ne veut me le prendre. J'avais peur dans les premiers jours qu'un
homme ne prétendit être le père de mon enfant, ce qui eût été un grand
mensonge, car c'est le bon Dieu qui m'a donné mon enfant à la suite d'un
beau rêve que j'ai fait. Je suis encore ce que j'étais avant, puisque je
n'ai pas aimé d'homme, et qu'aucun homme ne m'a aimée! Tout ce qui est
resté vrai de mon joli songe d'amour, c'est toi, mon bel enfant chéri!
et Violette effleura de ses lèvres le front paisible de son enfant.
Maintenant, ajouta-t-elle, pourquoi le cacherais-je? je n'ai pas honte
de lui; j'en suis fière! Il faut bien que je le montre au soleil pour
que le soleil le réchauffe et le caresse. Tout le ciel doit l'aimer et
lui faire gracieux accueil, puisque c'est l'enfant du bon Dieu.
--Ma chère Violette, dit maître François un peu ému, ne seriez-vous pas
bien aise de donner un nom à ce petit ange?
--Oh! certainement! dit naïvement la mère; je veux le faire baptiser.
Si j'ai tardé jusqu'à présent, c'est que je craignais de parler à M. le
curé, car je ne comprends jamais rien à ce que les prêtres me disent, et
il me semble toujours qu'ils me regardent comme une folle.
--Je suis prêtre et je vous comprends. Je me charge du baptême, mais ce
n'est pas de cela que je voulais vous parler. Vous savez que devant la
loi un enfant, pour être légitime, doit porter le nom de son père.
--Nous l'appellerons donc _Amour trompé,_ dit tristement la jeune
femme... Oh! non cependant, pas trompé; puisque c'était mon enfant que
je désirais! Si ce cher mignon doit porter le nom de son père, il faudra
lui donner le plus joli de tous les noms du bon Dieu.
--Je vois que vous ne pardonnez pas à celui qui vous a trompée. Mais
s'il était repentant, et qu'il voulût vous épouser, le refuseriez-vous?
--Qui donc? dit Violette, comme sortant d'un rêve.
--Moi, dit alors Jérôme en sortant tout à coup de sa cachette et en se
jetant assez gauchement aux genoux de la jeune femme.
--Mon enfant! prenez garde! ne touchez pas à mon enfant! dit-elle en se
levant avec précipitation.
--Imbécile! dit maître François, vous avez tout gâté; qui vous priait de
venir ici?
Violette était rentrée dans sa cabane et avait refermé sa porte.
--Eh bien! tant pis! disait Jérôme: il faut que je lui parle. Et il
frappait en appelant: Violette! ma chère petite Violette!
--Que me voulez-vous, monsieur? Jérôme dit une voix de l'intérieur.
--Vous demander pardon, Violette, et faire ma paix avec vous.
--Je n'ai rien à vous pardonner, et je ne suis en guerre avec personne.
Laissez-moi travailler et allez-vous-en.
--Violette, ma pauvre Violette, j'ai bien des torts envers toi, mais je
veux tout réparer. Je reconnaîtrai ton enfant.
--Comment reconnaîtriez-vous mon enfant? Vous ne m'avez jamais connue,
et moi, lorsque j'ai cru vous connaître, c'est que je vous prenais pour
un autre.
--Vous voyez bien qu'elle bat la campagne, dit alors le cousin en se
retournant du côté d'Alcofribas.
Le docteur ne l'écoutait pas et se promenait devant la porte en tenant
sa longue barbe dans une de ses mains, et murmurait tout bas: «Sublime,
sublime nature! bizarre exception qui confirme la règle!... Combien tu
vas me faire mépriser les femmes!
--Ne craignez rien et ouvrez-nous, Violette, dit-il enfin à son tour; si
Jérôme vous est désagréable, il s'en ira.
Violette ouvrit tout à coup la porte, mais elle ne tenait plus son
enfant; elle l'avait déposé sur son lit et avait fermé les rideaux.
Elle parut sur le seuil de sa cabane avec un visage calme.
--Je ne crains pas monsieur Jérôme, dit-elle; pourquoi me ferait-il du
mal? Nous ne sommes rien l'un à l'autre. Pourquoi pense-t-il encore à
moi, quand je ne pense plus à lui?
--C'est que je m'inquiète de vous, dit effrontément l'ivrogne. Il faut
bien que vous viviez, et votre quenouille ne peut suffire pour vous et
votre enfant.
--Monsieur, répondit Violette, ne me faites pas rougir en me rappelant
que j'ai reçu autrefois quelques secours de votre oncle. Il a dû
regretter de n'avoir pu me les apporter lui-même. Toutefois, je ne
vous reproche rien; ce qui est arrivé, Dieu l'a permis. Quant à vous,
permettez-moi de ne plus vous connaître.
--Mais enfin, comment pourrez-vous élever cet enfant, si vous n'avez pas
un mari? Et comment ferez-vous pour que votre fils ne soit pas toute sa
vie... un bâtard?
--Un bâtard! dit la jeune femme avec hauteur. Les bâtards sont les
enfants qui font rougir leurs mères, les enfants des femmes qui se sont
vendues à des hommes qu'elles n'aimaient pas! Les bâtards, ce sont
les enfants qui font horreur à leurs mères elles-mêmes. Le mien est
légitime, car je l'aime et j'en suis fière! J'ai eu assez d'amour pour
justifier et ennoblir sa naissance. Cet amour, je le donnais à qui ne
pouvait le recevoir ni même le comprendre; il m'est donc resté tout
entier! J'aimerai mon enfant pour deux. J'ai sans doute un amant ou un
mari quelque part, dans le ciel peut-être: je ne sais, mais je sens
qu'il existe, puisque j'aime de tant d'amour! C'est à celui-là
qu'appartient l'âme qui est sortie de mon âme, c'est lui qui adoptera
cet enfant de moi toute seule, cet enfant qui m'est venu comme je
m'oubliais en songeant à mon véritable bien-aimé. Vous riez, monsieur
Jérôme, et vous ne comprenez rien à ce que je dis. Vous voyez bien que
vous n'êtes pas le père de mon enfant, et que je n'ai jamais pu être
rien pour vous?
--La pauvre petite a la fièvre, dit tout bas Jérôme au docteur; c'est
une suite de ses couches probablement, car avant elle était loin de
parler ainsi. C'était une jeune fillette toute douce et toute timide.
--En effet, dit maître François, je la trouve un peu exaltée.
Retirez-vous, croyez-moi; votre vue lui fait mal; nous ferions peut-être
mieux vos affaires en votre absence.
--Je me recommande à vous et je m'en vais. Adieu donc, méchante
Violette.
--Merci, monsieur Jérôme, et ne vous dérangez plus pour moi.
Le cabaretier de la Cave peinte s'éloigna lentement, et maître François
se rapprochant de la jeune mère:
--Enfant, lui dit-il, où avez-vous puisé ces idées étranges? et pourquoi
êtes-vous sans pitié pour un homme que vous pourriez peut-être rendre
meilleur? je vous le confesse, j'ai pensé au respect qu'on doit à la
Vierge Marie en vous voyant si fière de bien aimer votre cher enfant, et
je vous crois pure de coeur et vierge d'âme, ce qui vous anoblit comme
femme et comme mère. Pourquoi donc ne seriez-vous en tout semblable
au divin modèle des femmes? Au lieu de mépriser les petits que ne les
grandissez-vous en les élevant sur vos bras? Je vous le dis, Violette,
vos idées sont folles, parce qu'elles sont à moitié sublimes; vous avez
voulu être amante et vous n'avez été que mère, vous l'étiez même pour
celui qui n'était pas digne de vous, car semblable à la femme qui
aime le petit enfant, lorsqu'il ne peut encore ni penser à elle ni
la connaître, vous revêtiez la pauvreté de son naturel de toutes les
richesses du vôtre; est-ce donc parce que la misère de votre protégé a
paru plus grande que vous avez dû cesser d'être généreuse envers lui?
un amour comme le vôtre, Violette, ne se trompe jamais que lorsqu'il se
lasse. Vous ne pouvez peut-être plus être l'amante de Jérôme, mais vous
pourriez encore être sa mère, et étendre jusque sur lui un peu de cet
amour que vous avez pour votre enfant.
--Si Jérôme était malheureux, abandonné ou malade, dit Violette en
baissant la tête et en essuyant une larme, je me dévouerais volontiers
pour lui.
--Je le crois sans peine, vous devez être le bon ange de ceux qui
souffrent.
--Les gens des environs me consultent assez volontiers quand ils
sont malades; je ne saurais dire si c'est qu'ils me supposent un peu
sorcière. Mais je leur donne simplement les conseils qui me viennent au
coeur, et je suis heureuse de leur être utile.
--Eh bien! si je vous proposais de remettre la paix dans la conscience
d'un vieillard, de réconcilier une famille, de guérir peut-être un
malade, viendriez-vous avec moi?
--J'irais: car vous avez gagné toute ma confiance.
--Venez donc chez le seigneur de la Devinière. Chemin faisant je vous
expliquerai pourquoi... ou plutôt attendez-moi ici, car il faut d'abord
que je retourne à Chinon, et que j'y change de costume; dans une heure
je serai ici, et je vous prendrai avec moi; nous tâcherons de faire en
sorte que votre journée ne soit pas perdue.
--Oh! que cela ne vous inquiète pas, lorsque je perds un jour à visiter
des malades ou à pleurer, je regagne en veillant la nuit ce que j'ai
perdu le jour.
--Voilà pourquoi vous êtes souffrante, chère enfant, vous usez le fil
d'or des Parques sur la quenouille de Pénélope. Laissez-moi vous parler
en père; je suis prêtre et j'en ai le droit; je suis médecin et vous
m'avez consulté; je suis homme enfin, et vous m'avez tout ému; aussi,
devant vous seule, et pour la seule fois de ma vie peut-être, je dépose
le masque de plaisanterie et de risée que je me suis fait pour dérober
la franchise de mon visage à la malveillance des hommes; plus tard nous
nous connaîtrons peut-être mieux, et si je ne puis alors vous faire rire
avec moi, je viendrai pleurer avez vous. Je vais revenir déguisé en
théologien, et j'aurai bien du malheur si vous ne riez pas un peu de mon
costume et de ma tournure. Je vous dirai, en cheminant avec vous vers la
Devinière, pourquoi je suis forcé de faire cette mascarade. C'est pur
devoir d'amour filial.
--Eh bien! donc, je vais vous attendre, dit Violette, et j'irai avec
vous où vous me conduirez.
VI
LES SENTENCES D'HYPOTHADÉE
Une heure ne s'était pas écoulée que maître François ayant changé de
barbe, s'étant coiffé d'un chaperon quelque peu gras et remplaçant ses
lunettes par un garde-vue de taffetas, vêtu, comme Janotus de Bragmardo,
d'un liripipion à l'anticque, portant sous le bras un gros et gras
in-folio qui plus fort sentait, mais non mieux que roses, arriva
chez Violette Deschamps et lui expliqua de son mieux le personnage
d'Hypothadée, qu'il allait faire près du vieux Thomas. La confiance
s'était déjà établie entre elle et lui, car les âmes au-dessus du
vulgaire se comprennent dès qu'elles se rencontrent. La jeune femme
expliqua à l'homme d'esprit pourquoi elle se tenait habituellement
renfermée, ne parlant à personne, parce que personne ne parlait comme
elle. Maître François apprit alors que le pauvre manouvrier Deschamps
n'était pas né dans ces belles campagnes de la Touraine, et que son
langage et ses manières vulgaires avec les profanes cachaient dans
l'intimité de ses entretiens avec sa fille la plus parfaite distinction;
mais qu'il l'avait toujours instruite à ne tenir aucun compte de ce qui
était dans le monde, se préoccupant seulement de ce qui devait être.
Violette n'en savait pas davantage, et son père avait sans doute un
secret qu'il avait emporté en mourant.
--Je crois le deviner, dit maître François; c'était sans doute un de ces
hommes que l'esprit d'avenir tourmente, et qui ont peur d'eux-mêmes.
Mais pourquoi, lui qui savait si bien prendre l'apparence des idées
communes, ne vous apprenait-il pas à vivre au milieu de ce monde?
--Il le voulait, dit Violette, mais j'aimais mieux les idées de mon
père; et puis il ne croyait sans doute pas mourir si tôt.
--Pauvre digne homme! murmura maître François, livré aux angoisses de la
pensée et aux fatigues du travail, il ne devait pas compter sur la durée
de sa chandelle; il la brûlait par les deux bouts.
Chemin faisant pour la métairie de la Devinière, maître François aussi
se confiait à Violette, et lui parlait de ses projets pour l'avenir.
Il n'avait qu'un but, la liberté de sa conscience; qu'un espoir,
l'indépendance de sa pensée. Il espérait parvenir, à force d'adresse, à
l'impunité de l'intelligence et du talent. Violette était vivement émue
et pressait doucement son enfant contre sa poitrine; car on peut bien
avoir supposé déjà que le marmot n'avait pas été laissé seul dans la
cabane.
--D'ailleurs, disait maître François, je veux lui donner le baptême.
Nous trouverons pour lui sans doute un parrain à la Devinière. Je veux
porter bonheur à ce que vous aimez le mieux.
En arrivant chez le vieux Rabelais, maître François, devenu le docteur
Hypothadée, donna à sa voix une lenteur solennelle et un accent un
peu nazillard qui le déguisaient parfaitement, et l'empêchaient de
ressembler en rien à celle du médecin Alcofribas.
Si l'on me demande où il avait pris ces divers déguisements, je
répondrai que frère Jean les avait empruntés, moyennant une pistole,
chez un fripier de Chinon, et les avait portés lui-même secrètement au
logis de la Cave peinte, dans la chambre de maître François.
Le révérend père Hypothadée fut donc reçu par frère Jean, qui le
conduisit à la chambre du malade; quant à Violette, on la fit asseoir
dans une chambre du rez-de-chaussée, en attendant que le vieux Thomas
voulût la voir. Le métayer Guillaume ne comprenait rien à tout cela,
et se demandait si on allait remettre son propriétaire en nourrice.
Toutefois, il ne disait rien, pensant que tout se faisait d'accord
avec les moines de Seuillé, puisque frère Jean des Entommures semblait
diriger toute l'affaire. Il prenait donc tout en patience, et profitait
de l'ordre qu'il avait reçu d'exhiber du vin de la cave et de remplir
les flacons du meilleur, pour goûter un peu si le piot se conservait
bien et ne sentait pas le moisi.
Pendant l'absence un peu longue de maître François, frère Jean avait
égayé les esprits du vieux goutteux en lui racontait des histoires à
rire. Il lui avait dit, entre autres, celle de ce paysan qui fut médecin
malgré lui, et qui guérit la fille du roi rien qu'en se grattant le haut
des jambes devant un feu clair, puis rassembla tous les malades de la
ville et leur fit crier à tous qu'ils étaient guéris, rien qu'en leur
proposant de brûler le plus malade d'entre eux, et de mettre sa cendre
en tisane pour la guérison des autres. Le vieux Thomas riait à gorge
déployée, car l'accès de goutte était passé; et l'assurance du docteur,
qui avait promis de le rajeunir, l'aspect nouveau de sa vieille chambre,
le grand air ivre de soleil et tout parfumé des senteurs de la belle
saison, le souvenir de son jeune temps, et je ne sais quelle envie,
dont le vieillard s'étonnait lui-même, de secouer l'ennui qu'avaient
appesanti sur sa tête embéguinée les capucinades de frère Pelosse, tout
cela regaillardissait le bonhomme, et, comme rien n'est meilleur pour
les goutteux que de se distraire et de rire, comme la maladie
de vieillesse s'aggrave toujours par le chagrin, il s'ensuivait
naturellement que l'ordonnance de Rondibilis opérait déjà des
merveilles.
--Dieu nous protège, frère Jean, mon grand ami, dit l'ex-apothicaire,
en essuyant au coin de son oeil une larme de gaieté; je vois bien
maintenant que le docteur, votre ami, est un grand homme, et qu'il ne
guérit pas ses malades par des balivernes; je crois que les bons pères
de Seuillé ne vendangeront pas encore cette année dans le clos de la
Devinière. Buvez à ma santé, mon bon frère; si j'osais, j'en boirais une
goutte: mais, à propos de goutte, je ne veux pas fâcher la mienne. Elle
passera, mon gros ami, elle passera, notre père en Dieu, et alors nous
ferons chère-lie! frère Macé n'en aura rien. Mais voilà bien longtemps
que le docteur Alcofribas tarde à revenir; n'aurait-il plus trouvé à
Chinon le révérend Hypothadée?
--Je crois plutôt qu'il est fatigué, et qu'il se repose: voilà bien du
chemin qu'il fait aujourd'hui. Ou bien, peut-être, il aura été arrêté
à Chinon par quelque autre goutteux de bon aloi. Il faut bien partager
avec ses frères les ressources que Dieu nous envoie, et vous êtes trop
bon chrétien pour vouloir du soulagement pour vous seul. Mais je crois
que le voici; ne bougez, je vais lui ouvrir.
Un moment après, frère Jean introduisait Hypothadée.
--Que la paix soit dans cette maison, dit en entrant le théologien
d'une voix grave et lente; je viens de la part de mon docte confrère le
docteur Rondibilis Alcofribas, qui est resté à Chinon pour soigner le
maître de l'auberge de la Lamproie, atteint soudainement d'apoplexie.
--Quoi! dit le vieux Thomas, mon neveu! le malheureux est-il en danger?
Voilà pourtant la suite de son inconduite. Le docteur le croit-il en
danger?... J'avais bien prévu que tout cela finirait mal. Allons! je
n'aurai plus besoin de le déshériter, et s'il en meurt je lui pardonne.
--Puisse le bon Dieu, notre Seigneur, ne point vous pardonner vos péchés
à une si dure condition, dit en saluant Hypothadée.
--Monsieur notre maître, reprit le bonhomme Rabelais, je vous ai fait
mander pour que vous me tiriez de toute perplexité d'esprit; afin que
la nature opère sans obstacle pour ma guérison, selon le bon vouloir de
notre docteur Rondibilis. Et d'abord, dites-moi si vous ne pensez pas
que du bien amassé pendant toute la vie d'un homme lui soit une lourde
charge à sa mort?
--La mort nous décharge de tout, excepté de nos mauvaises actions et de
nos mérites.
--Hélas! mon père, c'est précisément cela qui m'effraye. Quand je
mourrai, j'aurai été riche, et notre Seigneur a crié: Malheur aux
riches! C'est pourquoi je pensais à me dépouiller de tout avant de
mourir, afin de sauver ma pauvre âme par la vertu de pauvreté.
--Lisez saint Paul, il vous dira que la pauvreté volontaire n'est rien
sans la charité qui la vivifie.
--C'est bien pour cela que j'ai résolu de faire la charité de tous mes
biens aux pauvres moines de Seuillé.
--Voilà une charité qui me semble peu charitable.
--Pourquoi donc?
--Vous voulez vous sauver par la pauvreté en risquant de perdre les bons
moines par la richesse.
--Mais, que voulez-vous que je fasse! Je ne veux plus entendre parler
de mon vaurien de fils, et j'ai un neveu qui est un mauvais drôle;
l'enrichir serait mettre l'argent du bon Dieu dans l'escarcelle du
diable.
--L'argent du bon Dieu, dites-vous! oh! oh! qu'est ceci? Ne savez-vous
pas comment notre Seigneur appelle le Dieu de l'argent? il le nomme
_Mammona_, et en fait le dieu de l'iniquité. Je ne connais, pour moi,
d'autre argent du bon Dieu que les trente deniers au prix desquels on le
vendit, et qui servirent ensuite à ouvrir l'auberge de la mort; c'est
Haceldama, le champ du sang, la sépulture des étrangers.
--Que dites-vous donc à votre tour, mon père? Quoi! l'argent appartient
au diable! Mais n'est-ce pas l'argent qui paye la pompe des églises
et les sacrements qu'on y donne? car s'il est défendu de vendre les
sacrements, on les donne gratuitement à ceux qui font volontairement
quelque aumône à la sainte Église. Or, afin que les fidèles ne soient
pas embarrassés, les tarifs sont fixés d'avance, et tout se fait pour la
gloire de Dieu.
--Je n'en disconviens pas; car, en ma qualité de théologien ordinaire
du pape, je suis avant tout l'enfant soumis de l'Église. Judas a été
un grand criminel de vendre son Maître, parce que l'Église infaillible
n'avait pas encore autorisé ce commerce. Il exerçait sans lettre
patente. D'ailleurs, maintenant, comme vous dites, on ne vend plus
Jésus-Christ, on le donne pour de l'argent, et c'est bien différent;
et puis, à cet échange tout généreux, c'est la sainte Église qui perd,
puisque l'argent n'est que fumier du diable, pour lequel elle nous donne
le bon Dieu et toutes ses grâces.
--Vous dites bien, maître Hypothadée; oh! que vous dites bien! Partant,
vais-je donner certainement tout mon argent aux bons moines, puisque
l'argent n'est que fumier de Satanas: la question n'était que de savoir
si, pour mon salut, volontiers ils se feraient les palefreniers du
diable. Frère Macé m'a déjà rassuré sur ce point.
--Voyez la charité du saint homme! Mais ne craignez-vous pas d'en
abuser, messire Thomas? Est-il charitable, encore une fois, de mettre
son prochain en péril? N'avez-vous pas peur que cet argent ne pèse sur
la conscience du frère Macé?
--Oh! tant s'en faut; qu'au contraire il acceptera volontiers pour
son couvent, non-seulement tout mon argent comptant, mais encore la
Devinière et jusqu'au revenu de l'auberge de la Lamproie; il assure que
plus le couvent devient riche de biens, plus les frères sont pauvres
d'esprit, et que c'est là réellement ce que le Sauveur recommande.
--Frère Macé est, à ce que je vois, un connaisseur en fait de pauvretés
d'esprit. Il aime mieux que les moines se grisent que de penser à mal,
et il tire merveilleusement la conclusion de l'argument _qui bene
bibit bene dormit_. Revenons à votre neveu: le voilà donc bel et bien
déshérité?
--Et c'est juste, n'est-ce pas? un ivrogne!
--Un débauché!
--Oui, qui séduit les petites filles.
--Et qui ne les épouse pas.
--Ah bien, oui! il ne lui manquerait plus que de vouloir les épouser.
--Il ne lui manquerait que cela pour être excusable, n'est-ce pas? En
effet, le mariage répare l'offense faite à Dieu et aux parents.
--Des parents! ah bien, oui! la donzelle n'en a pas; c'est une
orpheline.
--A laquelle vous avez servi de père; on m'a raconté cette histoire.
Mais est-il bien vrai que vous ne l'ayez jamais vue?
--Qui?
--La petite Violette Deschamps.
--Je l'ai vue toute petite, et je ne croyais pas alors qu'elle
grandirait pour me faire tout ce chagrin! Depuis, elle n'est pas venue
une seule fois à Chinon ni à la Devinière; mon fripon de neveu se
chargeait de m'en donner des nouvelles, mais il me cachait bien celles
qui le concernaient, le paillard! Bref, ils m'ont bien trompé, les
sournois.
--Comment aussi chargiez-vous votre neveu, un jeune homme, un mauvais
sujet, de voir chez elle votre petite protégée? N'était-ce pas envoyer
le loup dans la retraite de la brebis?
--Mon Dieu, nous autres bonnes gens de la Touraine, nous ne croyons au
mal que quand il est arrivé.
--Mais alors le réparez-vous?
--Quoi réparer? et que voulez-vous que je répare? l'honneur d'une fille?
c'est un bijou qui ne se raccommode jamais. D'ailleurs chacun doit
répondre de ses fautes, et j'ai assez des miennes.
--Pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont
offensés, disent les patenôtres.
--Mais... en tout ceci personne ne m'a offensé, que je sache.
--Eh bien! alors, pourquoi vous chargez-vous de punir?
--Mon bien est à moi, monsieur notre maître, et j'en puis faire ce qui
me plaît, dit ici le vieux Thomas impatienté.
--Fort bien, messire; voilà qui est parlé. Et si tous les pénitents
disaient de même, point ne serait besoin de tant de docteurs pour
diriger les consciences. Je fais ce que bon me semble; voilà qui répond
à tout en matière de morale. Le bon Dieu ne dirait pas mieux. Vous
n'aviez pas besoin, en ce cas, de nous faire venir; je vais, s'il vous
plaît, retourner à Chinon et je vous renverrai le médecin.
--Ne vous fâchez pas, voyons: je veux faire de ce qui est à moi le
meilleur usage possible; et puisque tout nous vient de Dieu, c'est à
Dieu que je voudrais rendre ce qui m'est venu de lui. Je sens bien
que lui seul est le grand propriétaire, et que nous sommes ses petits
fermiers. Quand nous mourons il nous fait rendre gorge, et nous
n'emportons rien qu'un vieux drap, quand notre héritier nous le donne.
Cela est bien triste, docteur!
--Oui, triste pour le mauvais riche, et consolant pour le pauvre Lazarus
qui doit avoir son tour et se réjouir, tandis que l'autre va pleurer
et grincer des dents; tout cela est dit en parabole et se réalisera en
vérité; c'est pourquoi les sages qui prévoient l'avenir ont horreur du
bien mal acquis, et aiment mieux vivre dénués de tout que de mourir
voleurs.
--Est-ce donc qu'à votre avis, notre maître, tous les riches sont des
voleurs?
--Oh non! car vous savez qu'il en entre dans le royaume du ciel autant
qu'il passe de chameaux par le trou d'une aiguille. Ceci est parole
d'Évangile.
--Voler c'est prendre ce qui appartient aux autres.
--Ou le garder.
--Mais bien des riches n'ont rien pris à personne.
--Beaucoup gardent du superflu, tandis que les pauvres manquent du
nécessaire. Que diriez-vous d'un frère qui gaspillerait le reste de son
pain après avoir mangé, tandis que son frère à côté de lui mourrait de
faim?
--Je dirais que c'est un mauvais coeur, mais il serait dans son droit.
--Peut-être. Mais si son frère expirant se redressait dans le délire
d'une dernière convulsion et voulait étrangler son bourreau avant de
mourir, que diriez-vous de celui-là?