Frère Paphnuce alors commença une exhortation qui ressemblait assez à un

exorcisme. Il cria et gesticula, jeta de l'eau bénite sur le novice et

en aspergea libéralement le côté de la foule où se trouvait la jeune

fille. Puis, après avoir ouvert à son gré le ciel avec toutes ses joies

et l'enfer avec toutes ses griffes et toutes ses cornes, il adjura frère

Lubin de choisir entre le paradis et la damnation, entre la société

séraphique de saint François et l'affection criminelle d'une créature.

Frère Paphnuce se livrait avec d'autant plus de liberté à toutes les

fougues de son éloquence, qu'il avait remarqué avec plaisir l'absence de

maître François, absence dont il ne pouvait deviner la raison, mais qui

le mettait infiniment plus à l'aise, car les regards et le demi-sourire

du rusé médecin le gênaient habituellement plus qu'on ne saurait dire,

et faisaient expirer sur ses lèvres la moitié de tous ses sermons.

Frère Lubin se recueillait pour répondre, lorsque la petite Mariette,

se glissant entre deux religieux, accourut, sans avoir peur de rien, se

jeter au cou de son frère; puis se mettant à genoux auprès de lui, sans

que personne songeât à l'en empêcher, elle prononça d'une voix claire

et argentine ces paroles, que lui avait sans doute suggérées le frère

médecin:

«Bon saint François, je vous prie pour mon frère, qui vous a servi

pendant douze ans, pour me conserver la vie et me faire grandir;

maintenant, c'est à mon tour, et je me donne à vous pour rendre la

liberté à mon frère! Je sais que vous êtes bon et que vous ne faites pas

mourir les enfants. Vous voulez seulement qu'ils soient bien sages et

qu'ils aiment bien le bon Dieu. Oh! je vous le promets, grand saint

François, permettez donc que mon frère soit heureux, et je vous en

remercierai tous les jours par ma piété et ma sagesse!»

Tout le monde fut attendri, excepté les moines. Les femmes pleuraient,

et Jean Lubin essuyait avec sa main ses grosses larmes aux coins de ses

yeux. Frère Paphnuce faisait une laide grimace; il imposa silence d'un

grand geste de sa main osseuse, et montrant la statue du saint patron:

--C'est à saint François qu'on a fait un voeu, s'écria-t-il; c'est saint

François qui doit décider. Jamais la gloire de notre ordre n'eut plus

besoin d'un miracle pour instruire les pécheurs et raffermir ceux qui

chancèlent; j'ose croire que notre saint patron ne nous le refusera

pas... Mais d'abord, que frère Lubin lui-même nous dise ce qu'il a

choisi!...

Et le maître des novices chercha par l'accent de sa voix et les

roulements de ses yeux à intimider le jeune homme.

Frère Lubin retint dans un de ses bras sa soeur Mariette qu'on voulait

éloigner de lui, et, se retournant du côté du peuple, il étendit son

autre main et ne dit que ce mot:

--Marjolaine!

La jeune fille alors se leva toute tremblante d'émotion, et s'avança

pour rejoindre son fiancé à l'autel.....

--Arrêtez! cria frère Paphnuce d'une voix tonnante, et se tournant du

côté de la statue du patron:

--Grand saint François, continua-t-il d'un ton solennel, bénirez-vous ce

mariage?

--Non! répondit une voix qui paraissait sortir du pied même de la

statue.

Tout le monde poussa un cri d'effroi: Marjolaine chancelé et va tomber;

frère Lubin atterré s'empresse néanmoins de la soutenir... Mais voici

bien une autre merveille et un autre tumulte!... Tout le monde l'a vu!...

la statue a remué; cette fois c'est bien elle qui parle!

--Tais-toi, Satan! a-t-elle dit. Et on la voit contenir un instant

sous son pied, puis renfoncer en terre une hideuse tête de moine, que

personne n'a pu reconnaître tant elle était défigurée par la frayeur...

Frère Lubin avait eu soin, selon la recommandation de maître François,

de fermer au verrou la petite porte de l'autel. Puis voilà que saint

François étend ses deux mains sur le jeune couple:

--Approchez, mes enfants, dit-il, je vous bénis et je vous marie!

On se ferait difficilement une idée de la stupeur générale et de la

mystification des moines. Le père prieur était tombé à la renverse

et avait cassé ses besicles; frère Paphnuce avait pris la fuite et

coudoyait tous ceux qu'il rencontrait sans pouvoir se frayer un passage;

les moines, pâles et croyant rêver, étaient retombés, les uns assis, les

autres à genoux, les autres la face contre terre. La foule poussait des

cris à faire crouler l'église. Miracle! miracle! sonnez les cloches,

sonnez! Et une partie des assistants, courant au clocher, avait mis

toutes les cloches en branle. Les paroisses voisines ne tardèrent pas

à répondre, et tout le pays fut en alarme. On ne voyait sur tous les

chemins que des troupes de gens qui accouraient vers la Basmette;

plusieurs étaient armés, pensant que des brigands avaient attaqué le

monastère; d'autres apportaient de l'eau, comme s'il se fût agi d'un

incendie; mais déjà des groupes nombreux racontaient dans les environs

la grande et merveilleuse bataille qui s'était livrée dans la grotte

de la Basmette entre le diable en personne et la statue miraculeuse de

saint François. Plusieurs avaient vu des flammes bleuâtres sortir des

yeux du démon et une lumière céleste environner tout à coup le saint

patron de l'ordre séraphique; il n'était déjà bruit partout que du

mariage miraculeux de Lubin et de Marjolaine. Ils sortirent de l'église

des moines portés en triomphe et presque étouffés par la foule. On leur

faisait toucher des bouquets artificiels et des chapelets comme à des

reliques; Marjolaine, débarrassée de son mantelet et toute vermeille

d'émotion et de pudeur, apparaissait dans tout l'éclat de son bonheur et

de sa fraîche parure. La petite Mariette lui avait posé sur la tête

sa propre couronne de rosés blanches, et le ci-devant frère Lubin ne

pouvait se lasser de la regarder ainsi. Le père Jean Lubin embrassait de

tout son coeur la petite Mariette, qui n'avait nulle envie de mourir,

et donnait par-ci par-là des poignées de main à ses voisins, ne sachant

plus ni ce qu'il faisait ni ce qu'il disait, mais délirant et pleurant

de joie. Une foule immense les accompagnait en criant: Miracle! en

applaudissant et en chantant des chansons de noce, tandis qu'une foule

encore plus nombreuse, toujours grossie par les curieux qui arrivaient

de tous côtés, se pressait et s'étouffait dans la crypte pour voir la

statue miraculeuse.

Ce fut alors le moment critique, et le pauvre saint François se trouva

vraiment en danger. Il était impossible de contenir cette foule

émerveillée, tout le monde se ruait vers l'autel, prenait la statue par

les jambes et lui arrachait des lambeaux de sa robe pour en faire des

reliques. Ce sont des cris à ne pas s'entendre; les uns disent que

le saint est vivant et qu'ils ont touché sa chair; une femme qui lui

embrasse les jambes, prétend qu'elle l'a senti tressaillir... Enfin, la

fureur des reliques va si loin, que le pauvre saint François va être

presque entièrement dépouillé de ses vêtements au grand préjudice de

la modestie; mais il prévient ce danger et juge à propos de se sauver

lui-même par une suite de nouveaux miracles; il pousse un grand éclat de

rire et saute à bas de son piédestal, son capuchon tombe sur ses épaules

et laisse voir à découvert la figure intelligente et narquoise du

frère médecin, maître François. Nouveaux cris de surprise! les uns le

reconnaissent et éclatent de rire à leur tour; les autres font des

signes de croix et pensent être ensorcelés; mais le plus grand nombre

s'obstine à prendre le frère François pour une statue miraculeuse; il ne

réussit à se faire passage que grâce à la vigueur de ses poings et gagne

à grand'peine la sacristie de l'église, où il s'enferme à double tour,

tandis que les cloches continuent à sonner triple carillon, que la foule

crie miracle de plus fort en plus fort, et que les bonnes femmes se

partagent les lambeaux de son froc, aussi dévotement qu'elles eussent pu

le faire pour des parcelles de la vraie croix.

VII

LES JUGES SANS JUGEMENT

Revenus de leur première émotion, les moines ayant tant bien que mal

réussi à repousser la foule et à fermer les portes de l'église et du

couvent, s'étaient réunis au chapitre, et commençaient à comprendre dans

toute son énormité l'algarade de frère François. Le coupable était gardé

à vue dans la sacristie, où il s'était réfugié. Le père prieur, qui au

fond de son âme ne pouvait s'empêcher d'aimer le pauvre frère médecin,

paraissait consterné et essuyait de temps en temps ses petits yeux

rouges et larmoyants; seulement je ne saurais dire si l'émotion seule

rendait ses paupières humides, ou s'il fallait attribuer une grande part

de son attendrissement clignotant à l'absence de ses besicles.

Les autres moines, espèces de grosses capacités digestives, étaient

toujours de l'avis du père prieur, lequel n'osait jamais avoir une

opinion à lui en présence de frère Paphnuce.

Le maître des novices se déclara l'accusateur de maître François, et

demanda qu'il fût jugé séance tenante, et immédiatement puni des peines

les plus rigoureuses. Le père prieur n'osa rien dire; les anciens

opinèrent de la voix et les jeunes du capuchon en guise de bonnet. Il

fut donc décidé que le coupable serait amené sur-le-champ, et interrogé

en plein chapitre.

Deux gros courtauds de frères convers firent l'office d'archers, et,

après un instant d'absence, revinrent avec maître François, auquel ils

avaient lié les mains comme à un très-grand criminel.

--Hélas! s'écria-t-il en entrant, voyez l'inconstance des hommes! Ils me

traitent maintenant en criminel parce qu'ils m'ont adoré tout à l'heure,

et tout mon crime cependant c'est de n'être pas un morceau de bois!

Frère Paphnuce le regarda avec une joie sournoise qu'il ne cherchait

même pas à dissimuler, et fit signe à ceux qui le conduisaient de le

faire mettre au milieu du chapitre sur la sellette de tribulation.

--Mes frères, dit alors le maître des novices en saluant à droite et à

gauche, j'accuse le frère François ici présent d'athéisme, de magie,

d'excitation à la débauche, d'hérésie, de profanation et de sacrilège!

A ces paroles, tous les moines parurent frémir; plusieurs firent

le signe de la croix, d'autres lancèrent à l'accusé des regards

d'indignation et d'horreur; le père prieur leva les yeux et les mains au

ciel, puis il dit d'une voix toute tremblante d'émotion:

--Frère François, je ne crois pas que vous puissiez vous défendre;

toutefois, si vous avez quelque chose à dire, il vous est permis de

parler. Et d'abord, que répondez-vous à l'accusation d'athéisme?

L'accusé baissait la tête et semblait ne pouvoir répondre.

--Vous pleurez? dit le prieur.

--Non, dit le frère en relevant enfin la tête et en faisant un effort,

mais je voulais m'empêcher d'éclater de rire... parce que c'eût été

malséant.

--Le misérable! hurlèrent tous les moines.

--Merci, mes frères, dit maître François en les saluant. Maintenant,

père prieur, c'est à vous que je vais répondre. On m'accuse d'athéisme;

mais cette accusation est absurde et barbare.

Absurde, parce que ma croyance en Dieu est en moi et que vous n'en êtes

pas les juges. Les païens accusaient les premiers chrétiens d'athéisme,

parce qu'ils ne les voyaient point adorer les idoles d'or, d'argent, de

marbre, de pierre ou de bois: cependant être sans idoles, ce n'est pas

être sans Dieu: au contraire! le grand Maître n'a-t-il pas dit que Dieu

est esprit et qu'il faut l'adorer en esprit et en vérité? Or, l'esprit

de Dieu peut seul juger l'esprit de l'homme, parce que seul il Je

pénètre: et quant à la vérité, on ne la juge pas, c'est elle qui nous

jugera tous. Votre accusation est donc absurde, du moment où je veux

bien vous dire: je crois en Dieu!

Je dis aussi qu'elle est barbare. Et, en effet, quelle cruauté ne

serait-ce pas que de citer en jugement un homme qui aurait perdu les

yeux, pour lui reprocher d'être aveugle et de ne pas voir le soleil!

Mais Dieu n'est-il pas le vrai soleil de notre raison et la lumière de

notre pensée? Peut-il y avoir une vie intellectuelle et morale en dehors

de celui qui est? L'athéisme, s'il était possible, ne serait-il pas la

plus épouvantable des maladies morales et comme une léthargie de l'âme?

L'homme qui y serait tombé serait-il moins à plaindre, quand même ce

serait par sa faute, et lui ferez-vous un crime de son malheur? Ne

punissez pas la maladie, mais prévenez-en les causes. Ne défigurez pas

l'image de Dieu, ne prêtez pas vos erreurs à la vérité éternelle, ni

vos colères à la souveraine bonté. Faites que la croyance en Dieu soit

toujours la consolation et le bonheur de l'homme, et l'on n'en doutera

jamais. J'ai donc à vous répondre que je ne suis pas athée, Dieu merci!

Mais que, si je l'étais par malheur, ce ne serait pas à vous de me le

reprocher: car sans doute vous en seriez cause.

--Très-bien! dit le frère Paphnuce. Il ne prend plus même la peine de

déguiser son impiété. Frère Pacôme, écrivez qu'il justifie l'athéisme,

et qu'il blasphème les pratiques de notre sainte religion!

Maître François haussa les épaules.

--Venons, dit le père prieur, à l'accusation de magie.

--O Gaspar, Melchior et Balthasar, venez à mon aide! dit frère François.

--Je crois, dit Paphnuce, qu'il vient d'invoquer les démons!

--Je me recommande aux trois rois mages, reprit l'accusé, et je les prie

de répondre pour moi, eux qui lisaient l'avenir dans le ciel et qui

savaient les noms mystérieux des étoiles; eux qui, du fond de l'Orient,

saluaient l'astre nouveau dont l'influence allait changer le ciel et

la terre, et qui osèrent calculer l'horoscope d'un Dieu fait homme!

Ne connaissaient-ils pas les relations du monde visible avec le monde

invisible, eux à qui des pressentiments divins parlaient en songe? Et ne

savaient-ils pas les propriétés secrètes des métaux et la vertu mystique

des parfums, eux qui offrirent à l'enfant plus grand que Salomon de

l'or, de l'encens et de la myrrhe?

--Saint François! que dit-il là? se récria frère Paphnuce; Dieu nous

pardonne de l'avoir écouté. Écrivez, frère Pacôme, reprenez de

l'encre, si vous n'en avez plus, et écrivez, vite écrivez ses nouveaux

blasphèmes! Il ose dire que les trois mages étaient des sorciers!...

--Ainsi, dit le père prieur, vous avouez le crime de magie?

--Le crime de magie n'existe pas, répondit maître François avec dignité.

La science de la nature et de ses harmonies cachées fait partie de la

vraie théologie, et c'est pourquoi le Verbe fait homme, après avoir

appelé autour de son berceau les pauvres et les simples qu'il venait

sauver, a voulu être adoré par les mages, qui représentaient la royauté

future de la science, et qui étaient, devant le Dieu fait homme, les

ambassadeurs du monde nouveau et du règne futur de l'esprit.

La science investit l'homme de pouvoir, et à l'aide de ce pouvoir il

peut faire du bien ou du mal. Or, interrogez les malades que j'ai

guéris, les esprits faibles que j'ai éclairés, les esclaves de la

superstition que j'ai délivrés, les pauvres à qui j'ai fait comprendre

Dieu en leur faisant du bien, et vous n'aurez plus le droit ensuite de

m'accuser du crime de magie.

--Je ne comprends pas, dit le prieur.

Et tous les moines secouant la tête, firent signe qu'ils ne comprenaient

pas davantage.

--Passons maintenant, reprit le père, au plus évident et au plus honteux

de vos péchés publics: vous avez favorisé les mauvais désirs d'un

novice, et vous l'avez aidé à se détourner de sa sainte vocation pour

contracter un scandaleux mariage.

L'oeuvre de chair ne désireras

Qu'en mariage seulement,

répondit frère François. Il n'y a donc de mauvais désirs que ceux qui

n'ont pas pour objet un bon, chaste et légitime mariage! Tels sont les

désirs des pauvres reclus qui se repentent de l'imprudence de leurs

voeux, et c'est de ceux-là que j'ai voulu préserver l'innocence du frère

Lubin, que Dieu n'avait pas créé pour être moine, mais bien pour être

bon et honnête fermier, bien aimé de sa femme et un jour père de

famille. Croyez-vous que la chasteté puisse demeurer dans une âme

contrainte au célibat et qui sans cesse étouffe ou veut étouffer ses

désirs sans cesse renaissants, comme les entrailles de Prométhée?

N'est-ce pas dans le cloître que s'acharne après le coeur isolé et

désolé du mauvais moine le vautour implacable des passions impures? Et

j'appelle mauvais moine celui que, par un attrait supérieur, immense,

irrésistible, Dieu n'a pas à tout jamais appelé à lui et séparé du

monde; privilège seulement de quelques âmes saintement exaltées et

amoureuses de l'idéal. Or, ceux-là seulement peuvent suivre les traces

d'un Antoine, d'un Hilarion, d'un Jérôme; parce qu'un attrait puissant

les y porte, et qu'il n'est besoin pour les contraindre ni de clôtures

ni de disciplines forcées, ni de caveaux où on les enterre vivants.

Quant aux autres, je dis que ce sont les âmes les plus impures, les plus

débauchées et les plus incurables qui soient au monde. Les plus impures,

parce que leur concupiscence est désormais sans remède. Les plus

débauchées, parce que leur imagination, excitée par l'ignorance et par

la contrainte, franchit les bornes du possible et se crée tout un

enfer de débauches inouïes, extravagantes et contre nature. Les plus

incurables, parce que les remèdes ne font qu'irriter le mal. Ils pensent

à l'horreur du péché sous prétexte de s'en repentir, et ne font qu'en

stimuler les titillations implacables et en renouveler les fantastiques

orgies. Oh! malheur à l'orgueil humain, qui se fait des chaînes

éternelles en proférant les paroles de jamais et de toujours! Que de

telles expressions échappent à l'extase de l'amour divin, ce sont plutôt

des aspirations que des voeux: et si plus tard l'humilité chrétienne

reconnaît la faiblesse humaine, Dieu ne saurait nous punir d'avoir

entrevu l'éternité bienheureuse et de retomber sur la terre: mais il

nous punirait si nous nous obstinions à vouloir sur la terre même donner

une éternité à nos erreurs, car ce serait l'éternité de l'enfer!

--Ainsi vous condamnez les voeux de chasteté? dit le frère Paphnuce à

frère François.

--Oui, quand ils sont forcés ou inconsidérés, ou surpris par artifice.

Il faut être bien puissamment illuminé de Dieu, et par conséquent bien

assuré de l'avenir, pour lui promettre, sans être insensé ou criminel,

qu'on mènera jusqu'à la fin une vie angélique et surhumaine. Que

diriez-vous d'un homme qui ferait voeu de n'être jamais malade et de ne

jamais mourir par accident?

--Mais le libre arbitre! se récria un moine.

--Précisément, dit frère François, c'est le respect pour le libre

arbitre qui doit nous empêcher de contracter des engagements

qui l'enchaînent, et qui, si nous avons présumé de nos forces,

l'entraîneront nécessairement à des chutes irrémédiables.

--Écrivez, dit frère Paphnuce, qu'il blâme les voeux de religion, et

prétend que les moines n'ont pas leur libre arbitre, ce qui est une

hérésie monstrueuse et abominable.

--Nous y voilà, dit le père prieur! et qu'avez-vous à répondre

maintenant, on vous accuse d'être hérétique? On a trouvé dans votre

cellule les livres diaboliques de l'exécrable Luther, commentés et

annotés de votre main. Vous vous livrez à l'étude du grec et vous lisez

les auteurs profanes, comme font les prétendus réformateurs de nos

jours. Au lieu de donner au couvent et d'employer, pour l'ornement de

l'église, vos honoraires de prédicateur et de médecin, vous les employez

à acheter un tas de grimoires, que l'ennemi de notre salut doit

seul connaître, et dont un religieux ne devrait pas même soupçonner

l'existence. Quels beaux discours allez-vous nous faire pour vous

justifier de tout ceci?

--Vraiment, dit le frère François, je ne sais ici que répondre; car je

ne comprends pas bien clairement l'accusation. Les Latins et les Grecs

sont-ils donc entachés d'hérésie à tel point qu'on ne puisse étudier

leurs livres? Mais nos offices ne sont-ils donc pas en latin?

--Sans doute, dit le père prieur: mais les Grecs sont des schismatiques!

--Ceux d'à présent, je vous l'accorde: quant aux anciens.

--Ceux-là c'était bien pis; ils adoraient les démons.

--Toujours est-il que saint Bazile, saint Jean Chrysostôme, saint

Grégoire de Nazianze et saint Athanase ont écrit en grec.

--Ce n'est pas ce qu'ils ont fait de mieux! Eh bien! quoi! vous éclatez

de rire!...

--Oui, je ris!

--C'est que vous êtes hérétique!

--Comme le _Kirie eleison._

--Que voulez-vous dire?

--_Agioso Theos! agios a thanatos! eleison ymas!_

--Ceci se trouve dans l'office de la semaine sainte. Mais qu'en

concluez-vous?

--Que vous êtes absolument incapable de juger si j'ai tort de comprendre

le grec, et surtout jusqu'à quel point je suis coupable de ce crime.

--Ce n'est point précisément de savoir le grec que vous êtes accusé,

mais de vous en servir pour autoriser sans doute vos hérésies, comme

font les iconoclastes et les luthériens.

--Mais vous qui parlez d'hérésie, mon père, savez vous bien que vous

parlez grec?

--Qui? moi? par exemple! Dieu m'en préserve!

--Hérésie vient du grec et veut dire division, séparation. Les

hérétiques sont donc ceux qui divisent l'Église de Dieu et qui la

séparent en fractions opposées les unes aux autres. Or, écoutez-moi,

s'il vous plaît:

Ceux qui excommunient, au lieu de ramener et d'instruire, ne sont-ils

pas les vrais et seuls artisans de divisions, de séparations et de

schismes? Ne sont-ils pas les vrais fauteurs d'hérésie et les plus

dangereux hérétiques? Or, je le déclare ici et je le déclarerai

toujours, je veux ce que Jésus-Christ a voulu, la grande unité divine et

humaine, l'association universelle, car c'est ce que veut dire le nom

d'Église catholique. Et si, au fond de mon coeur, je soupçonnais le

moindre germe d'hérésie, par moi-même serait le bois sec amassé, et,

comme le phénix, je voudrais me brûler moi-même... pour renaître dans

l'unité.--Maintenant, allez-vous éplucher mes paroles, interpréter mes

actions, torturer mes intentions, troubler mon breuvage et salir mon

tonneau? Arrière, cafards! je vous prends pour des hérétiques! car les

bons chrétiens du bon Dieu aiment la concorde et la paix, toujours

pensent le bien, ne jugent pas afin de n'être pas jugés, et n'ont pas

l'habitude des subtilités contentieuses, comme dit l'apôtre saint Paul.

Oh! combien de sectaires on eût ramenés par la douceur et la raison,

qu'on a pour jamais éloignés par la persécution et l'anathème! Tout

homme peut se tromper; mais voulez-vous forcer un homme à trahir sa

pensée et à professer ce qu'il ne croit pas? Et, si vous le tuez parce

qu'il ne veut pas faire une rétractation hypocrite, vous changez son

erreur en raison, car il meurt pour cette liberté de conscience que Dieu

nous a donnée à tous, et qui est la base de toute religion et de toute

morale. C'était un extravagant peut-être, et vous en avez fait un

martyr. Son système n'est plus une rêverie, c'est une doctrine établie

par le sang; ce sont les persécuteurs qui ont fondé le christianisme, et

ce sont les inquisiteurs qui bâtissent les hérésies!

Tenez, je me représente toujours la vérité comme un géant à qui une

foule de mirmidons font la guerre, et qui ne s'en soucie nullement; car

tous ces petits avortons ne sauraient le blesser. Il prend garde même de

les avaler tout crus lorsqu'il les trouve cachés sous quelque feuille de

salade; et lorsque, rangés en bataille autour de lui, ils font rage à

grand renfort d'artillerie, il secoue ses cheveux en riant, et fait

tomber en se peignant les boulets qu'on lui a lancés; voilà le vrai

portrait de la force et de la supériorité intellectuelle et morale, et

je veux un jour en esquisser le caractère dans quelque poëme du genre de

la _Batracomyomachie_; car les ennemis du bon sens et de la raison ne

sont que des avortons dont il faut rire, et qu'il convient de tourner en

ridicule pour tout châtiment de leur folie!

--C'est vous-même qui êtes fou, dit frère Paphnuce; mais voyez ce qu'il

ose nous dire et ce que nous avons la patience d'écouter! Les mirmidons,

les géants, les soldats mangés en salade, et des gens qui en se peignant

font pleuvoir des boulets de canon! Quelles stupidités! Écrivez, frère

Pacôme, qu'il a insulté à la gravité du Chapitre, et qu'il a accusé la

sainte Inquisition d'être la fondatrice et le soutien des hérésies. Vous

voyez, mes frères, si j'avais raison de me défier de cet homme!

Les moines donnèrent alors des signes non équivoques de leur indignation

et eurent l'air d'être parfaitement convaincus de l'hérésie du frère

François.

--Maintenant, continua le maître des novices, le fait monstrueux

de profanation et de sacrilège n'est que trop avéré, que trop

malheureusement évident et public, pour qu'il vaille la peine d'être

constaté ou discuté...

Le sorcier de Meudon · 第 4 / 17 段