Il ne sera que bien de faire maintenant plus ample connaissance avec ce

joyeux personnage, qui, sous le nom de frère Jean, se faisait si bien

obéir et si magistralement traiter à l'auberge de la Lamproie.

De tous les moines de Seuillé, nul n'était plus connu dans tout

Chinon que le bon frère Jean Buinard, surnommé Jean des Entommures ou

Entamures, parce qu'étant toujours le premier à l'attaque des gigots les

plus monstrueux et des plus gigantesques pâtés à tous les festins de

noces ou de baptême, on lui rapportait toujours l'honneur de l'entamure

en lui offrant le premier morceau. On prétend aussi que, dans toutes les

négociations, réconciliations et arrangements à l'amiable, nul ne savait

mieux que lui accoster les parties adverses et entamer la conversation

sur les matières épineuses; et de fait on ne pouvait lui refuser cet

avantage naturel d'être homme de bonne compagnie et de bon conseil,

sachant toujours prendre les choses du bon côté, et fraternisant

volontiers avec le menu populaire; aussi était-il vénéré jusqu'à

dix-huit lieues à la ronde par les campagnes, et tous les villageois

disaient-ils en façon de proverbe, quand ils avaient entre eux quelques

différends difficiles à bien accorder: Je m'en rapporte à frère Jean.

Le frère Buinard, pour bien sentir et discerner toutes choses, avait

beaucoup de nez, soit dit au physique aussi bien qu'au moral; de telle

sorte qu'on l'avait même soupçonné de quelque consanguinité anonyme avec

la dynastie régnante des seigneurs de la Devinière et de la Lamproie. Il

n'était, du reste, ni grand ni maigre, comme le dit par antiphrase et

par plaisanterie la chronique de Gargantua; c'était, au contraire, un

petit homme replet et trapu, aux sourcils noirs et bien fournis, aux

yeux vifs et brillants, au teint fortement coloré; c'était une tête du

Midi sur le corps d'un bourgmestre de Flandres. Il portait la ceinture

très-basse, pour soutenir sa panse un peu plus rebondie que le bon

exemple ne l'exigeait pour un prédicateur de carême. Son froc était

assez mal boutonné, et son capuchon, en s'abaissant, laissait voir une

tête toute dépouillée de cheveux et tonsurée par la nature. Il portait

toujours, en sa qualité de sommelier de son couvent, un trousseau de

clefs et une escarcelle à sa ceinture; il s'appuyait en marchant sur

un gros bâton qui avait servi autrefois de manche à la croix de la

procession, et sur lequel on voyait encore en demi-relief quelques

fleurs de lis presque effacées. Toujours riant et en belle humeur,

distribuant volontiers aux nécessiteux des aumônes, aux petits enfants

des images, et aux malades de joyeux contes; chéri de tout le monde, se

garant avec soin des cafards et des faux dévots, franc comme l'or et

fin comme l'ambre, mais beaucoup plus assidu à la bouteille qu'à son

bréviaire, tel était frère Jean des Entommures, un des meilleurs amis de

notre joyeux maître François.

Or, en attendant la friture, tous deux assis à la même table et buvant à

la même pinte, ils entrèrent en joyeux propos. Oh! le gentil vin blanc!

s'écria maître François en lorgnant à travers son verre plein; c'est de

la Devinière sans doute? Je reconnais bien là nos excellents raisins

pineaux!

--Bren! bren! disait entre ses dents la grosse servante qui allait et

venait autour d'eux, la Devinière n'est pas pour toi.

Mais un regard de frère Jean suffisait pour lui imposer silence, et

cette femelle si acariâtre et si hautaine avec tout le monde, filait

doux devant lui comme une petite sainte Geneviève, ce dont maître

François semblait quelque peu s'étonner.

--Ça! dit frère Jean, racontons-nous un peu nos aventures. Il ne

tient qu'à nous de commencer ici un poëme épique et de nous donner

mutuellement le commencement de nos faits et gestes héroïques, car je

me doute bien que vous avez eu à soutenir de grands combats, tant à

Fontenay-le-Comte qu'à la Basmette.

--Frère Buinard, dit maître François, je te renie pour mon frère en

moinerie si tu me dis vous comme à un étranger; je veux bien te raconter

mes aventures de la Basmette, mais tu me diras ensuite tout ce que tu

sais des nouvelles de céans, et pourquoi messire Thomas, mon père, est

si fort irrité contre moi.

---C'est précisément, dit frère Jean, pour tes exploits de la Basmette;

mais raconte-les-moi, car je n'en suis pas bien informé.

Et là-dessus maître François lui raconta ce que nous avons déjà vu dans

_Rabelais à la Basmette_.

--Vivat! frère Lubin, dit le moine, et buvons frais à la santé de la

gentille Marjolaine. Si jamais je vais en Anjou, je veux lui apprendre

mes patenôtres.

--Bon! et en quoi tes patenôtres diffèrent-elles des patenôtres du monde

chrétien?

--Ce sont les patenôtres de quintessence, dit frère Jean: mais revenons

à nos moutons.--Voici qu'on nous apporte des grillades.

--Bien! nos moutons, à ce qu'il nous paraît, portaient de la soie pour

de la laine. C'étaient des rustres parvenus.

--Ou bien des moines enrichis: mais parlons d'autre chose. Tu veux,

n'est-ce pas, savoir des nouvelles de ton père et de ta famille, qui te

faisait tout à l'heure assez rudement accueillir?

--C'est ce que je te demande, frère Jean mon ami, par les houseaux de

saint Benoît.

--Pardieu, tu n'avais besoin d'adjurer personne. Me voici prêt à parler

si tu l'es aussi à m'entendre.

--Parle, dit gravement maître François en coupant une tranche de lard.

--Tu sauras donc, dit frère Jean, que la maison d'ici et celle de la

Devinière sont dans le plus grand désarroi.

--Je m'en doutais, mais va toujours.

--Eh bien, c'est que ton pauvre père est à moitié fou.

--Il s'est donc déjà dessaisi de la moitié de son bien en faveur des

moines?

--Non, mais il compte bientôt leur donner tout s'il ne tient qu'à frère

Macé-Pelosse, et voici comment la farce se joue:

--Lève le rideau, dit maître François.

--Tu sais ce que c'est que ton cousin Jérôme.

--Parfaitement. C'est une barrique défoncée....

--Oui, mais qui ne perd pas d'esprit faute d'en avoir jamais été pleine.

Le drôle n'en a pas moins séduit une petite fille que convoitait frère

Macé. Le moine voudrait bien se consoler de cette déconvenue en buvant

du meilleur aux dépens du cousin Jérôme, et il voudrait souffler la

Devinière à celui qui lui a soufflé sa belle. Aussi s'est-il emparé de

l'esprit de messire Thomas, et sous le prétexte de le garder dans sa

maladie, il ne laisse pénétrer personne jusqu'à lui, attendant sans

doute que le bonhomme ait rendu l'âme pour lever le masque et exhiber un

bon testament bien en forme, où le cher neveu sera déshérité à cause

de son inconduite. Quant à ta part, on y a mis bon ordre en te faisant

prononcer tes voeux de pauvreté; mais on a peur de ton retour, car ton

père a reçu une longue lettre du prieur de la Basmette, et toutes les

mesures sont prises pour que tu ne parviennes pas jusqu'à lui, si tu

voulais le voir et lui parler, attendu que ton éloquence et ta finesse

naturelle leur sont bien connues. Et tu vois que des ordres avaient même

été donnés pour te mal accueillir ici, où les premiers venus doivent

cependant être bien reçus pour leur argent.

--Bien m'en a pris, en ce cas, de te rencontrer; mais comment donc as-tu

sur la féroce Mathurine un ascendant aussi prodigieux? Je crois, en

vérité, qu'elle baisse les yeux quand tu la regardes.

--C'est que je suis son confesseur, et de plus....

--Assez, frère Jean, mon compère; n'en dis pas tant, j'en comprendrais

davantage encore. Tu lui apprends sans doute tes patenôtres?

--Oh! pour cela, je n'ai pas grand'peine; c'est une fille accommodante,

et elle dit souvent amen avant que je commence l'oraison. J'en fais tout

ce que je veux, je t'assure, et au fond elle n'est pas méchante.

--En ce cas, elle économise bien son fonds, et je la crois femme de

ménage. Mais ne parlais-tu pas d'une petite qui avait été trompée par

mon cousin Jérôme?

--Ah! oui, la petite Violette, charmante fille, en vérité, et qui

méritait de meilleures amours. Il l'a abandonnée, pensant qu'il

recouvrerait ainsi les bonnes grâces de son oncle; puis, le

mécontentement de lui-même et la paresse l'ont pris au corps, si bien

qu'il néglige maintenant à la fois et Violette qui pleure dans sa cabane

auprès de la Roche-Clairmaud, où elle attend toujours qu'il vienne la

prendre pour l'épouser, comme il le lui a si souvent promis, et son

vieil oncle, qui agonise entre les pilules de sa propre composition et

les sermons de père Macé, et l'auberge même de la Lamproie, où presque

jamais maintenant on ne le rencontre. Les vieilles des environs

prétendent qu'il court le garou; moi, je crois qu'il pense de

l'ivrognerie ce que l'on dit ordinairement des prophètes: personne ne

peut l'être chez soi; et le cousin Jérôme suppose qu'il ne se griserait

pas si bien avec le vin de la Cave peinte. Plus d'une fois, en m'en

retournant à Seuillé, je l'ai rencontré chancelant au bord d'une route,

et je ne pense pas que ce fût de la diète ou de la fièvre. Honni soit,

d'ailleurs, qui mal y pensé! la petite Violette n'a pas trop à se

plaindre. On la quitte pour la bouteille: c'est la traiter assurément

comme j'ai souvent traité mon bréviaire. Or, le bréviaire, comme on

sait, est la femme des gens d'église.

--Et tes patenôtres, frère Jean, les laisses-tu pour la bouteille?

--Non, fais-je, en vérité, car le ventre de la bouteille est un des

gros grains de mon rosaire. Vois-tu, frère François, mon maître, n'en

déplaise à ta médecine, j'enfile dans une même chaîne de gaieté franche

mes jours tels que Dieu me les donne, et de tous les plaisirs qu'il

m'envoie, je le bénis en les comptant. Tout ce que ma main touche

d'agréable à saisir, soit le goulot d'une bouteille, soit une vermeille

et appétissante grappe du beau clos de la Devinière, je le prends pour

sujet de mon oraison, et j'en remercie dévotement le ciel. C'est ainsi

que j'égrène la vie, prenant volontiers pour chapelet cette couronne de

raisins qui dessine la tonsure du vieux Silène. N'est-ce pas une bonne

chose que de bénir Dieu à propos de tout? et le bon moyen de faire

que les choses de ce monde n'empêchent en rien notre sanctification,

n'est-ce pas de les sanctifier elles-mêmes? Je te dis en vérité,

maître François, mon bel ami, que je ne chante pas une chanson que la

reconnaissance de mon âme pour la divine Providence qui nous donne le

piot n'en fasse en intention un vrai cantique, un verre de bon vin me

fait presque pleurer de joie; il me semble que je goûte la bonté même

du bon Dieu, et que son amour me réchauffe le coeur. Alors, je suis

indulgent pour toute la terre; le diable serait assis auprès de moi que

j'étendrais un coin de mon froc pour m'empêcher de voir sa queue. La

grosse Mathurine elle-même me paraît alors aimable et belle comme la

plus jeune des sirènes! Çà, combien de patenôtres avons-nous déjà

défilées? deux, trois, quatre; débouchons celle-ci, et il ne nous en

faudra plus qu'une autre; mes patenôtres sont à l'usage de Rome et

doivent avoir six gros grains. Ce sont des ventres de bouteilles; les

menus suffrages sont des petits verres. Continuons et ne négligeons

rien.

--C'est très-bien, dit maître François, j'estime assez tes patenôtres,

mais je vois qu'il faut que je parte pour la Devinière, et que j'essaye

de délivrer mon pauvre père de tous ces tirelopins qui l'obsèdent.

Comment ferai-je pour parvenir jusqu'à lui? Je compte sur toi, frère

Jean, tu me serviras d'introducteur là-bas comme céans: _clericus

clericum_... tu sais le proverbe. Or, ce n'est pas du bien que je me

soucie. Je ne m'arrête pas ici, je veux aller à Montpellier où je

trouverai plus d'argent qu'il ne m'en faudra; mais, en vérité, je ne

saurais laisser mourir mon père entre les mains de ces gens-là.

--Je le conçois, dit frère Jean, et je t'aiderai de tout mon pouvoir;

attends que je dise deux mots à l'oreille de Mathurine.... Bien, la

voilà toute à ton service. Tout est convenu; personne ne te connaît

ici. Tu es un savant de mes amis, venu de très-loin pour me voir; tu

reprendras pour ce soir ton ancienne chambre, au-dessus du jeu de

boules, je t'y ferai tenir tout ce dont tu as besoin, et dès demain je

viendrai te chercher pour aller à la Devinière. C'est entendu, n'est-ce

pas? Eh bien! plus rien dans les bouteilles? Eh! Mathurine! Mathurine!

va nous remplir la dame-jeanne, mes patenôtres sont finies pour

aujourd'hui; passons au dernier _oremus_!

III

LE SEIGNEUR DE LA DEVINIÈRE

Le pont de Chinon réunit à la ville le bourg de Parillé; à un quart de

lieue de là, toujours sur la rive gauche de la Vienne, on trouve, en

passant par Vaubreton, le chemin de la Roche-Clairmaud. Des hauteurs de

la Roche-Clairmaud, on découvre le plus beau paysage qui se puisse

voir; c'est là que les plus riches campagnes de France étendent leurs

magnifiques tapis verts sur un terrain délicieusement accidenté et tout

brodé de bouquets de bois au milieu desquels s'épanouissent des bourgs

et des villages. Là, les aiguilles des clochers semblent percer la

mousse des roches et pousser comme des pariétaires; plus loin, de

petites maisons blanches s'éparpillent au penchant d'un coteau et se

rangent aux bords de la rivière comme des brebis qui descendent à

l'abreuvoir. Des cours d'eau serpentent de tous côtés, et les rivières

qui baignent ces contrées heureuses semblent vouloir y dépenser toutes

leurs eaux, comme si elles espéraient y mourir, et, de fait, nulle

part elles ne réfléchiraient le sourire d'un ciel plus doux, et les

séductions d'un climat tiède et caressant ne les endormiraient nulle

part sous des rives plus enchantées. D'un côté, c'est la Vienne qui

va se réunir à la Loire entre Claye et Mont-Soreau, non loin de l'île

bienheureuse où devait s'élever l'abbaye de Thélème; plus loin, sur la

droite et en arrière, coule tranquillement la Vède, dont le gué fut

sondé, dit-on, par les soldats de Picrochole. Au pied même de la

Roche-Clairmaud passe la petite rivière de Fresnay, qui se jette dans

la Vienne, au-dessous de Potillé et de Cinais, et qui se forme

d'une multitude de petits ruisseaux. La campagne, de ce côté, est

véritablement merveilleuse: c'est un jardin du pays des fées. Aussi

loin que le regard peut se porter, on ne voit que luxe de la nature et

délices des yeux; là aussi les clochers se multiplient et les villages

se rapprochent en signe de concorde de la terre et du ciel. C'est au

milieu de ce paradis terrestre qu'on aperçoit tout d'abord, de la

Roche-Clairmaud, les bâtiments gothiques et les tours aiguës de l'abbaye

de Seuillé, tout entourée de vignobles et de champs, plantés de pommiers

et de poiriers, qui s'étendent, comme nous l'avons dit, jusqu'au clos de

la Devinière.

C'est à la Devinière que nous allons.

Après avoir traversé le gué du Fresnay, on continue de suivre à rebours

le chemin de la Roche-Clairmaud, et à l'endroit où il se croise avec le

chemin de Seuillé, on voit apparaître, au-dessus d'une muraille assez

haute, le pignon le plus élevé du grand bâtiment de la métairie. Ce

bâtiment ressemble assez à une église de campagne, car le premier étage

est comme à cheval sur un rez-de-chaussée beaucoup plus vaste;

une petite maisonnette, adossée au front même de cette singulière

construction, semble servir de péristyle au grand portail, qui n'existe

cependant pas. Une autre maisonnette, un peu plus grande et entièrement

séparée du corps de logis principal, sert de retraite au métayer; le

premier étage de la grande maison est habité par le seigneur de la

Devinière.

Le lendemain de la rencontre de frère Jean et de maître François, le

vieux Thomas Rabelais était assis dans un immense fauteuil, près du

feu, malgré la belle saison et la grande chaleur, car il avait toujours

besoin de tenir chaudes ses potions et ses tisanes. Il était donc

enveloppé dans une grande robe de laine à grandes fleurs rouges et

jaunes, un bonnet de nuit enfoncé jusque sur ses yeux, et les lunettes

attachées au bonnet; un de ses pieds, tout emmaillotté de linges, était

étendu sur un tabouret, car il avait des accès de goutte; il appuyait

ses deux mains et son menton sur une canne à bec de corbin qui semblait

parodier son nez; une petite toux sèche le secouait par intervalles; il

regardait les tisons d'un air mécontent, et semblait quereller tous

bas les coussins dont son dos et ses coudes étaient, selon lui, mal

rembourrés. Près de lui, sur un siège de bois sculpté et garni d'un

ancien velours vert à clous dorés et à bordure noire, se prélassait le

frère Macé-Pelosse, le pourvoyeur du couvent de Seuillé.

Frère Macé était un petit moine sec et brun, aux yeux sournois, à la

peau luisante et bise; ses grosses et flasques paupières embéguinaient

de leur mieux ses regards perçants et rancuniers: il plissait

habituellement ses lèvres, comme pour rapetisser la fente démesurée de

sa bouche et protéger l'incognito d'un râtelier dégarni et déchaussé;

car bien rarement les cafards sont-ils porteurs de belles dents, à

cause des exhalaisons fortes de leur vie intérieure, qui consiste assez

souvent en un mauvais estomac et en un foie engorgé et malade. Frère

Macé avait, de plus, la tenue modeste et les mains jointes dans les

manches de sa cuculle d'un beau drap fin et mal brossé; un chapelet de

Jérusalem était passé dans son étroite ceinture de cuir, et faisait

tinter, au moindre mouvement qu'il faisait, toute une grappe de têtes de

mort, de reliquaires et de médailles miraculeuses. Il tenait ouvert sur

ses genoux un gros et gras bouquin relié en parchemin jaune, c'était la

fleur des exemples; il venait de faire au vieux Thomas sa petite lecture

du matin, et il en était au commentaire.

--Considérez bien, disait-il, d'après les divers exemples que je vous ai

lus, combien les saints ont toujours abhorré la chair et le sang, et les

chaînes de la parenté et les tendresses de la famille. Ici, c'est un

saint Siméon Stylite qui, après dix-huit ans d'absence, refuse de

descendre de sa colonne pour recevoir les adieux d'une mère qui se

meurt; là, c'est un saint Alexis qui, le jour même de son mariage,

quitte sa femme et ses parents, pour s'en aller mendiant et courant

le monde. Plus loin, c'est un pieux solitaire qui, pour obéir à son

supérieur, jette son propre enfant dans un puits; Dieu est jaloux de

nos affections, et maltraiter ceux qu'il nous soupçonnerait volontiers

d'aimer, c'est lui donner des preuves d'amour! Heureux le saint enfant

qui compte pour rien les larmes de sa mère, et qui marcherait sur les

cheveux blancs de son père, plutôt que de s'arrêter une seule minute sur

le chemin glissant de la perfection! La religion est une doctrine de

mort qui tue et sacrifie tout sans pitié.

Dieu n'a pas épargné son propre fils; il l'a abandonné au supplice

quoique innocent, et nous aurions pitié de nos enfants coupables!

Eh! que nous importent les fruits impurs de la chair et du sang! Nos

enfants, ce sont nos bonnes oeuvres, nos mortifications, nos aumônes à

l'Église et nos incessantes prières. Quant à ceux dont la naissance

doit nous faire rougir en nous rappelant des instants de concupiscence

satisfaite, nous devons leur laisser de bons exemples à suivre: voilà

tout l'héritage d'un chrétien. Mais pour cet argent mal acquis, pour

cette richesse d'iniquité, prenons garde qu'elle ne crie contre nous

après notre mort en perpétuant nos désordres; sanctifions cet argent

afin qu'il ne périsse pas avec nous; suspendons aux colonnes du temple

de Dieu les dépouilles de Bélial; mourons pauvres pour expier le crime

d'avoir vécu riches, et laissons à nos enfants et à nos hoirs la

pauvreté chrétienne comme le plus grand de tous les trésors.

Frère Macé s'arrêta un peu pour souffler au bout de cette lourde

période, et, roulant les yeux de côté, il épiait sur les traits du père

Thomas l'effet de sa pieuse harangue.

Le vieux Thomas avait l'air toujours plus impatient et plus ennuyé.

--Pardieu! dit-il enfin d'un ton qui fit tressaillir le moine, si la

pauvreté est un si excellent bien, pourquoi ne la laisserais-je pas

aux bons religieux de Seuillé plutôt qu'à mon pendard de neveu? et si

l'argent est une chose si pernicieuse, pourquoi donc les moines sont-ils

en général si empressés pour en avoir?

--Saint Benoît! que dites-vous, reprit frère Macé en se signant deux

fois, les moines et les religieux ne sont-ils pas toujours pauvres au

milieu même des richesses, puisqu'ils ne possèdent rien en propre,

pas même le vêtement qui les couvre! C'est à la communauté que vous

laisserez votre héritage: aucun de nous en son particulier n'en aura

rien, mais tous s'en trouveront mieux et prieront Dieu pour vous.

Donner à la communauté, c'est donner à Dieu; car c'est à Dieu seul

qu'appartient réellement ce qui est à tous.

--Peut-être bien, frère Macé, peut-être bien! je ne soutiens pas le

contraire. Et vous savez, de reste, que je prétends donner à la sainte

abbaye de Seuillé cette métairie de la Devinière. Je l'ai promis, et je

ne m'en dédis pas; mais j'ai l'entendement tout troublé de doutes et de

scrupules. Vous savez que la pauvreté, qui est la bonne nourrice de la

vertu des saints, est une mauvaise conseillère pour les âmes faibles.

Ainsi me voilà en perplexité touchant mon neveu; car je ne vous parle

pas de mon fils, qu'il faudrait peut-être cependant assister dans

l'extrémité où il doit se trouver. Mais parlons de mon neveu; il est

faible d'esprit et paresseux de son naturel; si je le laisse dans la

misère, il se fera peut-être bateleur ou larron, à la honte de sa

famille. Vous me dites que Dieu a frappé son fils bien-aimé: sans doute,

mais c'était pour lui ouvrir ensuite le royaume de sa gloire et le

constituer héritier de sa toute-puissance; de plus, s'il a voulu

soumettre sa propre divinité à la mort, c'était pour nous, qui sommes

ses enfants: il a donc bien aimé les siens, et nous donne son exemple à

suivre. Je ne sais comment le grand saint Siméon Stylite arrangeait sa

sainteté avec le commandement de Dieu qui nous dit d'honorer père et

mère. Saint Alexis savait sans doute que répondre à cette parole de

notre Seigneur: Celui qui se sépare de sa femme, la voue lui-même à

l'adultère. Et une lumière surnaturelle lui avait sans doute garanti la

vertu de sa nouvelle épouse. Quant à ce solitaire qui jetait son fils

dans un puits, je le félicite de n'avoir pas eu à se garder dans ce

temps-là d'un bon lieutenant criminel; mais de notre temps pareille

obéissance serait appelée par les juges de la Tournelle ou du Châtelet

de Paris, complicité d'assassinat. Ce sont toutes ces réflexions qui me

tourmentent depuis hier soir, et qui font que je ne comprends plus rien

à vos histoires et à vos sermons.

Vous aurez commis quelque péché d'orgueil contre Dieu, dit sèchement le

frère Macé; c'est pourquoi votre âme est malade. Faites un bon examen

de conscience et renoncez à votre propre jugement. Accusez-vous d'avoir

raisonné comme un hérétique, et frappez-vous humblement la poitrine en

disant trois fois: C'est ma faute.

En ce moment on frappait assez fort à la porte de la chambre.

--Entrez, dit maître Thomas en toussant.

--Non, cria frère Macé, n'entrez pas, attendez; qui êtes-vous et

pourquoi frappez-vous si fort à la porte d'un malade?

Frère Macé s'était levé, et courait vers la porte qui s'ouvrit avant

qu'il eût le temps de la retenir.... Mais il se rassura en voyant

apparaître la face vermeille de frère Jean.

--Ah! dit-il en allant se rasseoir avec un geste de mépris, c'est ce

lourdaud de frère Buinard.

On sait que les bigots pardonnent bien plus volontiers à leurs confrères

la goinfrerie que l'intelligence. Or, frère Jean qui avait des vices et

de l'esprit, ne laissait paraître que ses vices en présence des autres

moines, aussi n'était-il pas regardé par eux comme un homme dangereux;

il se moquait bien un peu quelquefois des pratiques de la religion, mais

comme il avait soin de ménager les gens d'église et qu'il se montrait

fort zélé pour la richesse du couvent et le bon entretien de la vigne,

on l'aimait mieux ainsi que s'il eût été vertueux et raisonneur.

D'ailleurs, il se confessait régulièrement, et s'il ne disait pas

fidèlement ses heures, il passait du moins pour les dire. Il évitait

d'ailleurs les esclandres, ne se brouillait jamais avec les pères ni

avec les maris, ménageait la chèvre et le chou, et n'avait jamais eu

d'enfants; c'était donc un excellent moine dans l'opinion même de frère

Macé.

Le sorcier de Meudon · 第 7 / 17 段