Jean Buinard entra tout essoufflé, s'assit lourdement, renifla

bruyamment et s'essuya le front à deux ou trois reprises. Je viens...

ouf, je viens... ah! quelle chaleur! je boirais bien un coup, mais

pouah! je ne vois ici que des tisanes! je viens de la part... mon front

ruisselle....

--Voulez-vous un verre d'eau fraîche, dit frère Macé?

--Non, merci, je n'ai que faire de gagner une pleurésie. Je viens de la

part du père prieur qui a besoin de parler tout de suite à frère Macé,

et qui m'envoie le remplacer pendant quelques heures, c'est pour une

affaire importante à ce qu'il m'a dit. Ah! ouf!... je voudrais bien un

verre ou deux de bonne purée septembrale.

--Je vais vous faire donner cela, dit le vieux Thomas, mettez-vous à la

fenêtre et appelez le métayer.

--Du tout! du tout! dit frère Macé, frère Jean n'a pas besoin de

boire; qu'il dise tierce, cela le rafraîchira. Tenez, voulez-vous mon

bréviaire?

--Grand merci, dit frère Jean, je puis me servir du diurnal de messire

Thomas, il est en latin et en français.

--En français, dit frère Macé en soupirant. Voyez les progrès de

l'hérésie! Bientôt, chez les gens qui se croient les meilleurs

catholiques, on trouvera la Bible en français, et ce sera bien alors

la confusion des langues de Babel et le règne de la bête annoncé dans

l'Apocalypse.

--Pardieu! dit tout bas frère Jean, quand le roi sera une bête il te

prendra pour son premier ministre.

--Hein? que dites-vous?

--Je dis que le règne de la bête ne viendra pas tant que Dieu aura

d'aussi bons ministres.

--C'est bien! c'est bien! maître frère Jean, vous êtes un flatteur. Je

vous laisse donc ici; veillez bien à ce que le malade ne voie personne,

c'est nécessaire pour sa santé. Faites-vous apporter un peu de vin, si

bon vous semble, et usez-en modérément. Je ne fais qu'aller et revenir.

--Allez, à votre aise, dit frère Jean, ne suis-je pas fait pour

attendre?

--À revoir, maître Thomas; chassez avec soin vos mauvaises pensées, et

que je vous trouve repentant à mon retour.

--Va, va, dit frère Jean en refermant la porte sur les talons du frère

Macé, je travaillerai mieux que toi à la conversion du bonhomme... Ah!

continua-t-il en bâillant de toute sa force et en étendant ses bras, en

voilà un qui est ennuyeux!

--C'est bien vrai ce que vous dites là, répondit alors le vieux Thomas

qui avait entendu cette dernière exclamation. Décidément, frère Macé

m'obsède. C'est un saint homme, sans doute, et je le révère; mais il ne

sait que me gronder comme un enfant, au lieu d'éclaircir mes doutes. Eh!

par Bacchus... non, je me trompe, je voulais dire par saint Benoît, j'ai

soixante-deux ans passés. Je suis malade, c'est vrai: mais je ne suis

pas un imbécile. Je connais mon catéchisme aussi bien que personne, et

l'on ne m'en fera pas accroire! Tenez, frère Jean, je ne sais si vous

pensez comme moi, mais il me semble que le révérend frère Macé n'est pas

aussi savant qu'on pourrait bien le croire: qu'en dites-vous? exprimez

franchement votre pensée, je ne le lui répéterai pas.

--Qu'il soit savant ou non savant, c'est ce que je ne vous dirai pas, et

pour cause. Votre fils, maître François, s'y connaîtrait mieux que moi,

sans doute, mais vous avez juré de ne plus le voir, et c'est un vilain

jurement que vous avez fait là.

--Ah! ne m'en parlez pas, frère Jean, ne m'en parlez pas: je suis assez

tourmenté à son sujet. Hier soir le métayer avait emporté mon diurnal

pour en nettoyer les fermoirs: quand il me l'a remis et que je l'ai

ouvert, il en est tombé une lettre dont je ne reconnaissais pas d'abord

l'écriture. Cette lettre m'a bien donné à penser.

--Et cette lettre venait de maître François? dit le moine faisant

l'ignorant (car c'était lui-même qui, la veille, avait caché la lettre

dans le livre, pendant que le métayer tournait le dos.)

--Si elle vient de lui, je ne sais trop comment, dit le malade, car

le métayer m'a juré, par tous les saints, que personne autre que lui

n'avait touché au livre, et que d'ailleurs, excepté frère Macé et vous,

que nous voyons presque tous les jours, personne n'est venu à la maison;

cela me confond, en vérité: et je suis presque tenté de croire que mon

malheureux fils est devenu sorcier, comme les moines de la Basmette l'en

accusent.

--N'en croyez rien, dit frère Jean. Ce serait plutôt un miracle du ciel

pour faire éclater l'innocence d'un bon religieux qu'on calomnie.

--Croyez-vous cela, frère Jean? Mais vous savez bien que François est

un écervelé qui ne peut rester nulle part. Lors de ses démêlés avec les

moines de Fontenay-le-Comte, n'ai-je pas cru bonnement qu'ils étaient

jaloux de lui à cause de ses grandes études? Frère Macé m'a bien

fait changer d'avis; il connaît un peu les religieux de Fontenay, et

d'ailleurs il pose en principe une maxime fort sage: c'est qu'un moine

a toujours tort lorsqu'il ne s'accorde pas avec ses supérieurs. Enfin,

n'importe; j'ai cru que mon vaurien avait raison, et j'ai fait exprès le

voyage de la Basmette pour m'assurer qu'il y serait bien. Lui-même m'a

écrit qu'il y jouissait d'une grande liberté, et qu'il était au mieux

avec le prieur... et puis voilà que j'apprends des algarades, des

profanations, des impiétés!

Mais à l'entendre, cependant, c'est toujours lui qui a raison, et ses

supérieurs qui ont tort. Il m'écrit un tas de belles choses et

proteste de sa foi en Jésus-Christ et en son Église, de son inviolable

attachement pour ses devoirs, de sa tendresse pour son père. Tous les

huguenots et tous les impies en disent autant... Cependant, je ne sais

pourquoi, je suis dans une grande perplexité. Je me méfie du beau

langage, et voilà que je m'y laisse prendre; car depuis que j'ai lu,

pour mon malheur, la lettre de ce libertin, je goûte beaucoup moins

les sermons de frère Macé, et je crois en vérité que tout à l'heure je

raisonnais contre lui; enfin, mon pauvre frère Jean, que vous dirai-je?

me voilà tiraillé de droite et de gauche; car d'un côté j'ai promis

à frère Macé de ne jamais plus m'occuper de cet indigne fils, et

de l'autre pourtant je ne dois pas, comme dans sa lettre il le dit

très-bien, le condamner pour jamais sans l'entendre. J'ai eu tort de

lire cette maudite lettre... Je ne sais quoi s'est remué dans mes

entrailles, et faut-il que je vous l'avoue? oui, je vous l'avouerai tout

bas si vous me promettez que frère Macé n'en saura rien, eh bien! en

vérité, j'ai pleuré après avoir lu cette lettre. Il est bien difficile

de ne pas les aimer toujours un peu, ces pauvres drôles qu'on a vus

si petits... Tenez, frère Jean, tenez, grondez-moi, car voici que je

redeviens tout bête... Le fripon!... le pendard! ajouta le vieillard en

élevant la voix et en sanglotant, qu'il ne revienne jamais, que je ne le

voie plus. C'en est fait, c'est fini pour toujours; il a trop abusé de

ma bonté!

--Si pourtant il revenait en ce moment, dit frère Jean, et supposé qu'il

ne soit pas sans reproche, s'il venait comme l'enfant prodigue se jeter

à vos pieds en vous disant...

--Non! non! non! cria le vieux avec colère, après avoir essuyé une larme

au coin de son oeil, je le pleure, mais je le maudis. Je ne l'écouterai

point, il m'a assez empoisonné l'esprit de sa lettre pernicieuse. Si

notre bras droit nous est un sujet de scandale, l'Écriture dit qu'il

faut nous le couper; qu'il soit innocent, je le souhaite pour lui; mais

ses supérieurs le condamnent. Arrière! loin de moi l'hérétique, je lui

dis Raca!

--Celui qui dit à son frère Raca sera condamné par le jugement, dit

frère Jean.

--Eh! non, ce n'est pas cela, vous citez mal l'Évangile. D'ailleurs, ce

qu'on ne doit pas dire à son frère, on peut bien le dire à son fils...

Aïe! aïe! voilà un accès de goutte qui me prend! Ah! pendard de fils!

ah! vaurien! je te renie! je te déshérite! je déshérite tout le monde!

Aïe! aïe! miséricorde! mon Dieu! _confiteor_! j'ai péché! Ah! chienne

de lettre! maudite lettre! je vais te jeter au feu. Au secours! on me

tenaille, on me mord, on me brûle!

--Je citais mal l'Évangile, en effet, dit frère Jean; il y a: «Celui qui

dira: vous êtes, fou sera condamné à la gêne et au feu. C'est sans doute

pour cela que vous brûlez la lettre. Vous agissez mal envers ce pauvre

maître François, et voilà que le bon Dieu vous punit.

--A mon secours! à mon secours! poursuivit eu criant le vieux Thomas;

frère Jean, mon ami, je crois que je vais en mourir; ce frère Macé

n'entend rien à ma maladie, le médecin du couvent non plus. Je veux un

médecin qui sache quelque chose.

--Attendez, dit frère Jean, voici un merveilleux coup de hasard, ou pour

mieux dire de Providence. Hier, en me rafraîchissant à la Cave peinte,

j'ai rencontré un grand docteur qui arrive de Perse, où il a guéri

toutes les femmes et même les chats et les chiens du grand sophi...

--Le sophi de Perse?

--Ma foi, le Grand Mogol, si vous voulez, ou le grand schah. Aussi

bien, je vous disais qu'il avait guéri tous les petits chats, ce sont

probablement les enfants de ce grand seigneur. Pour en revenir à mon

médecin, c'est un homme prodigieux qui ressusciterait des morts; mais je

ne sais s'il voudrait bien venir ici, car il ne fait que passer dans le

pays, et je crois qu'il repartira aujourd'hui même. Et tenez, cela

me rappelle que je devrais aller tout présentement le voir à la

Roche-Clairmaud, où il doit être venu pour visiter une personne qui

lui est fort recommandée; j'avais promis de boire avec lui le coup du

départ, mais je ne puis quitter ainsi cet excellent maître Thomas,

surtout au moment où ses douleurs le font le plus souffrir.

--Et comment s'appelle ce grand médecin, je vous prie?

--Maître Rondibilis-Panurgius-Alcofribas.

--Frère Jean, vous êtes de mes amis?

--Je suis tout à vous et aux vôtres.

--Voulez-vous me rendre un grand service?

--Je veux tout ce que je puis pour vous.

--Eh bien! il faut tout de suite que vous partiez pour la

Roche-Clairmaud; c'est tout près d'ici. Allez vite et revenez plus vite

encore, mais ne revenez pas seul, entendez-vous! Amenez-moi, maître

Risibilis... Cacofribas... Comment l'avez-vous appelé? Dites-lui que

j'ai des écus au soleil qui font litière pour la science. Dites-lui que

je souffre, que je meurs, que je voudrais bien guérir et vivre encore un

peu, ne fût-ce que pour ne pas laisser prendre si tôt la Devinière à ce

frère Macé Pelosse, et à vous tous, méchants frocards que vous êtes! Ah!

le pied! aïe! aïe! aïe! Courez vite, frère Jean, vous êtes un brave et

excellent religieux, et les moines ne sont pas de méchants frocards;

mais courez, pour l'amour de Dieu!

--Vous allez me faire des affaires avec le frère Macé, dit Jean Buinard

en se grattant l'oreille. Il m'a défendu de vous laisser seul et de

laisser entrer personne. Vous savez bien qu'il vous garde à vue, pour

qu'on ne vienne pas vous détourner de vos bonnes dispositions pour le

couvent.

--Il me garde à vue! dit le père Thomas furieux et se soulevant à demi

sur sa chaise. Ah! il me garde à vue! Je trouve l'aveu naïf et la chose

bonne à savoir. Il me croit donc bien bas, et il voudrait donc bien me

voir mort! Le médecin! vite le médecin! qu'il me guérisse seulement

pour un an, et je lui donnerai bonne part de l'héritage des moines!

Doucement, doucement, mes bons pères! vous ne la tenez pas encore,

la bourse du vieux Rabelais; et le raisin de la Devinière ne mûrira

peut-être pas encore cette année pour vous!... Ce n'est pas à vous que

je parle, frère Jean, mon excellent ami, et vous en boirez toujours avec

moi tant que vous voudrez, si jamais je puis boire encore... Allez vite,

et dites en passant à Guillaume qu'il en tire du frais; vous boirez à

votre retour. Mais ne perdez pas un instant, je vous prie.

--J'y vais donc, dit frère Jean; aussi bien m'eût-il été pénible de

laisser partir ce fameux docteur sans le revoir. Mais si frère Macé

revient pendant que je n'y serai pas?...

--Prenez la clef de la grande porte; vous la fermerez en sortant, et

dites à Guillaume de monter ici: je veux qu'il n'ouvre à personne avant

votre retour. Ah! l'on me garde à vue! Je suis bien aise de l'apprendre!

Eh bien! frère Macé gardera la porte si bon lui semble; et d'ailleurs il

ne reviendra peut-être pas de si tôt.

--Allons, je vais faire toute diligence; mais, si vous m'en croyez,

éconduisez doucement frère Macé sans le mettre à la porte; il ne faut

jamais fâcher un saint homme, cela fait loucher le bon Dieu. Surtout

gardez-moi le secret!...

--Courez donc vite et ne craignez rien: me prenez-vous pour une pie

borgne?

--Je vous prendrais plutôt pour un rossignol aveugle, quand la goutte

vous fait chanter; car vous vous plaignez alors comme devait se plaindre

Philomèle... lorsqu'elle était enrhumée. Je cours sans m'arrêter, et

il n'y aura pas de ma faute, si bientôt je ne vous amène Panurgius

Alcofribas.

IV

L'ORDONNANCE D'ALCOFRIBAS

Depuis le matin, maître François attendait frère Jean dans une cabane à

demi cachée dans un massif de verdure, au pied de la Roche-Clairmaud.

Cette cabane était celle d'une pauvre orpheline, la fille de Jacques

Deschamps, le manouvrier mort à la peine. On la nommait Violette, à

cause de sa modestie, et peut-être aussi parce qu'elle était bonne

et jolie comme les petites fleurs de mars. Elle semblait aussi tout

parfumer autour d'elle de simplicité et de fraîcheur, vivant seule et

cachée, fleurissant en secret sous la feuillée, au pied de la montagne,

pleurant à la rosée d'amour, et baissant doucement la tête. Pauvre

petite Violette Deschamps!

La cabane de l'orpheline était toute pauvrette et délabrée en dehors,

proprette et bien entretenue au dedans, autant que le permettait

l'indigence de la jeune fille. Mais pourquoi l'appeler jeune fille

encore? La pauvre belle ne l'est déjà plus, et son visage n'a changé que

pour s'attrister et pâlir. Seule et sans protecteur presque au sortir de

l'adolescence, elle avait d'abord langui de la soif d'amour; car c'était

un brave petit coeur, plus délicat et plus aimant qu'on ne s'attend

d'ordinaire à les rencontrer au village, sans expérience aucune, et

jugeant de tout d'après elle-même; elle avait bien vite aidé à la

tromper le premier qui s'en était donné le passe-temps. Mais pour ne

trouver qu'un passe-temps à tromper une aussi bonne et généreuse enfant,

il fallait être une brute ou un méchant-; Jérôme n'était précisément ni

l'un ni l'autre: c'était un paresseux et un ivrogne.

Qui se ressemble s'assemble, dit un proverbe trivial. Cependant, en

dépit de la sagesse des nations, la sympathie quelquefois, et l'amour

très-souvent, rapprochent des naturels opposés comme étaient ceux de

Violette Deschamps et du cabaretier de la Lamproie.

Elle s'était prise à lui d'ailleurs par les liens de la reconnaissance;

le seigneur de la Devinière avait payé les dettes de Deschamps, pour

empêcher que sa maisonnette ne fût vendue à sa mort. Jérôme avait été le

messager de son oncle, et s'était fait l'entremetteur dans cette affaire

de bienfaisance, par bonté de coeur d'abord, puis après par intérêt de

convoitise. Il était toujours joyeux et grand parleur; la jeune fille

était triste et timide. Faute de mieux, elle s'habitua à lui et crut

l'aimer, parce qu'elle le parait de tout ce qu'elle imaginait elle-même

de plus agréable. Elle s'était enfin donnée à lui les yeux fermés et

souriante à sa chimère, comme ces jeunes veuves qui croient en rêve

tenir l'époux qu'elles regrettent, et se réveillent en embrassant leur

traversin.

A l'époque où se passent les faits de ce récit, Violette Deschamps

s'était déjà réveillée, mais son mauvais rêve d'amour lui avait

malheureusement laissé autre chose encore que le désenchantement et le

veuvage: les preuves de sa faiblesse avaient paru sous la forme d'un bel

enfant. Le seigneur de la Devinière lui avait impitoyablement retiré sa

protection, à l'instigation du méchant frère Macé, qui d'abord avait

essayé lui-même de protéger l'orpheline, et avait été mis par elle à

la porte de sa cabane à la suite d'une conversation un peu vive qu'ils

avaient eue on ne sait trop sur quel sujet. Jérôme avait peu à peu cessé

de venir voir Violette dès qu'il l'avait vue compromise, et s'était

contenté de lui envoyer des secours, qu'elle refusa avec fierté, disant

qu'elle saurait vivre de sa quenouille et mourir de faim plutôt que de

rien accepter de celui qu'elle n'estimait plus. Ainsi, autant la fortune

la rabaissait, autant son âme se tenait-elle élevée et fière, et comme

dans ce temps-là les moeurs de l'âge d'or semblaient encore s'être

attardées et comme oubliées dans les campagnes de la Touraine, ce

n'était pas sur la pauvre fille qu'on faisait généralement retomber le

blâme; et la punir encore d'avoir été si malheureuse aurait semblé aux

bonnes gens de la Roche-Clairmaud quelque chose de trop cruel.

Maître François, revêtu d'une ample robe noire, la tête enfoncée dans

une profonde calotte à la Louis XI, et la moitié des traits cachés par

une barbe blanche postiche, avait d'abord fait grand'peur à la pauvre

abandonnée; mais il lui avait parlé si doucement à travers la cloison en

lui disant qu'il était un médecin et un vieillard; ses paroles étaient

à la fois si bienveillantes et si bien dites, que Violette entr'ouvrit

doucement la porte.

--Vous êtes médecin? dit-elle, entrez si c'est la Providence qui vous

envoie: car aujourd'hui je ne me sens pas bien, et maintenant j'ai peur

de mourir; ma vie n'appartient plus à moi seule.

Maître François entra gravement et s'assit près de la jeune femme; il la

regarda attentivement, lui prit le bras, puis promena son regard autour

de la pauvre chambrette; il sourit alors avec amertume, et reportant son

regard sur Violette, il surprit deux larmes prêtes à s'échapper de ses

grands yeux noirs.

--Est-ce que vous l'aimez encore? lui demanda-t-il à voix basse et de

son accent le plus doux.

A cette question, Violette tressaillit.

--Qui donc? demanda-t-elle d'une voix tremblante.

--Celui qui vous a rendue mère.

--Laissons en paix les morts, dit la femme en baissant les yeux.

Le médecin à la barbe blanche parut étonné à son tour, maître François

était surpris en effet de rencontrer dans une si modeste condition cette

dignité de visage et de caractère. Il admirait cette fleur rare et

précieuse perdue dans les champs et blessée par le pied d'un rustre. La

réponse de Violette parut le faire un moment réfléchir, puis, essayant

de sourire:

--Les morts ne reviennent pas, dit-il, et les infidèles peuvent revenir

quelquefois.

--Qu'est-ce que c'est que d'être infidèle? dit la jeune mère, on aime

ou l'on n'aime pas; et quand on aime, c'est pour la vie. J'ai fait une

chute comme en peuvent faire ceux qui marchent en dormant, voilà tout.

Je ne reproche rien à personne, car c'est moi qui me suis blessée...

Parlons d'autre chose, monsieur le docteur: je suis mère et je voudrais

nourrir mon enfant; mais je crains que la langueur qui me consume ne

tarisse bientôt mon lait. Que faut-il faire? que m'ordonnez-vous?

--Hélas! dit le docteur en hochant la tête, si j'avais le pouvoir de

vous procurer l'objet de l'ordonnance, je vous ordonnerais d'être

heureuse.

--Heureuse, ne le suis-je pas? s'écria Violette Deschamps, dont les yeux

noirs se ranimèrent. Et courant vers les rideaux de serge qui cachaient

son lit, elle les tira avec vivacité et découvrit un petit enfant

qui dormait enveloppé de pauvres langes; vous voyez bien, docteur,

continua-t-elle, que le bon Dieu m'a visitée et que Noël a passé dans ma

cabane! Et ce disant, elle prenait doucement et avec soin le poupon tout

endormi, et le soulevant sur ses bras, elle restait tout occupée à le

regarder, et ne semblait plus se souvenir que maître François était là,

tant elle était énamourée de son cher petit nourrisson.

Maître François se leva et la salua profondément en souriant et en

disant:

--Je vous salue, vous, qui êtes bénie entre les femmes; le Seigneur est

avec vous, et le fruit de votre sein est béni.

--Vous avez raison, lui dit simplement Violette; le bon Dieu est dans le

coeur des femmes lorsqu'elles regardent leur premier enfant. J'aurais

bien voulu rester vierge toujours comme Marie; mais, que Notre-Dame me

le pardonne, je me trouve encore plus heureuse d'être mère quand je

regarde mon pauvre cher petit Jésus.

--Ainsi, vous pardonnez à Jérôme?

--Qu'est-ce que c'est que Jérôme? Je ne connais pas cet homme-là?

--Comment donc se nomme alors le père de cet enfant?

--Dans le ciel, il s'appelle Dieu, dit la jeune mère, qui en ce moment

était sublime, et dans mon coeur, il s'appelle amour. J'ai conçu

cet enfant parce que j'ai aimé, et je me suis trompée d'abord; mais

désormais je ne me tromperai plus, car celui-ci je le connais, et il

s'est formé auprès de mon coeur. C'était lui que j'aimais et que je

cherchais: je l'ai trouvé et ne m'en séparerai plus.

Et Violette attachait avidement ses lèvres au front de son fils. En ce

moment, les couleurs de la santé avaient reparu sur son visage; ses yeux

brillaient d'un éclat extraordinaire; elle était belle comme une jeune

mariée qui reçoit le premier sourire de son époux, lorsque leurs yeux se

rencontrent pour la première fois à leur réveil du lendemain; mais

tout à coup Violette pâlit et fut obligée de s'asseoir; à peine lui

restait-il assez de force pour présenter le sein à son enfant qui

s'éveillait, et qui ouvrit sa petite bouche vermeille à la manière des

oisillons lorsqu'ils attendent la becquée.

--Pauvre mère! disait tout bas le frère médecin, comme elle est loin de

cet animal de Jérôme! Mais le sentiment chez elle est trop exalté;

elle mourra d'amour maternel; son enfant lui sucera l'âme. Comment le

cabaretier de la Lamproie l'eût-il comprise? elle ne se connaît pas

elle-même, et je l'observe comme un phénomène de l'ordre moral. Telles

ne sont pas en vérité les femmes ordinaires, et c'est un bonheur pour

les ménages, car les hommes seraient à refondre, et pas une épouse

peut-être ne daignerait détourner les yeux de dessus son premier enfant

pour reconnaître son mari. Le monde ressemblerait à la république des

abeilles; les femmes gouverneraient tout, et les pauvres frelons de

maris seraient chassés à coups d'aiguilles et de fuseaux. Le sceptre

alors ne dégénérerait jamais en quenouille; mais la quenouille

s'érigerait en sceptre. Pauvre Violette Deschamps, tu n'es pas de ce

monde-ci; et quand ton fils n'aura plus besoin de toi, ta vie se perdra

dans la sienne! Je ne veux pas te croire sage; car je ne rirais plus, et

voilà déjà que je pleure. Je te prends pour un paradoxe: je le vois et

je n'y crois pas.

Après ces réflexions du penseur, le médecin conseilla doucement

à Violette de se calmer, et d'éviter autant qu'elle pourrait les

divagations de la pensée et les émotions trop vives de l'amour.

--Dormez, lui dit-il en lui passant la main devant les yeux; dormez,

apaisez-vous, soyez calme, rafraîchissez votre sang, pour que le lait du

cher petit soit doux et pur. Nous songerons à votre enfant et à vous;

vivez pour lui, et laissez reposer votre âme, nous allons travailler

pour vous.

En ce moment, frère Jean vint frapper à la porte de la maisonnette.

--Je suis à vous, dit maître François.

--Que me veut ce moine? demanda Violette avec inquiétude.

--Il ne vous veut rien; il vient me chercher pour le seigneur de la

Devinière qui est malade.

--Ah! fit Violette avec douceur, j'en suis fâchée, car il a été bon pour

moi.

--Le seigneur de la Devinière est mon père, dit maître François en ôtant

un instant sa calotte et sa longue barbe qu'il remit aussitôt; ou du

moins il était mon père. Je sais qu'il a été rigoureux pour vous

comme pour moi. Je veux qu'il cesse de reconnaître son fils, et qu'il

reconnaisse le vôtre; je l'adopte déjà en son nom, ce cher petit! Mais

quoi! il nous fait la grimace! il pleure, il refuse de téter! Allons, je

crois que vous allez le mettre dans de nouveaux langes, et je sors assez

à propos, Croyez-moi, chère enfant, vivez sur la terre, puisqu'il le

faut et sachez bien que les poupons ne vivent pas seulement d'amour

maternel. Vous avez un brave coeur dont je comprends bien toute la

fierté, et je vous félicite de ce que le malheur ne vous abaisse pas.

Vous souffrez cependant, et vous êtes en langueur: c'est du regret pour

le passé, de la dignité blessée pour le présent et de l'inquiétude pour

l'avenir. Reposez-vous sur nous, tout s'arrangera, et si vous croyez une

bonne fois que votre enfant sera heureux, vous ne serez pas fâchée de

l'avoir mis au monde. Il vous tiendra lieu de tout, et vous serez fière

s'il profite de vos soins. A revoir bientôt; je vous laisse, faites la

toilette du poupon.

Il sortit et referma la porte.

--Eh bien! lui dit frère Jean, que dites-vous de la petite fille?

Le sorcier de Meudon · 第 8 / 17 段