frère sacristain n'est pas ici, et qu'on le trouvera sans doute encore
renfermé dans l'autel, où il voulait jouer le rôle de saint François,
et où je l'ai forcé de rentrer avec confusion et contusion, après avoir
fort bien et fort convenablement représenté messer Satanas!... Ah! frère
Paphnuce, voilà donc vos supercheries! Et vous trompez ainsi le bon
peuple fidèle avec de faux miracles! Eh bien! moi, j'ai rempli mon
devoir de médecin et de prêtre: j'ai remédié au mal, j'ai exorcisé le
démon, et je lui ai fait confesser son mensonge. Je ne justifie pas ce
que ma ruse a eu d'irrégulier et de hardi; je regrette que l'office
divin ait été troublé, mais je plains le vrai coupable, car il n'a pas
bien compris sans doute toute l'énormité de son action. Je ne demande
pas qu'on le punisse; je désire que la confusion lui soit salutaire; car
vous comprenez bien que le pauvre frère sacristain, qui à cette heure
peut-être n'est pas encore revenu de sa frayeur, ne s'est pas déterminé
de lui-même à cette vilaine action, et qu'en vertu de la sainte
obéissance il doit en rapporter tout l'honneur à qui de droit.
--Silence, malheureux, silence! criait frère Paphnuce d'une voix enrouée
pendant tout ce discours; mais la voix claire et ferme de maître
François dominait la sienne, et l'accusé ne s'arrêta qu'après avoir tout
dit.
Le maître des novices était suffoqué de colère; il balbutiait des
paroles incohérentes, et poussait une espèce de cri guttural et
étranglé; il fut obligé de s'asseoir.
Pendant ce temps frère Pacôme rédigeait la formule de la sentence et la
faisait passer au père prieur, qui, faute de besicles, ne put la lire,
mais la renvoya à frère Paphnuce.
Elle portait que les vêpres des morts seraient chantées après l'office
du jour, pour l'âme de défunt frère François, qui allait être
immédiatement, et pour jamais enseveli dans l'_in pace._
Les moines furent consultés: ils regardèrent le prieur, qui regardait
frère Paphnuce, et tout le monde condamna.
Il fut décidé que le frère médecin serait renfermé dans le même cachot,
d'où quelques heures auparavant on avait tiré frère Lubin.
Frère François, riant sous cape, parut profondément affligé.
On lui ordonna de se mettre à genoux au milieu du Chapitre et de faire
amende honorable, en tenant à la main un cierge allumé.
--Seigneur, mon Dieu, dit-il quand il fut dans cette humble posture, je
vous confesse ma folie, et je vous demande pardon d'avoir fait ce que
vous défendez dans votre Évangile, où vous avez dit: «Ne semez pas les
perles devant les pourceaux; car ils les fouleraient aux pieds, et leur
fureur se tournant contre vous ils vous déchireraient.
Je vous demande pardon de l'ignorance et de la méchanceté de ces moines;
car j'ai vécu au milieu d'eux, et j'aurais dû essayer de les convertir
ou les quitter.
Je vous demande pardon de leur avoir parlé sérieusement et de m'être
ainsi rendu aussi ridicule que si j'avais voulu donner des leçons de
métaphysique à des citrouilles.
Je m'en repens sincèrement, et vous promets de ne traiter désormais de
pareilles gens que par ce rire inextinguible qui, selon Homère, fait le
bonheur des dieux, et qui doit-être, selon moi, la panacée universelle
des philosophes.
Car le rire est un acte de foi: les larmes sont la pénitence du doute
ou de la fausse croyance. C'est la triste pluie qui se forme; quand
viennent à se condenser les vapeurs de l'illusion.
Depuis bien des milliers d'années, le soleil voit les malheurs du monde,
et il rit toujours au printemps.
La terre est pleine de cadavres, et elle rit toujours palpitante d'une
vie nouvelle et rajeunie, d'année en année, par le luxe de sa nouvelle
parure!
La vigne pleure sous le fer qui la taille: mais bientôt les larmes sont
séchées quand le soleil a cicatrisé sa blessure: elle s'épanouit alors
en pampres et en grappes vermeilles, elle gonfle de joie et de franc
rire ses grappes nombreuses et arrondies, et elle verse à flots dans la
cuve l'oubli des chagrins, les franches amitiés, l'insouciance de tous
les maux, la concorde de la terre et la tranquillité du ciel!
--Ce n'est point cela qu'il fallait dire! se récriait frère Paphnuce.
--Avez-vous quelque chose à demander avant d'être séparé pour jamais de
vos frères? lui demanda d'une voix tremblante le père prieur presque
attendri.
--Je demande une tasse de vin frais, répondit frère François: car voici
plus d'une heure que je me dessèche la gorge à parler inutilement.
VIII
LE SOIR DES NOCES
Malgré l'indignation des moines, le mariage de Lubin et de Marjolaine
n'en avait pas moins été conduit à bonne fin. Que les jeunes gens
fussent mariés par saint François ou par frère François, qui n'était pas
saint, mais qui était prêtre, la bénédiction nuptiale n'en avait pas
moins été valable dans l'opinion de toute l'assemblée, et les voisins
et amis n'avaient pas manqué à la fête qu'on avait improvisée sous les
grands arbres de la Chesnaie. Dieu sait si la journée fut bien employée
et si elle parut longue à aucun des convives! Les jeunes mariés
seulement attendirent le soir avec impatience, mais toutefois sans trop
d'ennui, car on s'empressa de toutes les façons pour les distraire; et
d'ailleurs ils avaient tant de joie au coeur à s'entre-regarder et à se
toucher furtivement la main, qu'il leur semblait faire un trop beau rêve
et qu'ils avaient peur de s'éveiller.
Quand le soir vint, des guirlandes de feuillages et de fleurs avaient
été tendues dans la clairière de la Chesnaie; des tables étaient
dressées à la ronde pour les buveurs, et la pelouse du milieu, destinée
à la danse, était éclairée par des lanternes de toutes couleurs. Le son
des flûtes et des tambourins semblait s'accorder avec le chuchotement
des doux propos sur le gazon, les cris joyeux de la table, la musique
des verres et des flacons entre-choqués, le glouglou des bouteilles et
la voix des éclats de rire.
Cependant Léandre Lubin n'était pas tellement absorbé dans sa joie qu'il
en devînt ingrat envers son bienfaiteur, et qu'il oubliât le frère
médecin; il était grandement inquiet de ce qui pouvait lui être arrivé;
car il connaissait assez la rancune de Paphnuce et la faiblesse du
prieur. Il avait donc dépêché messagers sur messagers à la Basmette,
pour s'enquérir adroitement de maître François auprès du frère portier,
qui, à trois différentes fois, avait assuré ne rien savoir. Sur le
soir donc, après avoir bien dansé sur la pelouse aux fifres et aux
tambourins, tandis que les jeunes mariés, laissés un instant à
eux-mêmes, regardaient de côté et d'autre en se serrant la main sans
rien dire, et songeaient probablement à s'échapper pour aller loin de
tous les regards causer un instant encore plus à leur aise, voila qu'un
jeune garçon tout essoufflé accourut auprès de Lubin, et lui rendit
compte de tout ce qu'il venait de voir et d'entendre. En écoutant près
d'une petite fenêtre grillée qui donnait sur la chapelle souterraine,
il avait entendu chanter le _De profondis,_ puis les moines avaient dit
trois fois d'une voix éclatante: _Requiescat in pace!_ et le chant avait
semblé descendre et se perdre dans les caveaux. Quelques instants après,
il avait entendu les frères remonter, des portes s'ouvrir et se fermer,
puis la voix du prieur qui disait: «Mes frères, que cet exemple terrible
vous apprenne à respecter votre vocation et à vous défier des vanités de
la science.»
Il n'en fallut pas davantage à Léandre Lubin pour tout comprendre; il
pousse un grand cri, se lève indigné et appelle à haute voix toute la
noce. Les joyeuses causeries s'interrompent, on accourt, on se range en
cercle, on se penche les uns sur les autres pour écouter le marié.
--Mes amis! s'écrie-t-il, le bon frère François, le médecin des pauvres,
le consolateur des bonnes gens, celui qui a fait mon bonheur et celui de
Marjolaine, frère François, qui nous prêchait si bien la bonne religion
de l'Évangile et qui nous instruisait avec tant de patience sans
chercher à nous faire peur, le meilleur des hommes, le plus savant des
docteurs et le plus indulgent des prêtres, maître François, enfin, vient
d'être enterré vivant par ses méchants confrères; ils l'ont condamné à
mourir dans les caves de l'_in pace!_
--C'est une indignité! s'écria-t-on tout d'une voix.
--Il faut le sauver! dit Marjolaine.
--Oui! oui! oui! répète l'assemblée tout entière, il faut le sauver! il
faut le sauver!
--Mais comment faire? dit Lubin.
--Il faut aller tous à la Basmette redemander notre frère médecin, et,
si on nous le refuse, menacer de mettre le feu au couvent, dit l'un des
plus déterminés, à qui le vin avait un peu trop échauffé la tête.
--Doucement, bonnes gens, doucement! dit alors une voix qui fit
tressaillir tout le monde; ne vous exposez pas de la sorte à avoir
des démêlés avec la justice. La justice ne favorise déjà pas trop les
pauvres gens lorsqu'ils ont raison, mais elle les frappe sans pitié
quand ils ont tort!
En même temps, un personnage qui s'était approché doucement parut au
milieu de l'assemblée, qui l'accueillit avec de grands cris d'étonnement
et de joie. Léandre Lubin se jeta à son cou, et Marjolaine lui présenta
son front pour être embrassée, aux grands applaudissements de toute la
noce. C'était maître François en personne.
--Eh quoi! dit l'ancien frère Lubin; ils ne vous ont donc pas enfermé,
comme je le croyais, dans leur vilain caveau mortuaire?
--Si fait bien, dit maître François, et je vous ai remplacé dans le
cachot où vous avez passé trois jours. Ils espéraient bien m'y laisser
plus longtemps et ne se doutaient pas que je m'étais d'avance prémuni de
la clef des champs.
--Ah! mais c'est vrai! s'écria Lubin; je ne pensais plus au puits
desséché, au conduit souterrain et à l'échelle de corde! Oh! que c'est
bien fait, et comme ils doivent être bien attrapés!
--Vive le frère François! cria tout le monde.
--Vive tout le monde! dit frère François, Allons, allons, du coeur à la
danse! Que chacun reprenne sa chacune; j'aperçois là-bas des flacons
qui s'ennuient. Ne m'invitez-vous pas à la noce? Foin des moines qui ne
savent pas rire, et qui maudissent les plaisirs honnêtes! Soyez bénis
et amusez-vous! Vertu de froc! je crois que vous êtes atteints de
mélancolie! Et gai! gai! gai! allons! allons! et dzig, et dzig, et dzig
don don! qui cabriolera le mieux! qui rira de meilleur coeur! qui le
premier et le plus bravement me fera tête le verre à la main? Pas tous
à la fois, maintenant! Courage! c'est bien, et buvez en tous, il est
frais! Ah! comme il mousse, le fripon! comme il rit dans le verre avec
sa petite mine vermeille! A vous, compère Guillaume! avalez-moi ce
verre-là, c'est une potion contre la soif!
La joyeuse humeur du bon frère avait remis tout le monde en train: les
danses, les chansons et les menus propos des buveurs recommencèrent de
plus belle; mais tous se pressaient en cercle autour du frère médecin,
qui était devenu l'âme de la fête et comme le foyer de la franche
gaieté.
--Frère François, lui disait-on de tous côtés, dans les intervalles
de la musique et de la danse et lorsque les jeunes gens fatigués se
reposaient autour de lui,--frère François, vous qui racontez si bien,
dites-nous une petite histoire.
--Je le veux bien, dit maître François; écoutez de toutes vos oreilles:
«Il y a bien loin d'ici un beau pays qui s'appelle le royaume d'Utopie;
on y va en traversant l'Océan fantastique au-dessus de l'île Sonnante,
et en laissant à droite le pays des Papimanes, toujours gras et bénis
de Dieu, et à gauche les régions désolées de Papefiguière, où le peuple
laboure et travaille inutilement, parce que c'est toujours le diable qui
profite de la moisson.
Donc, en ce beau pays d'Utopie, qui est voisin du royaume des Lanternes,
il y eut un village qui se voua tout entier au service de Dieu, en
cas qu'il fût épargné par une maladie mortelle et très-épidémique qui
ravageait alors toutes les contrées d'alentour.
Or, le village fut non-seulement épargné, mais encore, par une
bénédiction toute spéciale, tous les habitants semblaient refleurir de
santé, de force et de beaux enfants, avec un luxe merveilleux. Cependant
il s'agissait d'accomplir le voeu général, et ce n'était pas un petit
embarras: car il ne s'agissait pas seulement de mener une bonne conduite
ordinaire, on s'était voué à Dieu, c'est-à-dire à la perfection. Et
cependant le village entier, hommes, femmes, enfants et vieillards, ne
pouvait pas se faire moine.
Les bonnes gens résolurent de consulter à ce sujet le fameux enchanteur
Merlin, qui vivait à cette époque. Car ni leur curé, ni leur évêque, ni
le pape même, n'avaient rien su leur répondre qui les satisfît.
Merlin, qui passait justement en ce temps-là par la capitale des
Lanternes, accueillit bien les ambassadeurs des villageois, et leur dit
que pour servir Dieu en perfection, il fallait unir ensemble vertu de
pauvreté et honneur de richesse, et vivre en famille au _couvent_
dans _une liberté régulière._ Ce qui sembla aux envoyés trois énormes
contradictions; en sorte que, ne pouvant obtenir de Merlin une autre
réponse, ils s'en retournèrent chez eux assez mystifiés et mal contents.
Les anciens ayant ouï la réponse de Merlin, et ne pouvant rien y
comprendre, décidèrent qu'en attendant mieux, on doublerait les dîmes,
et qu'on s'occuperait de bâtir un couvent où pourraient se faire moines
ceux qui en sentiraient le désir.
Ils en étaient là quand le grand Pantagruel, un géant fameux, mais non
encore bien connu, parce qu'un abstracteur de quintessence, appelé
maître Alcofribas, s'occupe seulement maintenant de recueillir ses faits
et gestes et d'en composer une histoire, le grand Pantagruel, dis-je,
traversa le pays d'Utopie en revenant de la guerre contre les Andouilles
farouches, et entendit parler de l'embarras des villageois et de la
réponse du célèbre enchanteur. Il se rendit aussitôt dans le village en
question, et, ayant rassemblé toute la population autour de lui, voici
le discours qu'il leur tint:
--Pourquoi pensez-vous, mes enfants, que Dieu non-seulement vous ait
conservé la vie, mais encore vous donne un surcroît de vermeille et
florissante santé? pourquoi bénit-il vos mariages par une fécondité
sans pareille? Est-ce pour que vous laissiez souffrir vos filles et vos
garçons, en travaillant pour l'Église qui n'en a pas besoin? Est-ce
pour diviser vos familles et enfermer dans des prisons volontaires
les meilleurs de vos enfants? Croyez-vous que vous servirez Dieu
parfaitement en vous accablant de travail pour nourrir l'oisiveté de
quelques reclus? Or, savez-vous quel service Dieu demande des hommes? Il
n'a besoin de rien pour lui-même, étant l'être souverainement parfait et
souverainement heureux; mais parce qu'il nous aime, il a besoin de notre
bonheur, et faire du bien à nous et aux autres, voilà le vrai service
qu'il nous demande et qui lui plaît. Or, maintenant écoutez et comprenez
bien l'oracle de Merlin: il veut que vous unissiez honneur de richesse à
vertu de pauvreté, c'est-à-dire que vous arriviez à l'abondance par le
travail, de la même manière que les moines pensent arriver à une plus
grande perfection par la prière qu'ils font en commun et pour l'intérêt
général. Or, vous savez que le travail est aussi une prière. Travaillez
donc tous ensemble et les uns pour les autres, afin que chacun profite
des efforts de tous. Que chacun apporte à l'association son petit coin
de terre et ses bras, ce sera la bonne manière de consacrer vous et
votre bien à l'Église, car la vraie Église, c'est l'association, ne vous
en déplaise, et non la maison de pierre où les associés se réunissent.
Ainsi, au lieu d'un petit champ, mal exposé peut-être et d'une culture
difficile, chacun de vous possédera toutes les campagnes environnantes,
et, la culture se faisant uniformément et par tous les soins et tous
les travaux réunis, vous rapportera cent pour un. Chaque terrain sera
employé selon sa valeur, et celui qui aura apporté un moindre capital
y suppléera par un redoublement d'activité et d'industrie. Ainsi tous
seront riches et pratiqueront néanmoins les vertus de la pauvreté. Voilà
pour le premier oracle de Merlin.
Maintenant, il veut que vous meniez en famille la vie du couvent; et ne
pensez qu'en cela il veuille vous astreindre à chanter matines, car,
vivant en ménage, vous aurez d'autres soins à prendre. Mais voyez ce que
font les moines, et pourquoi ils seraient heureux, s'ils pouvaient avoir
femmes et enfants et vivre dans une liberté régulière. C'est que, chez
eux, tout se fait en commun; ils n'ont qu'une cuisine, qu'un réfectoire:
grande économie de feu et d'embarras; car il suffit d'un cuisinier pour
dresser le potage de cent personnes. Les moines sont toujours bien vêtus
et bien logés, parce qu'ils habitent de grands bâtiments disposés pour
loger une société, et parce qu'ils ont un vestiaire, où l'on a soin de
tenir des robes et des scapulaires de rechange. Or, voyez, mes enfants,
combien plus heureux et mieux soignés seriez-vous si, au lieu de faire
chacun dans votre petit coin une misérable cuisine, vous étiez sûrs de
trouver dans une grande salle bien propre, bien aérée et tout ombragée
de verdure pendant les chaleurs, une nourriture saine, abondante et bien
préparée! si, au lieu de loger dans de pauvres huttes, pêle-mêle avec
vos troupeaux, vous habitiez une ferme immense, bien entretenue et bien
bâtie! Eh bien! cette ferme ne coûterait pas plus à construire que
n'ont coûté vos cabanes, si vous vouliez mettre tous ensemble la main à
l'oeuvre. Puis, comme dans les couvents, on fait travailler chaque frère
selon son goût et sa science, chacun de vous choisirait le travail
qu'il aimerait le mieux et dont il croirait pouvoir mieux s'acquitter;
d'ailleurs, la société le verrait à l'oeuvre. Ainsi, plus de jalousie ni
de rivalités: chacun serait content de son état, et l'envie ferait place
à la plus louable émulation, chacun s'efforçant de mieux faire dans
l'intérêt de tous et de mériter plus d'estime. Ainsi, peu à peu le
bien-être général et l'union de tous feraient disparaître les vices; il
n'y aurait plus de paresseux; car tout homme est bon à quelque chose, ne
serait-ce qu'à garder les troupeaux; et d'ailleurs la paresse vient du
découragement de la solitude, du peu d'estime de soi-même et des
autres. L'ivrognerie disparaîtrait; car tout le monde boirait du vin à
discrétion et prendrait ainsi l'habitude de boire toujours assez,
jamais trop, et, de plus, tous étant heureux, aucun n'aurait besoin de
s'étourdir par la boisson. Le vol deviendrait impossible entre frères
ainsi unis et travaillant ensemble dans l'intérêt de tous. L'avarice
disparaîtrait de même, car personne n'aurait de crainte pour l'avenir;
puis il n'y aurait plus de mauvais mariages, chacun s'unissant librement
à celle qui lui plairait, à la charge seulement pour lui de s'en faire
aimer; plus de préjugés de naissance, plus de différences de fortune
entre les amants; l'amour seul, devenu pur et légitime, devenu
parfaitement chaste en devenant vraiment libre, l'amour seul fera les
unions et les rendra durables. Partant plus de mauvais ménages, plus
d'adultères, plus de vengeances, plus même d'infidélités; car l'amour
libre ne saurait mentir: le mensonge est l'art des esclaves. Les plus
parfaits s'aimeront toujours comme beaux tourtereaux; les moins parfaits
auront moins parfaites amours, sans déshonorer de familles; car chacun
trouvera sa chacune, et l'amour n'aura plus les yeux bandés. Du moins
pourront-ils cesser d'être amants, sans cesser pour cela d'être amis
comme frère et soeur. Alors tout changera en vous, comme autour de vous,
et vous deviendrez des hommes nouveaux: ce qui était vice quand chacun
de vous était seul deviendra vertu quand vous serez ensemble. L'orgueil
deviendra noblesse d'âme; l'avarice, économie sociale; l'envie,
émulation dans le bien; la gourmandise, bon usage de la vie; la luxure,
véritable amour; la colère, enthousiasme et chaleur au travail; mais il
n'y aura plus de paresse!
Ayant ainsi parlé aux villageois ébahis, Pantagruel leur donna une
grande montjoie d'argent pour les premiers frais de leur entreprise,
et voulut présider lui-même à la reconstruction du village; toutes les
barrières furent renversées, on arracha les haies et l'on déplanta les
échaliers, on retraça les routes, et, d'après le conseil de tous
et l'expérience des sages, on garnit de vignes les coteaux et l'on
ensemença les plaines; bientôt tout le village ne fut plus qu'une grande
maison qui ressemblait à la fois à une ferme, à un couvent et à
un château. Des cours d'eau furent dirigés où ils étaient le plus
nécessaires: on défricha, on sarcla, on replanta: tout se faisait
allègrement au bruit de la musique et des chansons, ceux qui étaient
moins forts et moins rudes travailleurs, payant ainsi leur écot en
égayant et animant les autres; les femmes et les petits enfants
travaillaient aussi chacun suivant ses forces, et c'était plaisir de les
voir, poussant de petites brouettes ou attelant des chiens à de petits
chariots, qu'ils chargeaient de mauvaises herbes ou de cailloux, dont on
débarrassait la terre. C'était le vrai tableau de l'âge d'or, et si le
père Adam fût revenu des limbes en ce moment-là, il n'eût pas regretté
le paradis terrestre.
Ainsi fut accompli le voeu des habitants du village de Thélème; ils
devinrent tous plus riches et plus heureux que des seigneurs, et
pourtant restèrent-ils laborieux et simples comme les bons pauvres de
l'Évangile. La vertu leur devint si facile qu'ils ne lui donnaient plus
même le nom de vertu: ils l'appelaient liberté et bonheur.
Le frère François cessa de parler, et son auditoire semblait n'avoir pas
cessé de l'entendre. Plusieurs avaient des larmes dans les yeux, et tous
semblaient rêver comme s'ils eussent écouté au loin quelque délicieuse
musique... Enfin ils s'écrièrent tous:--Frère François, notre maître;
frère François, notre ami, nous voulons vivre entre nous comme les
habitants de Thélème!
--Hélas! dit le frère médecin, nous n'avons pas ici la bourse de
Pantagruel, et nous n'avons pas le bonheur de vivre dans le beau pays
d'Utopie, où l'on peut faire tout ce qu'on veut pourvu que ce soit bien.
Ne parlez à personne de tout ceci, on vous appellerait hérétiques, et
gare le bûcher! Ne dites pas que je vous l'ai dit; je sens déjà assez le
fagot; patience, mes enfants! plus tard, et qui vivra verra; avant de
replanter, il faut défricher et labourer. En attendant, prenons notre
mal en patience, car le mal amène le bien, et rions tant que nous
pourrons, car rire fait plus de bien au sang que de pleurer. Et, sur
ce, passez-moi du piot, car voici que je gagne la pépie, cette grande
maladie de l'île Sonnante, qui est le pays des cloches et des moines,
lesquels, à la fin de leur vie, se transforment tous en oiseaux pour
avoir trop pris l'habitude de chanter?
En achevant ces paroles, maître François tendit son verre et tint tête
aux plus résolus; la nuit était avancée, les lumières s'éteignaient
lentement et les étoiles scintillaient dans le ciel pur. Les jeunes
mariés s'étaient esquivés pendant l'histoire du bon frère; quelques
groupes s'étaient enfoncés sous l'ombre des chênes et avaient disparu.
Plusieurs paysans, surtout des vieux, dormaient renversés sur l'herbe en
rêvant du pays de Thélème, et il ne se trouvait déjà plus assez de monde
pour reformer la danse; les musiciens, joueurs de tambourins et de
flûte, s'approchèrent de maître François, et, rangeant en bataille tout
ce qui restait de flacons, lui portèrent un joyeux défi. Alors verres de
tinter, vin de couler et de mousser dans les verres, et joyeux propos de
courir, jusqu'à ce que maître François, victorieux, eût couché tous ses
antagonistes par terre, non pas morts ni même précisément ivres, mais
suffisamment désaltérés et joyeusement endormis.
IX
LE DERNIER CHAPITRE ET LE PLUS COURT