--Ho! ho! dit maître Rabelais en s'accoudant sur la table et en ramenant

sa barrette de côté.

--On m'a dit que votre grande réputation de médecin s'étant répandue

partout, un gentilhomme de la cour, dont la fille avait les pâles

couleurs, vous fit venir en désespoir de cause après avoir consulté tous

vos confrères. Ils s'accordaient tous à ordonner une potion apéritive,

mais pas un n'en avait su donner convenablement la formule. Ce que

sachant, vous fîtes mettre un chaudron sur le feu avec de l'eau, dans

laquelle vous fîtes infuser et bouillir toutes les vieilles clefs de la

maison, assurant que rien n'est apéritif comme les clefs puisqu'elles

ouvrent toutes les portes. Puis, que vous fîtes réduire cette infâme

décoction de rouille, que vous la fîtes sérieusement prendre à la pauvre

jeune malade, et, pour que l'histoire soit complète, on ajoute qu'elle

fut guérie.

--Et c'est cela, demanda Rabelais, que tu n'as jamais voulu croire?

--Le moyen de supposer la possibilité d'une pareille ânerie lorsqu'on

vous connaît.

--Guilain, mon ami, parlons d'âneries tant qu'il te plaira devant frère

Jean qui n'est pas un âne, devant frère Jean qui pouvait être un gros

prieur, voir même un abbé mitré, et qui s'est pris d'amitié pour moi

au point de vouloir être mon bon et fidèle serviteur; mais devant les

autres, jamais: il ne faut point parler de corde dans la maison des

pendus.

--Que voulez-vous dire, fit Guilain?

--Je veux dire que l'histoire est vraie, complètement vraie, plus vraie

que le reste. La jeune fille fut guérie, non pas parce que les clefs

sont apéritives, mais parce qu'elles sont en fer. Or, le sang de la

pauvre enfant était débile et malade parce qu'il lui manquait du fer.

--Du fer dans le sang! se récria Guilain; mais je croyais que toutes les

maladies du sang se guérissaient seulement par la vertu des simples.

--Ce sont les simples qui font courir ce bruit-là, dit Rabelais. Mais la

vérité est que les corps s'alimentent du moins parfait, et se guérissent

par le plus parfait, en nature. Ainsi les végétaux se nourrissent de

la terre, moins parfaite qu'ils ne sont, et se guérissent par les

substances animales; ainsi les animaux, et surtout le plus parfait de

tous, qui est l'homme, se nourrissent de végétaux, et doivent chercher

leur guérison dans la nature minérale, plus parfaite et plus durable

dans la série des corps formés par les influences du soleil. Fallait-il

dire à ces bonnes gens que, chez leur fille, les débilités de Vénus

avaient besoin de l'influence de Mars, et que chez elle la lymphe, ou

l'eau mercurielle de la vie, avait besoin de la copulation du soufre

lumineux, dont la chaleur se concentre surtout dans le fer? C'eût

été parler en alchimiste et l'on m'eût dénoncé infailliblement comme

nécromancien et sorcier.

--Vous êtes toujours mon grand maître, répondit Guilain en s'inclinant.

Mais continuons mon histoire ou plutôt la vôtre. J'ai lu que vous étiez

devenu l'ami du cardinal du Bellay, et que vous aviez fait avec lui le

voyage de Rome. J'y suis allé, espérant vous trouver, mais vous veniez

de partir, en prenant la route de Lyon. J'étais désespéré, mais je vous

ai suivi toujours.

A Lyon, des bruits mystérieux se répandaient sur votre compte. Vous

aviez été arrêté, disait-on, et traité en prisonnier d'État. On parlait

de complot contre le roi et la reine. Cette fois vous ne me direz pas

que l'histoire était vraie.

--Vraie quant à l'arrestation, dit Rabelais, fausse quant à l'histoire

de l'empoisonnement. Voici le fait:

J'étais parti de Rome précipitamment par suite d'une brouillerie

passagère avec le cardinal.

--Qui vous laissa partir sans argent, interrompit Buinard.

--Cela est vrai, continua Rabelais; mais les grands, lorsqu'ils honorent

les petits de leur amitié, leur font aussi l'honneur de croire qu'ils

n'ont jamais besoin de rien. Poursuivons. J'arrive à Lyon, et je me

repose dans une hôtellerie; là, grand embarras pour payer. Je n'avais

pour toute fortune que le manuscrit de la chronique gargantuine,

l'ébauche de mon _Gargantua_.

--C'était plus précieux que de l'or, se récria frère Jean.

--Tais-toi, majordome, dit en riant maître François, ton zèle t'emporte

trop loin, et les aubergistes de Lyon n'eussent certainement pas été de

ton avis, si je n'avais eu l'idée de prendre à part le jeune garçon de

mon hôte, et de lui faire écrire en grand secret sur l'enveloppe de mon

manuscrit:

LES MYSTÈRES DE LA COUR DE FRANCE.

Je lui recommande de se taire, il parle, me voilà dénoncé. Les gens de

justice pour faire preuve de zèle me font garder à vue dans l'auberge,

où je continue à me faire bien servir; mes bagages sont visités, mon

paquet saisi, on l'envoie à Paris, et les gens du roi ne comprenant rien

à mes fanfreluches antidotées, les font parvenir au roi lui-même, qui

lit le manuscrit, en rit comme un dieu d'Homère, le relit, et en rit

encore davantage; enfin, il s'informe de moi et ordonne qu'on me ramène

à Paris avec toutes sortes de soins et d'égards; on me présente à

lui, il m'interroge, me prend en amitié, me choisit pour l'un de

ses médecins, et me recommande si bien, comme peut le faire un roi,

c'est-à-dire d'une manière toute-puissante, que me voici pourvu de deux

bénéfices et curé de Meudon, pour te servir.

Maintenant tu vas me dire pourquoi tu me cherchais, et ce que je puis

faire pour toi. Tu vas me parler de toi, de ce que tu es devenu, de ta

femme, de ta gentille Marjolaine: pourquoi n'est-elle pas avec toi?

Ici le visage de Guilain devint sérieux et il pâlit légèrement.

--Je n'ai plus de femme, dit-il.

--Oh! pauvre ami! serait-elle morte?

--Oui, morte pour moi, bien morte, car elle ne m'aime plus. Elle a tout

oublié, elle m'a quitté en me prêtant des torts chimériques. Mais, quand

une femme renonce aux devoirs du mariage, elle ne renonce pas pour cela

au chaperon que lui prête le nom de l'époux; et lorsque ces dames se

sont montrées lâches et cruelles, c'est nous tout naturellement qui

devons en être responsables.

Il y eut ici un silence de quelques instants. Une larme roulait dans les

yeux de Guilain, et Rabelais baissait les yeux d'un air peiné, n'osant

l'interroger davantage.

--J'avais été élevé chez les moines, reprit Guilain en faisant un

visible effort; j'avais été à la veille de faire mes voeux, et le nom

de frère Lubin m'était resté comme la tache originelle. D'ailleurs,

je n'avais appris ni à penser, ni à parler, ni à travailler comme les

autres. Je faisais triste figure à la veillée; on se taisait et l'on

chuchotait quand j'entrais. Je finis par ne plus voir personne, et la

coquette Marjolaine ne s'accommodait pas de cette solitude. Souvent je

la voyais se parer en soupirant, et quand je lui demandais pour qui,

elle disait que c'était pour moi; mais les yeux démentaient la bouche.

Puis, si je voulais l'embrasser, elle se détournait en disant: «Fi!

vilain, vous avez la tête d'un moine et vos habits sentent le froc!»

Pourquoi donc m'avait-elle aimé précisément quand j'étais moine? Oh!

c'est qu'alors j'étais pour elle l'impossible, le rêve fantastique, le

fruit défendu. Tant que les enfants voient à l'étalage d'un marchand un

beau jouet qu'on leur refuse, ils le convoitent de tous leurs yeux, de

tous leurs gestes, de toutes leurs larmes; mais, si une fois on le leur

donne, l'objet de tant de voeux perd tout son prestige. Il n'était donc

ni si rare, ni si désirable puisqu'on pouvait l'avoir! Des jouets! il

y en a bien d'autres, et lorsqu'on les possède à quoi sont-ils bons? A

briser.

Marjolaine me brisa un jour, et je me trouvai seul au monde. Elle partit

avec un vieux chevalier d'industrie qui lui promettait de faire sa

fortune et de la produire à la cour. Sûre d'ailleurs, disait-elle,

que le monde respecterait son honneur et trouverait sa conduite

irréprochable, parce que son protecteur était vieux et laid.

Pendant quelque temps, je crus que j'allais en mourir, mais je me

ressouvins de vous. On est ingrat lorsqu'on est heureux; le malheur nous

rend la mémoire. Je pensai à votre science si étendue et si profonde, à

votre indépendance d'esprit; à votre sérénité olympienne, et je résolus

de vous retrouver et de me faire votre disciple. En attendant, je me mis

à lire, à étudier. Je lus et j'étudiai beaucoup. La vente du petit bien

de mes parents, morts peu de temps après mon mariage, me fournit les

moyens de vivre un certain temps sans travail. La tristesse me donna le

goût de la poésie, cette musique de la pensée qui endort le coeur en

faisant chanter les larmes. J'appris à jouer du violon; je composai des

chansons dont j'improvisai la mélodie. Ainsi ma douleur s'apaisa.

Je partis pour vous retrouver. Ma première station fut au beau pays de

Chinon, dans votre verte et plantureuse Touraine. Là, j'ai eu le bonheur

de connaître une jeune femme dont je n'oublierai jamais ni le noble

coeur, ni le grave et mélancolique visage. Elle aussi avait bien

souffert, mais elle était mère, et le sentiment délicieux de la

maternité la consolait de toutes ses peines. Elle devina les miennes, me

parla comme vous m'auriez parlé, mais avec une autre grâce que la vôtre.

Je ne me lassais pas de l'entendre, et si je n'avais craint pour elle

les mauvaises langues du pays, il me semble que j'aurais voulu ne la

quitter jamais.

--Pauvre chère Violette, dit Rabelais, je la reconnais bien là.

--On a quelque raison de vous croire sorcier, cher maître, car vous

devinez à merveille. C'est votre cousine qui m'a reçu avec bonté quand

je lui ai dit combien je vous aimais. Nous avons parlé de vous avec

admiration, avec respect... et puis je l'ai quittée pour continuer mes

recherches. Pourquoi l'aurais-je vue davantage? Elle est mariée, elle

est mère et elle comprend le devoir bien mieux que le sentiment et le

plaisir.

A Montpellier, je fis connaissance avec un vieil homme qu'on croyait

fou, parce qu'il avait pénétré les mystères de la nature; il me parla

des analogies, des sympathies équilibrées et proportionnelles. Je

comprenais tout, car mon intelligence s'était agrandie pendant les

tortures de mon coeur. La vraie science est comme un vin délicieux qui

tombe goutte à goutte des âmes violemment pressurées. Je compris

les lois occultes de la lumière et le grand clavier des harmonies;

j'essayais de faire dire à mon violon tout ce que ma pensée osait

atteindre, tout ce que ma bouche n'osait ou ne pouvait révéler. Souvent,

le soir, jouant du violon au clair de la lune, j'ai été tenté de prendre

à la lettre toutes les fables de l'ancien Orphée; il me semblait que

la lune se penchait pour m'écouter. Je la voyais plus grosse, plus

brillante, plus près de moi, je lui voyais un visage doux et maternel

qui me rappelait celui de la bonne Violette, le vent se taisait tout

à coup dans les arbres, les chiens errants venaient bondir en cercle

autour de moi, car mon violon parlait toutes les langues de la nature.

Sa musique répétait celle des étoiles, elle caressait le vent, elle

chuchotait aux arbres des choses verdoyantes et pleines de sève; elle

chantait aux animaux de la campagne les mystères de l'instinct et les

élans de la vie. C'était quelque chose d'universel, de sublime ou

d'insensé; je finissais par m'enivrer moi-même, j'oubliais tous, je ne

me sentais plus vivre et quand je revenais à moi je me trouvais baigné

de larmes.

--C'est très-bien, dit maître François, mais c'est comme cela qu'on

devient fou.

--Je passai simplement pour sorcier, répliqua Guilain. Dans le Midi on

est curieux et crédule. Je fus épié. On affirma que je donnais le signal

aux sorciers pour se rendre au sabbat, et que j'étais le grand ménétrier

de la danse des loups.

Craignant quelque mauvaise affaire je me hâtai de partir pour Rome. Je

voyageais en pèlerin, jouant du violon et chantant des cantiques le

long des routes, mais parfois l'archet entraînait la main, le cantique

finissait par une chanson, et tout mon dévot auditoire me suivait en

dansant. C'était ensuite à qui m'hébergerait. C'est ainsi que par un des

plus beaux soleils de l'année (c'était le jour de la Saint-Jean), sur

la place d'un village de Provence, devant l'église, j'avais commencé à

chanter le patron du jour:

Du bon saint Jean voici la fête,

Berger, prends garde à ton troupeau.

Mets des guirlandes sur la tête

Du plus joli petit agneau.

Mets des rubans à ta houlette,

Voici le plus beau jour de l'an!

Donnons-nous-en! (_bis_.)

Du bon saint Jean voici la fête,

Dansons en l'honneur de saint Jean.

Après ce couplet, qui finissait déjà trop gaiement pour un cantique, je

ne trouvai rien de mieux à chanter que ceci:

Voici la saison des cerises,

On en fait de petits bouquets;

Puis bientôt elles seront mises

En jolis paniers bien coquets.

Oh! les charmantes friandises!

Bijoux des plus grands jours de l'an!

Donnez-nous-en! (_bis_.)

Voici la saison des cerises,

Des cerises de la Saint-Jean.

A leurs lèvres presque pareilles

Nos fillettes et nos garçons

Les suspendent à leurs oreilles,

Les mêlent à leurs cheveux blonds;

Elles tombent dans leurs chemise

Lorsqu'ils s'agitent en dansant...

Donnez-nous-en! (_bis_.)

Voici la saison des cerises,

Des cerises de la Saint-Jean.

A ton moineau, gentille Annette,

N'en offre pas entre tes dents;

Car ta lèvre, autre cerisette,

Recevrait des baisers mordants.

Que vos épingles soient bien mises,

Vierges au double fruit charmant...

Donnez-nous-en! (_bis_.)

Voici la saison des cerises,

Des cerises de la Saint-Jean.

Aux oiseaux faisons la morale

Pour qu'ils n'osent pas tout manger.

Sur l'arbre on met le manteau sale

Et le chapeau d'un vieux berger.

Les mannequins sont des bêtises!

Siffle un vieux merle intelligent.

Donnons-nous-en! (_bis/_.)

Voici la saison des cerises,

Des cerises de la Saint-Jean.

J'avais à peine fini, qu'une belle et riante jeune fille, aux tresses

noires, abondantes et brillantes, comme les gros raisins du Midi, vint

à moi avec ses deux mains brunes toutes pleines des fruits que j'avais

chantés. «Tenez, dit-elle dans le patois si doux de la Provence, vous

les avez bien méritées.» Les enfants, de leur côté, ces jolis petits

comédiens de la nature, mettaient en scène ma chanson et dansaient de

toutes leurs forces avec des cerises dans les cheveux; des garçons

montaient sur les arbres et cueillaient à pleines mains les grosses

perles rubicondes du cerisier; les fillettes tendaient leurs robes pour

les recevoir, sans se trop soucier de montrer un peu leurs genoux.

Annette, malgré ma recommandation, prenait une cerise entre ses lèvres

et semblait défier les moineaux; mais son ami Colin ne leur laissait

pas le temps d'approcher et tâchait de mordre au fruit défendu. Le tout

finit par une danse générale, et, quand je voulus partir, on me mit sur

la tête une couronne de feuilles de cerisier enrichie de grosses touffes

des plus belles cerises du pays. Jamais saint Jean ne fut, que je sache,

aussi joyeusement fêté.

--Guilain, mon ami, dit Rabelais, tu n'es pas curé comme moi, mais je te

trouves passé maître en dévotion bien entendue et en bonne théologie.

--Vous me faites honneur, cher maître, aussi, comme je vous le disais,

ai-je fait le voyage de Rome. Une grande tristesse me prit à la vue de

ces ruines et de ces palais. Je passais des journées, assis sur des

débris de colonnes, ne pensant à rien de précis, mais l'âme oppressée

comme d'une montagne de choses vagues. Je regardais les moines aller

et venir à travers ces grands monuments, comme les rats et les lézards

entre les pierres du Colisée. Je n'osais pas, le soir, toucher à mon

violon, comme si j'avais eu peur de voir la poussière s'agiter, les

tombeaux s'ouvrir, et de faire danser les ombres.

Quant aux habitants du pays, ils me paraissaient semblables à ces gens

endormis qui vont et qui viennent en rêvant. Je n'osais leur faire

entendre les sons joyeux de mon instrument enchanté, de peur de les

réveiller; car ils eussent alors rougi d'eux-mêmes devant les débris de

l'ancienne Rome, et ils se seraient trouvés trop malheureux.

A Rome, comme partout, j'ai trouvé votre nom populaire, mais nulle part

on ne vous a bien compris. On vous prend pour un bouffon, parce que sur

les hauteurs sereines de la philosophie où vous vivez, vous avez le

courage de rire de tout. Ainsi l'on m'a conté d'une manière bien

ridicule votre première entrevue avec le saint-père...

--Oh! je sais parfaitement ce qu'ils disent, s'écria Rabelais; il y a

du vrai, mais ils ne disent pas tout. Voici comment les choses se sont

passées: le cardinal mon maître venait de baiser les pieds du pape,

c'était mon tour. Je recule au lieu d'avancer:

--Eh bien, qu'est-ce donc, dit le pape?

--Très-saint-Père, lui dis-je en me prosternant, c'est qu'il est

impossible que je sois traité avec autant d'honneur que le cardinal mon

maître. Que puis-je faire lorsqu'il vous a baisé les pieds?

Toute la cour romaine se prit à rire; le pape lui-même avait souri

gracieusement.

--Maître Rabelais, me dit-il, nous avons entendu parler de votre mérite

et vous voulez que nous soyons à même d'apprécier votre esprit un peu

satirique et malin. Nous comprenons votre embarras.

Mais, ajouta-t-il, qu'à cela ne tienne. Quand la grandeur commence en

bas, il faut remonter pour descendre. Vous pouvez baiser notre anneau.

Le cardinal pinça les lèvres. Le soir, il ne m'adressa pas la parole. Je

vis qu'il était blessé de la faveur que j'avais reçue en sa présence.

Le lendemain, il me querella sous le plus faible prétexte; je le saluai

alors profondément sans rien dire, et je revins en France sans argent,

comme tu sais. Je t'ai raconté le reste. Le roi, plus tard, me

réconcilia avec le cardinal, qui est resté mon protecteur et mon ami.

Or çà, maître Guilain, puisque nous voilà réunis, je ne veux plus que tu

quittes mon presbytère, à moins que grande envie ne te prenne d'ailler

ailleurs, car le règlement de ma maison est celui de l'abbaye de

Thélème: «Fais ce que voudras.» Bien entendu aussi que je n'y reçois

seulement que les personnes de bon vouloir. Je comprends que tu ne

veuilles plus être appelé frère Lubin, ce nom-là t'a porté malheur. Il

sent le froc, comme disait ta charmante ennemie; rassure-toi, je ne te

parlerai plus d'elle ni des moines de la Basmette; mais tu dois avoir

besoin de repos. Un dernier verre de ce vieux vin et rentrons, il

commence à se faire tard.

Pendant qu'ils parlaient, en effet, la nuit était descendue, non pas

toute noire, mais resplendissante d'étoiles. La lune blanchissait les

pampres doucement agités par un vent frais et donnait aux grappes,

naguère si bien dorées, la blancheur mate de l'argent, l'herbe devenait

sombre et humide, un rossignol, caché dans un grand arbre voisin,

préludait à la romance de toutes les nuits. Frère Jean se hâta de

desservir et alluma la lampe dans la salle basse du presbytère. Rabelais

se leva, et, la main appuyée sur l'épaule de Guilain, il se dirigea vers

la maison.

II

LE PRÔNE DE RABELAIS

Or, le lendemain était un dimanche, et de plus un jour de grande fête

pour les paroissiens de Meudon. C'était la fête de Saint-François le

patron de leur bon curé. Tous avaient donc des fleurs à la boutonnière.

L'église était parée comme aux grands jours, les saints bien époussetés

semblaient se réjouir dans leurs niches, on leur avait attaché des

bouquets aux mains avec des rubans de toutes couleurs dont les bouts

bien frais et coquettement étalés flottaient comme des banderoles.

L'église était pleine lorsque la messe commença, le duc et la duchesse

de Guise précédés d'un petit page qui portait leurs livres d'heures

étaient entrés dans leur chapelle. Un valet de madame de Guise avait

apporté dès le grand matin pour parer l'autel deux vases magnifiquement

dorés avec de gros bouquets, des fleurs les plus précieuses et les plus

rares.

L'office se faisait à Meudon, depuis que maître François en était curé,

avec gravité et décence. Point de chantres braillards et mal accoutrés,

point d'enfants de choeur effrontés, polissonnant pendant le service

divin et criant leurs versets ou leurs répons avec des glapissements de

chien qu'on fouette. Rabelais avait mis ordre à tout cela. Il donnait

lui-même à ses enfants de choeur des leçons de plain-chant et leur

faisait le catéchisme. Il sermonnait et morigénait ses chantres, ne leur

permettant d'être ivrognes qu'après vêpres et jamais avant. Frère Jean

s'occupait de la sacristie, sonnait les cloches, faisait diacre à la

messe, chantait au lutrin à vêpres, semblait se multiplier tant il avait

de zèle et d'activité et se trouvait un peu partout. Rabelais n'exigeait

pas de lui qu'il fût à jeun, mais il lui recommandait de s'observer et

de ne jamais boire plus d'une bouteille le matin. Aussi tout allait-il

pour le mieux.

Le curé de Meudon entra ce jour-là dans l'église précédé d'un nouvel

acolyte. C'était Guilain qui prit place dans une des stalles du choeur

où bientôt il attira tous les regards. Nous avons dit qu'il était beau

et bien fait de sa personne, et puis il chantait d'une voix si pleine et

si douce qu'on croyait toujours n'entendre que lui seul. Quand vint le

moment du prône il prit le livre des Évangiles, et monta dans la chaire

derrière le bon curé pour lui présenter le saint livre au besoin.

Rabelais était beau à voir en chaire, il avait une de ces figures qui

attirent le respect et la sympathie de tous lorsqu'elles paraissent

au milieu des assemblées, une double lumière intérieure semblait

l'éclairer: celle d'un bon esprit et d'un bon coeur.

«Bonnes gens, dit-il en commençant son prône, bonnes gens où êtes-vous,

je ne vous saurais voir, attendez que je chausse mes lunettes. Or, bien;

maintenant je vous vois, Dieu vous bénisse et moi aussi, et qu'il nous

tienne tous en joie.

«Le monde dit ordinairement que quand le diable fut devenu vieux il se

fit ermite, d'où vient le proverbe. Onc ne l'ai pu savoir, faute d'avoir

à qui me bien informer et du pourquoi et du comment, tout ce que

je sais, c'est que j'ai connu des ermites qui, en se faisant vieux

devenaient diables.

«Point n'en fut-il ainsi du séraphique père saint François dont nous

faisons aujourd'hui la fête. Aussi ne restait-il point solitaire et

reclus, ce qui est contre le voeu de nature. Il n'est pas bon que

l'homme soit seul dit la _Genèse_. Mais il se mêlait à la foule des

pauvres gens, les instruisant, les consolant et leur donnant de

vaillants exemples de courage dans la pauvreté.

«Plus sévère envers lui-même qu'un philosophe stoïcien, il n'avait pour

toutes les créatures que débonnaireté et bienveillance sans égales; il

appelait ses frères et ses soeurs non-seulement les boiteux, les ladres,

les ribauds, les femmes pécheresses et les béguines, mais encore les

animaux, les éléments, le soleil, la lune, les étoiles.--Oh! mon frère

le loup, disait-il un jour les larmes aux yeux, comment es-tu assez

cruel pour manger ma soeur la brebis?

«Un jour étant sorti de son couvent, il vit ou plutôt il entrevit

derrière une feuillée deux jeunes gens qui s'embrassaient. Point ne

chercha le bon saint s'ils étaient de sexes différents et si la malice

du diable y pouvait trouver prise. Jamais il ne songeait à mal. Dieu

soit béni, dit-il en continuant tout doucettement son chemin, je vois

qu'il est encore de la charité sur la terre!

«Croyez-vous, bonnes gens, qu'il fût triste et rechigné en son maintien

comme certaines bonnes âmes de céans, qui, au lieu des patenôtres de

l'Évangile semblent babinotter toujours la patenôtre du singe et font

continuellement la mine à la nature de ce qu'elle les a faits si laids

et si sots? Oh! que nenni! Le bon saint François composait souvent de

pieuses chansonnettes, les chantait volontiers et dansait même parfois

au besoin, comme il fit en certaine ville d'Italie dont je veux vous

conter l'histoire.

«Vous savez que les Italiens passent pour vindicatifs et rancuniers,

toujours divisés par familles ennemies et par factions rivales: ainsi

furent autrefois et sont encore Guelfes et Gibelins, c'est-à-dire ceux

qui voudraient que le pape fût l'empereur et ceux au contraire qui

veulent que l'empereur soit le pape. Gens faciles à accorder au fond,

la chose n'étant que de bonnet blanc à blanc bonnet, n'était que l'on a

beau vouloir que le soleil soit la lune et que la lune soit le soleil,

toujours tant que le monde sera monde, la lune et le soleil seront et

resteront le soleil et la lune.

Le sorcier de Meudon · 第 13 / 17 段