--Mais pas déjà si grande, ce me semble.
--De la tête aux pieds, non; du coeur à la tête, oui.
--Elle ressemble en ce cas à ces dives bouteilles au long col qui
renferment les vins du Midi. Pour moi, dans les bouteilles, j'aime mieux
le ventre que le goulot; dans les volailles j'aime mieux la croupe que
le col, et dans les femmes j'aime mieux le coeur que la tête. Mais
qu'avez-vous donc, maître François! Vous voilà tout songe-creux et
tout pensif: faisons-nous banqueroute à la joyeuseté? Vive la botte de
Saint-Benoît, monsieur le docteur, vous porterez tout seul le bonnet
vert, si bon vous semble; pour le moment je m'en dépars, et je soutiens
qu'il vaut mieux rire.
--Je pense comme toi, frère Jean, et cesse encore une fois de me dire
_vous_. Je veux prendre tout en risée, mais on rit quelquefois aux
larmes, et je crois que je viens de pleurer.
--Oh! _Lacryma Christi!_... Mais, hâtons-nous, le vieux goutteux nous
attend; père Macé est consigné à la porte, et, d'ailleurs, il ne viendra
point. Je lui ai préparé de l'occupation au monastère et ailleurs, il
aura de quoi exercer son zèle et peut-être sa patience, si Dieu lui en
connaît un peu.
Laisse-moi te dire _vous_ pour m'y habituer: tu n'es plus le frère
François, vous êtes le grand docteur Rondibilis Panurgius Alcofribas,
médecin du Grand Mogol et autres chats de Perse. Vous possédez surtout
des recettes infaillibles pour la guérison des goutteux.
--Albaradim Gotfano deehmin brin alabo dordio falbroth ringnam abaras,
dit gravement maître François.
--Arrêtez, dit frère Jean. Ne faites point venir les diables avant que
nous ne soyons dans la chambre du bonhomme, car s'ils doivent entrer
avec nous, il ne voudra jamais nous faire ouvrir la porte.
--Ils tardent bien à venir, disait le vieux Thomas en s'agitant dans
son fauteuil. Guillaume, va donc voir s'ils viennent... non, verse-moi
d'abord de cette tisane dans mon hanap... Au diable l'imbécile! elle est
trop chaude, il y en a de la froide dans cette cruche; non, pas dans
celle-ci, c'est l'eau de mon remède.... Allons, bon! voilà qu'il
renverse tout dans la cendre! oh! le damné garde-malade!
--Pardienne! murmurait tout bas le gros Guillaume, je sommes le métayer
de la Devinière, et je ne sommes ni apothicaire ni médecin!
--Que parles-tu d'apothicaire? dit le vieux goutteux qui détestait
presque autant ce mot que celui de cabaretier. Je crois qu'il me dit des
injures.
--Moi! je crois qu'on frappe à la porte, et ce n'est pas malheureux,
tant vous devenez quinteux et difficile. C'est sans doute frère Jean qui
revient. Justement le voilà qu'il entre; il avait donc la clef de la
grande porte! Un grand sorcier tout noir entre avec lui, les voici qui
montent. Vous n'avez plus besoin de moi, je m'en retourne soigner mes
bêtes.
--Va, et que le ciel te confonde! tes bêtes ont plus d'esprit que toi.
Décidément il faudra que frère Macé me trouve quelque valet intelligent;
je suis trop isolé ici. On m'enferme avec ce butor, on veut me faire
mourir plus vite.... Entrez, frère Jean, entrez, monsieur le médecin,
et pardonnez si je ne me lève pas; vous voyez que ce coussin et ces
chiffons me tiennent par la jambe.
Avant d'entrer, maître François avait placé en équilibre sur son nez
une large paire de lunettes vertes pour déguiser ses yeux. Il entra
lentement et sans parler, prit le bras du malade, lui tâta le pouls,
fit deux ou trois grimaces, haussa les épaules autant de fois, leva les
doigts comme s'il écrivait en l'air, versa du contenu du pot à tisane
dans le creux de sa main, le flaira, le goûta, jeta le reste en faisant
une nouvelle grimace plus expressive que les autres; puis, faisant signe
à frère Jean, qui se tenait le menton pour ne pas rire, de lui avancer
un fauteuil, il s'approcha d'une table, s'assit, posa les deux coudes
sur la table, prit sa tête dans ses deux mains, et parut méditer
profondément.
--Frère Jean, mon ami, dit tout bas le goutteux au moine qui s'était
rapproché de lui, je me repens, ou peu s'en faut, d'avoir fait venir ce
païen. M'est avis qu'il est en commerce avec le diable. Avez-vous vu
comme sans rien dire il a deviné ma maladie et l'ânerie du médecin de
Seuillé? O le savant homme! mais je crains qu'il n'y ait péché de
le consulter; j'ai peur qu'il ne m'en dise trop, et je tremble de
l'interroger.
--Il n'a encore rien dit, observa frère Jean.
--C'est ce qui prouve son grand savoir: un ignorant aurait parlé tout
d'abord. Mais croyez-vous qu'il n'ait rien dit? N'avez-vous pas vu
flamboyer ses lunettes, et sa grande moustache se mouvoir pendant qu'il
me tâtait le pouls? Ses doigts m'ont comme brûlé la main. Ce doit être
le diable ou l'un de ses émissaires. Je voudrais bien lui dire de s'en
aller. Arrière, Satanas! Sainte Brigitte, priez pour nous!
--Si c'est le diable, c'est un bon diable; je le connais, dit frère
Jean.
Cependant, voici le docteur qui se lève, fait deux ou trois tours par la
chambre, puis d'une voix magistrale:
--Qu'on emporte ces drogues, dit-il en montrant les tisanes, qu'on tire
ces rideaux et qu'on laisse le soleil entrer.
Frère Jean se hâta d'accomplir l'ordonnance, et le soleil jaillissant à
travers les treillis des fenêtres, inonda de son reflet d'or la chambre
poudreuse et enfumée.
--Faites apporter du linge blanc, du vin dans des flacons bien clairs et
bien brillants, et des fleurs pour cette cheminée.
Le vieux Thomas ne revenait pas de sa surprise. On se moque de moi, se
disait-il en lui-même. Il crut donc à propos d'interpeller le docteur
en termes scientifiques, autant que le pouvait sa propre science
d'apothicaire, sur les vertus des médicaments; il balbutia même quelques
barbarismes latins, ou du moins qui prétendaient au latinisme; mais
il fut si étourdi des réponses qu'il reçut en beau français plein
d'expressions techniques, en latin cicéronien, et même en grec
convenablement prononcé, qu'il s'inclina tout ébahi devant la science du
docteur.
Cependant, par les soins de frère Jean, la chambre du malade avait pris
un nouvel aspect; une nappe blanche avait été étendue sur la table,
des flacons brillants comme des rubis ajoutaient à l'éclat du linge la
gaieté de leur reflet vermeil.
Des fleurs apportées par les enfants de Guillaume garnissaient la
cheminée et les vieux bahuts. Le père Thomas demanda au médecin ce que
signifiaient tous ces préparatifs.
--Il faut bien fêter, votre guérison, dit le docteur, et rajeunir un peu
cet appartement dont je vais rajeunir le maître.
--Vous allez me rajeunir, dit le vieux Thomas.
--Voyez déjà, dit maître François, en décrochant et en lui présentant un
assez lourd miroir qui était suspendu dans un coin de la chambre.
Le vieux Rabelais avait en effet les yeux plus brillants que de coutume,
son front semblait se dérider, et le reflet des flacons posés sur la
table auprès de lui semblaient enluminer ses joues.
--Faites maintenant apporter de l'eau légèrement parfumée de menthe,
continua le médecin, et lavez-vous-en les mains et le visage. Dégagez
votre tête et votre cou de ce bonnet et de ces linges, mettez un peu
de vin sur ce mouchoir, et bassinez-vous-en les tempes et la paume des
mains; aspirez l'odeur de ce flacon; n'êtes-vous pas déjà mieux?
Pensez maintenant aux beaux jours de votre jeunesse: ils sont loin les
gaillards! Vous souvenez-vous du temps où vous avez aimé celle qui
devint madame Rabelais? Dieu la bénisse, la bonne chère âme! elle
n'engendrait pas la tristesse. Vous rappelez-vous ses chansons,
lorsqu'elle berçait sur ses genoux son gros joufflu d'enfant, son petit
Franciot que vous aimiez tant voir, lorsqu'il prenait votre grand verre
à deux mains et s'y plongeait le nez et les yeux pour humer la dernière
goutte!
--Vous l'avez donc connue? dit le vieux Thomas tout étonné.
--La science fait connaître toute chose, dit gravement le médecin.
--Eh bien! vous devez savoir que le petit Franciot est devenu un mauvais
sujet et un drôle que je ne reverrai jamais... et voilà ce qui me mettra
bientôt en terre.... Aïe! aïe! je crois que ma goutte me reprend.
--Non, ce ne sera pas votre fils qui vous mettra en terre. Les moines de
Seuillé ne veulent pas qu'il accomplisse ce devoir, dit le docteur en
faisant semblant de lire la destinée dans la main gauche du malade.
--Frère Jean, vous avez parlé! s'écria alors le vieux Thomas.
--Ce n'est toujours pas dans mon intérêt, dit le moine. Mais en vérité,
c'est qu'il m'est pénible de voir que frère Macé voudrait vous enterrer
vivant. Moi je vous aime mieux que votre héritage.
--Vous avez donc fait votre testament? dit le docteur à maître Thomas.
La mort, selon vous, ne venait donc pas assez vite? Vous l'appeliez de
toutes les manières: cette chambre transformée en tombeau, ces médecines
à faire vomir Satanas, votre confesseur toujours pendu à vos côtés comme
un chapelet de sottise, et votre testament déjà remis peut-être entre
les pattes de ce bon raminagrobis!...
--Non, pas encore, il est ici, dit le malade; mais j'ai promis sur le
saint Évangile que je le lui remettrai quand il viendra me le demander.
--Fort bien. Or çà, maintenant, voulez-vous guérir ou mourir?
--Je veux guérir, si c'est possible, et le plus tôt qu'il se pourra.
--Vous conformerez-vous en tout point à mon ordonnance?
--Je le promets, car déjà il me semble que vous m'avez fait un grand
bien.
--Je vous ordonne donc, dit maître François, de changer absolument de
régime, et d'éloigner de vous tout ce qui peut sentir la maladie. Il
faut changer d'air, de matelas, de fauteuil, de chambre, s'il se peut,
et surtout de confesseur.
--Pourquoi de confesseur?
--Parce que, si je suis bien informé, le vôtre est malade et d'une
mauvaise haleine. Vous pourrez le reprendre quand vous serez guéri; en
attendant, vous avez frère Jean, qui est vermeil et bien nourri, vous
pouvez le consulter sur vos scrupules de conscience.
--J'aimerais mieux quelqu'un de plus savant et de plus sévère, dit le
vieux en faisant la moue.
--Eh bien! voulez-vous que je vous envoie un de mes grands amis qui
voyage avec moi et qui se trouve en ce moment à Chinon? C'est le
révérend père Hypothadée, professeur en théologie, qui se rend à Rome
pour éclairer la conscience du pape, et matagraboliser la réconciliation
des papefigues.
--Je le veux bien voir, et recommandé par vous il ne peut être qu'un
savant homme.... Oh! si mon fripon de fils avait voulu étudier!
--Comment! votre fils n'étudiait pas! Mais j'avais entendu dire que les
moines de la Basmette l'avaient chassé à cause de son grand savoir.
--N'en croyez rien, docteur; il s'est enfui après avoir commis des
sacrilèges, et s'il est devenu savant, c'est dans la science des
ivrognes. Qu'on ne me parle jamais de lui!
--Soit. Mais calmez-vous et tâchez de vous distraire. Pensez à la santé
plutôt qu'à la maladie, à la vie plutôt qu'à la mort; ayez devant vous
tant que vous pourrez les images de la jeunesse; évitez tout ce qui peut
vous porter à l'impatience, et pour cela, au lieu de vous faire servir
par le gros métayer Guillaume, écoutez ce que dit la Sainte Écriture
quelque part, dans les livres sapientiaux: «Où la femme n'est point le
malade languit.» Faites-vous soigner par une femme, et qu'elle soit
jeune et gentille, pour mieux vous réjouir l'esprit. La beauté
d'ailleurs est faite pour donner de bonnes pensées; c'est une image de
Dieu et une confusion pour la laideur du diable.
--Mais que dira frère Macé?
--Ne m'avez-vous pas dit que vous vous en rapporteriez à mon docteur
Hypothadée? Je vais le chercher et je le ramène. Je me charge aussi de
vous trouver une garde-malade. J'espère que vous serez content de mon
choix.
--Vous conduirai-je? dit frère Jean.
--Non, restez ici, et veillez à l'accomplissement de l'ordonnance.
Puis, s'approchant de son oreille, prenez garde surtout que frère Macé
n'arrive sur ces entrefaites.
--Ne craignez rien, dit frère Jean, je l'ai fait envoyer par le prieur
au château du seigneur de Basché, sur un faux avis que le seigneur était
malade et voulait se confesser à frère Pelosse. Je crois qu'il sera bien
reçu; car vous connaissez le seigneur de Basché?
--Oui, oui, dit frère François, celui qui daube si bien sur les
chicaneaux. Gare aux épaules de frère Macé.
--A lui le soin de ses épaules; à vous le soin du bonhomme. Mais comment
ramèneras-tu le docteur Hypothadée?
--Je l'enverrai seul. Frère Jean, mon bel ami, tu aurais dû le deviner.
V
LA QUENOUILLE DE PÉNÉLOPE
Le docteur Rondibilis Alcofribas avait fait environ cent pas en longeant
la muraille du clos de la Devinière, et il était arrivé au point où le
chemin de Seuillé se croise avec celui de la Roche-Clairmaud, lorsqu'il
vit venir à lui un quidam assez mal en point, qui paraissait être là
pour attendre quelqu'un. Cet homme était «beau de stature et élégant en
tous linéaments du corps, mais tant mal en ordre, qu'il semblait être
échappé des chiens, ou mieux ressemblait un cueilleur de pommes du pays
du Perche.» Maître François, que nous venons de citer ici, regarda
attentivement cette figure, croyant bien y trouver quelque chose de
connaissance; et de fait, le quidam avait, quant aux Rabelais, un air de
famille si prononcé, qu'il eût été difficile de le méconnaître longtemps
pour un des leurs. A part qu'il marchait un peu en poussant le ventre
en avant et en laissant trimbaler sa tête comme le Silène de la Cave
peinte, il avait dans toute sa personne un certain air de distinction
mal gardée. Ses regards un peu ternes pouvaient passer pour très-doux
avec un peu de bonne volonté; et c'est ce qui expliquerait l'illusion de
la pauvre Violette qui, en un beau jour de printemps, avait embelli
ce garnement de toutes les tendresses de son âme, et s'était prise à
l'aimer d'amour.
Nous avons déjà reconnu ce fripon de neveu qui tenait alors pour son
oncle le cabaret de la Lamproie, ou plutôt qui le laissait gérer par
cette grosse servante aux mains rouges, devenue maîtresse chez lui, au
grand profit de frère Jean.
--Monsieur le docteur, dit-il en prenant un air câlin, et en rajustant
les boutons de son pourpoint, vous venez de la Devinière?
--Vous m'avez vu sortir? dit maître François.
--Comment se porte mon oncle très-honoré, messire Thomas Rabelais de la
Devinière?
--Que n'entrez-vous le lui demander à lui-même?
--On ne me laisserait jamais parvenir jusqu'à lui. Vous ne savez donc
pas que le damné de frère Macé Pelosse... mais vous ne connaissez pas
peut-être frère Macé Pelosse, le grand zélateur, ou je me donne au
diable, de la religion de saint Benoît? Il s'est emparé de l'esprit de
mon oncle et de sa porte, vous avez dû le voir; c'est un petit moineton
jaunâtre et sournois, qui ne sort pas de la chambre du malade. Il a
donné le mot au métayer Guillaume, qui est tout à sa dévotion depuis
qu'en mourant sa femme se confessa au frère Macé; ce qui, je crois, la
fit mourir huit jours plus tôt de la peste, tant le frère a mauvaise
bouche. Vous comprenez cependant bien, monsieur le docteur, que je veux
savoir des nouvelles de mon oncle, et que je ne voudrais pas le laisser
mourir sans m'être réconcilié avec lui.
--Que lui avez-vous donc fait?
--Rien, sur mon honneur! Mais j'ai fait, je crois, quelque chose à
une petite qu'il protégeait sans l'avoir jamais vue, bien qu'elle fût
presque notre voisine. Mais vous devez bien savoir tout cela,
docteur, puisque vous avez passé quelques instants chez elle, à la
Roche-Clairmaud, avant de venir voir mon oncle. Tout se sait bien vite
dans la campagne.
--Je suis allé en effet ce matin chez une belle jeune femme qui vient de
mettre au monde, il y a un mois à peine, un enfant beau comme un Cupidon
et vermeil comme un Bacchus. Est-ce vous qui en êtes le père?
--Mais... c'est selon. Cela dépendra beaucoup de mon oncle. Dites-moi,
cependant, est-il bien bas? a-t-il la fièvre? parle-t-il? garde-t-il le
lit?
--C'est selon, dit à son tour le docteur en souriant, cela dépend
beaucoup de son neveu qui le rajeunirait, dit-il (c'est de maître Thomas
que je parle), si lui, le neveu, voulait prendre une conduite plus
régulière. Mais parlons, s'il vous plaît, de cette pauvre Violette.
Comment diable, grand mauvais sujet que vous êtes, avez-vous pu séduire
et tromper une si sage et si bonne fille?
--Bon! ce n'est pas moi qui l'ai séduite. Je ne m'en flatte pas, et je
la crois plus séduisante que moi de toutes manières. Quant à la tromper,
je m'en suis bien gardé, et si je ne lui convenais pas, c'était
elle-même qui se trompait. Ai-je pris un nez de carton pour aller la
voir? ai-je exagéré l'élégance de mes braguettes? lui ai-je proposé de
brûler ensemble des cierges devant sainte Nytouche? Point. J'ai voulu
faire avec elle un transon de chère-lie. Mais je n'ai jamais pu lui
égayer le coeur. En se laissant embrasser elle pleurait. Le soir, quand
j'étais près d'elle et que je voulais batifoler, elle me faisait taire
et passait des heures à regarder les étoiles en me serrant la main,
tandis que de l'autre j'étouffais sur ma bouche des bâillements
démesurés. En honneur, elle est bien gentille, mais elle est aussi par
trop ennuyeuse.
--Que ne la laissiez-vous tranquille.
--Eh! que ne me laissait-elle en repos? est-ce ma faute à moi si pendant
deux mois et demi ses yeux m'ont fait tourner la tête?
---Non, sans doute, mais c'est bien votre faute si vous l'avez
abandonnée après l'avoir rendue mère.
--Eh bien, c'est ce qui vous trompe encore: je ne l'ai pas abandonnée;
c'est elle qui ne veut plus me voir.
--Vous l'avez sans doute offensée?
--Oh! mon Dieu, non; elle s'est offensée elle-même en s'apercevant à la
fin que je bâillais à n'y plus tenir quand je restais longtemps près
d'elle.
--Elle a pensé alors qu'elle vous ennuyait.
--Probablement; et voyez l'injustice! Ennuyer les gens, c'est leur
rendre un mauvais service; mais leur en vouloir de l'ennui qu'on leur
cause; n'est-ce pas faire payer l'amende à ceux qui sont battus?
--En vérité, dit à part lui maître François, ce garçon-là n'est pas si
bête qu'on avait bien voulu me le dire.
--On vous a dit que j'étais bête, dit Jérôme qui avait entendu cette
réflexion faite à demi-voix. Qui vous a dit cela, Violette, peut-être?
Si c'est elle, je le lui pardonne; elle m'a vu bien bête en effet quand
je roucoulais l'amour à ses genoux comme une tourterelle malade; et
puis, quand j'allais la voir, j'avais toujours peur de sentir le vin, et
je ne buvais pas. Or, quand je n'ai pas bu, je suis sot comme une cruche
qui a perdu son anse. Mais, à propos de cruche, parlons de mon oncle,
s'il vous plaît.
--Jeune homme, songez bien que vous êtes de sa famille.
--J'y songe beaucoup, et je m'inquiète fort de la santé du vieux père
Thomas; car vous saurez que je fais valoir le cabaret de la Lamproie
pour son compte et que, tout bien réglé, il ne me reste pas un sou de
bénéfice.
--Surtout quand vous venez de boire.
--Quand je viens de boire! Ah! voilà le grand mot lâché! Je vois bien
qu'ils vous ont fait mon portrait, et que vous en savez long de nos
affaires. Ainsi, à les entendre, je bois! tandis que je pousse la
délicatesse jusqu'à me refuser, à la Cave peinte, une seule bouteille du
vin de mon oncle!...
--C'est bien ce qu'on m'a dit. Mais on prétend aussi que vous êtes moins
scrupuleux hors du logis, et que pour une bouteille que vous vendez chez
vous, vous en buvez cinq dans les cabarets des environs.
--Cinq! oh! les calomniateurs! je ne procède jamais que par trois, six,
neuf et douze; ce sont des nombres sacrés, comme dit Paracelse.
--Vous connaissez les ouvrages de Paracelse? en vérité, vous m'étonnez!
--Je n'ai jamais lu Paracelse, comme bien vous pouvez croire, et je ne
sais même pas ce qu'il était; mais j'ai trouvé quelques mots sur ce
qu'il disait des nombres dans une page qui avait servi à envelopper,
pour la garantir des oiseaux et des mouches, une grosse grappe de
pineau.
--Voyez comme la science est toujours bonne à quelque chose!
--Sans doute, et je voudrais bien être aussi grand clerc que vous, ne
fût-ce que pour savoir si mon cher oncle penserait déjà à faire un mot
de testament.
--Je crois, entre nous, qu'il y pense, dit mystérieusement Alcofribas.
--Et il donne tout aux moines de Seuillé, n'est-ce pas? même la
Devinière, même le cabaret de la Cave peinte, d'où je vais être chassé
comme un intrus!
--Je ne sais rien de ses dispositions testamentaires; mais il demande à
voir Violette Deschamps et son enfant qu'elle garde comme un beau petit
Jésus, ne le laissant voir à personne. Je vais de ce pas chez elle pour
la décider à venir. Je fais une indiscrétion en vous le disant, mais
vous me paraissez un bon vivant et un bon buveur, et je me sens tout
disposé à vous obliger.
--Grand merci! docteur, nous boirons ensemble; et ce soir nous nous
retrouverons bien, puisque je sais à quel endroit de Chinon vous
avez pris logement, et que frère Jean est de vos amis; je rentrerai
aujourd'hui même à la Cave peinte exprès pour vous. Mais vous allez donc
voir cette petite Violette? Pauvre fille! elle est bien jolie, n'est-ce
pas? un peu triste seulement, et des idées!... comme on n'en a pas.
C'est à la croire folle; mais sa folie n'est pas amusante, c'est
dommage; elle ne parle que par sentence; on la dirait ensorcelée. Je
voudrais pourtant bien la revoir... et son enfant... Pauvre petit, que
je n'ai pas même entrevu depuis qu'il est au monde... Écoutez, docteur,
je veux que vous lui parliez pour moi; puisque mon oncle veut la voir,
moi je veux ce que veut mon oncle. J'ai cessé de voir Violette parce que
nos amourettes déplaisaient à mon oncle; il ne m'a pas encore pardonné,
et le désespoir depuis ce temps-la m'emporte à travers tous les cabarets
du pays. Je ne m'éloigne que de la Cave peinte, qui me rappelle trop
vivement le souvenir de mon bon oncle... Mais est-il possible qu'il
demande à voir Violette? il va lui faire quelque avantage pour me faire
pièce et me narguer. Pauvre fille! j'ai toujours pensé à l'épouser
cependant! elle ne le croit pas, et cela n'en est pas moins vrai. C'est
cette grosse sotte de Mathurine aussi qui m'en a détourné. Ne veut-elle
pas aussi que je l'épouse, celle-là? Que n'épouse-t-elle frère Jean? Je
vais avec vous, docteur, allons à la Roche-Clairmaud, je veux revoir ma
pauvre petite Violette.
--Elle ne voudra pas vous parler.
--Eh bien! vous lui parlerez pour moi. Promettez-lui....
--Quoi?
--Que je l'épouserai si mon oncle lui donne une bonne part de son bien.
--Je pense qu'elle sera touchée de votre bon vouloir.
--Vous pouvez compter sur ma gratitude, docteur, si vous prenez mes
intérêts dans cette affaire, ajouta le compère Jérôme en faisant mine de
fouiller à son escarcelle.
--Fi donc! dit Alcofribas en passant dédaigneusement devant lui et en
tendant la main derrière le dos comme un vrai médecin de comédie. Mais
il n'y avait rien dans l'escarcelle du cabaretier, et il crut se tirer
d'affaire en mettant sa main vide dans celle du docteur qui la retira
brusquement en disant encore une fois: Fi donc! Puis maître François
continua sa route en pressant le pas d'un air fâché, tandis que le
cousin Jérôme le suivait à la piste en le suppliant de l'entendre.
--Vous serez hébergé tant qu'il vous plaira à la Lamproie, vous y serez
comme chez vous, et eussiez-vous aussi peu d'argent qu'il y en a pour
l'heure dans mes grègues et dans ma gibecière, on se tiendra pour bien
payé et très-honoré quand il vous plaira de partir.
--Je pars ce soir même, dit le docteur, et c'est messire Jean Buinard
qui s'est chargé de mes dépens.
Se disputant ainsi, ils arrivèrent par delà le gué de Fresnay, au pied
de la roche Clairmaud.
--Restez à distance, dit vivement maître François, je parlerai pour
vous, mais n'approchez pas: voici la cabane de Violette; elle est assise
sur le seuil.
En effet, la jeune mère était assise devant sa porte, son petit enfant
dormait couché sur ses genoux, abrité du soleil par un petit lange
bien blanc. Elle filait avec précaution sa quenouille, en chantant à
demi-voix un Noël dont le refrain était:
Dormez, mignon,
Dormez, gentil
Petit poupon.
Elle sourit mélancoliquement en voyant revenir le docteur. Quant à
Jérôme, il s'était caché derrière un gros arbre.
--Eh bien! dit le docteur, nous devenons donc moins sauvage? nous
prenons un peu de soleil, et nous ne cachons plus le petit Jésus que
voilà au fond de notre maisonnette.