François; car dans le couvent on parle diversement de votre aventure.
Je ne vous ai point revu depuis que vous avez disparu de ma fenêtre
derrière laquelle vous étiez caché. Comment donc vous a-t-on surpris,
comme on le raconte, dans la chambre de Marjolaine? Et pourquoi vous
a-t-on mis dans ce cachot, vous qui n'êtes encore qu'un novice, et qui,
par conséquent, ne pouvez être puni pour avoir enfreint vos voeux,
puisque vous n'en avez pas fait?
--Mon frère, me pardonnerez-vous? dit frère Lubin tout confus, j'étais
l'ami d'enfance, le petit mari de ma pauvre chère Marjolaine, j'ai
entendu dire qu'elle était malade... et vous ne savez pas tout ce que
cela m'a donné d'inquiétude, car c'est moi qui en étais cause. Le matin
même, je lui avais écrit que je ferais mes voeux dans trois jours. Quand
j'ai entendu dire qu'elle souffrait, il m'a semblé déjà la voir morte,
et j'ai eu aussi envie de mourir; mais j'ai cru alors que mon seul
devoir était de lui dire adieu et de lui répéter encore une fois: C'est
pour ma soeur, Marjolaine, c'est pour ma soeur et pour le voeu de mon
père, que je dois me donner à Dieu, moi qui ne voudrais être qu'à vous!
Oh! par pitié, pardonnez-moi et ne mourez pas, Marjolaine; que je vous
voie encore quelquefois à l'église, prier pour moi qui n'oserai plus
vous regarder... ou bien, si vous voulez mourir, laissez-moi vous
embrasser encore une fois comme nous le faisions, sans offenser Dieu,
lorsque nous étions petits enfants; puis, l'un près de l'autre,
reposons-nous, en priant Dieu de nous faire mourir ensemble... Voilà ce
que je voulais lui dire, et voilà ce que je lui ai dit; car, apprenant
qu'elle était seule, et trouvant l'occasion si belle, je me suis glissé
le long de la corniche, je suis descendu par le vieil escalier, qui a
failli crouler sous moi, puis j'ai franchi la haie du clos et je suis
allé tout courant jusqu'à la chambre de Marjolaine... Oh! si vous aviez
vu comme elle était triste! et à cette tristesse si grande, quelle joie
soudaine a succédé en me voyant! Elle a pleuré avec moi, moitié de
chagrin, moitié de joie; nous nous sommes embrassés comme quand nous
étions enfants, mais nous avons bien senti que dans ce temps-là nous
n'avions pas encore été séparés, aussi ne nous embrassions-nous pas
alors avec tant de plaisir. C'était maintenant un sentiment si doux, que
cela nous faisait presque mal à force de nous rendre heureux. Marjolaine
a tout d'un coup pâli et chancelé... O mon Dieu! dit-elle, il me semble
que je m'en vais... Je mourrai du moins bien heureuse... Marjolaine!
Marjolaine! m'écriai-je en pleurant. Et je la tenais dans mes bras,
perdant la tête, ne sachant plus que faire, et l'embrassant malgré moi
mille fois encore pour la faire revenir à elle. Il-me semblait aussi que
la tête me tournait et que j'allais être malade; mais je n'y pensais
pas, je ne m'occupais que de Marjolaine... Je suis parvenu enfin
à dénouer son lacet et à la desserrer un peu; si bien qu'elle a
entr'ouvert les yeux et fait un grand soupir... lorsque tout à coup
son père et le mien sont entrés avec la mère Guillemette. Je ne sais
pourquoi j'ai été tout honteux, car je ne faisais rien de mal; et
pourtant ils m'ont grondé, comme si tout était perdu. Mon père et la
mère Guillemette se sont même interposés pour m'éviter des coups de
bâton que voulait me donner le père de Marjolaine... «Allons, allons,
disaient-ils, il faut vite les marier et tout sera dit: frère Lubin
n'est encore que novice.» Mon père alors a parlé de son voeu; mais la
mère Guillemette lui a dit cette phrase que j'ai bien retenue, car elle
m'étonnait beaucoup: «Saint François ne peut pas vouloir qu'une honnête
fille soit déshonorée.» Pourquoi donc Marjolaine serait-elle déshonorée?
Parce que je suis allé lui dire adieu? Il me semble bien que nous
n'avons rien fait de mal ensemble, à moins que ce ne soit un si grand
crime que de s'embrasser! Et pourtant n'est-ce pas naturel, lorsqu'on
s'aime bien? et les petits enfants font-ils des péchés, lorsqu'ils
embrassent de toutes leurs forces leurs mères ou leurs petites soeurs?
Il y a dans tout cela quelque chose que je ne comprends pas, mon bon
frère François, et c'était pour vous prier de m'instruire un peu, si
vous le pouviez, que je voulais toujours aller vous voir, malgré frère
Paphnuce, qui m'en empêchait... Enfin, nous en étions là, et tout le
monde semblait d'accord; mais mon père a voulu me ramener d'abord à
l'abbaye pour prendre congé du père prieur. Frère Paphnuce s'est trouvé
là: il a jeté feu et flamme, a menacé mon pauvre père de la damnation
éternelle, lui a dit que saint François seul, par un miracle
authentique, pouvait le dégager de son voeu, et que, le jour de là fête,
une messe serait dite à cette intention. Mon pauvre père n'a rien osé
dire, car vous savez qu'il est dévot et que sa conscience se trouble
assez facilement. Il m'a donc laissé, malgré mes prières, entre les
mains de ce méchant frère Paphnuce qui, sans me rien dire, m'a pris
par le bras et m'a conduit dans la crypte, où il m'a fait faire amende
honorable devant tous les saints qui s'y trouvent; puis, se faisant
aider du frère sacristain et du portier, qui lui est tout dévoué, ils
m'ont descendu ici, où je pense qu'ils veulent me laisser mourir.
--Doucement, dit maître François; la Providence ne veille-t-elle pas sur
ses enfants, et les médecins ne sont-ils pas là pour empêcher les jeunes
gens de mourir? A ceux-là il faut conserver la vie qui ont des jours de
bonheur à vivre en ce monde. Ne vous désolez donc pas, frère, depuis
longtemps je veille sur vous et ne veux pas que vous mouriez. Bien plus,
je veux que vous soyez heureux, et qu'au lieu de servir le démon dans
la tristesse du cloître, vous serviez Dieu dans la joie des affections
légitimes et les devoirs de la famille. Ayez patience seulement, et
faites bien attention à tout ce que je vais vous dire.
De tout ce que vous m'avez raconté, continua maître François en
s'adressant au frère Lubin, rien ne m'étonne, et les choses jusqu'à
présent ont marché par le chemin que j'avais prévu: le tout maintenant
est de les faire arriver convenablement et à point. Sachez d'abord que
j'ai soigneusement examiné l'autel et la statue de saint François, car
je crains pour la fête de demain, de la part de frère Paphnuce, quelque
supercherie en manière de faux miracle, pour retourner l'esprit des
bonnes gens et obliger votre père à acquitter son voeu.
--Est-ce possible? dit frère Lubin.
--Non pas seulement possible, mais très-probable, et de plus
très-facile, si nous n'y mettions bon ordre. Voici ce que j'ai
découvert. La statue de saint François est creuse, pour être d'un
transport plus facile, et elle s'adapte sur l'autel au moyen de quatre
pitons en fer qui assujettissent les pieds. Or, l'autel aussi est creux,
et l'on y serre les chandeliers et les cierges de rechange. Il s'ouvre
par une porte placée du côté gauche et qui se referme à l'aide d'un
petit verrou. Or, dans le gradin supérieur de l'autel, juste entre les
pieds et sous la robe traînante de saint François, il y a une petite
trappe, juste de quoi passer la tête, en sorte qu'une personne cachée
dans l'autel pourrait très-bien, sans être vue, et grâce à la cavité de
la statue, faire parler saint François lui-même, de façon à faire crier
miracle à plus de vingt lieues à la ronde.
Ne vous inquiétez pas de tout ceci: cela me regarde et je m'en charge.
Seulement, si demain, comme je l'espère, on vient vous chercher pour
vous présenter à l'autel et vous faire choisir entre les voeux de
religion et votre aimable fiancée, ayez soin de vous mettre à genoux du
côté gauche et de fermer la porte de l'autel au verrou, sans qu'on s'en
aperçoive, si vous remarquez qu'elle soit ouverte.
Si, contre toutes mes prévisions, on ne venait pas vous chercher, voici
ce que vous aurez à faire. Sachez que depuis longtemps je rêvais au
moyen de délivrer le premier malheureux que la fausse religion des
moines condamnerait au supplice de l'_in pace_, et que j'ai profité pour
cela de la liberté assez grande dont je jouis dans le couvent, grâce à
ma double réputation de prédicateur et de médecin. Or, voici ce que j'ai
trouvé.
Il y a derrière l'église, dans le clos du vieux cimetière, un puits
à peu près desséché ou du moins rempli de bourbe assez épaisse, qui
autrefois, dit-on, a été la frayeur universelle du couvent et de tout le
pays, attendu que par la bouche de ce puits on entendait les soupirs des
âmes du purgatoire. J'ai réfléchi à cette chronique et j'ai observé que
le fond du puits ne devait pas être loin des caveaux de l'_in pace_.
J'ai donc commencé par jeter dans le puits tout ce que j'ai pu ramasser
de fagots, de vieilles planches et même une grosse barrique, pour être
moins en danger de m'y embourber en y descendant.
Puis j'ai assujetti fortement à la margelle plusieurs cordes garnies
de noeuds. J'avais soin de ne faire tout cet ouvrage que la nuit,
ou pendant que les frères étaient à l'office, puis j'avais soin de
recouvrir l'ouverture du puits avec les vieilles planches qui avaient
été mises là depuis un temps immémorial.
Je suis parvenu ainsi à descendre sans trop de dangers dans le puits et
à remonter de même. J'y allais et j'en revenais sans être aperçu, car le
mur du vieux cimetière est très-facile à escalader, et sépare seul en
cet endroit les bâtiments et les jardins du cloître d'avec le clos du
prieuré.
--C'est vrai, s'écria frère Lubin. Suis-je assez sot de ne pas m'en être
aperçu!
--En m'orientant bien, continua maître François, j'ai trouvé l'endroit
qu'il fallait attaquer et j'ai commencé un conduit souterrain allant du
fond du puits à l'_in pace_; et, en effet, après avoir creusé environ
deux ou trois pieds dans la terre, j'ai rencontré le tuf: c'était la
muraille de votre cachot.
J'avais laissé mon travail en cet état, lorsque votre emprisonnement de
ces jours derniers m'a fait sentir l'urgence de continuer mon ouvrage;
j'ai donc agrandi mon souterrain, descellé doucement les pierres, et je
suis enfin heureusement arrivé jusqu'à vous.
--O frère François, vous êtes mon ange sauveur! Vite, il faut me tirer
d'ici... Je veux la revoir, je veux rassurer Marjolaine.
--Patience, jeune homme, il faut que vous restiez jusqu'à demain. Le
frère Paphnuce, que j'ai interpellé ce matin au Chapitre, au sujet
de votre emprisonnement, a déclaré qu'il avait seulement voulu vous
effrayer pour vous faire rentrer en vous-même; demain, votre famille et
celle de Marjolaine seront réunies près de l'autel de saint François,
et votre père viendra demander l'absolution de son voeu. Ce que désire
frère Paphnuce, c'est qu'il n'en soit pas absous et que vous fassiez
profession: mais il a promis de vous remettre ce jour-là entre les mains
de votre famille; s'il tient sa parole, on viendra vous chercher, et je
me charge de tout le reste; si, au contraire, la journée de demain se
passait sans qu'on fut venu vous délivrer, vous retirerez encore deux
pierres, et vous passerez par ici: vous trouverez dans le puits les
cordes toutes préparées, et vous vous sauverez chez vos parents.
Maintenant, silence. Remettez la pierre à sa place, faites un peu de
boue avec l'eau de votre cruche, et bouchez les interstices de manière
qu'on ne puisse voir qu'elle a été dérangée, et... à demain.
--Oh! frère François, mon père, mon sauveur, que je vous embrasse!
--Doucement! doucement! La peste soit du petit drôle, qui a failli me
démancher le cou! Faites vite ce que je vous ai dit, et soyez sage.
Frère François avait disparu, la pierre était remise à sa place, et
frère Lubin, déjà tout consolé, pensait vaguement à la beauté de
Marjolaine, lorsqu'il entendit grincer une clef dans la serrure rouillée
de la porte de son cachot.
--Vient-on déjà me délivrer? s'écria-t-il; mais il recula glacé
d'épouvanté lorsqu'il vit trois hommes couverts de robes noires, et dont
les cagoules pointues ne laissaient voir que les yeux.
Tous trois avaient des torches à la main, et de plus l'un tenait un
crucifix, l'autre une corde et le troisième un paquet enveloppé de linge
blanc. Frère Lubin crut voir trois fantômes ou trois bourreaux. Il
pensait qu'on venait l'étrangler, et que le paquet blanc qu'on portait
était son linceul.
--A mon secours! s'écria-t-il. Mon père! maître François! Marjolaine!...
--Un rire sinistre lui répondit.
--Dépouillez-le de ce saint habit qu'il s'est rendu indigne de porter!
dit la voix de celui qui portait le crucifix.
Lubin reconnut cette voix: c'était celle de frère Paphnuce.
Les deux assistants s'emparèrent du novice, malgré ses prières et ses
cris, et le dépouillèrent de son habit religieux.
--Maintenant, dit Paphnuce en lui présentant le crucifix, faites un acte
de contrition.
--O mon Dieu! que va-t-il donc m'arriver! dit frère Lubin, est-ce que
vous voulez me donner la mort!
--Il va vous arriver quelque chose de bien plus affreux que la mort, dit
le maître des novices: vous avez déjà perdu, par votre faute, le saint
habit de religion. Tenez, prenez cela, ajouta-t-il en jetant à celui qui
tenait une corde la défroque du novice, dont il fit aussitôt un paquet;
et vous, dit-il à l'autre, déployez devant ce petit malheureux sa livrée
d'ignominie... Ah! vous croyez que vous allez mourir! vous le voudriez
bien, peut-être, pour ensevelir votre honte dans le tombeau. Mais,
non, vous ne mourrez pas... On va seulement vous rendre votre vêtement
séculier, et vous laisser à vos réflexions: puissent-elles amener une
conversion salutaire! Vous renouvellerez demain votre amende honorable
devant l'autel de saint François.
--_Deo gratias!_ dit le novice; je l'ai échappé belle, et je m'estime
assez heureux d'en être quitte à ce prix-là!
VI
LE MARIAGE MIRACULEUX
Le lendemain, les rideaux du lit de l'Aurore étaient encore parfaitement
tirés, et cette vieille déesse mythologique qui se rajeunit tous les
matins en prenant des bains de rosée et en s'enluminant de vermillon,
dormait encore profondément lorsque les cloches de la Basmette, secouant
dans les nuages leurs carillons à grande volée, réveillèrent les petits
oiseaux et firent palpiter deux jeunes coeurs qui ne dormaient pas.
La porte de la petite chambre de Marjolaine s'ouvrit doucement et laissa
arriver la lueur d'une lampe jusque sur le jupon blanc de la jeune
fille, qui s'était levée sans lumière et commençait déjà à s'habiller.
--Tu te lèves donc, ma pauvre enfant? dit en entrant la mère
Guillemette.
Marjolaine alors courut dans les bras de sa mère, qui, posant sa lampe
sur un bahut, lui souriait avec des larmes dans les yeux, et toutes deux
se tinrent longtemps embrassées, ne pouvant faire autre chose, ni rien
trouver à se dire, mais pleurant toutes deux en silence, et goûtant je
ne sais quelle triste joie dans cet épanchement douloureux.
La mère fut la première qui s'efforça de parler pour réconforter et
consoler sa chère fille.
--Allons, bon courage, Marjolaine, bon courage! Je te crois: je sais que
tu es innocente: les hommes ne comprennent pas cela; mais, nous autres
femmes, nous savons bien ce que c'est que d'aimer... et vois-tu,
Marjolaine... ils ont beau dire et nous en faire un crime... c'est la
plus belle chose de la vie.
Marjolaine se rejeta alors dans les bras de sa mère, les joues
enflammées et les yeux brillants, et l'embrassa encore une fois de toute
sa force pour la remercier de ce qu'elle venait de dire.
--Je viens t'aider à faire ta toilette, ma chère enfant, laisse-moi te
soigner encore comme je faisais quand tu étais toute petite: laisse-moi
diviser encore tes grands cheveux sur ton front, et les relever derrière
ta tête. Allons, essuyez donc les larmes qui troublent vos yeux,
mademoiselle, si vous voulez que maman vous trouve jolie! Riez donc un
peu qu'on voie vos jolies petites dents blanchettes et si bien rangées!
Mais, vraiment, ce linge blanc et brodé vous sied à ravir, et vous
rendriez jalouses de vraies demoiselles du château! Laissez-moi faire
maintenant et ne regardez pas, c'est quelque chose que je vous ai gardé
et que je veux vous attacher moi-même sur votre beau petit cou blanc que
j'ai embrassé tant de fois.
--Oh! quoi, mère, une chaîne d'or... la vôtre!...
--Oui, petite Marjolette... eh bien! pleurerez-vous encore.... Tu fais
un gros soupir! oh! va, ne crains rien, je t'aime tant qu'il ne saurait
t'arriver malheur: tu es sous la protection de la Vierge, la patronne
de toutes les mères; et si saint François, qui n'a jamais eu d'enfants,
veut faire le méchant, le bon Dieu, qui est notre père à tous et qui ne
refuse rien à Marie, sa digne mère, le mettra bien à la raison.
Pendant que la bonne Guillemette s'empressait autour de sa fille, une
teinte de pourpre avait envahi l'horizon, et les feuilles de vigne qui
tremblaient à la fenêtre se coloraient d'un reflet de rubis et d'or; de
petits bouquets de nuages orangés et lilas s'éparpillaient dans le
ciel, comme on voit jaillir les feuilles de roses des corbeilles de la
Fête-Dieu. Les cloches, qui avaient cessé un instant de chanter
matines, comme pour faire place au gazouillement infini d'une multitude
d'oiseaux, se remirent à carillonner de plus belle et d'une voix plus
claire, comme des chantres après boire. Leur musique, cette fois, était
plus gaie et portait moins à la rêverie. Toute la campagne fleurissante
et verdoyante, toute diaprée de fleurs, diamantée de rosée et recueillie
dans le voile de gaze ou s'enveloppait encore la fraîcheur du matin
aspirée par un doux soleil, semblait une jeune mariée ou tout au moins
une charmante fille d'honneur en son bel habit de gala. On frappa alors
plusieurs petits coups à la grande porte de la Closerie. Guillaume, à
moitié habillé, s'empressa d'ouvrir, et l'on vit paraître M. et Mme Jean
Lubin avec Mariette, leur petite fille.
Mariette était une charmante enfant de douze ans, vive, gracieuse et
avisée. Ses beaux cheveux châtains tombaient en boucles naturelles sur
ses épaules. On lui avait mis pour ce jour-là une robe blanche toute
simple, comme on en voit sur les tableaux aux petits anges qui
présentent des fleurs ou de l'encens à la Vierge. La petite fille avait
aussi leur sourire doux et confiant, ce pur emblème de la vraie prière,
et une couronne de rosés blanches achevait sa ressemblance avec ces
chastes petits amours de la légende chrétienne.
La mère Guillemette, entendant l'arrivée de son compère et de sa
commère, sortit pour les aller recevoir; et, pendant que les grands
parents causaient et devisaient entre eux en grand mystère et à voix
basse, la petite Mariette, légère et furtive comme un beau petit
écureuil, s'était glissée de porte en porte jusqu'à la chambre de
Marjolaine; elle y entra sur la pointe du pied, et vint tout d'un coup
la surprendre et l'embrasser de toute sa force, au moment où la pauvre
jouvencelle allait se remettre à pleurer.
--Bonjour, grande soeur; comme te voilà brave et bien parée! Eh mais!
moi aussi je suis belle, n'est-ce pas? Quel bonheur! C'est aujourd'hui
que mon frère va sortir de ce vilain couvent, où il s'ennuyait toujours,
et puis il laissera repousser ses cheveux, et il sera bien plus
beau; sans compter qu'il ne portera plus cette robe brune, et qu'il
s'habillera en homme comme les autres! Et toi, Marjolaine, comme je
serai contente quand tu seras ma soeur! car toi tu ne me taquines
jamais, et tu es aussi bonne que gentille. Mais pourquoi donc n'es-tu
pas tout en blanc et n'as-tu pas un beau bouquet à la ceinture? Je vais
t'en chercher un, et je te ferai une couronne blanche comme la mienne...
--Non, reste, dit Marjolaine en retenant dans ses bras l'aimable soeur
de frère Lubin, puis la prenant sur ses genoux, elle s'efforça de lui
sourire: mais elle ne pouvait s'empêcher de songer que cette enfant
serait peut-être un obstacle insurmontable à son bonheur, et des larmes
glissèrent, malgré elle, jusqu'à ses lèvres souriantes, comme parfois en
un beau jour de printemps on voit, par un caprice des nuages, tomber de
grosses gouttes de pluie sur les fleurs coquettes et resplendissantes,
qui s'épanouissent au soleil.
--Eh bien! eh bien! tu pleures! dit la petite Mariette avec un accent
enfantin de reproche caressant. Ah! oui, je sais bien. C'est parce que
mon frère a été mis en pénitence et parce que frère Paphnuce a dit à mon
père que, si tu te mariais avec Lubin, saint François me ferait mourir!
Ne l'écoute donc pas; c'est un vilain méchant! Frère François, le
médecin, est bien plus gentil que lui, et il m'a dit hier, quand je l'ai
rencontré en revenant de l'école, que les saints du paradis sont bons
comme le bon Dieu, et qu'ils ne font jamais mourir les petites filles...
et puis, il m'a dit quelque chose tout bas que je ne veux pas dire,
parce que je lui ai promis que je le ferais et que je n'en dirais rien à
personne. Aussi il était bien content lorsqu'il s'en est allé, et il
m'a dit en me donnant un petit coup de ses deux doigts sur la joue: va,
chère petite, sois bien sage, et dis à Marjolaine qu'elle ait bonne
confiance et que tout ira bien! Tu vois donc bien qu'il ne faut pas
pleurer... Allons, viens, puisque tu es prête; nos papas et nos mamans
sont dans la grande chambre, il est bientôt temps de partir.
L'église des franciscains était tout endimanchée de tentures, toute
papillotante de petits anges et de chandeliers dorés, toute nuageuse
d'encens, toute pomponnée Je fleurs et toute flamboyante de cierges:
l'escalier tournant qui descendait à la grotte de la Basmette était
festonné de guirlandes de feuillages, dont la fraîche et verte senteur
portait légèrement à la tête. Sur l'autel de la crypte, on voyait saint
François, immobile, le capuchon baissé et les mains cachées dans les
manches de son froc. Les moines étaient réunis en deux choeurs et
achevaient de psalmodier l'office de prime, tandis que le père prieur,
fagotté dans une aube qui le faisait ressembler à un paquet de linge
blanc, surmonté d'une grosse pomme rouge, s'apprêtait à commencer la
messe. L'affluence du peuple était grande; car le bruit confus de ce qui
s'était passé et l'attente de quelque chose d'extraordinaire avaient
couru dans tous le pays circonvoisin. Le mouvement fut donc universel et
les chuchotements gagnèrent de proche en proche, lorsqu'on vit entrer la
jolie Marjolaine, qui cachait sa parure de noce sous un ample mantelet
de couleur sombre, et qui, tour à tour rougissante et pâlissante, tenait
les yeux constamment baissés et semblait ne respirer qu'à peine. Auprès
d'elle était sa mère, qui lui parlait tout bas, comme pour lui faire
prendre courage, et la petite Mariette, qui se serrait contre elle
et lui prenait les mains pour les caresser, en souriant à la pauvre
affligée avec une grâce charmante. Derrière ce groupe, agenouillés et
priant avec une grande ferveur, étaient Guillaume le closier et le
compère Jean Lubin.
Tout le monde attendait sans savoir quoi, lorsque frère Paphnuce parut
accompagné d'un frère convers, qui portait une brassée de cierges en
cire jaune, On les distribua à tous les moines, puis la porte noire
de l'_in pace_ s'ouvrit, et tout le couvent, dirigé par le maître des
novices, descendit dans les caveaux en chantant d'une voix lugubre et
lente le psaume _Miserere_.
Un murmure de consternation et de terreur parcourut l'assemblée.
Quelques vieilles se dirent tout bas que frère Lubin était sans doute
mort. Marjolaine fut obligée de s'asseoir et frissonna comme si l'on eût
été au coeur de l'hiver; la petite Mariette elle-même s'inquiéta et
eut presque les larmes aux yeux eu regardant du côté du caveau où l'on
entendait toujours se prolonger le chant des moines; enfin on les vit
remonter la croix des enterrements en tête. Le frère Paphnuce tenait
sur ses mains étendues le froc et le cordon du frère Lubin, qu'il vint
déposer sur l'autel: puis derrière lui entre les deux files de religieux
portant les cierges, parut frère Lubin lui-même, vêtu de l'habit
séculier et conduit par deux frères convers, affublés de la cagoule des
pénitents, pour rendre la scène plus terrible. Marjolaine eut besoin,
pour ne pas s'évanouir, de toute la force que lui rendait la présence de
son bien-aimé. On fit mettre frère Lubin à genoux au milieu du choeur.