--Eh quoi! se récria le frère, le bon vin est-il hérétique?

ÉLIPHAS LÉVI

LE SORCIER

DE MEUDON

Les dévots, par rancune,

Au sorcier criaient tous,

Disant: Au clair de lune

Il fait danser les loups.

BÉRANGER

A MADAME DE BALZAC

NÉE COMTESSE ÉVELINE BZEWUSKA

Permettez-moi, Madame, de déposer à vos pieds ce livre à qui vos

encouragements ont fait d'avance tout le succès que j'ambitionne. Il

sera aimé de toutes les âmes élevées et de tous les esprits délicats,

s'il n'est pas indigne de vous être offert.

ÉLIPHAS LÉVI

(Alphonse-Louis-Constant)

PRÉFACE

Idiots très-illustres, et vous, tourneurs de tables très-précieux,

onques ne vous avisâtes-vous de reconnaître en la personne sacrée du

joyeux curé de Meudon, l'un de nos plus grands maîtres dans là science

cachée des mages. C'est que sans doute vous n'avez ni lu convenablement,

ni médité bien à point ses pantagruélines prognostications, voire

même cette énigme en manière de prophétie qui commence le grimoire

de Gargantua. Maître François n'en fut pas moins le plus illustre

enchanteur de France, et sa vie est un véritable tissu de merveilles,

d'autant qu'il fut lui-même à son époque l'unique merveille du monde.

Protestant du bon sens et du bon esprit, en un siècle de folie furieuse

et de discordes fanatiques; magicien de la gaie science en des jours de

funèbre tristesse, bon curé et orthodoxe s'il en fut, il concilia et sut

réunir en lui-même les qualités les plus contraires. Il prouva par sa

science encyclopédique la vérité de l'art notoire, car il eût, mieux

que Pic de la Mirandole, pu disputer _de omni re scibili et quibusdam

aliis_. Moine et bel esprit, médecin du corps et de l'âme, protégé des

grands et gardant toujours son indépendance d'honnête homme; Gaulois

naïf, profond penseur, parleur charmant, écrivain incomparable, il

mystifia les sots et les persécuteurs de son temps (c'étaient comme

toujours les mêmes personnages), en leur faisant croire, non pas que

vessies fussent lanternes, mais bien au contraire que lanternes fussent

vessies, tant et si bien que le sceptre de la sagesse fut pris par eux

pour une marotte, les fleurons de sa couronne d'or pour des grelots, son

double rayon de lumière, semblable aux cornes de Moïse, pour les deux

grandes oreilles du bonnet de Folie. C'était, en vérité, Apollon habillé

de la peau de Marsyas, et tous les capripèdes de rire et de le laisser

passer en le prenant pour un des leurs. Oh! le grand sorcier que

celui-là qui désarmait les graves sorbonistes en les forçant à rire, qui

défonçait l'esprit à pleins tonneaux, lavait les pleurs du monde avec du

vin, tirait des oracles des flancs arrondis de la dive bouteille; sobre

d'ailleurs lui-même et buveur d'eau, car celui-là seul trouve la vérité

dans le vin qui la fait dire aux buveurs, et pour sa part ne s'enivre

jamais.

Aussi, avait-il pour devise cette sentence profonde qui est un des

grands arcanes de la magie et du magnétisme:

_Noli ire, fac venire_.

Ne vas pas, fais qu'on vienne.

Oh! la belle et sage formule! N'est-ce pas en deux mots toute la

philosophie de Socrate, qui ne sut pas bien toutefois en accomplir le

mirifique programme, car il ne fit pas venir Anitus à la raison et fut

lui-même forcé d'aller à la mort. Rien en ce monde ne se fait avec

l'empressement et la précipitation, et le grand oeuvre des alchimistes

n'est pas le secret d'aller chercher de l'or, mais bien d'en faire tout

bellement et tout doucettement venir. Voyez le soleil, se tourmente-t-il

et sort-il de son axe pour aller chercher, l'un après l'autre, nos deux

hémisphères? Non, il les attire par sa chaleur aimantée, il les rend

amoureux de sa lumière, et tour à tour ils viennent se faire caresser

par lui. C'est ce que ne sauraient comprendre les esprits brouillons,

fauteurs de désordres et propagateurs de nouveautés. Ils vont, ils vont,

ils vont toujours et, rien ne vient. Ils ne produisent que guerres,

réactions, destructions et ravages. Sommes-nous bien avancés en

théologie depuis Luther? Non, mais le bon sens calme et profond de

maître François a créé depuis lui le véritable esprit français, et, sous

le nom de pantagruélisme, il a régénéré, vivifié, fécondé cet esprit

universel de charité bien entendue, qui ne s'étonne de rien, ne se

passionne pour rien de douteux et de transitoire, observe tranquillement

la nature, aime, sourit, console et ne dit rien. Rien; j'entends rien de

trop, comme il était recommandé par les sages hiérophantes aux initiés

de la haute doctrine des mages. Savoir se taire, c'est la science des

sciences, et c'est pour cela que maître François ne se donna, de son

temps, ni pour un réformateur, ni surtout pour un magicien, lui qui

savait si parfaitement entendre et si profondément sentir cette

merveilleuse et silencieuse musique des harmonies secrètes de la nature.

Si vous êtes aussi habile que vous voudriez le faire croire, disent

volontiers les gobe-mouches et les badauds, surprenez-nous, amusez-nous,

escamotez la muscade mieux que pas un, plantez des arbres dans le ciel,

marchez la tête en bas, ferrez les cigales, faites leçon de grimoire

aux oisons bridés, plantez ronces et récoltez roses, semez figues et

cueillez raisins... Allons, qui vous retarde, qui vous arrête? On ne

brûle plus maintenant les enchanteurs, on se contente de les baffouer,

de les injurier, de les appeler charlatans, affronteurs, saltimbanques.

Vous pouvez, sans rien craindre, déplacer les étoiles, faire danser la

lune, moucher la bougie du soleil. Si ce que vous opérez est vraiment

prodigieux, impossible, incroyable... eh bien! que risquez-vous? Même

après l'avoir vu, même en le voyant encore, on ne le croira pas.

Pour qui nous prenez-vous? Sommes-nous cruches? sommes-nous bêtes? Ne

lisons-nous pas les comptes rendus de l'Académie des sciences? Voilà

comment on défie les initiés aux sciences occultes, et, certes, il faut

convenir qu'il doit y avoir presse pour satisfaire ces beaux messieurs.

Ils ont raison pourtant, ils sont trop paresseux pour venir à nous, ils

veulent nous faire aller à eux, et nous trouvons si bonne cette manière

de faire que nous voulons leur rendre en tout la pareille. Nous n'irons

point, viendra qui voudra!

Dans le même siècle vécurent deux hommes de bien, deux grands savants

deux encyclopédies parlantes, prêtres tous deux d'ailleurs et bons

hommes au demeurant. L'un était notre Rabelais et l'autre se nommait

Guillaume Postel. Ce dernier laissa entrevoir à ses contemporains qu'il

était grand kabbaliste, sachant l'hébreu primitif, traduisant le sohar

et retrouvant la clef des choses cachées depuis le commencement du

monde.

Oh! bonhomme, si depuis si longtemps elles sont cachées, ne

soupçonnez-vous pas qu'il doit y avoir quelque raison péremptoire pour

qu'elles le soient? Et croyez-vous nous avancer beaucoup en nous offrant

la clef d'une porte condamnée depuis six mille ans? Aussi Postel fut-il

jugé maniaque, hypocondriaque, mélancolique, lunatique et presque

hérétique, et voyagea-t-il à travers le monde, pauvre, honni, contrarié,

calomnié, tandis que maître François, après avoir échappé aux moines

ses confrères, après avoir fait rire le pape, doucement vient à Meudon,

choyé des grands, aimé du peuple, guérissant les pauvres, instruisant

les enfants, soignant sa cure et buvant frais, ce qu'il recommande

particulièrement aux théologiens et aux philosophes comme un remède

souverain contre les maladies du cerveau.

Est-ce à dire que Rabelais, l'homme le plus docte de son temps, ignorât

la kabbale, l'astrologie, la chimie hermétique, la médecine occulte et

toutes les autres parties de la haute science des anciens mages? Vous ne

le croirez, certes, pas, si vous considérez surtout que le _Gargantua_

et le _Pantagruel_ sont livres de parfait occultisme, où sous des

symboles aussi grotesques, mais moins tristes que les diableries du

moyen âge, se cachent tous les secrets du bien penser et du bien vivre,

ce qui constitue la vraie base de la haute magie comme en conviennent

tous les grands maîtres.

Le docte abbé Trithème, qui fut le professeur de magie du pauvre

Cornélius Agrippa, en savait cent fois plus que son élève; mais il

savait se taire et remplissait en bon religieux tous les devoirs de son

état, tandis qu'Agrippa faisait grand bruit de ses horoscopes, de ses

talismans, de ses manches à balais très-peu diaboliques au fond, de

ses recettes imaginaires, de ses transmutations fantastiques; aussi le

disciple aventureux et vantard était-il mis à l'index par tous les bons

chrétiens; les badauds le prenaient au sérieux et très-certainement

l'eussent brûlé du plus grand coeur. S'il voyageait, c'était en

compagnie de Béelzébuth; s'il payait dans les auberges, c'était avec des

pièces d'argent qui se changeaient en feuilles de bouleau. Il avait deux

chiens noirs, ce ne pouvaient être que deux grands diables déguisés;

s'il fut riche quelquefois, c'est que Satan garnissait son escarcelle.

Il mourut, enfin, pauvre dans un hôpital, juste châtiment de ses

méfaits. On ne l'appelait que l'archisorcier, et les petits livres niais

de fausse magie noire qu'on vend encore en cachette aux malins de la

campagne, sont invariablement tirés des oeuvres du grand Agrippa.

Ami lecteur, à quoi tend ce préambule? c'est tout bonnement à vous dire

que l'auteur de ce petit livre, après avoir étudié à fond les sciences

de Trithème et de Postel, en a tiré ce fruit précieux et salutaire, de

comprendre, d'estimer et d'aimer par-dessus tout le sens droit de la

sagesse facile et de la bonne nature. Que les clavicules de Salomon lui

ont servi à bien apprécier Rabelais, et qu'il vous présente aujourd'hui

la légende du curé de Meudon comme l'archétype de la plus parfaite

intelligence de la vie; à cette légende se mêle et s'entortille, comme

le lierre autour de la vigne, l'histoire du brave Guilain, qui, au dire

de notre Béranger, fut ménétrier de Meudon au temps même de maître

François. Pourquoi et comment ces deux figures joyeuses sont ici

réunies, quels mystères allégoriques sont cachés sous ce rapprochement

du musicien et du curé, c'est ce que vous comprendrez facilement en

lisant le livre. Or, ébaudissez-vous, mes amours, comme disait le

joyeux maître, et croyez qu'il n'est grimoire de sorcier ni traité

de philosophie qui puisse surpasser en profondeur, en science et en

abondantes ressources, une page de Rabelais et une chanson de Béranger.

ÉLIPHAS LÉVI.

LE SORCIER DE MEUDON

PREMIÈRE PARTIE

LES ENSORCELÉS DE LA BASMETTE

I

LA BASMETTE

Or, vous saurez, si vous ne le savez déjà, que la Basmette était une

bien tranquille et plantureuse jolie petite abbaye de franciscains, dans

le fertile et dévotieux pays d'Anjou. Tranquille et insoucieuse, en

tant que les bons frères mieux affectionnaient l'oraison dite de

Saint-Pierre, qui si bien sommeillait au jardin des Olives à tout le

tracas de l'étude et à la vanité des sciences; plantureuse en bourgeons,

tant sur les vignes que sur le nez de ses moines, si bien que la

vendange et les bons franciscains semblaient fleurir à qui mieux mieux,

avec émulation de prospérité et de mérite; les frères étant riants,

vermeils et lustrés comme des raisins mûrs; et les grappes du cloître et

du clos environnant, rondelettes, rebondies, dorées au soleil et toutes

mielleuses de sucrerie aigre-douce, comme les bons moines.

Comment et par qui fut premièrement fondée cette tant sainte et béate

maison, les vieilles chartes du couvent le disent assez pour que je

me dispense de le redire; mais d'où lui venait le nom de Basmette, ou

baumette, comme qui dirait, petite baume? c'est de la légende de madame

sainte Madeleine, qui, pendant longues années, expia, par de rigoureuses

folies de saint amour, les trop douces folies d'amour profane dont un

seul mot du bon Sauveur lui avait fait sentir le déboire et l'amertume,

tant et si bien qu'elle mourut d'aimer Dieu, lorsqu'elle eut senti

l'amour des hommes trop rare et trop vite épuisé pour alimenter la

vie de son pauvre coeur. Et ce fut dans une merveilleuse grotte de la

Provence, appelée depuis la Sainte-Baume, à cause du parfum de pieuse

mélancolie et de mystérieux sacrifice que la sainte y avait laissé,

lorsque Jésus, touché enfin des longs soupirs de sa triste amante,

l'envoya quérir par les plus doux anges du ciel.

Or, la Sainte-Baume était devenue célèbre par toute la chrétienté, et

le couvent des Franciscains d'Anjou, possédant une petite grotte où se

trouvait une représentation de la Madeleine repentante, avait pris pour

cela le nom de Baumette ou _Basmette_, comme on disait alors, d'autant

que _Basme_, en vieux français, était la même chose que _Baume_.

Il y avait alors à la Basmette, et l'histoire qu'ici je raconte est du

temps du roi de François Ier, il y avait, dis-je, en cette abbaye, ou

plutôt dans ce prieuré, vingt-cinq ou trente religieux, tant profès que

novices, y compris les simples frères lais. Le prieur était un petit

homme chauve et camus, homme très-éminent en bedaine, et qui s'efforçait

de marcher gravement pour assurer l'équilibre de ses besicles, car

besicles il avait, par suite de l'indisposition larmoyante de ses petits

yeux qui lui affaiblissait la vue. Était-ce pour avoir trop regretté

ses péchés ou pour avoir trop savouré les larmes de la grappe? Était-ce

componction spirituelle ou réaction spiritueuse? Les mauvaises langues

le disaient peut-être bien: mais nous, en chroniqueur consciencieux et

de bonne foi, nous nous bornerons à constater que le prieur avait les

yeux malades et qu'il trouvait dans son nez camus de très-notables

obstacles à porter décemment et solidement ses besicles.

Rien n'est tel que l'oeil du maître, dit le vieux proverbe, et le

couvent est à plaindre dont le prieur ne voit pas plus loin que son nez,

surtout s'il a le nez camus! Aussi, dans le couvent de la Basmette, tout

allait-il à l'abandon, selon le bon plaisir du maître des novices,

grand moine, long, sec et malingre, mieux avantagé en oreilles qu'en

entendement, ennuyé de lui-même, et partant acariâtre, comme s'il eût

voulu s'en prendre aux autres de son insuffisance et de son ennui:

retors en matière de moinerie, scrupuleux en matière de bréviaire, grand

carillonneur de cloches, grand instigateur de matines, ne dormant que

d'un oeil et toujours prêt à glapir comme les oies du Capitole, ces

bonnes sentinelles romaines que les papes devraient donner pour blason à

la moinerie moinante, cette maîtresse du monde moiné.

Frère Paphnuce, c'était le nom du maître des novices, se croyait l'âme

du monastère parce qu'il y faisait le plus de bruit; et il était, en

effet, comme la peau d'âne est l'âme d'un tambour. Aussi c'était sur lui

que tombaient, dru comme pluie, les quolibets clandestins et les tours

narquois des novices; ce que leur faisait rendre le saint homme en menus

coups de discipline, que le prieur, stylé par lui, leur imposait pour

pénitence quand venaient les corrections du chapitre.

Aussi les novices, qui le craignaient autant qu'ils le chérissaient peu,

cherchaient-ils à opposer aux sévérités capricieuses du frère Paphnuce,

l'influence du frère François, et allaient-ils lui conter leurs

chagrins. Nous dirons tout à l'heure ce que c'était que le frère

François; mais, puisque nous en sommes sur le chapitre des novices, il

en est un surtout avec lequel nous devons d'abord faire connaissance, et

cela pour causes que vous connaîtrez tout à l'heure.

Frère Lubin était le fils aîné d'un bon fermier des environs de la

Basmette. Sa vocation religieuse était toute une légende, dont les

moines se promettaient bien d'enrichir un jour leur chronique. Sa mère

étant en travail d'enfant pour lui donner une petite soeur, s'était

trouvée réduite à l'extrémité; et, de concert avec Jean Lubin, son bon

homme, elle avait voué à saint François son premier enfant, Léandre

Lubin, âgé alors de six ans et demi.

Que saint François ait ou non de l'influence sur les accouchements, ce

n'est pas ici le lieu de le débattre. Que ce soit donc protection du

saint ou aide toute simple de la nature, la mère fut heureusement

délivrée, et le jeune Lubin livré... à la discipline des disciples de

saint François.

Or, depuis douze ans déjà, le jeune Lubin était le commensal des

habitants de la Basmette. C'était un long noviciat. Mais le frère

François avait obtenu du père prieur qu'aucun novice ne ferait ses voeux

définitifs qu'il n'eût au moins ses dix-neuf ans sonnés, expression qui,

ce me semble, convient surtout aux années de cette vie claustrale, dont

tous les instants et toutes les heures se mesurent au son de la cloche.

Frère Lubin avait donc dix-huit ans et quelques mois, et mieux

semblait-il fait pour le harnais que pour la haire. Grand, bien fait, le

teint brun, la bouche vermeille, les dents bien rangées et blanches à

faire plaisir, l'oeil bien fendu et ombragé de cils bien fournis et

bien noirs, il donnait plus d'une distraction pendant l'office aux

bachelettes qui venaient les dimanches et fêtes accomplir leurs devoirs

dans l'église des bons pères. On assure même que le fripon profitait

plus d'une fois, pour risquer un regard de côté, de l'ombre de son

capuchon, où ses grands yeux étincelaient comme des lampes de vermeil au

fond d'une chapelle obscure.

Ce charmant moinillon était l'enfant gâté du père prieur et le principal

objet du zèle de frère Paphnuce. L'un ne le quittait guère, et l'autre

le cherchait toujours. C'était lui qui arrangeait et entretenait propre

la cellule du prieur, lui qui secouait la poussière des in-folios que

le père n'ouvrait jamais, lui encore qui frottait et éclaircissait les

besicles. Il disait les petites heures avec le révérend lorsqu'une

indisposition quelconque l'avait empêché d'aller au choeur. Le père

prieur, alors, s'assoupissait un peu sous l'influence de la psalmodie;

son large menton s'appuyait mollement sur sa poitrine, les besicles

tombaient sur le livre de parchemin gras aux caractères gothiques et

enluminés; alors frère Lubin s'esquivait sur la pointe du pied et

sortait doucement dans le corridor, où, presque toujours, il rencontrait

frère Paphnuce.

--Où allez-vous? lui demandait celui-ci.

--Dans notre cellule, répondait frère Lubin; le père prieur repose, et

je crains de le réveiller.

--Venez à l'église, reprenait l'impitoyable maître des novices;

l'office ne fait que commencer; j'ai remarqué votre absence, et je vous

cherchais.

--Mais, mais, mon père...

--Allons, point de réplique. Vous dînerez aujourd'hui à genoux au milieu

du réfectoire.

--Mais, je ne réplique pas, mon père, je voulais vous observer seulement

que j'ai laissé notre bréviaire...

--Chez le père prieur? allez le prendre et ne faites pas de bruit.

--Non, chez le frère médecin.

--Chez le frère médecin? et qu'alliez-vous encore y faire? Je vous ai

défendu d'entrer dans la cellule de maître François; je vous défends

maintenant de lui parler! ce n'est pas une société convenable pour des

novices. L'étude de la médecine entraîne une foule de connaissances

contraires à notre saint état... Et puis... enfin, je vous le défends;

est-ce entendu?

Le novice tournait le dos et faisait la moue. . . . . . . . . . . . . .

. . . . . .

En ce moment un bruit de pas lents et graves mesura les escaliers et la

longueur du corridor: un moine de haute taille, ayant de grands traits

réguliers, une bouche fine et spirituelle, entourée d'une barbe blonde

qui se frisait en fils d'or, des yeux pensifs et malicieux, s'approcha

de la porte du prieur: la figure boudeuse du frère Lubin s'épanouit en

le voyant, et il lui fit un joyeux signe de tête, tout en mettant un

doigt sur sa bouche, comme pour faire comprendre au nouveau venu qu'ils

ne devaient pas se parler.

C'était le frère médecin.

Il sourit à la mine embarrassée du novice et fit à frère Paphnuce

une profonde révérence en plissant légèrement le coin des yeux et en

relevant les coins de sa bouche, ce qui lui fit faire la plus moqueuse

et la plus spirituelle grimace qu'il fût possible d'imaginer.

Frère Paphnuce ne fit pas semblant de le voir, et poussant devant lui le

novice, qui regardait encore maître François par-dessus son épaule,

il descendit à la chapelle et arriva encore à temps pour naziller une

longue antienne dont le chantre le gratifia dès son retour au choeur.

Quant à frère Lubin, il fourra ses mains dans les manches de sa robe,

baissa les yeux, pinça les lèvres et songea à ce qu'il voulut.

II

MAÎTRE FRANÇOIS

Le père prieur était donc, ainsi que nous l'avons dit, en oraison de

quiétude; son menton rembourré de graisse assurant l'équilibre de sa

tête, marmotant par intervalles et babinottant des lèvres, comme s'il

eût remâché quelque réponse, à la manière des enfants qui s'endorment en

suçant une dragée: son gros bréviaire glissant peu à peu de dessus ses

genoux, comme un poupon qui s'ennuie des caresses d'une vieille femme,

et les bienheureuses besicles aussi aventurées sur le gros livre que

Dindenaut le fut plus tard en s'accrochant à la laine de son gros

bélier.

Toutes ces choses en étaient là lorsque maître François, après

avoir préalablement frappé deux ou trois petits coups, entr'ouvrit

discrètement la porte, et arriva tout à propos pour rattraper les

besicles et le bréviaire. Il prit l'un doctoralement, chaussa

magistralement les autres sur son nez, où elles s'étonnèrent de tenir

bien, et tournant la page, il continua le pseaume où le prieur l'avait

laissé:

_Vanum est vobis ante lucem surgere; surgite postquam sederitis, qui

manducatis panem doloris, quùm dederit dilectis suis somnum._

En achevant ce verset, frère François étendit gravement la main sur la

tête du prieur et lui donna une bénédiction comique.

Le bon père était vermeil à plaisir, il ronflait à faire envie et

remuait doucement les lèvres.

Le frère médecin, comme homme qui connaissait les bonnes cachettes,

souleva le rideau poudreux de la bibliothèque à laquelle le fauteuil du

dormeur était adossé, plongea la main entre deux rayons et la ramena

victorieuse, armée d'un large flacon de vin; sans lâcher le gros

bréviaire, il déboucha le flacon avec les dents, en flaira le contenu,

hocha la tête d'un air satisfait, puis approchant doucement le goulot

des lèvres du père, il y fit couler goutte à goutte la divine liqueur.

Le prieur alors poussa un grand soupir, et, sans ouvrir les yeux,

renversa sa tête en arrière pour ne rien perdre, puis avec autant de

ferveur qu'un nourrisson à jeun prend et étreint la mamelle de sa

nourrice, il leva les bras et prit à deux mains le flacon, que maître

François lui abandonna, puis il but, comme on dit, à tire-larigot.

--_Beatus vir!..._ continua le frère médecin en reprenant la lecture de

son bréviaire.

Le gros prieur ouvrit alors des yeux tout étonnés, et regardant

alternativement son flacon et maître François d'un air ébahi... il ne

pouvait rien comprendre à sa position et se croyait ensorcelé.

--Avalez, bon père, ce sont herbes; et grand bien vous fasse! dit le

frère François, du plus grand sérieux. La crise est passée, à ce qu'il

me paraît, et nous commençons à nous mieux porter.

--Mon Dieu! dit le moine en se tâtant le ventre, je suis donc malade!

--Buvez le reste de ce julep, dit le frère en frappant sur le flacon, et

la maladie passera.

--Que veut dire ceci?

--Que nous avons changé de bréviaire. Le vôtre vous endort, le mien

vous réveille. Je dis pour vous l'office divin, et vous faites pour moi

l'office du vin: n'êtes-vous pas le mieux partagé?

--Maître François! maître François! je vous l'ai déjà dit souvent, si le

père Paphnuce nous entendait, vous nous feriez un mauvais parti: à

vous, pour parler ainsi, et à moi pour vous écouter. Vos propos sentent

l'hérésie.

--Eh quoi! se récria le frère, le bon vin est-il hérétique? Serait-ce

parce qu'il n'est pas baptisé? Qu'il périsse en ce cas, le traître, et

que notre gosier soit son tombeau! Mais rassurez-vous, bon père, il ne

troublera point notre estomac; il peut y dormir en terre sainte; il est

catholique et ami des bons catholiques; onc ne fut-il excommunié du

pape, mais au contraire bien reçu et choyé à sa table. Point n'a besoin

d'être baptisé, pour être chrétien, depuis les noces de Cana; mais au

contraire, étant l'eau pure perfectionnée et rendue plus divine, il doit

servir au baptême de l'homme intérieur! L'eau est le signe du repentir,

le vin est celui de la grâce; l'eau purifie, le vin fortifie. L'eau, ce

sont les larmes, le vin, c'est la joie. L'eau arrose la vigne, et la

vigne arrose les moines qui sont la vigne spirituelle du Seigneur. Vous

voyez donc bien que les amis de la perfection doivent préférer le vin à

l'eau, et le baptême intérieur au baptême extérieur.

--Voilà un bon propos d'ivrogne, dit le prieur, moitié riant, moitié

voulant moraliser!

--Sur ce, dit frère François, permettez-vous que je vous fasse quinaut?

Dites-moi, je vous prie, ce que c'est qu'un ivrogne?

--La chose assez d'elle-même se comprend. C'est celui qui sait trop bien

boire.

--Vous n'y êtes en aucune manière et n'y touchez pas plus qu'un rabbin à

une tranche de jambon. L'ivrogne est celui qui ne sait pas boire et qui,

de plus, est incapable de l'apprendre.

--Et comment cela? fit le père prieur en allongeant la main pour faire

signe qu'on lui rendît ses besicles, car la chose lui semblait assez

curieuse pour être contemplée à travers des lunettes.

--Voici, reprit maître François en présentant l'objet demandé. Y

sont-elles? Bien; je crois qu'elles tiennent à peu près; maintenant,

écoutez mon argument, qui ne sera ni en _barbara_ ni en _celarunt_...

--Il sera donc en _darii_?

--Non.

--En _ferio_?

--Non.

--En _baralipton_?

--Non.

--Sera-ce un argument cornu?

--Je ne suis point marié et vous ne l'êtes point, que je sache, pourtant

mon argument cornu sera-t-il si vous voulez: cornu comme Silène et le

bon père Bacchus, cornu à la manière du pauvre diable dont Horace

parle en disant, à propos du père Liber (c'était le père général des

cordeliers du paganisme): _Addis cornua pauperi_. Ceci n'est pas matière

de bréviaire.

--_Ergo_, ceci n'est point propos de moine.

--_Distinguo_, en tant que science, _concedo_; en tant que buverie,

_nego_.

--Buverie, soit; mais comment prouvez-vous que l'ivrogne est celui qui

ne sait pas boire?

--Patience! bon père, j'y étais, et vous allez tantôt en connaître le

_tu autem_. Mais, d'abord, dites-moi, si bon vous semble, à quels signes

vous reconnaissez un ivrogne?

--Par saint François! la chose est facile à connaître. L'ivrogne est

celui qui est habituellement ivre, flageolant des jambes, dessinant la

route en zigzag, coudoyant les murailles, trimballant et dodelinant de

la tête, grasseyant de la langue; et toujours ce maudit hoquet... et

puis n'écoutez pas, monsieur rêve tout haut: emportez la chandelle, il

se couche tout habillé, et honni soit qui mal y pense! C'est affaire à

sa ménagère si son matelas crotte tant soit peu ses habits.

--A merveille, père prieur! vous le dessinez de main de maître. Mais

d'où lui viennent, je vous prie, tous ces trimballements, tous ces

bégayements, tous ces étourdissements, toutes ces chutes?

--Belle question! De ce qu'il a trop bu.

--Il n'a donc pas su boire assez, et il ne le saura jamais, puisqu'il

recommence tous les jours, et que tous les jours il boit trop! Il ne

sait donc pas boire du tout; car savoir boire consiste à boire toujours

assez. Dira-t-on du sculpteur qu'il sait tailler la pierre s'il l'entame

trop ou trop peu? Celui-là est également un mauvais tireur, qui va trop

au delà ou reste trop en deçà du but: le savoir consiste à l'atteindre.

--Je n'ai rien à dire à cela, repartit le prieur en se grattant

l'oreille. Vous êtes malin comme un singe! Mais changeons de propos, et

dites-moi ce qui vous amène. Vouliez-vous pas vous confesser? Vous savez

que c'est dans trois jours la fête du grand saint François.

--Confesser? et de quoi? et pourquoi me confesserais-je! Ne l'ai-je pas

fait ce matin, comme tous les jours, en plein chapitre, en disant le

_confiteor_? Dire tout haut que j'ai beaucoup péché en pensées, en

paroles, en actions et en omissions, n'est-ce pas tout ce que la loi

d'humilité requiert? Eh! puis-je savoir davantage et spécifier ce que

Dieu seul peut connaître? Le détail de nos imperfections n'appartient-il

pas à la science de la perfection infinie? N'est-il pas écrit au

livre des psalmes: _Delicta quis intelligit_? Ne serais-je pas bien

orgueilleux de prétendre me juger moi-même, lorsque la loi et la raison

me défendent de juger mon prochain? Et cependant est-il de fait que des

défauts et péchés du prochain, bien plus clairvoyants investigateurs et

juges plus assurés sommes-nous que des nôtres, attendu que dans les yeux

des autres pouvons-nous lire immédiatement et sans miroir?

--Saint François! qu'est ceci! s'écria le père prieur. L'examen de

conscience et l'accusation des péchés sont-ce pratiques déraisonnables?

A genoux, mon frère, et accusez-vous tout d'abord d'avoir eu cette

mauvaise pensée.

--Vous jugez ma pensée, mon père, et vous la trouvez mauvaise; moi je

ne la juge point, mais je la crois bonne. Vous voyez bien que j'avais

raison.

--Accusez-vous de songer à la raison, quand vous ne devriez tenir compte

que de la foi!

--Je m'accuse d'avoir raison, fit maître François avec une humilité

comique et en se frappant la poitrine.

--Accusez-vous aussi de toute votre science diabolique, ajouta le père;

car ce sont vos études continuelles qui vous éloignent de la religion.

--Je m'accuse de n'être pas assez ignorant, reprit maître François de la

même manière.

--Et dites-moi, continua le prieur qui s'animait peu à peu, comment

faites-vous pour éviter les distractions pendant vos prières?

--Je ne prie pas quand je me sens distrait.

--Mais si la cloche sonne la prière et vous oblige d'aller au choeur?

--Alors je ne suis pas responsable de mes distractions, ou plutôt je ne

suis pas distrait; c'est la cloche qui est distraite et l'office qui

vient hors de propos.

--Jésus, mon Dieu! qui a jamais ouï pareil langage sortir de la bouche

d'un moine! mais, mon cher enfant, je vous assure que vous avez l'esprit

faux, accusez-vous-en.

--Mon père, il est écrit: Faux témoignage ne diras ni mentiras

aucunement! Eussé-je en effet l'esprit faux et le jugement boiteux,

point ne devrais m'en accuser: autant vaudrait-il vous faire un crime à

vous, mon bon père, de ce que votre nez (soit dit sans reproche) est un

peu... comme qui dirait légèrement camard.

(Ici le prieur se rebiffe et laisse tomber ses besicles qui, par

bonheur, ne sont point cassées.)

--Tenez, poursuit frère François, à quoi bon nous emberlucoquer

l'entendement pour nous trouver coupables? Ne devons-nous pas suivre

en tout les préceptes du divin Maître? et ne nous a-t-il pas dit qu'il

fallait recevoir le royaume de Dieu, comme bons et naïfs petits enfants,

avec calme et simplicité? Or, pourquoi, je vous prie, les petits enfants

sont-ils de tout le monde estimés heureux, et à nous par le Sauveur

pour modèles proposés comme beaux petits anges d'innocence? Les petits

enfants disent-ils le bréviaire, et le pourraient-ils d'un bout à

l'autre réciter sans distraction? Aiment-ils les longues oraisons et le

jeûne? Prennent-ils la discipline? Tant s'en faut; qu'au contraire ils

prient et supplient en pleurant à chaudes larmes et à mains jointes pour

qu'on ne leur donne point le fouet, et conviennent alors volontiers

qu'ils ont péché; ce qui est de leur part un premier mensonge, car ils

n'en ont pas conscience. Mais d'où vient, je vous prie encore, qu'ils

sont appelés innocents? Hélas! c'est que tout doucement et bonnement ils

suivent la pente de nature, ne se reprochant rien de ce qui leur a

fait plaisir, et ne discernant le bien du mal que par l'attrait ou la

douleur. Apprendre la confession aux enfants, c'est leur enseigner le

péché et leur ôter leur innocence. Et voulez-vous que je vous dise le

fond de ma pensée? Je crois que les novices du couvent sont bien plus

agités des reproches de leur conscience, bien plus poursuivis de pensées

impures, bien moins simples et moins candides que la jeunesse de la

campagne, qui vit au jour le jour et point n'y songe, n'examinant jamais

sa conscience, d'autant c le la conscience d'elle même nous avertit

assez quand quelque chose lui déplaît, laissant couler sans les compter

les flots du ruisseau et les jours de la jeunesse, tantôt laborieuse,

tantôt joyeuse, quand il plaît à Dieu, amoureuse: on se marie et point

d'offense; les petits enfants viendront à bien: puis quand Dieu voudra

nous rappeler à lui, qu'il nous appelle: nous le craindrons bien moins

encore à la fin qu'au commencement, nous étant habitués à l'aimer et à

nous confier à lui. Je vous le demande, mon père, n'est ce pas là

le meilleur, et le plus facile, et le plus assuré chemin pour aller

bellement au ciel?

Le père prieur ne répondit rien; il paraissait songer et réfléchir

profondément, tout en frottant le verre de ses lunettes avec le bout de

son scapulaire.

--Or sus, mon père, poursuivit maître François, confessons-nous, je

le veux bien; confessons-nous l'un à l'autre, et réciproquement

accusons-nous, non pas d'être hommes et d'avoir les faiblesses de

l'homme, car tels Dieu nous a faits et tels devons-nous être pour être

bien; accusons-nous de vouloir sans cesse changer et perfectionner

l'ouvrage du Créateur, accusons-nous d'être des moines; cartels nous

sommes-nous faits nous-mêmes, et devons-nous répondre de tous les vices,

de toutes les imperfections, de tous les ridicules qu'entraîne cet

état opposé au voeu de la nature. Certes je dis tout ceci sans porter

atteinte au mérite surnaturel du séraphique saint François: mais plus

sa vertu a été divine, moins elle a été humaine. Et n'est-ce pas grande

folie de prétendre imiter ce qui est au-dessus de la portée des hommes?

Tous ces grands saints n'ont eu qu'un tort, c'est d'avoir laissé des

disciples.

--Quelle impiété! s'écria le prieur en joignant les mains. Voilà de

quelles billevesées vous repaissez la tête des novices de céans, et je

vois bien à cette heure que le frère Paphnuce a raison lorsqu'il leur

défend de vous parler.

--Eh bien! en cela même, mon père, pardon encore si je vous contredis,

mais ce sont plutôt les novices qui me suggèrent les pensées que voilà.

Et, par exemple, que faites-vous ici du petit frère Lubin? Ne vous

semble-t-il pas séraphique comme un démon, avec ses grands yeux malins,

son nez fripon et sa bouche narquoise? Le beau modèle d'austérité à

présenter aux femmes et aux filles! Je me donne au diable si toutes

ne le lorgnent déjà, et si les papas et les maris n'en ont une peur

mortelle! M'est avis que vous donniez à ce petit drôle un congé bien en

forme, et qu'il retourne aux champs labourer, et sous la chesnaie danser

et faire sauter Pérotte ou Mathurine. Je les vois d'ici rougir, se

jalouser et être fières! Oh! les bonnes et saintes liesses du bon Dieu!

et que tous les bons coeurs sont heureux d'être au monde! Voyez-vous

la campagne toute baignée de soleil et comme enivrée de lumière?

Entendez-vous chanter alternativement les grillons et les cornemuses?

On chante, on danse, on chuchote sous la feuillée; les vieux se

ragaillardissent et parlent de leur jeune temps; les mères rient de

tout coeur à leurs petits enfants, qui se roulent sur l'herbe ou leur

grimpent sur les épaules; les jeunes gens se cherchent et se coudoient

sans en faire semblant, et le garçon dit tout bas à la jeune fille des

petits mots qui la rendent toute heureuse et toute aise. Or, croyez-vous

que Dieu ne soit pas alors comme les mères, et ne regarde pas le bonheur

de ses enfants avec amour? Moi, je vous dis que la mère éternelle (c'est

la divine Providence que les païens appellent nature) se réjouit plus

que ses enfants quand ils se gaudissent. Voyez comme elle s'épanouit et

comme elle rit de florissante beauté et de caressante lumière! Comme sa

gaieté resplendit dans le ciel, s'épanche en fleurs et en feuillages,

brille sur les joues qu'elle colore et circule dans les verres et dans

les veines avec le bon petit vin d'Anjou! Vive Dieu! voilà à quel office

ne manquera jamais frère Lubin, et je me fais garant de sa ferveur! Vous

êtes triste, mon père, et le tableau que je vous fais vous rappelle que

nous sommes des moines.... Or bien donc, ne faisons pas aux autres ce

qu'on n'eût pas dû nous faire à nous-mêmes, et renvoyez frère Lubin!

--Frère Lubin prononcera ses voeux le jour même de saint François!

dit une voix aigre et nazillarde en même temps que la porte du prieur

s'ouvrait avec violence. C'était frère Paphnuce qui avait entendu la fin

des propos de maître François.

Frère François fit un profond salut au prieur, qui n'osa pas le lui

rendre et qui était tremblant comme un écolier pris en défaut; puis un

nouveau salut à frère Paphnuce qui ne lui répondit que par une affreuse

grimace, et il se retira grave et pensif, en écoutant machinalement la

voix aigre du maître des novices qui gourmandait sans doute le pauvre

prieur aux besicles, et lui faisait comprendre la nécessité urgente

d'avancer d'une année, malgré sa promesse formelle, la profession de

frère Lubin.

III

MARJOLAINE

Cependant l'office des moines terminé, tandis que deux ou trois bonnes

vieilles achevaient leurs patenôtres, non sans remuer le menton, comme

si lui et leur nez se fussent mutuellement porté un défi, une gentille

et blonde petite jouvencelle de dix-sept ans restait aussi bien

dévotement devant sa chaise, agenouillée, et relevait de temps en temps

ses grands yeux baissés pour regarder du côté de l'autel. Elle était

rosé comme un chérubin et avait les yeux bleus et doux comme les

doit avoir la Vierge Marie elle-même; toutefois, dans cette douceur,

étincelait je ne sais quelle naïve mais toute féminine malice: telle

je me représenterais volontiers madame Eve, prête à mordre au fruit

défendu, sans croire elle-même qu'elle y touche: nature, hélas! a tant

par sa propre faiblesse de propensions au péché!

Or, si jamais péchés peuvent être mignons et jolis, tels devront être

sans contredit les tendres péchés de Marjolaine. Marjolaine est la fille

du brave Guillaume, le closier de la Chesnaie; sa mère en raffole, tant

elle la trouve gentille; et le papa, qui ne dit pas tout ce qu'il en

pense, se complaît à entendre et voir raffoler la maman. Tout le monde

s'ébaudit dans la maison au sourire de Marjolaine, et si elle a l'air de

bouder, toute la maison est chagrine. C'est sa petite moue qui fait les

nuages et ses yeux qui font le soleil; elle est reine dans la closerie:

aussi sa jupe est-elle toujours proprette et ses coiffes toujours

banchettes; sa taille fine est serrée dans un corsage de surcot bleu,

et quand, pendant la semaine, elle vient à l'église des frères, elle a

toujours l'air d'être endimanchée. Personne pourtant ne se moque d'elle;

elle est si mignonne et si gentille! et puis d'ailleurs les fillettes

des environs auraient bien tort d'être jalouses, Marjolaine ne va jamais

à la danse, Et les amoureux, déjà éconduits plus d'une fois, n'osent

déjà plus lui parler. Elle ne se plaît qu'à la messe où à vêpres, pourvu

que ce soit dans l'église des moines; et pourtant elle n'a pas la mine

triste d'une dévote ni l'oeil pudibond d'une scrupuleuse. Pourquoi

donc, non contente de l'office qui vient de finir, est-elle à genoux la

dernière, lorsque les vieilles elles-mêmes font un signe de croix et

s'en vont?

Allons, gentille Marjolaine, levez-vous; voici frère Lubiri qui vient

ranger les chaises, car c'est son tour aujourd'hui de balayer le saint

lieu; il s'arrête près de la jeune fille et semble craindre de la

déranger; elle lève les yeux, ses regards ont rencontré ceux du novice,

il va lui parler; mais il tourne d'abord la tête pour voir si quelqu'un

ne le regarde pas, et, à l'entrée de la grille du coeur il aperçoit

frère Paphnuce!...

La jolie enfant fait son signe de croix et se lève; elle s'en va

lentement et sans se retourner; mais, sur son banc, elle a oublié le

livre d'heures de sa mère. Frère Lubin s'en aperçoit, il prend le livre,

puis semble ramasser à terre et y remettre une image qui sans doute en

était tombée; puis candidement et les yeux baissés, il le rapporte à

Marjolaine, qui le reçoit avec une profonde révérence.

Frère Paphnuce fait la grimace et fait signe à frère Lubin de continuer

son ouvrage; puis, s'approchant de Marjolaine:

--Jeune fille, lui dit-il d'un ton assez peu caressant, il ne faut pas

rester dans l'église après l'office; allez travailler près de votre mère

afin que le démon de l'oisiveté ne vous tente pas, et priez Dieu

qu'il vous pardonne vos péchés de coquetterie tant vous êtes toujours

pomponnée et pincée comme une comtesse!

Ayant ainsi apostrophé la jeune fille, frère Paphnuce lui tourna le dos,

et elle s'en allait toute confuse, le coeur gros d'avoir été appelée

coquette; le frère Lubin se retourna pour la voir sortir, et elle aussi,

près de a porte, jeta en tapinois un regard à frère Lubin qui devint

rouge comme une fraise et qui se mit à ranger l'église, s'échauffant à

la besogne et n'avançant à rien; car deux ou trois fois commençait-il

la même chose et plus voulait-il paraître tout occupé des soins qu'il

prenait, plus on eût pu voir que sa pensée était ailleurs et que son

coeur était tout distrait et troublé. Or, cependant s'en retournait à

petits pas, cheminant vers la closerie, Marjolaine la blonde, le long

de la haie d'églantiers, effeuillant de temps en temps sans y songer la

pointe des jeunes branches et prêtant l'oreille et le coeur aux oiseaux

et à ses pensées, qui faisaient harmonieusement ensemble un concert de

mélodie et d'amour. La douce senteur des arbres fleuris et de l'herbe

verte ajoutait à la réjouissance de l'air tiède et resplendissant:

Marjolaine marcha seule ainsi jusqu'au détour du clos de Martin, à

l'avenue qui commence entre deux grands poiriers; là, bien sûre que

personne ne pouvait la voir, elle ouvrit bien vite le gros livre

d'heures et en tira, au lieu de l'image que frère Lubin était censé y

avoir remise, un petit papier soigneusement replié, qu'elle ouvrit avec

empressement et qui contenait ce qui suit:

«Frère Lubin à Marjolaine,

«Je fais peut-être bien mal de t'écrire encore, Marjolaine, et pourtant

mon coeur me ferait des reproches et ne serait pas tranquille si je ne

t'écrivais pas. Mon coeur et aussi, ce me semble, la loi du bon Dieu,

veulent à la fois que je t'aime, et la règle du couvent me défend de

penser à toi, comme si de ceux qu'on aime la pensée ne nous occupait pas

sans qu'on y songe et tout naturellement. Depuis bientôt quinze ans, je

pense, nous nous aimons: car tu m'appelais ton petit mari lorsque nous

avions quatre ou cinq ans; croiras-tu que je pleure quelquefois

quand j'y pense? Oh! c'est que je t'aimais bien, vois-tu, ma pauvre

Marjolaine, lorsque nous étions tous petits! pourquoi avons-nous

été séparés si jeunes? il me semble que nous serions restés enfants

toujours, si nous étions restés ensemble! Et maintenant que nous avons

grandi tristement, chacun tout seul, frère Paphnuce prétend que c'est

mal de nous regarder et qu'il ne faut plus s'aimer lorsqu'on est grand.

Eh bien! moi, c'est tout le contraire; il me semble que je l'aime

maintenant plus que jamais! Combien je suis content lorsque je viens

tard au choeur et que par pénitence on me fait rester après les autres

à l'église! car toi aussi tu restes souvent après les autres, et alors

sans être observé je puis te regarder un peu... m'approcher de toi

quelquefois, et le coeur me bat alors, je ne sais si c'est de crainte ou

de plaisir, mais si fort, si fort, que je crains de me trouver mal. Oh!

Marjolaine!... et pourtant il faut rester au couvent; il faut bientôt

prononcer mes voeux! Mes parents ont donné ma vie pour celle de ma

soeur: ma soeur est bien jolie aussi, et l'on dit qu'elle mourrait si

je ne prononçais pas mes voeux, parce que saint François serait irrité

contre nous.--Plains-moi, oh! plains-moi. Marjolaine! je ferai mes voeux

dans trois Jours!»

«Frère LUBIN.»

La pauvre fille, jusque-là si empressée, si vermeille et si joyeuse,

pâlit tout à coup en achevant la lecture de ce billet. Elle le cacha

dans sa gorgerette, laissa tomber son livre d'heures, et, prenant à deux

mains son tablier qu'elle porta à ses yeux, elle se prit à pleurer et à

sangloter comme une enfant.

Lorsqu'elle arriva à la closerie, elle avait les yeux tout rouges et

tout enflés. Elle se jeta au cou de sa mère en lui disant qu'elle était

malade. Sa mère voulait la déshabiller et la mettre au lit; mais elle

s'y refusa, craignant de ne pouvoir assez bien cacher, si elle quittait

sa gorgerette et son corset devant sa mère, la missive de frère Lubin.

Elle se retira donc seule dans sa chambrette, et laissant entr'ouverte

la fenêtre qui donnait sur le clos des pommiers, elle se jeta sur son

lit, et donna encore une fois un libre cours à ses pleurs, tandis que

sa mère inconsolable mettait à la hâte un mantelet pour accourir à la

Basmette et consulter maître François, dont le savoir en médecine était

connu dans tout le pays. Le père et les valets étaient aux champs, en

sorte que la désolée pauvre petite Marjolaine resta seule à la closerie.

IV

LA CHARITÉ DE FRÈRE LUBIN

En quittant le père prieur, maître François était rentré dans sa

cellule.

La cellule du frère médecin n'était point située comme les autres dans

l'intérieur du cloître; c'était une assez grande salle qui servait en

même temps de bibliothèque, et qui dépendait des anciens bâtiments du

prieuré; l'une des fenêtres avait été murée, parce qu'autrefois elle

servait de porte et communiquait avec le clos extérieur au moyen

d'un vieil escalier de pierre tout moussu, dont les restes branlants

subsistaient encore. La fenêtre qui restait était en ogive, et tout

ombragée de touffes de lierre qui montaient jusque-là et se balançaient

au vent. Une corniche de pierre en saillie, soutenue par une rangée

d'affreux petits marmousets accroupis et tirant la langue, passait sous

la fenêtre à trois ou quatre pieds environ, et se rattachait à l'ancien

balustre de l'escalier, dont il ne restait plus que trois ou quatre

colonnettes. De la fenêtre de maître François on pouvait voir le plus

beau paysage du beau pays d'Anjou. Le clos des moines, tout planté de

vignes, descendait en amphithéâtre et n'était séparé de la route que par

une haie d'églantiers. Plus loin s'étendaient d'immenses prairies, que

des pommiers émaillaient au printemps d'une pluie de fleurs blanches et

rosés; puis, plus loin encore, entre les touffes rembrunies des grands

arbres de la Chesnaie, on voyait au pied d'un coteau boisé, joyeuses et

bien entretenues, les maisonnettes de la closerie où nous avons laissé

Marjolaine.

La table sur laquelle travaillait le frère médecin était auprès de la

fenêtre, et de gros livres entassés lui servaient pour ainsi dire de

rempart. Des ouvrages en latin, en grec, en hébreu, étaient ouverts

pêle-mêle devant lui, à ses côtés et jusque sur le plancher, où le vent

les feuilletait à son caprice. Les _Dialogues de Lucien_ étaient posés

sur les _Aphorisme d'Hippocrate_, la _Légende dorée_ était coudoyée

par _Lucrèce_, un petit _Horace_ servait de marque à un immense _Saint

Augustin_, qui ensevelissait le petit livre profane devant ses grands

feuillets jaunes et bénis; le _Satyricon_ de Pétrone était caché sous le

_Traité de la Virginité_, par saint Ambroise, et près d'un gros in-folio

de polémique religieuse était ouverte la _Batracomyomachie_ d'Homère,

dont les marges étaient tout illustrées, par le frère François lui-même,

d'étonnants croquis à la plume, où les rats et les grenouilles

figuraient en capuchons de moine, en tête rases de réformé, en robes

fourrées de chattemite, en chaperons de formaliste et en gros bonnets de

docteur.

En rentrant dans sa cellule, maître François avait l'air grave et

presque soucieux; il s'assit dans sa grande chaire de bois sculpté, et

posant ses deux coudes sur la table couverte de papiers et de livres, il

resta quelques minutes immobile, caressant à deux mains sa barbe frisée

et pointue. Puis, se renversant sur le dossier de son siège, il étendit

les bras en bâillant, et son bâillement se termina par un long éclat de

rire.

Le sorcier de Meudon · 第 1 / 17 段