féroce, qu'il faut l'enchaîner et le pendre.
--Avec tous ses complices?
--Sans doute, s'il en avait.
--Fort bien. Il faudrait pendre alors avec l'assassin celui qui l'aurait
exaspéré et provoqué un crime; mais le malheureux affamé serait déjà
mort et se soucierait peu de la potence; resterait, monsieur, le beau
mangeur qui aurait de l'argent pour se payer une corde neuve. Il aurait
bien mieux fait de donner du pain à son frère.
--Docteur Hypothadée, il me semble que ces propos ont je ne sais quoi
qui sent l'hérésie. Cependant me voilà tout perplexe et tympanisé. Je
ne veux point arriver à la porte du ciel avec une bosse de chameau. Je
donne tout aux pauvres, et les vrais bons pauvres ce sont les moines,
ils prieront pour le repos de mon âme.
--Et ils boiront votre bon vin à votre résurrection future.
--_Amen!_ Je ne pourrai alors leur faire raison.... C'est une triste
chose que la mort! Ah! le docteur Rondibilis? Où est le docteur? voilà
que je revieillis; je crois que mes accès de goutte vont me reprendre.
--Pourquoi aussi pensez-vous sans cesse à ces diseurs de _Requiem_? Ne
vous semble-t-il pas que placer votre héritage entre leurs mains, c'est
comme si vous donniez d'avance votre mesure au fossoyeur? Donnez ou
plutôt restituez à Dieu votre fortune, rien de mieux; mais si vous aimez
encore un peu la vie, pourquoi cherchez-vous votre Dieu sous la figure
de la mort? Vive la jeunesse, la santé, la beauté, la vie! ce sont
les vraies images de Dieu! Regardez ce soleil, le prenez-vous pour un
hérétique? Il est catholique si jamais on le fut, car est-il quelque
chose de plus universel que la lumière? Eh bien! lui trouvez-vous le
visage blafard de frère Macé? Ne rit-il pas mieux que frère Jean?
n'est-il pas resplendissant et vermeil? Tous les jours il se rajeunit et
s'éveille, comme un beau petit enfant, dans les linges blancs de dame
Aurora, qui le fait jouer avec des roses et lui passe entre les boucles
naissantes de ses cheveux d'or une main toute humide de rosée; la rosée
est la sève des roses; leur nom atteste leur parenté, et la dive rosée
du flacon fait refleurir les joues et les lèvres des vieillards. Les
roses de la jeunesse sont belles à voir aussi sur les joues des jeunes
filles et des petits enfants. Que ne faites-vous comme le bon Sauveur
qui aimait à se voir entouré de bambins et de jeunes mères. On dit que
des femmes le suivaient partout, et qu'il embrassait les petits enfants.
Cela me rappelle que je ne suis pas venu seul, et qu'une jeune femme
attend en bas qu'il vous plaise de lui parler. C'est maître Alcofribas
qui l'a choisie et qui vous l'envoie pour vous soigner. Il a préféré
pour cela à tout autre une jeune et belle nourrice, parce que celle-là
sait comment il faut soigner un vieillard qui soigne un petit
nourrisson; et puis, d'ailleurs, il s'agit de vous rajeunir, et c'est
un petit frère de lait que le docteur va vous donner. Le révérend dom
Buinard veut-il bien dire à la jeune dame de monter?
--Appelez-moi frère Jean des Entommures, dit dom Buinard, je ne réponds
qu'à ce nom-là.
Un moment après la jeune femme était introduite; sa beauté et sa
modestie parurent faire une vive impression sur le vieux Rabelais, qui
dans sa jeunesse avait passé pour aimer beaucoup les femmes. Violette
s'empressa près du vieillard, se souvenant qu'il lui avait autrefois
voulu du bien; mais elle se garda bien de lui dire son vrai nom, car
maître François lui avait fait la leçon en route, et s'était emparé
complètement de son esprit.
Le vieux ne sentit pas sans tressaillir d'aise, ses petites mains
délicates lui soutenir la tête, en arrangeant ses coussins derrière son
dos; Hypothadée, pendant ce temps, tenait le poupon dans ses bras et
déridait son front magistral en le berçant, comme eût fait une bonne
nourrice.
--Il me semble, dit le père Thomas, que je vois la béate Vierge Marie
venir elle-même à mon secours, et que pour remuer mes coussins, elle a
donné son fils à garder à M. saint Joseph.
--Saint Joseph est de trop dans l'affaire, dit le faux Hypothadée, je ne
suis ni charpentier, ni marié, ni... rien de ce qu'était le grand saint
Joseph. Mais la jeune femme que voici est vraiment l'image vivante de
la mère de Dieu, et cet enfant! qu'en dites-vous, bonhomme Rabelais?
N'est-il pas joli comme un vrai bon Dieu nouveau-né? Voilà une image de
Dieu plus gracieuse que frère Pelosse!
--Je conviens avec vous que frère Pelosse n'est pas beau, et je vois
que vous le connaissez. Mais, grand Dieu! j'y pense; il va revenir! Que
dira-t-il? Voilà de belles équipées! Comment l'empêcher de rentrer et
lui expliquer pourquoi le docteur Alcofribas... Mais frère Jean s'en
chargera, n'est-ce pas, frère Jean? Et vous, monsieur notre maître
Hypothadée, vous qui avez une langue dorée, je compte sur vous pour
l'apaiser. Tenez, prenez cette clef, ouvrez ce tiroir, prenez dans le
coin à droite un paquet de parchemin, c'est mon testament. J'ai juré
de le lui remettre; nous le lui donnerons quand il viendra, et il
consentira volontiers à tout.
VII
LA VENDANGE DU DIABLE
On en était sur ces menus propos, lorsque, dans le clos même de la
métairie, un bruit horrifique se fit entendre. C'étaient des cris
étouffés renforcés par des tumultes confus de grelots et de sonnettes;
des voix qui n'avaient rien d'humain se mêlaient à tout ce tapage: Hho!
hho! hho! brrrourrrs, rrrourrrs, rrrourrrs! Hou, hou, hou! A l'aide!
au secours! drelin din din! Une fumée sentant le souffre et la résine
entrait en même temps par les fenêtres.
--Qu'est ceci? s'écria le vieux Rabelais. Violette courut à son enfant.
--Le voici, ne craignez rien, dit maître François; je ne sais ce que
signifie cette farce. Tenez bien votre poupon; je sors et vais voir ce
que c'est.
--Grand saint Benoît! dit frère Jean, qui s'était mis à la fenêtre;
c'est frère Macé Pelosse assailli par une légion de diables; ils
le poursuivent dans le clos comme ceux du mystère de la tentation
pourchassent le compagnon de saint Antoine.
--Maître François faisait signe de l'oeil à frère Jean pour savoir
si cette plaisanterie venait de lui; mais dora Buinard paraissait
franchement et naïvement étonné d'abord, puis le rouge de la colère lui
monta au visage.
--Ils saccagent la vigne! s'écria-t-il. Attendez, attendez, brigands de
diables, je vous donnerai sur les oreilles et je vous applatirai les
cornes. Où est mon bâton de la croix?
--Frère Jean! frère Jean! à mon secours! miséricorde! criait d'une
voix langoureuse et désespérée frère Pelosse, cerné par les diables et
trébuchant à travers les ceps en renversant les échalas.
--Frère Jean, mon ami, disait le vieux Thomas, maître Hypothadée, mon
père spirituel, voyez ici mon gros livre d'heures, apportez-le-moi,
fermez bien la porte, restez près de moi, et récitons ensemble
alternativement les Psaumes de la pénitence.
--Pénitence! dit frère Jean; il sera temps de la faire quand le
piot nous manquera l'année prochaine. Vive Dieu! le beau clos de la
Devinière! La vigne qui alimente la Cave peinte, le meilleur vin de la
Touraine! les diables ne le ravageront pas impunément; je le jure
par les houzeaux de saint Benoìt! Maître Hypothadée, restez ici
pour rassurer maître Thomas; mettez-vous seulement à la fenêtre et
regardez-moi faire, vous allez voir comme j'entends les exorcismes.
Ce disant, il met son froc en bandoulière, empoigne son bâton de la
croix qui était en coeur de cormier, se précipite hors de la chambre, et
presque au même instant on le voit tomber dans le clos comme la foudre.
Les diables qui poursuivaient frère Macé étaient tout caparaçonnés de
peaux de loup, de veaux et de béliers, passementées d'os de mouton, de
têtes de chiens, de ferrailles, de chaînes et d'ustensiles de cuisine;
ils étaient ceints de grosses courroies auxquelles pendaient de grosses
cymballes de vaches et des sonnettes de mulets, ils tenaient en main
et agitaient en l'air de longs bâtons noirs pleins de fusées; d'autres
portaient de longs tisons allumés sur lesquels ils jetaient de temps en
temps de pleines poignées de souffre et de résine en poudre. C'étaient
les gens du seigneur de Basché qui, à l'instigation de leur maître,
faisaient cette momerie, et étaient venus attendre le moine sur la route
de Seuillé, près du clos de la Devinière, dans lequel le frère Macé
cherchait vainement un refuge. Ils étaient donc là piétinant la vigne,
cassant les bourgeons, renversant les ceps, enfumant et faisant jaunir
le pampre, lorsque frère Jean, plus formidable que Samson armé de la
mâchoire d'âne, se rua sur eux sans dire gare, et frappant à tort à
travers, lourd comme plomb et dru comme grêle, envoya les premiers qu'il
rencontra la tête en bas et les pieds pardessus la tête, ratisser les
cailloux avec leurs dos. Frère Pelosse plus mort que vif était tombé
la face contre terre et n'osait plus lever la tête, frère Jean des
Entommures enjamba bravement par-dessus lui et donna avec une nouvelle
furie sur les malheureux diableteaux, qui commençaient à lâcher pied et
à regarder du côté de la porto. Le bâton de la croix tournoyant en l'air
comme l'aile d'un moulin, semblait frapper partout à la fois, de ci, de
là, d'estoc, de taille, sur les têtes, sur les bras, sur les jambes, sur
les bedaines rembourrées de filasse, sur les griffes qui portaient les
torches et les brandons, faisant voler le bois en éclats et le feu en
nuages d'étincelles; aux uns il accrochait en passant leur nez postiche
et découvrait le visage camus d'un pleutre, aux autres ils abattait les
cornes, et enlevant leur perruque de crin, il mettait à nu le crâne
chauve d'un cuisinier dont la femme avait des amants. Les sonnettes
tintaient sec sous les horions, comme des armures à l'assaut lorsqu'il
pleut des bûches et des pierres; l'un s'enfuyant en tenant à deux mains
sa tête; l'autre sautillant sur une jambe et faisant piteuse grimace,
s'en allait criant son genou; l'autre s'esquivait à quatre pattes et
recevait du pied du frère Jean un argument à posteriori; un autre qui
voulait monter sur un arbre, se croyait embroché par le terrible bâton,
qui l'atteignait au défaut de son haut de chausses; c'était une déroute
générale! Jamais diables ne furent si bien rossés.
Le champ de bataille, était jonché de masques, de tisons éteints, de
torches brisées, de cornes fracassées; les fuyards jetaient bas leurs
peaux de bêtes pour courir plus vite, plusieurs saignaient du nez et se
barbouillaient toute la figure en voulant s'essuyer; quelques poignets
furent foulés, quelques os meurtris, quelques cervelles étonnées; il
n'est point de victoire sans carnage, quand c'est la force qui triomphe!
frère Jean avait vraiment l'air d'un Alcide. Rouge et le front
ruisselant d'une noble sueur, les yeux étincelants d'éclairs, la bouche
superbe et souriante de dédain, il respectait la vigne souffrante dans
les plus grands efforts de sa colère, et sachant diriger ses coups pour
ne pas atteindre la jeune anche à demi brisée. On assure qu'il fut moins
attentif pour le dos de frère Pelosse, et qu'en le protégeant de trop
près, il laissa quelquefois son bâton lui fleurer les côtes: le pauvre
Macé, qui mourut huit jours après des suites de son saisissement, n'a
jamais parlé de cette circonstance et se trouva alors trop heureux
d'être délivré, pour chicaner ainsi sur les excès de zèle du moine et
sur les anicroches du bâton libérateur.
Voici maintenant, si vous voulez le savoir, comment était survenue cette
algarade.
Le seigneur de Basché était un viveur, une espèce de comte Ory, qui
conservait les traditions de Villon, et faisait refleurir les compagnons
de la franche lipée. Grand dépensier, il mangeait comme Panurge son blé
en herbe, et ne payant jamais ses dettes, il avait souvent maille à
partir avec les chicaneaux. Ceux qui voudront savoir comment il les
traitait n'ont qu'à relire attentivement les chapitres 13, 14 et 15 du
quatrième livre de Pantagruel. Il vivait aussi assez mal avec les moines
de Seuillé, avec lesquels il avait procès, mais s'il en était un qu'il
détestât par-dessus tous, c'était sans contredit ce malencontreux frère
Macé. On peut juger de son étonnement et en même temps de sa maligne
joie lorsque ce moine, trompé par un faux message de frère Jean, arriva
au château de Basché, et dit qu'il venait pour entendre la confession du
seigneur. Les valets voulurent d'abord le chasser en lui riant au nez,
mais le sieur de Basché ouvrit lui-même sa porte, et fit entrer le
moine dans son cabinet; puis, sous prétexte d'aller se préparer dans
l'oratoire, il vint réunir ses gens dans la cour, leur dit de se
déguiser en diable et d'aller attendre le moine près du clos de la
Devinière; rentrant, ensuite près du frère Macé, il s'excusa de se
confesser, alléguant que les diables le tourmentaient et chassaient de
sa mémoire le souvenir de ses péchés.
--Si vous vouliez vous dévouer à ma place et répondre pour moi aux
mauvais esprits, ils trouveraient à qui parler, et ils seraient obligés
de s'enfuir dans la mer Morte. Car jamais n'oseraient-ils assaillir un
si saint personnage!
--Frère Macé, flatté dans son amour-propre de saint homme, s'engagea
un peu inconsidérément; le seigneur de Basché alors le remercia, le
festoya, ordonna qu'on le fit manger et boire, et dans ses aliments fit
mêler des poudres capables d'exagérer les effets naturels de la
peur qu'il avait préparée au pauvre frocard, puis il le renvoya
très-satisfait, et ne s'attendant à rien moins qu'à ce qu'il devait
rencontrer.
Tandis que frère Jean abattait ainsi les puissances de l'enfer, le vieux
goutteux, tout tremblant, disait aux faux docteur Hypothadée:
--Donnez-moi l'absolution, notre maître, ils vont venir chercher ma
pauvre âme! Oh! que ne prennent-ils plutôt celle de frère Macé! Mon
pauvre clos! mes belles vignes! je me repens, _confiteor_! j'ai mal fait
de donner mon bien h ces moines. Voyez quelle compagnie ils amèneront
dans mon clos, et pour qui sera la vendange! Approchez-vous, ma belle,
protégez-moi, avec votre petit enfant innocent! Maître Hypothadée,
sauvez-nous! je refais mon testament en votre faveur, si vous exorcisez
ces diables, je ne veux faire tort à personne: Convertissez mon
coquin de neveu, et je lui donnerai la part, seulement, pour Dieu,
délivrez-nous.
--Voulez-vous, dit maître François, faire tout ce que je vous dirai?
--Dites vite, et que ces diables s'en aillent. Ah! mon Dieu, j'entends
des cris et des lamentations; ils tordent sans doute le cou à frère Jean
et à frère Macé.
--Prenez ce petit enfant dans vos bras; vous croyez, n'est-ce pas, à la
vertu de l'innocence contre l'enfer?
--J'y crois, j'y crois! mais faites vite.
--Qu'allez-vous donc faire? dit Violette.
--Vous allez voir, répondit Hypothadée; c'est un charme infaillible
pour chasser le diable des maisons, et y faire entrer la grâce de Dieu.
Maître Thomas, récitez-nous votre _credo_.
--Volontiers.
Et le vieux Thomas prononça toute la formule.
Maître François, s'approchant alors d'une aiguière, y trempa ses doigts,
et, les secouant trois fois sur le front de l'enfant:
--Thomas-François, dit-il, je te baptise au nom du Père, du Fils et du
Saint-Esprit.
Puis, reprenant le nouveau baptisé des bras de son parrain improvisé, et
l'élevant comme une sainte image;
--Voilà, dit-il, comment le bon Dieu se fait voir aux hommes; adorez le
frère nouveau-né du Sauveur.
En ce moment le bruit avait cessé dans le clos, tous les diables étaient
en fuite, et frère Jean s'occupait à faire bassiner avec de l'eau-de-vie
les contusions de frère Macé, auquel, pour certaines raisons, il fallait
aussi faire changer la chemise et les chausses.
Le vieux Thomas était attendri jusqu'aux larmes; il criait miracle,
et s'inclinait du mieux qu'il pouvait devant le petit ange que lui
présentait maître François.
--Vous voyez, lui dit le docteur, qu'il vient de sauver votre vigne, et
que les diables n'y sont plus. Maudiriez-vous votre neveu, s'il vous
avait rendu un tel service avec une pareille innocence?
--Ah! le drôle! répondit le père Rabelais, que n'est il encore un petit
enfant innocent comme celui-ci! Dire que je l'ai vu naître!... (Et ici
la voix du vieillard s'attendrit.) Je croyais qu'à défaut de mon vaurien
de fils ce serait lui qui me fermerait les yeux... Me voilà seul
maintenant... et je ne veux plus entendre parler ni de mon fils, ni de
mon neveu, ni de frère Macé... Quel est le père de ce chérubin?
--Son père est mort, dit Violette, en baissant les yeux.
--Eh bien, je l'adopte!... pour qu'il continue à protéger ma maison
contre l'enfer. N'est-ce pas, maître Hypothadée? Je suis déjà son
parrain, et je ne veux pas m'en défendre; je ferai plus, je serai son
père adoptif. Je ne sais pourquoi il me plaît, et il me semble que mon
coeur est tout remué à sa vue. D'ailleurs, il a chassé le diable de
céans, il est juste que la maison soit un jour à lui. Je l'avais bien
donnée à ce damné frère Pelosse, qui vient d'y amener tout l'enfer.
--Je vous approuve, dit Hypothadée, faites vite, car les diables
reviendraient peut-être. Écrivons en deux mots votre volonté, pour
mettre tous vos biens sous la sauvegarde de la sainte enfance. Tenez,
voici du vélin et de l'encre; moi je ferai l'acte de baptême.
--Écrivez vous-même, je signerai, dit le vieux Thomas. J'ai eu tant de
peur de ces diables, que j'ai la main toute tremblante.
Maître François se mit à écrire.
--Un instant, dit Thomas Rabelais en se ravisant; de qui cet enfant
est-il le fils?
--De Dieu, dit gravement Hypothadée. De Dieu, qui vient de l'adopter par
le baptême, et de maître Thomas Rabelais, qui l'adopte par religion,
et pour sanctifier sa vie, en élevant un enfant de Dieu, qui a reçu le
baptême entre ses bras. Tenez, voici l'acte, signez.
--Mais frère Jean ne revient pas, observa le vieillard.
--C'est que les diables ne sont peut-être pas encore bien éloignés, ou
peut-être le gardent-ils en otage.
En ce moment on frappa assez fort à la porte de la chambre. Le vieux
Thomas tressaillit.
--Le verrou est-il mis? dit-il d'une voix effarée. N'ouvrez pas, ce sont
eux.
--Qui est là? dit Hypothadée.
--C'est frère Macé et sa compagnie, répondit du dehors frère Jean en
contrefaisant sa voix.
--Arrière! arrière la compagnie! s'écria le vieux goutteux. Je me voue à
la sainte Vierge, représentée par cette jeune mère, je donne tout à ce
petit ange, et que son innocence nous protège. Donnez vite, je vais
signer.
--Mais ouvrez donc, criait le frère Macé avec un accent plaintif.
--Vite maintenant, mon père, donnez-moi l'absolution, dit le vieillard;
j'ai satisfait pour mes péchés, que me reste-il encore à faire?
--Bénir votre nièce et embrasser votre petit neveu. Votre bien ne
sortira pas de votre famille.
--Qu'est-ce à dire! s'écria le vieux Thomas tout ébahi.
--Mais ouvrez donc! êtes-vous morts? criait à son tour frère Jean de sa
voix naturelle.
--Ah! c'est notre ami frère Jean, dit Hypothadée. Nous sommes en paix
avec Dieu et avec les hommes. Maintenant nous pouvons ouvrir.
VII
L'ANCIEN ET LE NOUVEAU TESTAMENT
Frère Jean, en attitude de triomphateur romain, son bâton de la croix
sur l'épaule et soutenant d'une main le malheureux frère Pelosse, entra
dans la chambre, faisant un grand bruit de fanfares.
--Baoum! baoum! Turlututu! tutu! tutu! Place au vainqueur des Philistins
et à son armée! Ne regardez pas pour cela la mâchoire de frère Macé;
pour vaincre les diables d'enfer nous n'avons pas joué de la mâchoire:
c'est le bâton de la croix qui les a chassés avec l'aide des bonnes
prières de maître Thomas ici présent et du grand docteur Hypothadée!
--Von, von, vrelon, von, von, bredouillait frère Macé, voulant parler et
craignant de cracher ses dents.
--Arrière! arrière! criait le vieux Thomas; vous, sentez le roussi. Ne
me touchez pas, vous sortez des griffes du diable!
--Dieu nous soit en aide, dit maître François; tenez buvez ce verre
devin frais, notre frère, cela vous raffermira le coeur et vous déliera
peut-être la langue. Mais frère Macé ayant aperçu Violette et son
enfant, fit mine de vouloir sortir, et, comme personne ne le retenait,
il revint sur ses pas, se laissa tomber lourdement dans un fauteuil avec
des soupirs à ébranler les solives, joignit les mains en levant vers le
ciel des regards désespérés, et regarda maître Thomas avec fureur.
--Voyez, voyez, docteur Hypothadée, notre maître, il est encore
ensorcelé! il a respiré des diableteaux; il me semble que j'en vois
sortir par ses yeux, par son nez et par ses oreilles. Ne le quittez pas,
frère Jean, tenez-le bien; j'ai peur qu'il ne se jette sur nous! Onc je
ne vis un aussi vilain chrétien. Il va nous donner quelque sort.
Maître Hypothadée, chantez-lui un mot d'exorcisme. Il doit être devenu
hérétique pour que le diable s'attache ainsi à lui. Faites-lui baiser
mon reliquaire.
--Eh! non, disait maître François, frère Macé est bon chrétien, il a
renoncé à Satan, à ses pompes et à ses oeuvres; il a fait voeu et le
fait encore de chasteté, d'obéissance et de pauvreté; n'est-il pas vrai,
monsieur mon frère?
Frère Macé fit signe de la tête que c'était vrai.
--Que lui voulaient les mauvais esprits? continua le docteur Hypothadée;
il n'est ni païen ni juif et croit à la sainte Écriture. Il respecte
l'Ancien Testament et croit à toutes les promesses y contenues; mais
il préfère le Nouveau, et adhère de tout son coeur à tous les articles
qu'il renferme, n'est-il pas vrai, frère Macé? Frère Macé s'étranglant
pour dire oui, et crachant du sang deux ou trois fois, fit encore signe
de la tète que c'était vrai.
--L'Ancien Testament, dit le docteur Hypothadée, n'est qu'une figure
des biens à venir, c'est la cédule des promesses dont se sont rendus
indignes ceux auxquels elles étaient faites. Le second, c'est la
réconciliation du père avec sa famille, c'est l'adoption de l'homme
nouveau, c'est l'enfant de la femme rendu légitime par la destruction du
péché originel; vous le croyez comme moi, et vous l'approuvez de tout
votre coeur, n'est-il pas vrai, frère Macé?
--C'est... c'est vrai!... toussa frère Pelosse qui s'était décidé à
avaler un verre de vin.
--Oh bien, dit le révérend Hypothadée, je vois que nous nous entendons
et que vous êtes bon chrétien. Je vous le fais dire, pour rassurer
maître Thomas auquel votre aventure d'aujourd'hui avec les diables
semble avoir causé des scrupules. Moi, je ne doute pas de vous, car je
vous connais de réputation et je suis sur que ce que je viens de dire
sur les deux Testaments, vous seriez prêt à le signer.
--De mon sang, grogna frère Macé en cherchant une seconde fois la salive
rouge de ses gencives.
--Je le crois certes de tout mon coeur; mais nous le prouverons à ceux
qui pourraient en douter, afin que cette affaire de diablerie qui va
faire bruit dans le pays, ne cause à personne de scandale, en faisant à
tort suspecter la foi d'un très-vénérable religieux, Or, sus! voici ce
que j'écris et ce que vous allez signer:
«Moi, frère Macé Pelosse» (et à mesure que maître François prononçait
ces paroles, il les écrivait sur le revers même du parchemin que le
vieux Rabelais venait de signer) «religieux et procurateur de l'abbaye
de Seuillé, afin que personne ne suspecte mes intentions, déclare en
présence de..., etc. (ici étaient nommées les personnes présentes), que
je crois à l'existence de deux testaments, l'Ancien et le Nouveau: je
reconnais que l'Ancien était une figure et contenait des promesses et
des menaces d'un père qui voulait ramener ses enfants; je crois que le
Nouveau Testament a abrogé l'Ancien, et a rendu à l'enfant de l'homme
pécheur, lavé par le baptême des péchés de son père, tous les droits à
l'héritage du père de famille, en le faisant membre de la société des
chrétiens et de la sainte Église catholique, apostolique et romaine,
dans la foi de laquelle je veux vivre et mourir.»
Que dites-vous de cette formule?
--Je la signe les yeux fermés, baragouina frère Pelosse, à la gloire de
saint Benoît et à la confusion de tous les diables.
--Amen! dit maître François en lui tendant le parchemin et en lui
présentant la plume.
--Frère Macé relut la profession de foi des yeux et la signa.
Le vieux Thomas, qui avait compris tout cet apologue, ne put se retenir
de rire.
--Nous nous en tiendrons donc à ce que dit le Nouveau Testament, dit-il
en regardant Violette.