XI

Arrivée à son domicile, Angèle relut la lettre d'Alphonse, et,

s'approchant ensuite d'un pupitre en palissandre, cadeau de M. Jobinet,

commença une réponse. Mais à peine les premières lignes étaient-elles

écrites, que la jeune fille, mécontente sans doute d'elle-même, déchira

le papier qui les renfermait. Une seconde tentative épistolaire eut le

même sort, la troisième fut plus heureuse, car après vingt minutas de

travail, notre héroïne déposa la plume d'un air satisfait et parcourut

des yeux sa missive.

Elle était ainsi conçue:

«Montréal...

»Je vous remercie bien de votre lettre, monsieur; la nouvelle que

votre santé est bonne m'a fait grand plaisir, car je craignais que tant

d'émotions diverses, supportées en si peu de jours, jointes aux fatigues

d'un long voyage n'eussent altéré votre constitution. Grâces à Dieu, il

n'en est rien; ma sainte patronne a exaucé les voeux que je n'ai cessé

de faire pour vous; je la prierai encore afin qu'elle vous continue sa

protection. C'est si bon de prier, quand l'on est inquiète ou chagrine!

Moi, voyez-vous, monsieur, je suis une pauvre fille, toute simple, et

je vous avouerai franchement que je ne comprends rien à toutes vos

subtilités philosophiques, plus propres à mon sens à obscurcir le

jugement qu'à l'éclairer. Sans doute, il ne serait pas seyant que je

me permisse de vous donner un conseil; vous avez tant appris dans les

livres que vous ririez de mon ignorance, si elle prétendait indiquer une

direction à votre savoir, mais il me semble, monsieur, que vous cherchez

à débrouiller des énigmes trop au-dessus de notre faible entendement.

»Pourquoi donc doutez-vous? et de quoi doutez-vous?

»La Providence ne vous a-t-elle pas montré assez qu'elle prêtait son

appui à ceux qui souffrent injustement? Enfin, serait-il croyable

que, sans l'aide de notre divin Sauveur, vous eussiez échappé à tant

d'ennemis conjurés pour votre perte? Non, cela ne peut être. Un aveugle

ne nierait pas des faits aussi palpables; conséquemment vous, qui

avez l'intelligence pour vous illuminer, la raison pour guider vos

appréciations, vous ne devez pas discuter semblable évidence. Du

moins, c'est de cette façon que je comprends les choses. Au cas où vous

croiriez que je suis dans l'erreur, ne tentez pas de me désabuser; vous

n'y parviendriez pas. Je souhaiterais sincèrement que vous eussiez la

foi qui m'anime, car vous seriez heureux dans vos malheurs, monsieur,

oui, bien heureux!

»Ne voilà-t-il pas que je tombe dans le même travers que vous? Pourtant,

de ma part, ce travers est doublement excusable. N'avez-vous point

provoqué et ne suis-je pas tenue par mes principes mêmes et ma foi à

condamner, par conséquent, à combattre ce qui motive vos tristes

incertitudes?

»Mais je ne veux point, cependant, prolonger une discussion qui répugne

à mon caractère, et dans laquelle vous obtiendriez encore l'avantage sur

moi.

»Maintenant, vous ne serez peut-être pas fâché de recevoir quelques

nouvelles de votre famille et du pays. J'en sais qui ne manqueront pas,

sans doute, de vous intéresser.

»D'abord, si vous avez conçu quelques inquiétudes sur la santé de votre

bonne mère et de vos frères et soeurs, rassurez-vous, monsieur, je suis

à même de vous dire qu'ils se portent tous bien et prient, chaque soir

et matin, le Tout-Puissant de veiller à votre bonheur sur cette terre.

Votre mère, monsieur, a fait écrire, à mon père adoptif... Si vous

saviez combien elle témoigne de sollicitude pour tout ce qui vous

concerne! Pauvre femme affligée, vous avez bien raison de l'aimer! Ça

doit être si bon d'aimer sa mère! celle qui nous a donné le jour,

qui nous a inculqué sa propre vie, son âme, dans le lait dont elle

nourrissait nos jeunes ans!

»Quel plaisir, dites, de prouver sa reconnaissance à celle qui s'est

tant et si souvent sacrifiée pour nous! Oh! il me semble que je n'aurais

pas assez de jours pour m'acquitter, vis-à-vis de ma mère clés la dette

originelle que j'ai contractée en venant au monde!

»Une mère! il faut n'avoir jamais connu la sienne propre, pour savoir ce

qu'il y a de douceur ou d'amertume indicible dans ces mots: Une mère!

»Ah! monsieur, vous paraissez aimer tendrement, passionnément votre

mère; mais aimez-la encore davantage, car cet amour est le plus sacré

des devoirs, la plus inexprimable des jouissances, le plus beau des

amours.

»Aimer sa mère! que cela doit être délicieux! ciel! il me semble que

j'expirerais de contentement si j'embrassais, si je voyais ma mère!

»N'est-ce pas, monsieur, qu'il n'y a point ici-bas, d'affection plus

charmante, plus grande que celle d'une, mère? une mère pour laquelle on

n'a point de secrets: une mère qui nous connaît mieux que nous-mêmes,

qui sait et nos qualités et nos défauts; qui, après nous avoir gratifiés

de la vie physique, s'occupe à nous insuffler la vie morale; qui lit

dans nos pensées, étouffe le germe des mauvaises, féconde la semence des

bonnes! une mère!

»Ah! monsieur, il leur est défendu de jamais se plaindre à ceux qui ont

une mère. Qu'est-ce que la souffrance, qu'est-ce que l'exil, qu'est-ce

que toutes ces petites misères qui escortent notre court passage sur

cette planète, quand nous avons une mère près de nous ou que nous

espérons retrouver un jour!

»Notre Seigneur et Sauveur du monde, Jésus, n'était-il pas soutenu par

la présence de sa mère, la bonne et sainte Marie, en montant la Croix au

calvaire de ses tortures?

»Et puis, quand au penser de sa mère on peut joindre celui d'un

père!--Seuls, les orphelins comprennent combien est dure la privation de

ces êtres sacrés!

»Aux orphelins toutes les tristesses, tous les dégoûts, toutes les

insultes, tous les déboires! à eux le droit de gémir et d'envisager

la mort comme un bienfait: à eux les plaintes dérobées, les larmes

secrètes, les désespoirs étouffés!

»Il y a encore une classe de malheureux plus désolés que les

orphelins!...

»A mon tour, monsieur, de faire appel à votre indulgence. Je m'oublie

dans mon égoïsme, au lieu de vous raconter les choses capables de vous

intéresser.

»Vous souvenez-vous de ces gens qui nous ont arrêtés sur la lisière du

bois, quand nous allions chez notre excellent ami, monsieur Jobinet?

eh bien, il paraîtrait que ces scélérats attendaient là un citoyen

très-respectable de notre ville, qu'ils l'ont assassine et dépouillé

d'une grosse somme d'or. Leur procès est commencé. Aujourd'hui, on dit

qu'il y aura de curieuses révélations de la part d'un Irlandais, un

nommé Mike, celui, si je ne me trompe pas, qui s'est évadé de prison

avec vous. Je me souviens de la figure de ce bandit, et je frémis rien

qu'en songeant à ce type ignoble de dégradation.

ȃgorger son semblable pour quelques louis! est-ce bien possible! se

vouer à un horrible supplice, et se damner éternellement! Mon Dieu! tout

cela m'étonne si fort que j'ai peine à y croire.

»M. Bourgeot,--l'homme assassiné,--a un beau-fils. Penseriez-vous que

Jacques, c'est le nom de son fils,--a dit que la mort de son père était

méritée? Mais qu'est-ce donc que le monde! je n'aurais jamais cru à cela

si je ne l'avais entendu de mes propres oreilles, oui, monsieur, devant

moi, le fils a dit en pariant de son beau-père:

»--Bast, après tout, il était assez vieux pour faire un mort!

»Oh! mais c'est épouvantable; je n'en reviens pas. Moi qui détestais

déjà ce Jacques Bourgeot, je vous demanda un peu si, depuis, je l'ai

pris en amitié!

»Ma lettre est déjà bien trop longue, il est temps que je termine. Bon

courage donc, monsieur. Espérons que votre mauvaise étoile s'éclipsera

pour faire, de nouveau, place à la bonne, et qu'un jour vous serez rendu

à vos parents et à ceux qui vous aiment.

»En attendant, croyez-moi,

»Monsieur,

»Votre servante,

»ANGÈLE.»

La fille du pirate · 第 116 / 127 题