sa barrette de côté.
--On m'a dit que votre grande réputation de médecin s'étant répandue
partout, un gentilhomme de la cour, dont la fille avait les pâles
couleurs, vous fit venir en désespoir de cause après avoir consulté tous
vos confrères. Ils s'accordaient tous à ordonner une potion apéritive,
mais pas un n'en avait su donner convenablement la formule. Ce que
sachant, vous fîtes mettre un chaudron sur le feu avec de l'eau, dans
laquelle vous fîtes infuser et bouillir toutes les vieilles clefs de la
maison, assurant que rien n'est apéritif comme les clefs puisqu'elles
ouvrent toutes les portes. Puis, que vous fîtes réduire cette infâme
décoction de rouille, que vous la fîtes sérieusement prendre à la pauvre
jeune malade, et, pour que l'histoire soit complète, on ajoute qu'elle
fut guérie.
--Et c'est cela, demanda Rabelais, que tu n'as jamais voulu croire?
--Le moyen de supposer la possibilité d'une pareille ânerie lorsqu'on
vous connaît.
--Guilain, mon ami, parlons d'âneries tant qu'il te plaira devant frère
Jean qui n'est pas un âne, devant frère Jean qui pouvait être un gros
prieur, voir même un abbé mitré, et qui s'est pris d'amitié pour moi
au point de vouloir être mon bon et fidèle serviteur; mais devant les
autres, jamais: il ne faut point parler de corde dans la maison des
pendus.
--Que voulez-vous dire, fit Guilain?
--Je veux dire que l'histoire est vraie, complètement vraie, plus vraie
que le reste. La jeune fille fut guérie, non pas parce que les clefs
sont apéritives, mais parce qu'elles sont en fer. Or, le sang de la
pauvre enfant était débile et malade parce qu'il lui manquait du fer.
--Du fer dans le sang! se récria Guilain; mais je croyais que toutes les
maladies du sang se guérissaient seulement par la vertu des simples.
--Ce sont les simples qui font courir ce bruit-là, dit Rabelais. Mais la
vérité est que les corps s'alimentent du moins parfait, et se guérissent
par le plus parfait, en nature. Ainsi les végétaux se nourrissent de
la terre, moins parfaite qu'ils ne sont, et se guérissent par les
substances animales; ainsi les animaux, et surtout le plus parfait de
tous, qui est l'homme, se nourrissent de végétaux, et doivent chercher
leur guérison dans la nature minérale, plus parfaite et plus durable
dans la série des corps formés par les influences du soleil. Fallait-il
dire à ces bonnes gens que, chez leur fille, les débilités de Vénus
avaient besoin de l'influence de Mars, et que chez elle la lymphe, ou
l'eau mercurielle de la vie, avait besoin de la copulation du soufre
lumineux, dont la chaleur se concentre surtout dans le fer? C'eût
été parler en alchimiste et l'on m'eût dénoncé infailliblement comme
nécromancien et sorcier.
--Vous êtes toujours mon grand maître, répondit Guilain en s'inclinant.
Mais continuons mon histoire ou plutôt la vôtre. J'ai lu que vous étiez
devenu l'ami du cardinal du Bellay, et que vous aviez fait avec lui le
voyage de Rome. J'y suis allé, espérant vous trouver, mais vous veniez
de partir, en prenant la route de Lyon. J'étais désespéré, mais je vous
ai suivi toujours.
A Lyon, des bruits mystérieux se répandaient sur votre compte. Vous
aviez été arrêté, disait-on, et traité en prisonnier d'État. On parlait
de complot contre le roi et la reine. Cette fois vous ne me direz pas
que l'histoire était vraie.
--Vraie quant à l'arrestation, dit Rabelais, fausse quant à l'histoire
de l'empoisonnement. Voici le fait:
J'étais parti de Rome précipitamment par suite d'une brouillerie
passagère avec le cardinal.
--Qui vous laissa partir sans argent, interrompit Buinard.
--Cela est vrai, continua Rabelais; mais les grands, lorsqu'ils honorent
les petits de leur amitié, leur font aussi l'honneur de croire qu'ils
n'ont jamais besoin de rien. Poursuivons. J'arrive à Lyon, et je me
repose dans une hôtellerie; là, grand embarras pour payer. Je n'avais
pour toute fortune que le manuscrit de la chronique gargantuine,
l'ébauche de mon _Gargantua_.
--C'était plus précieux que de l'or, se récria frère Jean.
--Tais-toi, majordome, dit en riant maître François, ton zèle t'emporte
trop loin, et les aubergistes de Lyon n'eussent certainement pas été de
ton avis, si je n'avais eu l'idée de prendre à part le jeune garçon de
mon hôte, et de lui faire écrire en grand secret sur l'enveloppe de mon
manuscrit:
LES MYSTÈRES DE LA COUR DE FRANCE.
Je lui recommande de se taire, il parle, me voilà dénoncé. Les gens de
justice pour faire preuve de zèle me font garder à vue dans l'auberge,
où je continue à me faire bien servir; mes bagages sont visités, mon
paquet saisi, on l'envoie à Paris, et les gens du roi ne comprenant rien
à mes fanfreluches antidotées, les font parvenir au roi lui-même, qui
lit le manuscrit, en rit comme un dieu d'Homère, le relit, et en rit
encore davantage; enfin, il s'informe de moi et ordonne qu'on me ramène
à Paris avec toutes sortes de soins et d'égards; on me présente à
lui, il m'interroge, me prend en amitié, me choisit pour l'un de
ses médecins, et me recommande si bien, comme peut le faire un roi,
c'est-à-dire d'une manière toute-puissante, que me voici pourvu de deux
bénéfices et curé de Meudon, pour te servir.
Maintenant tu vas me dire pourquoi tu me cherchais, et ce que je puis
faire pour toi. Tu vas me parler de toi, de ce que tu es devenu, de ta
femme, de ta gentille Marjolaine: pourquoi n'est-elle pas avec toi?
Ici le visage de Guilain devint sérieux et il pâlit légèrement.
--Je n'ai plus de femme, dit-il.
--Oh! pauvre ami! serait-elle morte?
--Oui, morte pour moi, bien morte, car elle ne m'aime plus. Elle a tout
oublié, elle m'a quitté en me prêtant des torts chimériques. Mais, quand
une femme renonce aux devoirs du mariage, elle ne renonce pas pour cela
au chaperon que lui prête le nom de l'époux; et lorsque ces dames se
sont montrées lâches et cruelles, c'est nous tout naturellement qui
devons en être responsables.
Il y eut ici un silence de quelques instants. Une larme roulait dans les
yeux de Guilain, et Rabelais baissait les yeux d'un air peiné, n'osant
l'interroger davantage.
--J'avais été élevé chez les moines, reprit Guilain en faisant un
visible effort; j'avais été à la veille de faire mes voeux, et le nom
de frère Lubin m'était resté comme la tache originelle. D'ailleurs,
je n'avais appris ni à penser, ni à parler, ni à travailler comme les
autres. Je faisais triste figure à la veillée; on se taisait et l'on
chuchotait quand j'entrais. Je finis par ne plus voir personne, et la
coquette Marjolaine ne s'accommodait pas de cette solitude. Souvent je
la voyais se parer en soupirant, et quand je lui demandais pour qui,
elle disait que c'était pour moi; mais les yeux démentaient la bouche.
Puis, si je voulais l'embrasser, elle se détournait en disant: «Fi!
vilain, vous avez la tête d'un moine et vos habits sentent le froc!»
Pourquoi donc m'avait-elle aimé précisément quand j'étais moine? Oh!
c'est qu'alors j'étais pour elle l'impossible, le rêve fantastique, le
fruit défendu. Tant que les enfants voient à l'étalage d'un marchand un
beau jouet qu'on leur refuse, ils le convoitent de tous leurs yeux, de
tous leurs gestes, de toutes leurs larmes; mais, si une fois on le leur
donne, l'objet de tant de voeux perd tout son prestige. Il n'était donc
ni si rare, ni si désirable puisqu'on pouvait l'avoir! Des jouets! il
y en a bien d'autres, et lorsqu'on les possède à quoi sont-ils bons? A
briser.
Marjolaine me brisa un jour, et je me trouvai seul au monde. Elle partit
avec un vieux chevalier d'industrie qui lui promettait de faire sa
fortune et de la produire à la cour. Sûre d'ailleurs, disait-elle,
que le monde respecterait son honneur et trouverait sa conduite
irréprochable, parce que son protecteur était vieux et laid.
Pendant quelque temps, je crus que j'allais en mourir, mais je me
ressouvins de vous. On est ingrat lorsqu'on est heureux; le malheur nous
rend la mémoire. Je pensai à votre science si étendue et si profonde, à
votre indépendance d'esprit; à votre sérénité olympienne, et je résolus
de vous retrouver et de me faire votre disciple. En attendant, je me mis
à lire, à étudier. Je lus et j'étudiai beaucoup. La vente du petit bien
de mes parents, morts peu de temps après mon mariage, me fournit les
moyens de vivre un certain temps sans travail. La tristesse me donna le
goût de la poésie, cette musique de la pensée qui endort le coeur en
faisant chanter les larmes. J'appris à jouer du violon; je composai des
chansons dont j'improvisai la mélodie. Ainsi ma douleur s'apaisa.
Je partis pour vous retrouver. Ma première station fut au beau pays de
Chinon, dans votre verte et plantureuse Touraine. Là, j'ai eu le bonheur
de connaître une jeune femme dont je n'oublierai jamais ni le noble
coeur, ni le grave et mélancolique visage. Elle aussi avait bien
souffert, mais elle était mère, et le sentiment délicieux de la
maternité la consolait de toutes ses peines. Elle devina les miennes, me
parla comme vous m'auriez parlé, mais avec une autre grâce que la vôtre.
Je ne me lassais pas de l'entendre, et si je n'avais craint pour elle
les mauvaises langues du pays, il me semble que j'aurais voulu ne la
quitter jamais.
--Pauvre chère Violette, dit Rabelais, je la reconnais bien là.
--On a quelque raison de vous croire sorcier, cher maître, car vous
devinez à merveille. C'est votre cousine qui m'a reçu avec bonté quand
je lui ai dit combien je vous aimais. Nous avons parlé de vous avec
admiration, avec respect... et puis je l'ai quittée pour continuer mes
recherches. Pourquoi l'aurais-je vue davantage? Elle est mariée, elle
est mère et elle comprend le devoir bien mieux que le sentiment et le
plaisir.
A Montpellier, je fis connaissance avec un vieil homme qu'on croyait
fou, parce qu'il avait pénétré les mystères de la nature; il me parla
des analogies, des sympathies équilibrées et proportionnelles. Je
comprenais tout, car mon intelligence s'était agrandie pendant les
tortures de mon coeur. La vraie science est comme un vin délicieux qui
tombe goutte à goutte des âmes violemment pressurées. Je compris
les lois occultes de la lumière et le grand clavier des harmonies;
j'essayais de faire dire à mon violon tout ce que ma pensée osait
atteindre, tout ce que ma bouche n'osait ou ne pouvait révéler. Souvent,
le soir, jouant du violon au clair de la lune, j'ai été tenté de prendre
à la lettre toutes les fables de l'ancien Orphée; il me semblait que
la lune se penchait pour m'écouter. Je la voyais plus grosse, plus
brillante, plus près de moi, je lui voyais un visage doux et maternel
qui me rappelait celui de la bonne Violette, le vent se taisait tout
à coup dans les arbres, les chiens errants venaient bondir en cercle
autour de moi, car mon violon parlait toutes les langues de la nature.
Sa musique répétait celle des étoiles, elle caressait le vent, elle
chuchotait aux arbres des choses verdoyantes et pleines de sève; elle
chantait aux animaux de la campagne les mystères de l'instinct et les
élans de la vie. C'était quelque chose d'universel, de sublime ou
d'insensé; je finissais par m'enivrer moi-même, j'oubliais tous, je ne
me sentais plus vivre et quand je revenais à moi je me trouvais baigné
de larmes.
--C'est très-bien, dit maître François, mais c'est comme cela qu'on
devient fou.
--Je passai simplement pour sorcier, répliqua Guilain. Dans le Midi on
est curieux et crédule. Je fus épié. On affirma que je donnais le signal
aux sorciers pour se rendre au sabbat, et que j'étais le grand ménétrier
de la danse des loups.
Craignant quelque mauvaise affaire je me hâtai de partir pour Rome. Je
voyageais en pèlerin, jouant du violon et chantant des cantiques le
long des routes, mais parfois l'archet entraînait la main, le cantique
finissait par une chanson, et tout mon dévot auditoire me suivait en
dansant. C'était ensuite à qui m'hébergerait. C'est ainsi que par un des
plus beaux soleils de l'année (c'était le jour de la Saint-Jean), sur
la place d'un village de Provence, devant l'église, j'avais commencé à
chanter le patron du jour:
Du bon saint Jean voici la fête,
Berger, prends garde à ton troupeau.
Mets des guirlandes sur la tête
Du plus joli petit agneau.
Mets des rubans à ta houlette,
Voici le plus beau jour de l'an!
Donnons-nous-en! (_bis_.)
Du bon saint Jean voici la fête,
Dansons en l'honneur de saint Jean.
Après ce couplet, qui finissait déjà trop gaiement pour un cantique, je
ne trouvai rien de mieux à chanter que ceci:
Voici la saison des cerises,
On en fait de petits bouquets;
Puis bientôt elles seront mises
En jolis paniers bien coquets.
Oh! les charmantes friandises!
Bijoux des plus grands jours de l'an!
Donnez-nous-en! (_bis_.)
Voici la saison des cerises,
Des cerises de la Saint-Jean.
A leurs lèvres presque pareilles
Nos fillettes et nos garçons
Les suspendent à leurs oreilles,
Les mêlent à leurs cheveux blonds;
Elles tombent dans leurs chemise
Lorsqu'ils s'agitent en dansant...
Donnez-nous-en! (_bis_.)
Voici la saison des cerises,
Des cerises de la Saint-Jean.
A ton moineau, gentille Annette,
N'en offre pas entre tes dents;
Car ta lèvre, autre cerisette,
Recevrait des baisers mordants.
Que vos épingles soient bien mises,
Vierges au double fruit charmant...
Donnez-nous-en! (_bis_.)
Voici la saison des cerises,
Des cerises de la Saint-Jean.
Aux oiseaux faisons la morale
Pour qu'ils n'osent pas tout manger.
Sur l'arbre on met le manteau sale
Et le chapeau d'un vieux berger.
Les mannequins sont des bêtises!
Siffle un vieux merle intelligent.
Donnons-nous-en! (_bis/_.)
Voici la saison des cerises,
Des cerises de la Saint-Jean.
J'avais à peine fini, qu'une belle et riante jeune fille, aux tresses
noires, abondantes et brillantes, comme les gros raisins du Midi, vint
à moi avec ses deux mains brunes toutes pleines des fruits que j'avais
chantés. «Tenez, dit-elle dans le patois si doux de la Provence, vous
les avez bien méritées.» Les enfants, de leur côté, ces jolis petits
comédiens de la nature, mettaient en scène ma chanson et dansaient de
toutes leurs forces avec des cerises dans les cheveux; des garçons
montaient sur les arbres et cueillaient à pleines mains les grosses
perles rubicondes du cerisier; les fillettes tendaient leurs robes pour
les recevoir, sans se trop soucier de montrer un peu leurs genoux.
Annette, malgré ma recommandation, prenait une cerise entre ses lèvres
et semblait défier les moineaux; mais son ami Colin ne leur laissait
pas le temps d'approcher et tâchait de mordre au fruit défendu. Le tout
finit par une danse générale, et, quand je voulus partir, on me mit sur
la tête une couronne de feuilles de cerisier enrichie de grosses touffes
des plus belles cerises du pays. Jamais saint Jean ne fut, que je sache,
aussi joyeusement fêté.
--Guilain, mon ami, dit Rabelais, tu n'es pas curé comme moi, mais je te
trouves passé maître en dévotion bien entendue et en bonne théologie.
--Vous me faites honneur, cher maître, aussi, comme je vous le disais,
ai-je fait le voyage de Rome. Une grande tristesse me prit à la vue de
ces ruines et de ces palais. Je passais des journées, assis sur des
débris de colonnes, ne pensant à rien de précis, mais l'âme oppressée
comme d'une montagne de choses vagues. Je regardais les moines aller
et venir à travers ces grands monuments, comme les rats et les lézards
entre les pierres du Colisée. Je n'osais pas, le soir, toucher à mon
violon, comme si j'avais eu peur de voir la poussière s'agiter, les
tombeaux s'ouvrir, et de faire danser les ombres.
Quant aux habitants du pays, ils me paraissaient semblables à ces gens
endormis qui vont et qui viennent en rêvant. Je n'osais leur faire
entendre les sons joyeux de mon instrument enchanté, de peur de les
réveiller; car ils eussent alors rougi d'eux-mêmes devant les débris de
l'ancienne Rome, et ils se seraient trouvés trop malheureux.
A Rome, comme partout, j'ai trouvé votre nom populaire, mais nulle part
on ne vous a bien compris. On vous prend pour un bouffon, parce que sur
les hauteurs sereines de la philosophie où vous vivez, vous avez le
courage de rire de tout. Ainsi l'on m'a conté d'une manière bien
ridicule votre première entrevue avec le saint-père...
--Oh! je sais parfaitement ce qu'ils disent, s'écria Rabelais; il y a
du vrai, mais ils ne disent pas tout. Voici comment les choses se sont
passées: le cardinal mon maître venait de baiser les pieds du pape,
c'était mon tour. Je recule au lieu d'avancer:
--Eh bien, qu'est-ce donc, dit le pape?
--Très-saint-Père, lui dis-je en me prosternant, c'est qu'il est
impossible que je sois traité avec autant d'honneur que le cardinal mon
maître. Que puis-je faire lorsqu'il vous a baisé les pieds?
Toute la cour romaine se prit à rire; le pape lui-même avait souri
gracieusement.
--Maître Rabelais, me dit-il, nous avons entendu parler de votre mérite
et vous voulez que nous soyons à même d'apprécier votre esprit un peu
satirique et malin. Nous comprenons votre embarras.
Mais, ajouta-t-il, qu'à cela ne tienne. Quand la grandeur commence en
bas, il faut remonter pour descendre. Vous pouvez baiser notre anneau.
Le cardinal pinça les lèvres. Le soir, il ne m'adressa pas la parole. Je
vis qu'il était blessé de la faveur que j'avais reçue en sa présence.
Le lendemain, il me querella sous le plus faible prétexte; je le saluai
alors profondément sans rien dire, et je revins en France sans argent,
comme tu sais. Je t'ai raconté le reste. Le roi, plus tard, me
réconcilia avec le cardinal, qui est resté mon protecteur et mon ami.
Or çà, maître Guilain, puisque nous voilà réunis, je ne veux plus que tu
quittes mon presbytère, à moins que grande envie ne te prenne d'ailler
ailleurs, car le règlement de ma maison est celui de l'abbaye de
Thélème: «Fais ce que voudras.» Bien entendu aussi que je n'y reçois
seulement que les personnes de bon vouloir. Je comprends que tu ne
veuilles plus être appelé frère Lubin, ce nom-là t'a porté malheur. Il
sent le froc, comme disait ta charmante ennemie; rassure-toi, je ne te
parlerai plus d'elle ni des moines de la Basmette; mais tu dois avoir
besoin de repos. Un dernier verre de ce vieux vin et rentrons, il
commence à se faire tard.
Pendant qu'ils parlaient, en effet, la nuit était descendue, non pas
toute noire, mais resplendissante d'étoiles. La lune blanchissait les
pampres doucement agités par un vent frais et donnait aux grappes,
naguère si bien dorées, la blancheur mate de l'argent, l'herbe devenait
sombre et humide, un rossignol, caché dans un grand arbre voisin,
préludait à la romance de toutes les nuits. Frère Jean se hâta de
desservir et alluma la lampe dans la salle basse du presbytère. Rabelais
se leva, et, la main appuyée sur l'épaule de Guilain, il se dirigea vers
la maison.
II
LE PRÔNE DE RABELAIS
Or, le lendemain était un dimanche, et de plus un jour de grande fête
pour les paroissiens de Meudon. C'était la fête de Saint-François le
patron de leur bon curé. Tous avaient donc des fleurs à la boutonnière.
L'église était parée comme aux grands jours, les saints bien époussetés
semblaient se réjouir dans leurs niches, on leur avait attaché des
bouquets aux mains avec des rubans de toutes couleurs dont les bouts
bien frais et coquettement étalés flottaient comme des banderoles.
L'église était pleine lorsque la messe commença, le duc et la duchesse
de Guise précédés d'un petit page qui portait leurs livres d'heures
étaient entrés dans leur chapelle. Un valet de madame de Guise avait
apporté dès le grand matin pour parer l'autel deux vases magnifiquement
dorés avec de gros bouquets, des fleurs les plus précieuses et les plus
rares.
L'office se faisait à Meudon, depuis que maître François en était curé,
avec gravité et décence. Point de chantres braillards et mal accoutrés,
point d'enfants de choeur effrontés, polissonnant pendant le service
divin et criant leurs versets ou leurs répons avec des glapissements de
chien qu'on fouette. Rabelais avait mis ordre à tout cela. Il donnait
lui-même à ses enfants de choeur des leçons de plain-chant et leur
faisait le catéchisme. Il sermonnait et morigénait ses chantres, ne leur
permettant d'être ivrognes qu'après vêpres et jamais avant. Frère Jean
s'occupait de la sacristie, sonnait les cloches, faisait diacre à la
messe, chantait au lutrin à vêpres, semblait se multiplier tant il avait
de zèle et d'activité et se trouvait un peu partout. Rabelais n'exigeait
pas de lui qu'il fût à jeun, mais il lui recommandait de s'observer et
de ne jamais boire plus d'une bouteille le matin. Aussi tout allait-il
pour le mieux.
Le curé de Meudon entra ce jour-là dans l'église précédé d'un nouvel
acolyte. C'était Guilain qui prit place dans une des stalles du choeur
où bientôt il attira tous les regards. Nous avons dit qu'il était beau
et bien fait de sa personne, et puis il chantait d'une voix si pleine et
si douce qu'on croyait toujours n'entendre que lui seul. Quand vint le
moment du prône il prit le livre des Évangiles, et monta dans la chaire
derrière le bon curé pour lui présenter le saint livre au besoin.
Rabelais était beau à voir en chaire, il avait une de ces figures qui
attirent le respect et la sympathie de tous lorsqu'elles paraissent
au milieu des assemblées, une double lumière intérieure semblait
l'éclairer: celle d'un bon esprit et d'un bon coeur.
«Bonnes gens, dit-il en commençant son prône, bonnes gens où êtes-vous,
je ne vous saurais voir, attendez que je chausse mes lunettes. Or, bien;
maintenant je vous vois, Dieu vous bénisse et moi aussi, et qu'il nous
tienne tous en joie.
«Le monde dit ordinairement que quand le diable fut devenu vieux il se
fit ermite, d'où vient le proverbe. Onc ne l'ai pu savoir, faute d'avoir
à qui me bien informer et du pourquoi et du comment, tout ce que
je sais, c'est que j'ai connu des ermites qui, en se faisant vieux
devenaient diables.
«Point n'en fut-il ainsi du séraphique père saint François dont nous
faisons aujourd'hui la fête. Aussi ne restait-il point solitaire et
reclus, ce qui est contre le voeu de nature. Il n'est pas bon que
l'homme soit seul dit la _Genèse_. Mais il se mêlait à la foule des
pauvres gens, les instruisant, les consolant et leur donnant de
vaillants exemples de courage dans la pauvreté.
«Plus sévère envers lui-même qu'un philosophe stoïcien, il n'avait pour
toutes les créatures que débonnaireté et bienveillance sans égales; il
appelait ses frères et ses soeurs non-seulement les boiteux, les ladres,
les ribauds, les femmes pécheresses et les béguines, mais encore les
animaux, les éléments, le soleil, la lune, les étoiles.--Oh! mon frère
le loup, disait-il un jour les larmes aux yeux, comment es-tu assez
cruel pour manger ma soeur la brebis?
«Un jour étant sorti de son couvent, il vit ou plutôt il entrevit
derrière une feuillée deux jeunes gens qui s'embrassaient. Point ne
chercha le bon saint s'ils étaient de sexes différents et si la malice
du diable y pouvait trouver prise. Jamais il ne songeait à mal. Dieu
soit béni, dit-il en continuant tout doucettement son chemin, je vois
qu'il est encore de la charité sur la terre!
«Croyez-vous, bonnes gens, qu'il fût triste et rechigné en son maintien
comme certaines bonnes âmes de céans, qui, au lieu des patenôtres de
l'Évangile semblent babinotter toujours la patenôtre du singe et font
continuellement la mine à la nature de ce qu'elle les a faits si laids
et si sots? Oh! que nenni! Le bon saint François composait souvent de
pieuses chansonnettes, les chantait volontiers et dansait même parfois
au besoin, comme il fit en certaine ville d'Italie dont je veux vous
conter l'histoire.
«Vous savez que les Italiens passent pour vindicatifs et rancuniers,
toujours divisés par familles ennemies et par factions rivales: ainsi
furent autrefois et sont encore Guelfes et Gibelins, c'est-à-dire ceux
qui voudraient que le pape fût l'empereur et ceux au contraire qui
veulent que l'empereur soit le pape. Gens faciles à accorder au fond,
la chose n'étant que de bonnet blanc à blanc bonnet, n'était que l'on a
beau vouloir que le soleil soit la lune et que la lune soit le soleil,
toujours tant que le monde sera monde, la lune et le soleil seront et
resteront le soleil et la lune.