Pelosse avec effort.
--Certainement, dit Hypothadée, et prenant sur le prie-Dieu auprès du
lit deux gros livrer reliés en parchemin gothique, il mit dans l'un la
donation faite précédemment de tous les biens du vieux Thomas aux moines
de Seuillé, et dans l'autre l'écrit en faveur du fils de Violette, signé
par Rabelais le père et contre-signe par Macé Pelosse.
--Respect à l'Ancien Testament, dit-il en présentant le premier volume
au procurateur de Seuillé, nous croyons l'honorer comme il le mérite, en
le remettant entre vos mains. Quant à nous, le Nouveau Testament nous
suffit, ajouta-t-il en remettant le second volume avec l'écrit qu'il
contenait, entre les mains de Violette.
Frère Macé, se doutant un peu tard de quelque chose, ouvrit
précipitamment la Bible qu'on venait de lui remettre: le premier
testament de Thomas Rabelais en tomba, à la stupéfaction du moine. Les
éclats de rire des assistants lui firent deviner tout le reste. A cette
vue, à cette pensée, il oublie toutes ses douleurs; il se lève, il
verdit, ses yeux jettent des flammes; il ne sait à qui s'en prendre
d'abord: maître Thomas est effrayé d'avance du sermon que son ancien
confesseur va faire.
--Frère Jean, vous m'avez trompé! s'écrie enfin Pelosse avec
explosion...
Mais, à ce premier mot, il s'arrête, il se tord, il se replie sur
lui-même.
--Ah! je suis empoisonné, s'écrie-t-il d'une voix qui sort à peine du
gosier.
--Vous ne l'êtes pas seul, dit frère Jean en faisant mine de se boucher
le nez, et c'est moi-même qui me serai trompé, quand j'ai cru tout à
l'heure vous avoir fait changer de linge.
--Emmenez-le! emmenez-le! cria tout le monde tout d'une voix.
--Maintenant, dit maître François ou maître Hypothadée, comme nous
voudrons l'appeler, ouvrons à notre tour le livre que nous avons choisi,
et faisons une petite lecture.
Ouvrant alors le volume à l'endroit qu'il avait marqué en y glissant
l'extrait de baptême du petit François, il lut avec une voix distincte
et les plus douces inflexions l'histoire de l'enfant prodigue. Le vieux
Rabelais l'écoutait attentivement, et essuya même une larme qui glissait
au coin de son oeil.
--Merci, dit-il à maître Hypothadée en lui serrant la main; je comprends
ce que vous voulez dire; vous êtes véritablement un homme de Dieu, et
vous m'avez mis aujourd'hui en grande paix avec moi-même. Vous m'avez
rendu un fils à la place du mien qui s'est perdu; je vous en remercie,
et je me sens joyeux comme le père de famille de la parabole. Je
me crois rajeuni de dix ans, et le docteur Rondibilis avait raison
lorsqu'il parlait de me rajeunir. Mais pourquoi donc ne vient-il pas? On
dit qu'il soigne mon neveu qui est mourant. Envoyez quelqu'un à Chinon
dire à mon neveu qu'il meure en paix et que je lui pardonne; mais sur
toute chose qu'on me ramène ici le docteur Rondibilis Alcofribas.
--Je dois vous dire la vérité, reprit humblement Hypothadée: ce n'est
pas auprès de votre neveu qu'est occupé en ce moment mon savant ami
le médecin Alcofribas: il soigne dans un galetas de Chinon un pauvre
voyageur arrivé dernièrement de l'Anjou dans le plus piteux équipage;
c'est un pauvre orphelin de la religion qui l'a méconnu, et de la maison
paternelle qui le repousse; c'est un enfant prodigue qui demande à
quelle condition il pourrait espérer le pardon de son père.
A ce discours, le front du vieillard s'était rembruni:
--Qu'il me prouve son repentir par une conduite meilleure, dit-il, et je
le recevrai peut-être; qu'il étudie et qu'il devienne un médecin comme
Rondibilis, ou un théologien et un sage comme Hypothadée, et je le
recevrai à bras ouverts!
--Qu'à cela ne tienne, dit maître François.
Aussitôt, jetant bas sa coiffure de sorboniste et sa robe de dessus il
tire de sa poche une barbe blanche et des besicles, voilà le docteur
Rondibilis, dit-il; vous venez de voir Hypothadée, et maintenant,
ajouta-t-il en ôtant le reste de son accoutrement et sa barbe postiche,
voici le pauvre François Rabelais, qui se jette aux pieds de son père,
dont il n'a pas mérité le courroux.
Que fit alors maître Thomas? justement ce qu'avait fait bien avant lui
le père de l'enfant prodigue. Il pleura de joie, ouvrit ses bras, et
embrassa tendrement son fils. Tous les assistants étaient émus de cette
scène comme il convenait de l'être; frère Jean pleurait en riant et
se versait un grand verre de vin, lorsqu'un nouveau personnage qu'on
n'attendait pas se précipita dans la chambre; et resta tout ébahi
et comme pétrifié devant ce groupe de reconnaissance mutuelle, de
paternelle joie et de réjouissance filiale.
IX
LA DOT DE LA DIVE BOUTEILLE
Le bruit de l'invasion des diables dans le clos de la Devinière s'était
déjà répandu au loin à la ronde, et le neveu de maître Thomas en avait
été instruit un des premiers. Il n'ignorait pas non plus la présence de
Violette Deschamps et de son fils près du malade, car il ne s'éloignait
guère ce jour-là de la demeure de son oncle, attiré qu'il était par je
ne sais quelle odeur de testament qui le mettait en appétit. Il profita
donc du moment où le métayer Gros-Guillaume, encore tout bouleversé de
ce qui venait d'avoir lieu, se départait malgré lui de ses habitudes de
sauvagerie et laissait entrer dans le clos la foule des voisins accourus
au bruit du combat; il en profita, dis-je, pour se glisser entre les
curieux et arriver inaperçu jusqu'à la chambre de son oncle, où il entra
précisément comme le père et le fils s'embrassaient.
--Et moi donc? et moi? cria Jérôme. M'est avis que j'arrive à propos, et
puisque l'on s'embrasse ici, point n'ai-je besoin de pleurer longtemps
mes péchés et de crier miséricorde. Ah! sainte bouteille! comme le
docteur est rajeuni! Enchanté de vous voir, cousin; je ne vous aurais
pas reconnu. Eh bien! mon oncle, à mon tour maintenant! Ne voulez-vous
pas m'embrasser?
--Arrêtez, monsieur, dit le vieux Rabelais, moitié sévère, moitié
pleurant et riant à la fois d'avoir revu son fils, car le sentiment
paternel venait de s'éveiller et de se manifester d'autant plus vivement
dans son coeur, qu'il l'avait plus longtemps comprimé; arrêtez, dit-il à
son neveu en lui montrant Violette; mettez-vous d'abord à genoux devant
cette charmante femme et tâchez d'obtenir son pardon, si vous voulez
avoir le mien.
--En vérité, mon oncle, je n'ai pas d'autre désir; et elle peut vous
dire que je lui ai offert de l'épouser; elle m'a refusé avec mépris: que
voulez-vous que je lui dise?
--A genoux, te dis-je, et demande-lui pardon.
--Je n'ai rien à pardonner à monsieur, dit Violette; s'il croit faire
quelque chose pour moi en m'épousant, j'ai le droit de le remercier et
de ne pas accepter ce qu'il regarderait comme un bienfait. J'aime à
donner plus que je ne reçois, et je n'accepterai jamais la main d'un
homme à qui je ne pourrais pas donner mon coeur en échange. Le monde
dira que je suis déshonorée parce que je ne rachèterai pas son estime au
prix de la mienne, mais j'en crois plus ma conscience que le monde, et
je me chagrinerai peu d'être déshonorée pour lui si je suis honorée par
elle.
--Entends-tu, vaurien, comme elle parle? Mais c'est donc une fée ou une
princesse déguisée que ce trésor de petite femme-là! Imbécile! qui avait
trouvé une si jolie bague à son doigt et qui l'a perdue!
--Je ne le méritais pas, dit le vaurien un peu attendri.
--Voilà du moins une bonne parole, dit le vieux Thomas.
--Pardieu! aussi, pourquoi est-elle si sévère après avoir été si bonne?
continua Jérôme: elle a plus d'esprit que moi, je le vois bien. Je n'en
suis pas moins un bon enfant; s'il ne tenait qu'à me mettre à ses genoux
pour faire la paix, je le ferais bien tout de suite; mais j'ai déjà
essayé et je n'ai pas réussi. Le docteur, ou plutôt le cousin, car je
vois bien que c'est la même personne... le cousin donc m'avait promis de
parler pour moi...
--Et c'est ce que j'ai fait, dit maître François: Violette m'a répondu
que si vous étiez malheureux et abandonné de tout le monde, elle se
dévouerait encore à vous.
--Tu as dit... Vous avez dit cela, mademoiselle Violette? Oh! tenez,
croyez-moi si vous voulez, je suis mauvais sujet, c'est possible; mais
je n'ai pas un mauvais coeur!... Pourquoi ne voulez-vous pas vous
appeler Mme Rabelais? vous savez bien comme le monde est bête. Si ce
n'est pas pour moi, faites cela du moins pour vous. Je vous laisserai
tranquille tant que vous voudrez, et je n'entrerai même jamais chez vous
si vous ne me le permettez pas... Tenez, voyez-vous... bon... voilà
maintenant que les larmes me viennent aux yeux... je suis donc bête
aussi, moi? Eh bien, tant pis: j'ai le temps d'être un chenapan, je veux
être honnête aujourd'hui... Voyez-vous, il faut que je vous le dise...
j'avais d'abord des idées intéressées en vous parlant de mariage; car
vraiment je suis un cuistre et je n'ai jamais su ce que vous valiez...
Eh bien! tenez aujourd'hui, Violette, rien que de vous voir si douce et
si belle, avec ce pauvre chérubin qui devait m'appeler son père...
cela me bouleverse tout le coeur... Faites de moi ce que vous voudrez,
Violette, et que mon oncle vous donne tout; vous en méritez encore
davantage! si vous voulez mon nom, je vous le donnerai; mais vous serez
libre de me jeter à la porte comme un chien crotté, si je ne répare
pas par ma conduite tous mes torts envers vous... Violette, votre main
seulement en signe de pardon, et qu'il me soit permis d'être père au
moins une fois et d'embrasser notre cher enfant.
Violette pleurait et regardait maître François.
--Acceptez du moins sa promesse, dit en souriant l'ex-médecin
Rondibilis, et donnez-lui un peu de temps pour se corriger. Puisque vous
êtes meilleure que lui, c'est vous qui lui devez de l'indulgence: le bon
Dieu nous attend bien, lui: pourquoi n'attendriez-vous pas Jérôme?
--Eh bien, c'est cela, dit le vieux Thomas, corrige-toi, mon garçon, et
nous verrons plus tard. Mme Violette n'a pas besoin de toi, d'ailleurs,
pour donner un nom à son poupon: il s'appelle François-Thomas Rabelais,
entends-tu? et si tu n'es pas digne de lui servir de père, c'est moi qui
veux être le sien. Tâche de bien faire à la Lamproie, surveille un
peu plus ta pharmacie; mais sache bien que tout cela appartient à Mme
Violette, qui t'y donnera part si tu deviens sage. Fais en sorte, enfin,
qu'elle puisse encore t'aimer. Car pour lui donner un mari en peinture,
merci pour elle, mon gros; le mariage donne toujours des droits, et
plutôt que de la fiancer à un coureur et à un ivrogne, je l'épouserais
plutôt moi-même.
--Vivat, le père Thomas! dit le frère Jean. Nous danserons tous à la
noce.
--Je crois, en vérité, que j'y danserai aussi, dit le père Rabelais,
tant je suis regaillardi en me retrouvant en famille. Oh! mes vauriens
d'enfants! Mon Franciot! ma belle petite Violette, que j'aimerais tant
depuis longtemps, si je l'avais connue plus tôt! et toi mon poupon
nouveau-né! Vous voilà tous vermeils, bien portants et le sourire sur
les lèvres; comment serais-je encore malade? Nous n'allons plus nous
quitter, n'est-ce pas? C'est pourtant ce pauvre François qui nous a tous
rendus heureux! Et moi qui écoutais les rapports de ces faux moines de
la Basmette! Voyez comme il a grandi, le vaurien; et comme il a l'air
malin! Il me ressemble un peu, n'est-ce pas, mais il ressemble davantage
à sa mère. Savez-vous qu'il est médecin comme saint Thomas, et
théologien comme Hypocrate... Non... si fait... Je ne sais plus ce que
je dis et j'embrouille tout, tant que je suis joyeux! Embrasse-moi
encore mon grand enfant.
Ça, que ferons-nous pour lui? Hélas! on ne peut ni le marier ni le
doter; mais puisqu'il n'est plus au couvent, on peut lui donner quelque
chose.
--J'y compte bien, dit maître François: donnez-moi tous votre amitié.
Quant à rester ici, ce n'est point possible; je suis connu dans le pays,
non pas de figure, mais de nom, les moines pourraient m'y poursuivre.
D'ailleurs je suis médecin sans avoir pris mes degrés, et je ne veux pas
qu'un âne approuvé par quelque faculté peu difficile vienne me traiter
de charlatan. Je pars demain pour Montpellier, où j'espère que je ferai
honneur à ma famille et à mon nom. Si vous voulez me prouver votre bon
vouloir, accordez-moi seulement à perpétuité une petite place à la Cave
peinte et ici, à la Devinière; mais conservez-moi toujours une bouteille
du meilleur et du plus frais.
--Nous n'y manquerons point, dit Jérôme; et je veux que la bouteille
soit faite exprès et demeure toujours exposée comme une relique au
plus noble endroit de la cave. Je la ferai garnir de ciselures et de
peintures; elle sera célèbre dans tout Chinon, et, avant qu'il soit
quelques années, je veux qu'elle fasse des miracles.
--Elle en fera, dit frère Jean; elle réconciliera les parents divisés
d'intérêt, elle rajeunira les vieillards, gaudira et regaillardira
l'humeur des goutteux, rapprochera les amoureux, voire même en
viendra-t-elle peut-être jusqu'à ressusciter les morts! Elle consolera
les veufs et sera la femme des célibataires; mais c'est le clos du père
Thomas qui fournira la dot.
--L'idée est belle, dit maître François, et la Cave peinte doit
désormais être plus célèbre que le sanctuaire d'Apollon Delphien; car
c'est le bon vin qui découvre la vérité, et partant il rend des oracles.
Soit donc la dive bouteille ma fortune et ma fiancée! Elle a des
embrassements qui ne trompent jamais, ses amours ne manquent jamais de
chaleur, son glou glou, jamais de franchise. C'est à ses douces vapeurs
que je laisserai le soin de dissiper les nuages de la science et de la
philosophie. Le vin n'est-il pas fils de la lumière? N'est-ce pas là le
rayon du soleil rendu potable que cherchaient tous les alchimistes?
Lorsque de tout les semences premières
Dormaient encore sous un limon bourbeux,
Quand du chaos le manteau ténébreux
Flottait sur l'eau des froides grenouillères,
Survint l'amour, qui grisa le chaos
Et de nectar lui barbouilla la trogne.
Le vieux dormeur alors devint ivrogne,
Et de la terre il sépara les eaux.
Pour les garder plus longtemps sans les boire,
Il les sala, si l'on en croit l'histoire.
Ainsi naquit cet abîme des mers,
Qui vit plus tard naître Vénus, plus belle
Que son azur, et souvent plus cruelle
Que la tourmente et les gouffres amers.
--Encore une surprise! s'écria le vieux Rabelais émerveillé. Mon fils
n'est pas seulement théologien et médecin, il est encore poëte, et fait
des vers aussi jolis que ceux de maître Villon!
--Je fais, dit maître François, bien davantage; je sais faire de la
ficelle, tresser du jonc, tailler la vigne, égoutter le fromage et
écaler des noix. Mais à ce propos, n'est-il pas temps de mettre la
table? Nous allons dîner en famille, et mon estomac sera antidoté pour
mon voyage de demain. Monsieur mon très-honoré père voudra bien être le
roi du festin, Violette en sera la reine et frère Jean sera sommelier!
FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE
TROISIÈME PARTIE
LE MÉNÉTRIER DE MEUDON
I
UNE SOIRÉE AU PRESBYTÈRE
C'était le plus beau pied de vigne qu'on eût vu depuis Noé, tordu,
noueux et vigoureux comme les membres du vieil Atlas; il semblait se
pressurer lui-même pour gonfler plus abondamment ses raisins; adossé au
vieux mur noirâtre et moussu que décoraient encore çà et là quelques
débris de colonnettes, il pliait sous ses branches puissamment attachées
et déployées en éventail, ombragées à peine par quelques feuilles
éclaircies; jaunes comme l'or ou rouges comme le vin, ses grappes
pleines, rebondies et pressées les unes contre les autres, ressemblaient
au sein de la nature avec ses innombrables mamelles. Les unes à demi
cachées sous ce qui restait de feuilles, étaient fraîches, dodues
et fleuries, d'autres moins honteuses et plus aventurées au soleil,
dégageaient leurs grains brunis et à demi fendus où brillait un jus plus
doux et plus blond que le miel. Elles semblaient sucrées à l'oeil, et
rien qu'à les voir on les savourait en idée.
Cette vigne, maître François l'avait plantée, elle venait du clos de la
Devinière et s'était acclimatée dans le petit jardin du presbytère de
Meudon. Sur le mur ombragé par ses branches, le lézard tantôt courrait
en glissant comme une flèche à travers les feuilles, ou dormait aux
rayons tièdes, en relevant avec volupté sa petite tête de serpent;
le limaçon, portant coquille au dos comme un beau petit pèlerin
de Saint-Jacques, s'y promenait en traînant sa queue; les mouches
bourdonnaient, les oiseaux voletaient, sans que personne songeât à les
effaroucher, car tout le monde était bien venu dans le presbytère de
Meudon.
Auprès de cette vigne, sous un berceau formé par des branches de lilas
et des touffes de lierre, une table était dressée. Sur cette table, on
voyait encore une assiette de fruits, un hanap du bon vieux temps et une
grande pinte à demi pleine de cidre, car le bon curé réservait presque
toujours son vin pour ses malades; puis un écritoire, des feuilles
éparses et un assez gros cahier sur lequel, ont eût pu lire en belle et
grande écriture:
LES AVENTURES DE PANTAGRUEL
LIVRE CINQUIÈME
Un homme était assis à cette table. C'était un prêtre d'assez haute
stature, au front large et grisonnant, au regard malicieux et doux, sa
barbe taillée en fourche descendait entre les deux pointes de son rabat
toujours blanc, mais un peu recroquevillé. Il était vêtu d'une soutane
boutonnée à moitié, une barrette posée un peu de travers, se rejetait
sur le derrière de sa tête et laissait à nu son grand front calme et
pensif. C'était notre ami Rabelais; d'une main il tenait une plume, de
l'autre il égrenait une grappe de raisin ou froissait sans y songer,
quelque quartier de noix: il achevait son dessert et il écrivait une
page de _Pantagruel_.
Autour de lui, gloussait, trottait, becquetait et caquetait tout le menu
peuple de la basse-cour. Les poules venaient entre ses pieds ramasser
les miettes de son pain, et alors il avait soin de ne point déranger ses
pieds qu'elles ne fussent parties, de peur de les blesser ou de leur
faire peur.
La porte du jardin était ouverte, et une demi-douzaine d'enfants
jouaient et se traînaient sur le seuil. Un gros chien se roulait avec
les plus petits qui l'embrassaient des jambes et des bras, riant à coeur
joie, et mêlant les boucles de leurs têtes blondes à ses longs poils
noirs et soyeux. Tous avançaient peu à peu vers la table du bon curé,
sans en faire semblant et comme si un aimant les eût attirés. Mais un
grave personnage, à la panse respectable et à la trogne vermeille, les
tançait de l'oeil lorsqu'ils riaient trop fort ou lorsqu'ils avançaient
trop près, c'était le sacristain de maître François, qui remplissait de
plus, au près de sa personne, les fonctions délicates de cuisinier et de
sommelier.
Maître Buinard était le gardien fidèle de son patron, et s'acquittait du
soin de le faire respecter, mieux que le chien du presbytère, animal un
peu paresseux et insouciant de sa nature, puis d'humeur beaucoup trop
facile pour les mendiants et les marmots.
Tout à coup cependant, ce débonnaire animal (c'est le chien que nous
voulons dire), se mit à dresser les oreilles et à japper de toute sa
force. Dom Buinard se leva alors du banc où il était assis comme absorbé
dans la contemplation de la vigne ou de maître François, car l'un étant
si près de l'autre, on ne pouvait savoir au juste, ce qu'il regardait
avec tant d'amour. Maître Buinard, disons-nous, se leva, menaçant le
chien d'un torchon qu'il tenait à la main, et regardant curieusement
vers la porte où bientôt se présenta un personnage couvert de poussière,
comme un voyageur qui vient de loin. C'était un jeune homme inconnu dans
le pays, et que dom Buinard ne se rappelait pas avoir jamais vu.
C'était un garçon de moyenne taille accoutré comme un écolier de
Montaigu, c'est-à-dire assez pauvrement; il n'en était pas moins de
belle et fière mine: peu de régularité, mais beaucoup d'énergie dans les
traits, le front déjà un peu chauve, bien qu'il fût encore jeune; le
regard doux et pensif, l'air d'un homme qui a été bien triste, mais
qui ne l'est plus, et qui au besoin saurait encore rire comme les
bienheureux du bon Homère, dominé toutefois par quelque préoccupation
absorbante comme la pierre philosophale ou la réalisation de la benoîte
abbaye de Thélème.
A peine ce nouveau venu eut envisagé maître François qui avait relevé
la tête en le voyant entrer, qu'il courut à lui les bras ouverts avec
l'impétuosité d'un coup de vent: c'est lui, enfin! je le retrouve!
mon père! mon ami, mon sauveur, maître François. Eh quoi! vous ne
reconnaissez pas votre ancien protégé! au fait il y a dix ans au moins
que vous ne m'avez vu. Mais je vous reconnais bien moi! vous n'avez
guère changé; aussi pourquoi changer lorsqu'on est bien...
--Eh mais, dit le curé de Meudon en paraissant rappeler de loin un
souvenir qui épanouissait tout son visage en un joyeux sourire, il me
semble, au contraire, que je te reconnais bien, maître fripon, tu étais
le frère Lubin!...
--Silence, maître, et ne m'appelez plus de ce nom maudit. On m'appelle
Guilain le ménétrier, et tenez, souffrez maintenant que je reprenne mon
instrument que j'ai déposé à la porte, il me semble que déjà les enfants
vont rôder autour et je crains un peu pour mon pauvre violon leur goût
précoce pour la musique.
Il était temps, en effet, car les marmots avaient ouvert la boîte
déposée sur le banc à la porte du presbytère, et le plus hardi en avait
déjà tiré l'archet dont il commençait à s'escrimer comme d'une épée à
deux mains.
Guilain, après avoir repris son bien de vive force et avoir appuyé, pour
châtiment, un bon gros baiser sur la joue rose du petit paladin, revint
avec son violon s'asseoir près de maître François.
Pendant ce temps, frère Jean ou dom Buinard, car c'était bien notre
ancien ami qui était devenu le majordome du curé de Meudon, frère Jean
était descendu à la cave et en avait rapporté une grande pinte de vin
frais.
--Allons, frère Jean, dit maître François, ne faites pas le dégoûté, et
venez trinquer avec nous, je vous présente mon ancien élève, un ami de
jeunesse, qui va nous conter toute son histoire.
--Permettez que d'abord nous parlions de vous, dit Guilain. Cher bon
maître, vous qu'on a tant persécuté, et que je retrouve heureux autant
que j'en puis croire les apparences. On m'a déjà bien parlé de vous,
car depuis longtemps je vous cherche. Je suis allé à votre poursuite,
à Montpellier, à Rome et ailleurs. Partout les honnêtes gens vous
aimaient, les cafards vous disaient sorcier et le menu populaire faisait
des contes à n'en plus finir.
--Par la dive bouteille, dit Rabelais, je vais donc bientôt être saint,
puisque les bons me canonisent, les diables enragent, et les bonnes
femmes font ma légende.
--C'est plus vrai que vous ne pensez, reprit Guilain; et de tout ce
qu'on m'a dit, croyez que je n'en ai reçu comme bon argent que la
moitié. Ainsi on m'a dit qu'à Montpellier, vous êtes arrivé déguisé en
rustre, et qu'ayant souri aux discours des recteurs de de la faculté,
ils vous ont invité dérisoirement à dire votre avis; qu'alors, vous avez
devant eux, disserté en beau latin et en grec convenablement accentué,
dans le dialecte le plus pur, de tout ce qu'il est possible à l'homme de
savoir...
--Et de bien autre chose, interrompit Rabelais en riant. Mais poursuis
ce propos, mignon.
--Puis, que vous avez été reçu docteur par acclamation (que n'étais-je
là pour crier plus haut que les autres!) ensuite que la faculté vous a
chargé de ses affaires et s'en est bien trouvée (de cela je ne doute
pas); mais on ajoute que vous vous êtes déguisé en marchand d'orviétan,
et que par une série de farces dignes tout au plus d'un bateleur, vous
avez obtenu pour elle tout ce que vous avez voulu de M. le chancelier
Duprat.
--Le marchand d'orviétan est de trop, dit Rabelais, mais pour le vrai
de l'aventure je t'en ferai lire le récit dans mon _Histoire de
Pantagruel_.
--Croyez-vous donc que je ne l'ai pas lu, poursuivit Guilain. Je sais
à quoi vous faites allusion: il s'agit de Panurge parlant toutes les
langues devant le fils de Gargantua et captivant ainsi son attention, ce
qui lui valut plus tard son amitié.
--Tu dis vrai, moinillon de mon coeur, mais achève.
--De tout ce qui précède, à part la farce que vous désavouez, rien ne
m'étonne. Voici maintenant le côté absurde de la légende.