Cependant une grande désunion s'était manifestée parmi les moines. Le

prieur, qui blâmait en secret la sévérité de frère Paphnuce et qui

redoutait son ascendant, avait ameuté sous main tous ceux de son parti;

on ouvrit l'autel de la Basmette que frère Lubin n'avait pas manqué de

fermer au verrou, comme nous l'avons dit, et l'on y trouva le frère

sacristain plus mort que vif, qui se croyait damné et demandait pardon

tout haut de s'être fait l'instrument des fourberies de frère Paphnuce.

Le prieur assembla le soir un conciliabule de moines où Paphnuce ne fut

pas admis, et il fut décidé qu'on tirerait maître François de sa prison

pour l'entendre encore une fois. Le prieur se transporta donc lui-même

et descendit dans l'_in pace_, il appela maître François, et personne

ne lui répondit; enfin il ouvrit la porte du cachot, et n'y trouva

personne.

L'évasion du prisonnier l'alarma encore plus que tout le reste; il

craignit la fureur de Paphnuce et le scandale de cette affaire, et

revint tout essoufflé conter aux moines ce qui arrivait.

Il fut décide tout d'une voix que frère Paphnuce serait enfermé dès

cette nuit même dans l'_in pace,_ et qu'on lui choisirait un cachot

plus imperméable que celui de maître François, mais que, pour le frère

médecin, on le laisserait aller où il voudrait et sans rien dire, pour

ne pas faire de scandale.

La sentence secrète des moines fut exécutée sur-le-champ, et lorsque la

communauté se coucha, le méchant Paphnuce était enfermé, comme il le

méritait bien, dans la cellule la plus noire et la plus profonde de

l'_in pace._

Le lendemain, comme on ouvrait l'église avant le jour, on vit entrer

dans les ténèbres un homme qui paraissait chargé d'une guirlande de

feuillage et qui vint la suspendre à l'entrée de la grotte de la

Basmette. On pensa que c'était un villageois qui voulait faire preuve de

dévotion.

Mais quand le jour fut venu, on vit avec étonnement une guirlande

de feuilles de chêne entrelacée de flacons brisés, de verres encore

vermeils, de bouquets à demi flétris, de jarretières perdues à la danse,

puis quelques flûtes et quelques tambourins enlevés furtivement aux

villageois endormis sur la pelouse.

Autour de ce singulier trophée, serpentait une bande de parchemin sur

lequel on lisait en gros caractères d'une belle et grande écriture:

EX VOTO DE MAÎTRE FRANÇOIS RABELAIS.

FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE

DEUXIÈME PARTIE

I

LES DIABLES DE LA DEVINIÈRE

Le plus doux pays qui s'épanouisse sous le plus doux ciel de France,

chacun sait que c'est la Touraine; et s'il est dans tout ce florissant

jardin, nommé Touraine, un petit nid bien abrité où puissent couver

en paix et donner tranquillement la becquée à leurs petits, tous les

oiseaux de bon augure, c'est la bonne vieille petite ville de Chinon.

Assise au penchant d'un coteau tout chevelu de forêts, elle se mire dans

la Vienne qui vient lui câliner les pieds, et elle se trouve toujours

jolie malgré la vieillesse de ses murs et les rides de ses pignons, car

elle a le secret de beauté des bonnes mères, et l'amour de ses enfants

ne cesse de la rajeunir.

Qui croirait que cette bienheureuse cité soit une fille de Caïn? Rien

n'est plus vrai, pourtant, s'il faut en croire son vieux nom de Caïno et

sa légende plus vieille encore. Suivant cette légende, Caïn, repentant

et cherchant par tout le monde une terre ignorante de son crime et

un ciel qu'il pût regarder sans frayeur, ne trouva qu'en notre belle

Touraine la nature assez indulgente et le ciel assez apaisé. Aussi

s'endormit-il, pour la première fois, d'un bon sommeil sur les bords de

la Vienne, sa triste pensée se berçant aux voix mêlées de la rivière et

de la forêt qui chantaient comme deux nourrices. A son réveil il crut

se sentir pardonné, et voulut bâtir en ce lieu même une retraite pour y

mourir. C'est ainsi que Chinon prit naissance et fut comme la benoîte

abbaye où le diable se fit ermite en la personne de frère Caïn.

Or, comme toutes les villes célèbres du monde ont leurs monuments et

leurs merveilles, il serait malséant de mentionner Chinon sans parler de

la Cave peinte an cabaret de la Lamproie: c'était dans le bon temps le

vrai temple de cette divinité sereine, vermeille et folâtre, qui se

couronne de pampres, s'enlumine de lie et presse la grappe à deux mains;

là aussi, et non ailleurs, se trouvait le siège de cet oracle de la dive

bouteille dont les réponses n'étaient jamais douteuses, et dont les

pronostics étaient toujours certains. On y descendait par cent marches,

ni plus ni moins, divisées par dix, vingt, trente et quarante, selon la

tétrade de Pythagore. Au-dessus de la porte, faite en ogive et toute

festonnée de pampre et de lierre artistement ciselés dans la pierre et

peints ensuite au naturel, se voyaient trois sphères superposées, figure

pleine de mystères et de secrets horrifiques, résumant toute philosophie

et symbolisant à la fois toutes choses divines et humaines. La sphère

d'en bas était plus large, celle de dessus plus rebondie, celle d'en

haut plus petite, mais plus vivement colorée. La sphère d'en bas

communiquait avec celle du haut par l'entremise de celle du milieu.

En bas était le réservoir, tout en haut la fiole précieuse où se

recueillaient les esprits, et entre deux le savant alambic où

s'élaborait la divine liqueur. La sphère d'en bas était un tonneau,

la sphère du milieu une large et proéminente bedaine, et la sphère

supérieure enfin était la tête d'un Bacchus riant à travers les pampres

et les raisins, lesquels faisaient à son front un diadème plus divin que

les nuages et les étoiles qui pendent en touffes et en grappes sur les

noirs cheveux de Jupiter.

Sur le tonneau on lisait en lettres gothiques: _Ici l'on boit_; sur la

bedaine se tordait une légende en bandoulière où l'on pouvait lire: _Ici

l'on vit_; et enfin, sur le front même du Bacchus on découvrait entre

les feuilles ces mots non moins lisiblement tracés: _Ici l'on rit_.

Ainsi, par trois fois trois mots et quatre syllabes se résumait en

nombres sacrés toute cette sagesse hiéroglyphique, selon laquelle

le ciel n'était qu'un éternel sourire, la vie humaine un travail de

digestion panthéistique, et la matière un vin en ébullition où l'esprit

monte et où la lie descend, le tout resserré et contenu par les cercles

planétaires sous les douves du firmament. Que de profondeur et de

science dans l'enseigne d'un cabaret!

Ce n'était point aussi un cabaret ordinaire que l'auberge de la

Lamproie, ainsi nommée encore en souvenir de sa première enseigne, qui

datait du temps des Romains, grands amateurs de lamproies, comme le

savent bien ceux qui ont lu l'histoire de Vedius Pollion. Or, l'esclave

de Vedius Pollion, le même qui faillit si bien être mangé par les

murènes ou lamproies, ayant été affranchi par Auguste, vint se réfugier

dans les Gaules et s'établit aubergiste à Chinon. Là, pour venger les

pauvres gens que les grands seigneurs romains faisaient manger aux

lamproies, il jura de faire manger des lamproies aux pauvres gens; et

très-bien sut-il effectuer par adresse ce que par force ouverte avait

inutilement tenté Spartacus, un de ses ancêtres, voire même son

grand-père, si l'on en croit la légende ferrée: les pauvres, pour peu

d'argent il festoyait très-bien; s'assurant ainsi leur amitié et leur

pratique; les riches payaient pour les autres et étaient de tous les

plus mal servis, non sans un grand empressement moqueur et force

révérences patelinoises, et bien souvent leur servait-on couleuvres pour

anguilles, tandis que le menu populaire des bons vivants était toujours

bien venu, bien vu et bien traité à l'auberge de la Lamproie. On assure

que l'affranchi cabaretier hébergea Ovidius Naso, lorsque ce poète, bien

avantagé en nez et favorisé des amours, traversa les Gaules pour s'en

aller en exil, prenant, comme on dit, le chemin des écoliers; et bien

eût-il voulu séjourner longtemps en Touraine. Il resta toutefois assez

longtemps pour emporter ensuite les regrets du maître et surtout de la

maîtresse de la maison, qui, en souvenir du pauvre exilé, donna un nez

démesuré à l'enfant qu'elle mit au monde, neuf mois environ après le

départ du poëte, nez qui resta dans la famille et se transmit d'aîné en

aîné et de génération en génération.

Au premier cabaretier de la Lamproie succéda Bibulus l'Oriflant, qui, le

premier dans les Gaules, fit reposer le Juif errant au commencement de

son voyage; car il le fit tant rire par un conte de sa façon, qu'il le

contraignit de s'asseoir, se déboutonnant le ventre et se tenant les

côtés; et il y serait très-bien resté, n'eût été que le tonnerre gronda

et que les cinq sous perpétuels manquèrent tout à coup dans la poche de

l'Israélite.

A Bibulus l'Oriflant succéda Gorju le chanteur, qui fut le doyen des

troubadours de France et fit le voyage de Rome, dont il eut à se

repentir, car il y prit à la fois femme et enfant, celle qu'il y épousa

se trouvant grosse lors de son mariage, pour avoir trop goûté les

plaisanteries d'un homme de lettres, nommé Lucien, natif de Samosate et

peu estimé des augures.

A Gorju le chanteur succéda Siffle-Pipe-le-Franc-Gautier qui, à

l'article de la mort, fut baptisé par saint Christophe; et c'est ainsi

que le domaine de la Lamproie comptait aussi et remémorait avec grande

reconnaissance son premier baron chrétien. Mais, en ce qui concerne le

culte de Bacchus, la Cave peinte resta toujours païenne, car jamais le

bon vin n'y fut baptisé. Déduire tout au long la généalogie des

grands pontifes de ce temple de la gaieté serait chose instructive

certainement, utile peut-être, mais à coup sûr fastidieuse. Nous nous

en départirons donc, et il nous suffira de dire qu'au moment où vont se

passer les faits relatés dans cette nouvelle chronique, la Cave peinte

et l'auberge de la Lamproie appartenaient par droit de succession

légitime à maître Thomas Rabelais, apothicaire de Chinon et seigneur

de la Devinière, homme honnête, mais bien dégénéré de la gaieté de

ses aïeux, tant les moines, attentifs à son déclin d'âge, l'avaient

circonvenu et presque hébété de la peur du grand diable d'enfer; si

bien que le pauvre homme, après avoir consacré son fils unique à saint

François, dans le couvent de Fontenay-le-Comte en bas Poitou, d'où le

jeune Rabelais était parti pour la Basmette, près d'Angers, n'avait

plus voulu en entendre parler, par suite de mauvais rapports qui lui en

avaient été faits, et s'en allait mourant parmi les patenôtres et les

tisanes, ne voulant plus voir que des moines, et pour cela même, avec

quelque raison peut-être, se croyant entouré de diables.

Nous n'avons pas besoin de dire que le dévot apothicaire, renonçant

depuis longtemps à la profession de cabaretier, ne logeait plus à la

Lamproie; il s'était retiré, comme dans un ermitage, à sa métairie de la

Devinière, près de Seuillé, dont il écoutait surtout et voulait à toute

heure recevoir et consulter les moines. La Devinière était située à une

bonne lieue de Chinon, entre Tisé, Cinais et Chavigny, vis-à-vis de la

Roche-Clermaud; c'était une grande maison isolée au milieu des champs,

enfermée dans un double mur, celui de son jardin et celui de son clos;

car elle avait un petit jardin d'arbres fruitiers et un grand clos

planté de vignes. Or, ce clos convenait merveilleusement aux bons

religieux de Seuillé, dont les possessions s'étendaient depuis Lerné et

le Coudray jusqu'aux murs de la Devinière. Il est certain que c'était

un beau petit coin de terre à bénir, et qu'un aussi notable surcroît de

vendange ne pouvait désobliger en rien la soif des vénérables pères.

Pendant que maître Thomas était malade à la Devinière, le cabaret de la

Lamproie était tenu par son neveu, jeune homme de peu d'esprit, mais

grand viveur. Deux servantes, et un grand chien, composaient tout le

domestique de la Cave peinte; or, il est temps, je crois, maintenant,

d'entrer en matière et de commencer notre récit.

Par une chaude journée de la belle saison, vers deux heures de

l'après-midi, huit jours environ après le miracle de la Basmette, dont

nous avons parlé dans la chronique précédente, un voyageur, tout couvert

de poussière et assez mal en point, s'arrêta devant le seuil de la Cave

peinte et en salua l'enseigne philosophique avec toute l'apparence d'un

profond respect; puis il secoua son chapeau blanchi, ses gros souliers

et ses larges chausses, et se mit à descendre lentement les degrés en

regardant attentivement les peintures à fresque dont les parois de

l'escalier étaient décorées.

C'était «ung arceau incrusté de piastre, painct en «dehors rudement

d'une danse de femmes et satyres accompaignans le viel Silenus riant sur

son asne», comme dit un auteur du temps. L'ouvrage n'était ni délicat ni

recherché d'invention, mais la composition était naïve et l'exécution

vaillante, l'artiste ne bronchant devant aucune difficulté, mais

les enjambant à merveille, ou mieux les sautant à pieds joints; là,

l'inexpérience du pinceau n'avait rien de timide, et pouvait souvent, à

force d'audace, se faire accepter comme un caprice du talent. C'était

surtout dans le luxe des arabesques et dans l'entortillement infini des

chicorées, des acanthes et des fougères, que se révélait la fantaisie

du peintre, toujours plus folle à mesure qu'on approchait du bas de

l'escalier, comme si les émanations de cet antre prophétique avaient

dessiné elles-mêmes sur la muraille toutes les hallucinations de

l'ivresse, ou plutôt, comme si le peintre se fût enivré graduellement à

mesure qu'il descendait, et n'avait quitté le pinceau que quand sa main

n'avait plus assez été sûre pour tenir même le pied de son verre.

Le voyageur dont nous venons de parler descendait lentement en suivant

et caressant des yeux les fantaisies bachiques de cette mirifique

peinture. Cependant du fond de la Cave peinte montait au-devant de lui

une fraîcheur pleine de voix joyeuses avec le tintement des verres, le

cliquetis des assiettes et le gazouillement des cruches. L'étranger

s'arrêta comme en extase, humant cette fraîcheur et ce bruit, et je ne

sais combien de temps il y serait demeuré, sans le grand chien de la

maison, vieux serviteur qu'on laissait vaguer dans le cabaret où il se

nourrissait de bribes, véritable frère mendiant, si ce n'est qu'il avait

du coeur et ne se rapprochait jamais de ceux qui l'avaient injustement

rudoyé.

Ce grand chien donc quitta tout à coup un os dont il s'occupait dans

un coin, et remplissant tout le caveau de ses aboiements joyeux qui

couvrirent le chant des buveurs, il s'élança vers la porte, et sur le

seuil rencontrant le voyageur arrêté, il se dressa tout droit devant lui

les pattes posées l'une deçà, l'autre delà sur ses épaules, le souffle

haletant, la queue frétillante, autant que le permettait son grand âge,

et de lui lécher la figure, les mains, les pieds; et de se frotter à ses

jambes, et de tournoyer autour de lui avec des grognements de plaisir

et des petits cris entrecoupés, comme si la pauvre bête eût pleuré et

sangloté d'aise. L'étranger, de son côté, lui rendait bien toutes ses

caresses.

--C'est donc toi, lui disait-il, mon pauvre Lichepot, tu vis toujours

et tu te souviens encore de moi! oh! la bonne chienne d'amitié! Là! là!

voyons, ne meurs pas de joie, comme fit le vieux chien d'Ulysses. O, mon

mignon, mon bedon, mon grognon! ouaf! ouaf! c'est bien toujours sa voix:

seulement elle est un peu cassée! Hélas! nous sommes tous mortels, et ta

vieillesse me vieillit déjà, mon brave ami, mon pauvre nez camus! Comme

passe le temps! il me semble y être encore, à cette époque où nous

faisions ménage ensemble! j'allais te trouver dans ta niche, et tous

deux ensemble, l'un sur l'autre, nous nous roulions, sens devant

derrière, sens dessus dessous, et jamais de fâcherie! tu buvais avec

moi du lait dans mon écuelle, je trempais mon pain dans ta soupe, je

te mordais les oreilles, tu me débarbouillais n'importe où, n'importe

comment, et nous étions parfaitement contents l'un de l'autre. Oh! les

beaux jours de mon enfance, pourquoi sont-ils à tout jamais passés!

Pendant ce monologue, ou plutôt pendant ce colloque de l'homme et du

chien, tous les buveurs avaient tourné la tête, et une vieille servante

s'était approchée, tenant un torchon d'une main et de l'autre une pinte

vide.

--Allez coucher! allez coucher! cria-t-elle en frappant le chien de

son torchon. Puis jetant sur le nouveau venu un regard d'investigation

inquiète:

--Que faudra-t-il vous servir? lui demanda-t-elle.

--Eh quoi! la mère Maguette ne me reconnaît pas? dit à demi-voix

l'étranger.

--Non, dit sèchement la vieille, un peu confuse et détournant les yeux.

--Eh quoi! dix ans d'absence ont-ils pu me changer à ce point que tu

ne me reconnaisses plus, toi qui m'as si souvent donné le fouet? Je

n'aurais peut-être pas dû commencer par te montrer mon visage...

--Silence! silence! reprit Maguette en baissant la voix. Je vous

reconnais peut-être bien, mais il ne faut pas que je le dise. Il n'y a

pas de place ici pour vous; allez vous-en, allez vous-en!

--Comment! que je m'en aille! Laisse-moi donc arriver d'abord. Comment

donc se porte mon père?

--Vous n'avez plus de père, monsieur François; notre vieux maître est

si en colère contre vous, qu'il a défendu de prononcer votre nom, et

d'ailleurs il n'est plus ici; il demeure à la Devinière.

--Eh bien! qu'est-ce qu'il y a donc, et que demande cet homme? Si c'est

la charité, qu'on lui baille un morceau de pain et qu'il s'en aille,

cria du fond du cabaret la voix aigre de l'autre servante qui, en

l'absence du patron, faisait quelque peu la maîtresse.

--Merci, ma bonne, dit maître François, que nos lecteurs ont sans doute

déjà reconnu; merci de votre charité, j'y avais droit en ma qualité

de frère mendiant, quand j'étais chez les franciscains; mais je vous

avertis que, pour le moment, je sens quelque peu le fagot; ainsi placez

mieux vos aumônes.

--Que veut dire ce bon pendard, se récria la maritorne furieuse, et

comprenant seulement qu'on venait de se moquer d'elle. N'est-ce pas

quelque parpaillot ou quelque coupeur de bourse? Allons, arrière!

arrière! et que l'on décampe de céans, ou je vais chercher les archers.

--Allez-moi plutôt querir un pot de vin frais, et faites place pour que

j'entre et puisse m'asseoir; je suis le fils de votre maître.

--Taisez-vous donc, pour Dieu! taisez-vous donc, et allez vous-en, lui

répétait tout bas la vieille Maguette. Dire ainsi tout haut ce que vous

êtes, c'est vouloir vous faire chasser à coups de balai!

En effet, la parole ne fut pas plutôt lâchée que la grosse

servante-maîtresse devint rouge comme une crête de coq, et se

rengorgeant comme une poule en colère:

--Que dites-vous là, menteur, affronteur, vagabond? notre maître n'a

point de fils qui soit fait comme vous. Son fils, s'il en a un, est un

saint prêtre et un honnête religieux, et non pas un coureur de grands

chemins. Allons, en route! et que je ne vous le disions plus, vermine du

diable!

Et joignant l'action aux paroles, la truande s'avançait armée d'une

vieille poêle à frire.

Le pauvre vieux chien se rua entre elle et son jeune maître en poussant

des aboiements plaintifs; mal lui en prit, car il reçut sur la tête un

coup de la hallebarde improvisée, dont le fer arrondi ne pouvait pas lui

faire une bien profonde blessure. Toutefois, il en porta sur-le-champ la

marque, non pas sanglante, mais d'un beau noir de suie, et se retira du

combat en hurlant d'un ton de voix désespéré.

Les buveurs de la Cave peinte, riant aux éclats, s'étaient rangés en

demi-cercle et encourageaient la colère comique de la servante par ce

sifflement de langue et des dents avec lequel on excite les dogues à

la bataille. La vieille Maguette, sous l'influence de la peur que lui

inspirait sa compagne, s'était mise aussi dans une attitude offensive,

et avait pris un balai derrière la porte.

--Touchant accueil fait à l'enfant prodigue! s'écriait maître François

en joignant les mains. Oh! les bonnes âmes, et comme je reconnais bien

les excellents fruits du saint Évangile!

--Jésus, mon Dieu! dit la vieille, il parle du saint Évangile! C'est

donc bien vrai qu'il a renié la religion pour se faire huguenot. Qui

aurait pensé cela lorsqu'il était petit, et quand, à le voir si gourmand

et si polisson, tout le monde disait: «Ce sera un jour un bon moine.»

--A la porte! à la porte! crièrent alors tous les buveurs; il est de la

vache à Colas!

Maître François s'apprêtait à les haranguer, lorsqu'une voix forte se

fit entendre sur les degrés de la Cave peinte, chantant sur un air alors

connu ce couplet d'une chanson à boire:

De l'huile des savants la lumière est trop terne

Pour nourrir la gaîté, ce lumignon divin,

Et si mon ventre était une lanterne,

Je voudrais éclairer le monde avec du vin!

--Bis! répondirent avec des applaudissements et des acclamations toutes

les voix du cabaret.

--C'est frère Jean! c'est frère Jean! répétèrent tous les buveurs.

Maître François se retourna, et se trouvant face à face avec celui qui

descendait, il poussa à son tour une exclamation joyeuse et ouvrit ses

deux bras, dans lesquels frère Jean, qui le reconnut tout d'abord, se

précipita tout d'un élan.

--C'est lui! c'est parbleu bien lui! ça, que je l'étouffe une bonne fois

à force de l'embrasser!

--Frère Jean, mon ami!

--Frère François, mon compère! Oh! le roi des frapparts!

--Oh! la crème des penaillons!

--Toujours franc gautier?

--Toujours joyeux compagnon?

--Et la science de votre paternité, comment va-t-elle?

--Et la soif de votre rotondité, qu'en faites-vous?

--Pardienne! je vais t'en faire avoir des nouvelles les plus récentes,

docteur, mon mignon. Boirons-nous frais? Eh! parbleu, les belles,

qu'est-il affaire ici de balais et de poêle à frire? Il sera temps de

balayer quand nous serons partis, et pour la poêle, c'est sur un feu

clair et bien flambant qu'il faut la mettre; j'entends avec bonnes

andouillettes et menues tranches de lard pour saler la soif. Allons,

vite à l'ouvrage, notre sainte religion ne souffre point les

fainéants... surtout en matière de cuisine! En attendant, exhibez-nous

un pot du meilleur. Je viens ici de la part du révérend prieur de

Seuillé.

--Mais c'est que vous ne savez pas que maître Thomas a défendu que...

--Que! que! que! poursuivit frère Jean en poussant les deux servantes

chacune par une épaule. En cuisine et à boire! voilà le mot de passe.

--Mais c'est qu'il nous est défendu de reconnaître maître François si

par hasard il se présentait, et comme monsieur n'est pas céans...

--Eh! mille tonneaux! qui vous force à reconnaître autre chose que vos

jambons et vos bouteilles, et qui parle ici de maître François? Vous ne

l'avez pas reconnu, n'est-ce pas? puisque vous le mettiez à la porte;

car ainsi n'eussiez-vous pas traité le fils de la maison. Maintenant le

repoussiez-vous, parce qu'il vous est inconnu et qu'il vous semble en

assez mauvais équipage? Je le connais et je réponds pour lui. C'est

le docteur Hypothadée Rondibilis Trouillogan, théologien, médecin et

philosophe: que tout le monde boive à sa santé! Mais quoi! n'ai-je pas

en descendant ici entendu murmurer les mots de huguenot et de vache à

Colas? Croyez-moi, les enfants, quand la vache à Colas aura fait des

veaux vous pourrez les reconnaître à un certain air de famille qu'ils

auront avec vous, et libres serez-vous alors de leur tremper la queue

dans l'eau bénite pour vous en faire des goupillons dont ils vous

aspergeront en chassant les mouches. Mais, foin des hérétiques et des

buveurs d'eau! sachez tous que celui-là doit être réputé catholique et

bon chrétien qui entre à la Cave peinte, bras dessus, bras dessous avec

frère Jean des Entommures!

II

LE PATENOTRES DE FRÈRE JEAN

Les paroles joyeusement impératives de frère Jean parurent avoir sur

tout le personnel de l'auberge la même influence que le _quos ego_ de

Neptunus sur les flots mutinés et sur les turbulents écoliers d'Eolus,

c'est-à-dire, sans mythologie, que chacun retourna tranquillement à sa

place, que la mère Maguette quitta son balai pour reprendre sa pinte

et son torchon, et quels grosse Mathurine se mit à essuyer sa poêle et

monta vers le garde-manger pour couper du lard. Frère Jean et frère

François s'installèrent triomphalement à la table la plus apparente et

la mieux entretenue du cabaret, où ils se mirent à deviser à voix haute,

tantôt riant à gorge déployée, tantôt plus graves et se rembrunissant le

front à la manière des docteurs, mais toujours finissant leurs propos

par trinquer et boire d'autant.

Le sorcier de Meudon · 第 6 / 17 段