--Oh! le bon moine qu'ils vont faire! s'écria-t-il. Oh! la gloire future

des cordeliers! Comme il fera croître et multiplier la sainte famille du

Seigneur! Oh! le vrai parangon des moines! et combien les femmes et les

filles se réjouiront des voeux qu'il va faire! Car, si à pas une ne

doit-il du tout appartenir, toutes, en vérité, peuvent avoir espérance

de conquérir ses bonnes grâces. Oh! comme il pratiquera bien la charité

envers le prochain, et combien d'indulgence il fera gagner aux maris

dont il confessera les femmes, et aux pères et mères dont il catéchisera

les fillettes! Dieu garde de mal ceux qui n'en diront rien et qui

voudront que pardessus tout et à propos de tout la Providence soit

bénie! Ça, voyons un peu où j'en étais de mes annotations sur les

ouvrages de Luther.

Il tira alors d'une cachette pratiquée entre le mur et la table un

in-folio chargé de notes manuscrites qu'il se mit à étudier. Parfois

il frappait du dos de la main sur le livre et souriait d'une manière

étrange en disant à demi-voix: Courage, Martin! D'autres fois, il

haussait les épaules et soulignait un passage. A un endroit où était

prédite la destruction de Rome, il écrivit en marge: _Quando corpus

destruitur, anima emancipatur._ «Quand le corps est détruit, l'âme est

délivrée.» Puis plus bas: _Corpus est quod corrumpitur et mutatur, anima

immortalis est._ «Le corps se corrompt et change de forme, l'âme est

immortelle.»

A une autre page, il écrivit encore: «Il y a une Rome spirituelle

comme une Jérusalem spirituelle. C'est la Jérusalem des scribes et des

pharisiens qui a été détruite par Titus, et les luthériens ne pourront

jamais renverser que la Rome des castrats et des moines hypocrites,

celle de Jésus-Christ et de saint Pierre ne les craint pas.»

A la fin du volume, il écrivit en grosses lettres: «ECCLESIA

CATHOLICA.--_Association universelle._ ECCLESIA LUTHERANA.--_Société de

maître Luther._» Puis il se prit à rire.

Mais bientôt reprenant son sérieux et devenant rêveur:--Eh bien! oui,

murmurait-il, la société universelle doit respecter les droits de maître

Martin, si elle veut que maître Martin se soumette aux devoirs que

la société universelle lui impose!--Brûler un homme parce qu'il se

trompe... c'est sanctifier l'erreur par le martyre. Toute pensée est

vraie par le seul courage de sa protestation et de sa résistance dès

qu'on veut la rendre esclave et l'empêcher de se produire, et l'on doit

combattre pour elle jusqu'à la mort: car la vérité ne craint pas le

mensonge, elle le dissipe par elle-même comme le jour dissipe la nuit.

C'est le mensonge qui a peur de la vérité: ce sont donc les persécuteurs

qui sont les vrais sectaires. La liberté généreuse est catholique, parce

qu'elle seule doit conquérir et sauver l'univers: elle est apostolique,

parce que les apôtres sont morts pour la faire régner sur la terre. La

vraie église militante, c'est la société des martyrs!... la liberté de

conscience... Voilà la base de la religion éternelle: voilà la clef du

ciel et de l'enfer!

Maître François rouvrit encore une fois son livre, et à un endroit où il

était parlé de la prétendue idolâtrie de l'église romaine, il écrivit:

_Quid judicas si tu non vis judicari? Libertatem postulas, da

libertatem._--Pourquoi juger si tu ne veux pas qu'on te juge? Tu veux la

liberté, donne la liberté.»

Et plus bas: «Chacun peut renverser ses propres idoles dès qu'il ne

les adore plus. Mais, si ton idole est encore un Dieu pour ton

frère, respecte le Dieu de ton frère, si tu veux qu'il respecte ton

incrédulité: et laisse-lui sa religion, pour qu'il n'attente pas à ta

vie: car l'homme doit estimer sa vie moins que ses dieux.»

Au bas d'une autre page, il écrivit encore: «Je proteste contre la

protestation qu'on impose, et quand les luthériens iront torturer les

catholiques, les vrais protestants seront les martyrs... Voilà le

vrai: le reste n'est que de la brouillerie et du grimoire... Mais que

répondrons-nous aux sorbonistes, aux subtilités d'Eckius, aux doctes

fariboles de Melanchton et aux arguments que le diable fait à maître

Martin Luther? _Solventur risu tabuloe, lu missus abibis!_» J'en accepte

l'augure, et buvons frais, dit maître François en fermant son gros

livre.

Autre argument ne peut mon coeur élire, Voyant le deuil qui vous mine et

consomme: Mieux vaut de ris que larmes écrire, Pour ce que rire est le

propre de l'homme.

Où diable ai-je pris ce quatrain? Je crois en vérité que je viens de le

faire. J'ai donc pris au fond du pot, puisque je rime déjà!

En ce moment on frappa discrètement à la porte, puis le loquet tourna

avec précaution, et la plus jolie tête de moinillon qui fût oncques

encapuchonnée regarda dans la chambre, en disant:

--Peut-on entrer, maître François?

--Comment! vous ici, frère Lubin? Mais, petit malheureux, vos épaules

vous démangent-elles? et voulez-vous que frère Paphnuce, demain au

chapitre, vous fasse donner du _miserere_ jusqu'à _vitulos_?

--Je me moque bien de frère Paphnuce, dit le novice en se glissant dans

la bibliothèque dont il referma cependant la porte avec soin et sans

bruit; il faut absolument que je vous parle; vous savez que je dois

faire profession dans trois jours?

--Frère Paphnuce ne me l'a pas laissé ignorer, mon pauvre petit frère

Lubin, et je vous en félicite de mon mieux; ce n'est pas ma faute si ce

n'est guère.

Cependant le frère Lubin s'était vite installé à la fenêtre, et, avec

des larmes au bord des yeux, il regardait du côté de la Chesnaie.

--J'ai eu bien de la peine à m'échapper, dit-il après un long silence:

frère Paphnuce me croit en oraison dans la grotte de la Basmette, d'où

l'on a déjà déplacé la statue peinte de madame sainte Madeleine, pour

mettre à sa place l'image miraculeuse de saint François, vous savez,

cette statue de bois qu'on habille en vrai franciscain, et qui pleure,

dit-on, lorsque l'ordre est menacé de quelque danger; est-ce vrai cela,

maître François?

--Vous pouvez le croire, puisque vous ne l'avez jamais vu, dit le frère;

moi, je n'en douterais que si je le voyais.

--Enfin, je me suis glissé le long du jardin et j'ai trouvé

entre-bâillée la porte du prieuré. Je m'y suis glissé sans que personne

me voie... et me voilà. Oh! que j'avais besoin de vous parler!...

et puis, des fenêtres qui donnent sur le cloître, on ne voit pas la

Chesnaie et la closerie où j'ai joué tant de fois lorsque j'étais encore

tout enfant!

--Ah! oui, je sais avec la petite Marjolaine, n'est-ce pas?

--Chut! taisez-vous, maître François, s'écria le novice en rougissant

jusqu'aux oreilles; si quelqu'un nous entendait!

--Eh bien! que comprendrait-il? pourvu qu'il ne puisse pas voir, comme

moi, que vous pleurez en regardant la closerie, et que vous regrettez la

charmante enfant, qui est devenue une délicieuse jeune fille...

--Oh! silence! je vous en prie, ne me dites pas de ces choses-là.

Comment pouvez-vous deviner? Comment pouvez-vous savoir?... Je ne l'ai

même pas dit à mon confesseur!

--Si j'étais votre confesseur, je le saurais précisément parce que vous

ne me l'auriez pas dit et vous me le dites à moi, précisément, parce que

je ne suis pas votre confesseur.

--Mais, mon Dieu, qu'est-ce que je vous dis donc, mon frère? Mais je

vous assure bien que je ne vous ai rien dit du tout.

--Pas plus qu'à Marjolaine, n'est-ce pas?

--Oh! mais vous êtes donc sorcier! Voilà maintenant que vous savez!...

Mais au surplus, je pourrais bien vous dire que non. Comment ferais-je

pour lui parler, je ne puis la voir qu'à l'église?

--Aussi y vient-elle bien régulièrement, la dévote petite fillette au

nom doux et bien odorant! Et vous l'aimez bien, n'est-ce pas? J'entends

d'affection fraternelle et charitable, celle que l'Évangile nous

commande de partager entre tous nos frères, et ne nous défend pas non

plus d'étendre un peu jusqu'à nos soeurs!

--C'est vrai que Marjolaine est bien modeste et bien pieuse.

--Elle est aussi bien aimable et bien jolie. C'est cela que vous diriez

d'abord, si vous l'osiez.

--Oh! pour cela, je n'en sais rien, dit le novice en prenant un air

ingénu et en baissant les yeux.

--Aussi vous voilà bien décidé à faire profession?

--Hélas! fît en soupirant le frère Lubin; et tournant les yeux vers la

closerie, il laissa tomber deux grosses larmes.

--Frère Lubin! frère Lubin! cria dans le corridor une voix trop facile à

reconnaître et trop bien connue des novices.

--Ah! mon Dieu! voilà à présent frère Paphnuce qui me cherche dans le

prieuré; s'il vient ici, je suis perdu!

--Cachez-vous! lui dit maître François en se levant et en allant

doucement vers la porte.

--Mais où me cacher? Derrière cette pile de livres, il me verra. Mon

Dieu! mon Dieu! que je suis malheureux!

--Vite! dit frère François, il approche; enjambez la fenêtre, mettez

vos pieds en dehors sur la corniche et cachez-vous dans l'angle du mur.

Prenez garde de tomber dans la vigne, les échalas vous feraient mal.

Le novice accomplit promptement l'évolution commandée par le médecin, et

il avait à peine fini, qu'on entendit heurter assez rudement à la porte

de la cellule.

Frère François ouvrit lui-même, et vit, comme il s'en doutait bien, la

figure blême et renfrognée du terrible maître des novices.

--Frère Lubin n'est pas ici? demanda Paphnuce.

--Vite, mon frère, asseyez-vous. Vous n'êtes pas bien, je vous assure;

laissez-moi tâter votre pouls. Parbleu! cela ne m'étonne pas, il faut

aller vous coucher, vous avez la fièvre.

--Frère Lubin n'est pas ici? répéta le maître des novices avec humeur.

Maître François éclata de rire et demanda à son tour:

--Le père prieur est-il ici?

--Pourquoi cette demande?

--Pourquoi la vôtre? Frère Lubin est-il plus invisible que le frère

prieur, et pourrait-il être ici sans qu'il fût possible de l'apercevoir?

--Il y est venu du moins.

--Doucement, doucement, mon frère! Vous me demandez s'il y est venu,

bien que vous ne l'ayiez pas vu y venir, et vous me demandiez tout à

l'heure s'il y était, bien que vous ne le vissiez pas; vous parlez donc

métaphysiquement et en esprit? Or, qu'il soit ici en esprit et qu'il y

soit venu en esprit, à cela je puis vous répondre que je vous en dirai

mon sentiment quand l'Université de Paris aura sorbonificalement

matagrobolisé la solution quidditative de cette question mirifique:

_Utrum Chimoera in vaciium bombinans possit comedere secundas

intentiones._

--Vous êtes toujours moqueur, mon frère, dit Paphnuce en radoucissant sa

voix, tandis qu'il se mordait la lèvre et lançait en dessous au railleur

un regard de haine implacable; je désire vous voir toujours aussi gai,

et qu'au jour du jugement notre Seigneur n'ait pas à se moquer de vous à

son tour!

--Vrai! je le voudrais, ne fût-ce que pour le voir rire, ce bon Sauveur,

qu'on nous peint toujours pleurant, malingre et meshaigné! Le sourire

siérait si bien à son doux et beau visage! Et ses grands yeux toujours

pleins de sang et de larmes s'illumineraient si bien d'un rayon de

franche gaieté! M'est avis qu'alors le ciel attendri s'ouvrirait et

que les pauvres pécheurs y entreraient pêle-mêle, ravis en extase et

convertis par la risette du bon Dieu. Si bien que le grand diable

lui-même ne pourrait se tenir d'en être ému et d'en pleurer; puis,

pleurant rirait de voir rire, et riant pleurerait de n'avoir pas

toujours ri d'un si aimant et si bon rire, et, pour l'enfer comme pour

le ciel, ce jour-là ce serait dimanche!

--Impie! murmura le maître des novices!

--Soignez-vous, mon frère, dit maître François, vous avez de la bile;

vos yeux sont jaunes. Prenez des remèdes, vos fonctions naturelles

doivent être gênées.

En ce moment, une femme se présenta timidement à la porte et fit une

profonde révérence. Frère François, en sa qualité d'habile médecin,

avait le privilège unique de recevoir des visites de toutes sortes, et

c'est pourquoi on l'avait logé hors du cloître, dans les bâtiments

du prieuré, qui servaient aussi d'hôtellerie pour les étrangers de

distinction lorsqu'il en venait au monastère. Ce privilège déplaisait

fort au frère Paphnuce, et c'était là le commencement de sa haine contre

le frère médecin.

--Entrez, ma bonne, dit frère François; justement nous ne sommes pas

seuls et nous pouvons vous recevoir ici. Frère Paphnuce voudra bien

rester et nous tenir compagnie.

--Non, dit sèchement le maître des novices; que je ne vous dérange pas.

Vous êtes en dehors de la règle; autant vaut vous y mettre tout à fait.

Je vais chercher frère Lubin, car il faut que je sache où il peut être

caché.

--Bonne chance, mon frère! dit maître François. Et Paphnuce sortit, en

laissait toutefois la porte ouverte.

--Eh bien! bonne mère Guillemette, qu'y a-t-il de nouveau à la closerie

de la Chesnaie? dit avec bienveillance le frère médecin en s'adossant à

la fenêtre.

--Hélas! mon frère, ma pauvre Marjolaine est malade! Cela l'a prise au

retour de l'office; elle est pâle, elle pleure, elle veut être seule et

ne veut pas dire ce qu'elle a.

--Hum!... La petite n'est pas loin de ses dix-sept ans, je pense?

--Oh! mon frère, ce n'est pas ce que vous pensez. La pauvre enfant ne

songe pas à mal; elle ne se plaît qu'à l'église.

--C'est que probablement celui qu'elle aime ne va pas à la danse?

--Frère François! frère François! disait tout bas Lubin, caché derrière

l'appui de la croisée, ne dites rien, je vous en prie!

--Tenez, la mère Guillemette, poursuivit le frère médecin, il faut

marier Marjolaine.

--Mais non!... mais non!... dit frère Lubin.

--Et à qui la marier, mon bon frère? La petite coquette ne veut entendre

parler de personne.

--C'est que vous ne lui parlez jamais de celui qu'elle voudrait bien.

--Oh! mon Dieu, elle aurait bien tort de croire que je la contrarierais

si elle avait une inclination, et son père veut tout ce que je veux.

Nous lui donnons peu de chose, mais c'est notre fille unique, et la

closerie est à nous: elle restera avec nous tant qu'elle voudra, et nous

la croirons toujours assez richement mariée si elle l'est selon ses

désirs.

--Voilà qui est bien et sagement pensé. En effet, une fille vendue

ne sera jamais une femme honnête, et celle qui se marie pour un écu

trompera son mari pour une pistole, en cas qu'elle soit vertueuse,

autrement ce sera pour rien.

--C'est bien aussi ce que je dis toujours à Guillaume, et il me comprend

bien; car lui, ce n'était pas pour ma dot qu'il m'a prise; son père

voulait l'empêcher de se marier avec moi et lui avait défendu de me

parler; le pauvre garçon avait tant de chagrin qu'il voulait s'enrôler

dans les francs taupins ou ailleurs. La veille de son départ, du moins à

ce qu'il pensait, j'étais seule dans ma petite chambre, justement comme

Marjolaine est seule dans ce moment-ci; j'avais laissé ma fenêtre

entr'ouverte; tout à coup voilà un jeune gars qui saute dans la chambre

et qui se jette à deux genoux en pleurant: je viens vous faire mes

adieux, me disait il d'un ton de voix à me navrer le coeur. J'étais

toute saisie; mais enfin ne pouvant plus y tenir, je lui ai tendu les

bras... et... que voulez-vous que je vous dise?... il a bien fallu après

cela nous marier, car tout le monde aurait jeté la pierre aux parents de

Guillaume.

--Eh! qu'auriez-vous fait si le père de Guillaume avait fait comme Jean

Lubin, par exemple, s'il eût voué son fils à saint François?

--Ah! oui, j'aurais dit que Guillaume s'était voué à moi, et que saint

François, étant le plus raisonnable et surtout le moins compromis dans

l'affaire, c'était lui qui devait céder. Et tenez, vous parlez de Jean

Lubin; mais croyez-vous qu'il ne se repente pas à l'heure qu'il est

d'avoir mis son fils au couvent, un si bel enfant, et qui promettait

d'être à la fois si doux et si malin!

--M'est avis, dit maître François, que pour changer la résolution de

Jean Lubin, il suffirait que son fils fût surpris comme Guillaume dans

la chambrette d'une jouvencelle; mais le moyen? Le portier du couvent

ne laisse pas sortir les novices, et il ne leur est pas même permis

de venir au prieuré, le seul endroit où il soit possible de sortir en

descendant par la fenêtre.

En achevant cette phrase, frère François regarda dans le clos par-dessus

son épaule et se mit malicieusement à rire: Frère Lubin avait disparu.

--Allez, bonne femme, allez, dit le frère médecin, l'indisposition de

Marjolaine n'aura pas de suites fâcheuses, mais ne la laissez pas

seule plus longtemps, et souvenez-vous de la jeunesse de Guillaume. Où

travaille-t-il en ce moment?

--Il est justement occupé à la vigne de Jean Lubin qui l'a prié de lui

aider comme son ami et son compère, je viens de les voir de loin en

passant près des grands poiriers.

--Eh bien! allez vite les rejoindre et menez-les avec vous à la chambre

de Marjolaine; vous approcherez tout doucement, et si les oiseaux

sont au nid vous les prendrez sans les effaroucher. A revoir, mère

Guillemette!

--Oh! mon Dieu! vous me faites peur. Mais ce n'est pas possible, et

d'ailleurs comment sauriez-vous?...

--Tenez, mère Guillemette, dit frère François en faisant approcher

la bonne femme de la fenêtre, n'est-ce pas là-bas, au bout de

la maisonnette qu'on voit d'ici, qu'est la chambre de la petite

Marjolaine?...

--Mais oui... mais oui. Ah! mais, qu'est-ce que c'est donc que cela?

On dirait qu'il y a quelqu'un qui lui parle par la fenêtre... Je ne

distingue pas très-bien... mais je crois voir une robe brune; c'est sans

doute la mère Barbe ou la vieille Marguerite... mais elles ont donc

sauté par-dessus la haie, puisque j'ai fermé la porte à la clef... Bon!

la voilà qui entre et la fenêtre qu'on referme. Qu'est-ce que c'est

donc? qu'est-ce que c'est donc que cela?

--Décidément, il faut que frère Lubin ait pris la fuite par-dessus les

murs! s'écria en même temps la voix de frère Paphnuce qui revenait tout

essoufflé, on ne le trouve nulle part.

--Je vais le chercher avec vous si vous le désirez, mon frère, et quant

à vous, mère Guillemette, doucement et de la prudence: vous connaissez

le mal et vous en savez le remède. Allez vite, et si vous n'arrivez pas

assez à temps pour empêcher une petite crise, faites en sorte qu'elle

tourne à bien, et votre malade est sauvée.

LA VIGILE DE SAINT FRANÇOIS

Sous le choeur de l'église des frères, il y avait une crypte assez

profonde, au fond de laquelle était l'autel de la Madeleine; de chaque

côté de l'autel était figuré un enfoncement dans les roches fermé par

une grille où l'on entrevoyait les statues agenouillées et peintes au

naturel de saint Antoine et de saint Paul, premier ermite. En face de

l'autel, était placée dans une niche assez spacieuse, dont la porte

historiée et dorée s'ouvrait et se fermait à deux battants, la statue du

grand saint François d'Assise.

Or, il était d'usage au couvent de la Basmette que les moines vinssent

processionnellement échanger les statues de saint François et de la

Madeleine, Mme sainte Madeleine faisant alors au patron de la communauté

tous les honneurs du grand autel.

Les deux statues étaient donc mobiles et portatives, et la force d'un

homme suffisait pour les enlever de leur place et les rétablir au

besoin. Tout ceci est assez important à noter pour la suite de cette

histoire. Le peuple n'était admis qu'aux grands jours de fête dans la

crypte de la Basmette, aussi ne manquait-il jamais de s'y faire force

miracles ces jours-là.

Sous la niche de saint François il y avait une petite porte cadenassée

et verrouillée: c'était la porte des caveaux. Ces caveaux avaient une

double destination, ils devaient servir de sépulture pour les morts, et

de prison pour les vivants. La porte en était peinte en noir avec une

tête de mort en relief peinte en blanc, et cette inscription en lettres

gothiques au-dessus du crâne: _Requiescant_, puis au-dessous, en plus

gros caractères: IN PACE. C'est pourquoi on appelait la porte noire la

porte de l'_in pace_.

Or, la veille même de Saint-François, deux jours après les aventures que

nous venons de raconter, pendant que les moines chantaient en choeur

dans la crypte de la Basmette, un prisonnier pleurait et se désespérait

à vingt pieds au moins sous terre, dans une cellule des caveaux.

Dans un espace de quatre à cinq pieds carrés, assis sur une grosse

pierre que couvrait une natte terreuse et humide, plié en deux et la

tête cachée dans ses bras, qu'il appuyait sur ses genoux, le pauvre

pénitent involontaire eût ressemblé à une statue, sans le mouvement

convulsif et régulier que lui faisaient faire ses sanglots. Un peintre

espagnol eût volontiers pris modèle sur lui pour représenter le

désespoir de la damnation et l'immobilité douloureuse et tourmentée du

découragement éternel.

Tout à coup il tressaillit, et relevant la tête il prêta l'oreille: ses

grands yeux noirs se dilatèrent d'épouvante; un rayon blafard de la

lampe suspendue dans l'angle du cachot vint pâlir encore sa figure

blême. Oh! comme il est changé depuis deux jours! et qui pourrait

reconnaître là le sémillant novice de la Basmette, le disciple de maître

François, ce fripon de frère Lubin?

Hélas! sa bouche lutine avait déjà désappris le rire et la causerie

clandestine; ses couleurs rosées s'étaient changées en pâleur; ses yeux

seuls étaient brillants encore, mais leur expression avait bien changé!

Ce n'était plus seulement le feu de la jeunesse qui les faisait

étinceler à travers les larmes, c'était comme l'extase d'une vision

d'amour, ou plutôt ce n'en était que le souvenir; car au doux songe

avait succédé un si affreux réveil, que le pauvre novice hésitait entre

deux pensées et se demandait si son rêve d'amour n'était pas la réalité,

et si ce n'était pas pour s'être endormi trop heureux qu'il luttait

maintenant contre une chimère épouvantable.

Ce qui l'avait fait tressaillir, c'était le chant des moines dans la

crypte, dont la lente psalmodie retentissait sourdement au-dessus de sa

tête.

--Plus de doute, s'écrie-t-il, ce sont mes funérailles! je suis mort et

enterré pour toujours... le voeu de mon père n'a pas pu être révoqué. Il

faut que je meure ici lentement pour conserver les jours de ma soeur...

Oh! Marjolaine, Marjolaine! il m'eût été plus doux de mourir pour toi!

Et laissant retomber sa tête sur ses bras et sur ses genoux, il se prit

à pleurer si amèrement que ses larmes coulaient jusqu'à terre.

Tout à coup il lui semble qu'un bruit sourd se fait près de lui dans la

muraille: quelques fragments de salpêtre et de mousse blanche tombent

sur sa tête nue; il se relève encore une fois avec épouvante et regarde

fixement la muraille... il ne se trompe pas: une grosse pierre remue

d'elle-même et semble vouloir sortir de la place où elle est scellée. Le

novice pousse un grand cri... ô merveille! la muraille lui répond, et

une voix sortie d'entre les pierres l'appelle plusieurs fois par son

nom: frère Lubin! frère Lubin!

--Qui m'appelle? dit le prisonnier tout tremblant. Oh! si vous êtes un

mort, ne descendez pas ici avec vos yeux creux et vos grands bras de

squelette, vous me feriez mourir d'effroi!

--Je ne suis pas plus mort que vous, lui dit la voix, plus rapprochée,

tirez à vous cette pierre qui s'ébranle, et prenez garde qu'elle ne

vous tombe sur les pieds; vous la poserez doucement à terre, et si vous

entendez venir quelqu'un à la porte de votre cachot, vous la remettrez à

sa place le plus proprement possible. Faites vite et ne craignez rien.

Frère Lubin ne se le fit pas dire deux fois, car il lui semblait bien

reconnaître cette fois la voix de celui qui lui parlait. Il se lève donc

promptement, et voyant la pierre qui sort d'elle-même de sa place,

la tire, la soutient de son mieux, car elle était lourde, et la fait

glisser jusqu'à terre. Alors par l'ouverture qui vient, de se faire, il

voit passer une tête... et cette tête n'a rien d'effrayant pour lui;

car, comme il osait à peine l'espérer, c'est celle de maître François.

--Enfin! s'écrie le frère médecin avec son accent toujours joyeux, vous

voici donc, maître renard! et ce n'est pas sans peine qu'on découvre

votre terrier! Pauvre garçon, il a bien pleuré! il est bien pâle! Mais

courage, courage! c'est demain la fête, et c'est demain que la gentille

Marjolaine s'appellera Mme Lubin.

--Que dites-vous là, mon Dieu! et par où êtes-vous venu ici? dit frère

Lubin tout effaré.

Le sorcier de Meudon · 第 2 / 17 段