher cette belle poire dont tu espères

tant de contentement.

La Mort ayant monté sur l'arbre, cueillit la poire que Misère désirait

avec tant d'ardeur, mais elle fut bien étourdie lorsque voulant

descendre, cela se trouva tout à fait impossible.

--Bonhomme, lui dit-elle en se retournant du côté de Misère, dis-moi un

peu ce que c'est que cet arbre-ci.

--Comment! lui répondit-il, ne voyez-vous pas que c'est un poirier?

--Sans doute, lui dit-elle, mais que veut dire que je ne peux pas en

descendre?

--Ma foi, reprit Misère, ce sont là vos affaires.

--Oh! bon homme, quoi! vous osez vous jouer à moi, qui fais trembler

toute la terre? A quoi vous exposez-vous?

--J'en suis fâché, lui dit Misère; mais à quoi vous exposez-vous

vous-même, de venir troubler le repos d'un malheureux qui ne vous fait

aucun tort. Tout le monde entier n'est-il pas assez grand pour exercer

votre empire, votre rage et toutes vos fureurs, sans venir dans une

misérable chaumière arracher la vie à un homme qui ne vous a jamais fait

aucun mal? Que ne vous promenez-vous dans le vaste univers, au milieu de

tant de grandes villes et de si beaux palais? vous trouverez de belles

matières pour exercer votre barbarie. Quelle pensée fantasque vous avait

pris aujourd'hui de penser à moi? Vous avez, continua-t-il, tout le

temps d'y faire réflexion; et puisque je vous ai à présent sous ma loi,

que je vais faire du bien au pauvre monde que vous tenez en esclavage

depuis tant de siècles! Non, sans miracle, vous ne sortirez point d'ici

que je ne le veuille.

La Mort ne s'était jamais trouvée à une telle fête, et connut bien qu'il

y avait dans cet arbre quelque chose de surnaturel.

--Bonhomme, lui dit-elle, vous avez raison de me traiter comme vous

faites; j'ai mérité ce qui m'arrive aujourd'hui pour avoir eu trop de

complaisance pour vous; cependant, je ne m'en repens pas, mais aussi il

ne faut pas que vous abusiez du pouvoir que le Tout-Puissant vous donne

dans ce moment sur moi. Ne vous opposez pas davantage, je vous prie, aux

volontés du ciel. S'il désire que vous sortiez de cette vie, vos détours

seraient inutiles, il vous y forcera malgré vous: consentez seulement

que je descende de cet arbre, sinon je le ferai mourir tout à l'heure.

--Si vous faites ce coup-là, lui dit Misère, je vous proteste sur tout

ce qu'il y a au monde de plus sacré, que tout mort que soit mon arbre,

vous n'en sortirez jamais que par la permission de Dieu.

--Je m'aperçois, reprit la Mort, que je suis entrée dans une fâcheuse

maison pour moi. Enfin, bonhomme, je commence a m'ennuyer ici: j'ai des

affaires aux quatre coins du monde et il faut qu'elles soient terminées

avant que le soleil soit couché; voulez-vous arrêter le cours de la

nature? Si une fois je sors de cette place, vous pourrez bien vous en

repentir.

--Non, lui répondit Misère, je ne crains rien; tout homme qui

n'appréhende point la Mort est au-dessus de bien des choses; vos menaces

ne me causent pas seulement la moindre petite émotion, je suis toujours

prêt à partir pour l'autre monde, quand le Seigneur l'aura ordonné.

--Voilà, lui dit la Mort, de très-beaux sentiments, et je ne croyais pas

qu'une si petite maison renfermât un si grand trésor. Tu peux bien t'en

vanter, bonhomme, d'être le premier dans la vie qui ait vaincu la Mort.

Le ciel m'ordonne que de ton consentement je te quitte, et ne reviendrai

jamais te revoir qu'au jour du jugement universel, après que j'aurai

achevé mon grand ouvrage, qui sera la destruction générale de tout le

genre humain. Je te le ferai voir, je te le promets; mais sans balancer,

souffre que je descende, ou du moins que je m'envole, une reine m'attend

à cinq cent lieues d'ici pour partir.

--Dois-je ajouter foi, reprit Misère, à votre discours? n'est-ce point

pour mieux me tromper que vous me parlez ainsi?

--Non, je te jure; mais tu ne me verras qu'après l'entière destruction

de toute la nature, et ce sera toi qui recevra le dernier coup de ma

faux: les arrêts de la Mort sont irrévocables, entends-tu, bonhomme?

--Oui, dit-il, je vous entends, et je dois ajouter foi à vos paroles,

et pour vous le prouver efficacement, je consens que vous vous retiriez

quand il vous plaira, vous en avez à présent la liberté.

A ce mot, la Mort ayant fendu les airs, elle s'enfuit à la vue de

Misère, sans qu'il en ait entendu parler depuis. Quoique très-souvent

elle vienne dans le pays, même dans cette petite ville, elle passe

toujours devant sa porte, sans oser s'informer de sa santé, c'est ce qui

fait que Misère, si âgé soit-il, a vécu depuis ce temps-là toujours dans

la même pauvreté, près de son cher poirier, et suivant les promesses de

la Mort, il restera sur la terre tant que le monde sera monde.

--Comprends-tu, Guilain, dit Rabelais après avoir achevé cette lecture,

que les fruits de Misère sont sacrés, même pour la mort, qui n'y

toucherait pas impunément? Or, quels sont ces fruits, sinon salutaires

avertissements pour les nonchalants et les couards, fruits de repentir

pour les fautes que la misère punit, fruits de sagesse pour les prudents

à qui la misère fait peur? Qu'est-ce que Misère, sinon le chien de ce

grand berger qui mène les hommes, chien vigilant et affamé qui mord

les brebis paresseuses. Et tu veux museler le chien du berger? tu veux

l'endormir? tu veux le tuer, tu veux enfin couper le poirier de Misère?

Oh! oh! Guilain, tu y ébrécheras ta cognée. Cet arbre a l'écorce dure,

car il est vieux comme le monde. C'est l'arbre de la science, du bien et

du mal, et il durera, je puis t'en répondre, jusqu'au jour du jugement

dernier.

Maintenant, allons nous coucher. Demain je pars pour la Devinière et

j'ai besoin de dormir cette nuit. Pour toi, je sais que tu ne dormiras

guère que d'un oeil, mais tu pourras à loisir achever les beaux rêves

que je te vois en train de commencer tout éveillé. Bonsoir et bonne

nuit, Guilain!

VI

GUILAIN A LA COUR

Rabelais était parti depuis deux jours, quand Mme de Guise fit dire à

Guilain de se tenir prêt à la suivre, et que le soir même il serait

présenté au roi. Elle lui envoyait en môme temps un beau pourpoint de

velours noir fait à sa taille ou à peu près, une fraise bien empesée, et

tout ce qu'il fallait pour lui donner l'air d'un apprenti gentilhomme.

Guilain sentit qu'il serait ridicule sous cet accoutrement; mais

pouvait-il aller au Louvre vêtu en paysan? D'ailleurs, il ne voulait pas

désobliger sa protectrice.

Il arriva au palais du roi, en marchant avec autant de précautions, pour

ne pas chiffonner sa fraise, que s'il eût porté, comme saint Denis, sa

tête dans ses mains; seulement sa tête, au lieu de ressembler à celle

de saint Denis, figurait plutôt le chef de saint Jean-Baptiste au beau

milieu d'un plat.

Il fut introduit suivant l'ordre qui en avait été donné aux gardes

et aux huissiers; mais les valets ne purent se tenir de rire en le

regardant passer.

Le roi était dans un de ses petits appartements; il avait autour de lui

assez nombreuse compagnie de jeunes seigneurs et de belles dames. L'une

de ces dames était la favorite du roi; elle était parée et semblait

honorée comme si vraiment elle eût été la reine, et avait autour d'elle,

non pas des dames d'honneur, mais des suivantes fort gorgiases et

très-richement étoffées.

Guilain, qui dans sa vie avait peu fréquenté les dames du grand monde

et celles qui servent aux hommes du grand monde, se trouva un peu

décontenancé. Le rouge lui monta au visage. Cette timidité ne déplut

pas; mais elle fit circuler les bons mots et les sourires.

--Ça, dit le roi, maître Guilain, on nous dit que vous êtes grand

ménétrier, chansonnier bizarre et un peu sorcier par surcroît. Nous ne

vous dénoncerons pas aux gens d'église, et vous allez nous montrer votre

savoir-faire, car tel est notre bon plaisir.

--Sire, dit Guilain en s'inclinant... Puis s'arrêtant tout à coup, voici

notre homme qui reste court, redresse la tête et pâlit en regardant d'un

air tout effaré à l'une des extrémités de l'appartement.

C'est qu'un regard froid et perçant comme l'acier venait de l'atteindre

en plein coeur. Une femme jeune encore, mais déjà fardée, belle, mais

enlaidie par la haine; une femme blonde et mignonne, avec un regard de

vipère dans deux magnifiques yeux bleus, lui avait dit de loin en le

regardant:

--Je te reconnais.

Et lui aussi il venait de la reconnaître. C'était l'ingrate, c'était

l'ambitieuse Marjolaine, devenue, non pas grande dame, mais suivante

d'une grande dame, suivante un peu maîtresse au dire des médisants, car

la grande dame avait un mari, et par beaucoup de complaisances achetait

la paix du ménage.

A cette vue, tout se brouilla dans la tête du pauvre Guilain. Il

n'aimait plus cette femme, mais il se souvenait de l'avoir ardemment

aimée, et il voulait la croire honnête, laborieuse et repentante. Elle

regrette, j'en suis sûr, le mal qu'elle m'a fait. Elle ne reviendra

jamais, car elle est orgueilleuse et fière, mais elle voudrait me savoir

heureux. Le bon Guilain en jugeait ainsi d'après son propre coeur.

--Remettez-vous, Guilain, dit le roi, et prenez votre violon; nous vous

faisons grâce de la harangue.

Guilain avait oublié tout ce qu'il voulait chanter au roi. Il

s'abandonna alors au hasard de l'inspiration, et accordant son

instrument, il se mit à chanter sur un air triste et plaintif:

LE CRAPAUD

Doué, dit-on, de l'instinct prophétique,

Il est au monde inconnu de nous tous,

Un être affreux dont l'oeil est sympathique,

Le coeur aimant, les instincts purs et doux.

Ce roi proscrit d'un monde qui l'ignore,

C'est le crapaud... puisqu'il faut le nommer,

Triste animal que tout le monde abhorre,

Pauvre crapaud, permets-moi de t'aimer. (_Bis_)

Il est sans fiel, sans haine et sans défense

Et comme nous, créature de Dieu.

S'il est horrible à noire concurrence,

C'est que peut-être il nous ressemble un peu.

En vain la nuit sa plainte claire et tendre,

De son bon coeur cherche à nous informer,

Nos préjugés l'on maudit sans l'entendre...

Pauvre crapaud, permets-moi de t'aimer. (_Bis_)

Il se nourrit des vapeurs de la terre,

Dont il absorbe et détruit les poisons,

Aux colibris il ne l'ait point la guerre,

Contre la peste il défend nos maisons.

Mais, il ne rend ni la mort, ni la haine,

A nos enfants unis pour l'opprimer...

Martyr obscur de la justice humaine,

Pauvre crapaud, permets-moi de t'aimer. (_Bis_)

J'ai trop creusé ce que l'orgueil adore,

J'ai trop du monde éprouvé les faux dieux;

Pour ne pas croire aux vertus qu'on ignore,

Et pour douter de l'erreur de nos yeux.

J'ai de l'amour connu l'ingratitude,

Et sur un front que je n'ose nommer,

De la beauté j'ai vu la turpitude...

Pauvre crapaud, permets-moi de t'aimer. (_Bis_)

Qu'ont-ils besoin de moi, tous ceux qu'on aime;

Ils sont trop beaux pour ne pas être ingrats,

Je rends mon culte aux autels qu'on blasphème,

Et mon amour à ceux qu'on n'aime pas.

Tombeaux formés d'un marbre qui respire,

Des coeurs de femme ont l'air de s'animer,

Puis vous sentez le baiser du vampire!...

Pauvre crapaud, permets-moi de t'aimer. (_Bis_)

Ainsi qu'à toi l'on m'a jeté la pierre,

Sans me connaître et sans m'interroger;

Et bienveillant pour la nature entière,

Je serai mort sans savoir me venger.

Toi que du moins, malencontreux apôtre,

Je n'ai jamais tenté de réformer;

Quand tu devrais être ingrat comme un autre,

Pauvre crapaud, permets-moi de t'aimer. (_Bis_)

--Oh! l'affreux animal et l'affreuse chanson, dit la favorite du roi

quand Guilain eut fini de chanter, il n'y a que les nécromants et les

sorciers du sabbat qui puissent aimer les crapauds.

--Et il n'y a que les crapauds qui puissent les payer de retour,

répondit fièrement marjolaine.

--Certes, dit un jeune gentilhomme en frisant sa moustache, Guilain s'y

prend à rebours des autres sorciers, ceux-là ont, à ce qu'on assure,

toujours sur eux quelque crapaud, mais il le cachent avec soin. Celui-ci

n'a rien de plus pressé que de nous montrer le sien tout d'abord. Cela

ne nous ragoùte guère.

--Un éclat de rire général accueillit cette plaisanterie.

--Ce ménétrier que je soupçonne d'être huguenot, dit tout bas un autre

bel esprit parlant à l'oreille de son voisin, mais assez haut pour être

entendu de tout le monde, ce ménétrier vient de dire que le crapaud est

un roi proscrit, ou cela ne veut rien dire, ou il prétendrait insinuer

par là que les rois sont des crapauds non proscrits. Ce qui serait une

grande insolence et une grosse injure.

--Maître François Rabelais vient de nous jouer un tour de sa façon en

nous servant ce beau ménétrier, dit une dame en pinçant les lèvres.

--Oh! pour cela, dit un autre à qui Marjolaine venait de parler à

l'oreille, il faut s'attendre à tout de la part d'un homme qui, étant

jeune, prenait la place de saint François et improvisait des mariages

miraculeux.

--Madame, dit le roi, vous n'êtes pas clémente envers notre cher docteur

Rabelais. Les indulgences du saint-siége ont effacé toutes ses folies

de jeunesse. Ne parlons donc plus, s'il vous plaît, des scandales de la

Basmette et du mariage de frère Lubin.

--Guilain tressaillit à ce nom et se sentit prêt à se trouver mal. Il

trouva cependant la force de dire, en s'adressant au roi:

--Sire, puisque Votre Majesté a entendu parler de frère Lubin,

oserais-je la supplier de me dire ce qu'elle pense de son mariage?

--Je pense qu'une comédie sacrilége n'est pas un mariage, dit le roi.

Les couleurs revinrent rapidement sur le visage du ménétrier. Un éclair

de joie brilla dans ses yeux. C'étaient les couleurs et la joie de la

fièvre...

--Marjolaine, cria-t-il en s'adressant à son ennemie confondue, adieu

pour jamais, nous sommes libres. J'aurai le droit désormais d'aimer

quelque chose de mieux que les crapauds.

Puis saluant le roi, il reprit son violon et sortit comme un fou sans

que personne songeât à lui disputer le passage.

VII

MALADIE ET MORT DE GUILAIN

En arrivant à sa chambrette, au presbytère de Meudon, Guilain se mit au

lit avec la fièvre. Pendant toute la nuit il eut le délire. Il rêvait

qu'il était sur un char de triomphe, à côté du roi, il jouait du violon

et un peuple immense suivait le cortége en dansant; mais peu à peu le

roi changeait de figure et de costume, le char de triomphe devenait un

hideux tombereau: le roi était devenu le bourreau. Le tombereau était

mené par un démon, qui ressemblait à Marjolaine, et la foule suivait en

chantant et en dansant toujours.

Le paysage devenait sinistre et désolé, la route, au lieu d'arbres,

avait des potences, le tombereau, enfin, s'embourbait et ne marchait

plus. Guilain ne voyait plus ni le peuple, ni Marjolaine, ni le

bourreau; il était tout seul et abandonné dans le désert de la mort.

Tout à coup une femme venait à lui en lui tendant la main. Cette femme,

il la reconnaissait: c'était la bonne et douce Violette; mais au moment

où elle allait le sauver, une voix rude se faisait entendre et criait:

«Allons! allons! madame, vous êtes mariée, ne vous amusez pas en chemin,

allez soigner votre mari.» Guilain alors se réveillait en sursaut, tout

tremblant et tout baigné de sueur.

Alors, il fut assiégé par les plus désolantes pensées; peut-être

avait-il compromis son bienfaiteur, l'excellent curé de Meudon.

Pouvait-il rester au presbytère? Oserait-il se montrer encore à

l'église? Comment Mme de Guise allait-elle le regarder? Elle était

présente lors de son affront à la cour, et n'avait pas dit une seule

parole en sa faveur. Le roi sans doute ne lui pardonnerait pas d'avoir

offensé la suivante de sa favorite, et voulût-il lui pardonner, comment,

lui, Guilain, accepterait-il cette bienveillance? Ne croirait-on pas

qu'il profite de la faveur de Marjolaine? Irait-il encore courir le

monde? Rentrerait-il dans le cloître? Mais il eût préféré mille fois le

tombeau. O Violette! Violette! pourquoi faut-il que vous soyez mariée?

Il était donc bien seul au monde, perdu sans ressources, exilé de

partout, comme le Juif errant, et il se prenait alors à rêver le

tombeau, en le regardant au fond de sa pensée avec convoitise et amour.

Et puis il se prenait de grande pitié pour cette pauvre jeune femme

qu'il avait tant aimée. Il la plaignait d'autant plus qu'il ne pouvait

plus l'estimer. A l'amour éteint avait succédé une tendresse presque

paternelle. Il eût voulu la sauver au péril de sa vie. Il eût voulu se

jeter à ses pieds et lui demander pardon de tout le mal qu'elle lui

avait fait. Mais il savait trop que ce mal-là est celui que les femmes

pardonnent le moins.

Combien la nuit est longue lorsqu'on est travaillé par l'insomnie!

Guilain pensa que, comme lui, le soleil était découragé et qu'il ne se

lèverait plus.

--Sans doute, pensait-il, le soleil, trahi par la lune, qui l'aura renié

et dédaigné à la face de toutes les étoiles, aura trouvé en s'arrachant

le coeur le courage de lui dire: «Vous n'avez jamais été ma femme! vous

n'êtes qu'une coureuse de nuit, qui avez rencontré ma lumière et l'avez

reflétée par hasard, puis vous m'avez quitté dans l'espoir qu'une comète

plus riche que moi vous éclabousserait d'or avec sa queue...» Oh! pauvre

soleil, s'écria-t-il tout haut, que tu as dû souffrir en lui disant de

si tristes choses!

Puis, Guilain, qui avait toujours la fièvre, se prit à faire une belle

morale au soleil.

--Tu n'as jamais été un vrai flambeau du monde, lui disait-il, si tu te

laisses éteindre pour une lune de plus ou de moins. Beau miracle, en

effet, qu'un astre qui te fait les cornes, tantôt à droite, tantôt à

gauche! une lune pâle et toujours malade, qui, pour toute noblesse,

compte ses caprices par quartiers! Oh! soleil! soleil, mon ami, tu

manques vraiment de caractère!

Puis, Guilain se leva, saisit son violon, ouvrit la fenêtre, et commença

une musique inouïe. C'étaient des gerbes de lumière, c'était une mélodie

à éblouir les oreilles, et, par sympathie, les yeux nyctalopes de

Démogorgon. Bonnes gens, croirez-vous comme moi que l'orient en blanchit

plus vite, et que les premiers petits nuages dorés de l'horizon se

levèrent plus matin pour l'entendre? Bientôt des milliers d'oiseaux lui

répondirent, et il ne s'interrompit que quand des voix humaines, se

mêlant au concert des oiseaux, acclamèrent sous sa fenêtre, avec de

nombreux applaudissements, le ménétrier de Meudon.

Guilain alors prêta l'oreille, non pas aux applaudissements, mais à la

cloche de la paroisse qui tintait le glas de la mort.

Cependant le presbytère était envahi: Guilain ne put refuser d'ouvrir

la porte. Il dut subir les compliments des autorités de Meudon qui

n'avaient pas douté un instant de ses succès à la cour. Puis deux jeunes

mariés se présentèrent, ils espéraient que Guilain, pour leur porter

bonheur, ne se refuserait pas de conduire la noce à l'église.

Le sorcier de Meudon · 第 16 / 17 段