Arrivée à son domicile, Angèle relut la lettre d'Alphonse, et,
s'approchant ensuite d'un pupitre en palissandre, cadeau de M. Jobinet,
commença une réponse. Mais à peine les premières lignes étaient-elles
écrites, que la jeune fille, mécontente sans doute d'elle-même, déchira
le papier qui les renfermait. Une seconde tentative épistolaire eut le
même sort, la troisième fut plus heureuse, car après vingt minutas de
travail, notre héroïne déposa la plume d'un air satisfait et parcourut
des yeux sa missive.
Elle était ainsi conçue:
«Montréal...
»Je vous remercie bien de votre lettre, monsieur; la nouvelle que
votre santé est bonne m'a fait grand plaisir, car je craignais que tant
d'émotions diverses, supportées en si peu de jours, jointes aux fatigues
d'un long voyage n'eussent altéré votre constitution. Grâces à Dieu, il
n'en est rien; ma sainte patronne a exaucé les voeux que je n'ai cessé
de faire pour vous; je la prierai encore afin qu'elle vous continue sa
protection. C'est si bon de prier, quand l'on est inquiète ou chagrine!
Moi, voyez-vous, monsieur, je suis une pauvre fille, toute simple, et
je vous avouerai franchement que je ne comprends rien à toutes vos
subtilités philosophiques, plus propres à mon sens à obscurcir le
jugement qu'à l'éclairer. Sans doute, il ne serait pas seyant que je
me permisse de vous donner un conseil; vous avez tant appris dans les
livres que vous ririez de mon ignorance, si elle prétendait indiquer une
direction à votre savoir, mais il me semble, monsieur, que vous cherchez
à débrouiller des énigmes trop au-dessus de notre faible entendement.
»Pourquoi donc doutez-vous? et de quoi doutez-vous?
»La Providence ne vous a-t-elle pas montré assez qu'elle prêtait son
appui à ceux qui souffrent injustement? Enfin, serait-il croyable
que, sans l'aide de notre divin Sauveur, vous eussiez échappé à tant
d'ennemis conjurés pour votre perte? Non, cela ne peut être. Un aveugle
ne nierait pas des faits aussi palpables; conséquemment vous, qui
avez l'intelligence pour vous illuminer, la raison pour guider vos
appréciations, vous ne devez pas discuter semblable évidence. Du
moins, c'est de cette façon que je comprends les choses. Au cas où vous
croiriez que je suis dans l'erreur, ne tentez pas de me désabuser; vous
n'y parviendriez pas. Je souhaiterais sincèrement que vous eussiez la
foi qui m'anime, car vous seriez heureux dans vos malheurs, monsieur,
oui, bien heureux!
»Ne voilà-t-il pas que je tombe dans le même travers que vous? Pourtant,
de ma part, ce travers est doublement excusable. N'avez-vous point
provoqué et ne suis-je pas tenue par mes principes mêmes et ma foi à
condamner, par conséquent, à combattre ce qui motive vos tristes
incertitudes?
»Mais je ne veux point, cependant, prolonger une discussion qui répugne
à mon caractère, et dans laquelle vous obtiendriez encore l'avantage sur
moi.
»Maintenant, vous ne serez peut-être pas fâché de recevoir quelques
nouvelles de votre famille et du pays. J'en sais qui ne manqueront pas,
sans doute, de vous intéresser.
»D'abord, si vous avez conçu quelques inquiétudes sur la santé de votre
bonne mère et de vos frères et soeurs, rassurez-vous, monsieur, je suis
à même de vous dire qu'ils se portent tous bien et prient, chaque soir
et matin, le Tout-Puissant de veiller à votre bonheur sur cette terre.
Votre mère, monsieur, a fait écrire, à mon père adoptif... Si vous
saviez combien elle témoigne de sollicitude pour tout ce qui vous
concerne! Pauvre femme affligée, vous avez bien raison de l'aimer! Ça
doit être si bon d'aimer sa mère! celle qui nous a donné le jour,
qui nous a inculqué sa propre vie, son âme, dans le lait dont elle
nourrissait nos jeunes ans!
»Quel plaisir, dites, de prouver sa reconnaissance à celle qui s'est
tant et si souvent sacrifiée pour nous! Oh! il me semble que je n'aurais
pas assez de jours pour m'acquitter, vis-à-vis de ma mère clés la dette
originelle que j'ai contractée en venant au monde!
»Une mère! il faut n'avoir jamais connu la sienne propre, pour savoir ce
qu'il y a de douceur ou d'amertume indicible dans ces mots: Une mère!
»Ah! monsieur, vous paraissez aimer tendrement, passionnément votre
mère; mais aimez-la encore davantage, car cet amour est le plus sacré
des devoirs, la plus inexprimable des jouissances, le plus beau des
amours.
»Aimer sa mère! que cela doit être délicieux! ciel! il me semble que
j'expirerais de contentement si j'embrassais, si je voyais ma mère!
»N'est-ce pas, monsieur, qu'il n'y a point ici-bas, d'affection plus
charmante, plus grande que celle d'une, mère? une mère pour laquelle on
n'a point de secrets: une mère qui nous connaît mieux que nous-mêmes,
qui sait et nos qualités et nos défauts; qui, après nous avoir gratifiés
de la vie physique, s'occupe à nous insuffler la vie morale; qui lit
dans nos pensées, étouffe le germe des mauvaises, féconde la semence des
bonnes! une mère!
»Ah! monsieur, il leur est défendu de jamais se plaindre à ceux qui ont
une mère. Qu'est-ce que la souffrance, qu'est-ce que l'exil, qu'est-ce
que toutes ces petites misères qui escortent notre court passage sur
cette planète, quand nous avons une mère près de nous ou que nous
espérons retrouver un jour!
»Notre Seigneur et Sauveur du monde, Jésus, n'était-il pas soutenu par
la présence de sa mère, la bonne et sainte Marie, en montant la Croix au
calvaire de ses tortures?
»Et puis, quand au penser de sa mère on peut joindre celui d'un
père!--Seuls, les orphelins comprennent combien est dure la privation de
ces êtres sacrés!
»Aux orphelins toutes les tristesses, tous les dégoûts, toutes les
insultes, tous les déboires! à eux le droit de gémir et d'envisager
la mort comme un bienfait: à eux les plaintes dérobées, les larmes
secrètes, les désespoirs étouffés!
»Il y a encore une classe de malheureux plus désolés que les
orphelins!...
»A mon tour, monsieur, de faire appel à votre indulgence. Je m'oublie
dans mon égoïsme, au lieu de vous raconter les choses capables de vous
intéresser.
»Vous souvenez-vous de ces gens qui nous ont arrêtés sur la lisière du
bois, quand nous allions chez notre excellent ami, monsieur Jobinet?
eh bien, il paraîtrait que ces scélérats attendaient là un citoyen
très-respectable de notre ville, qu'ils l'ont assassine et dépouillé
d'une grosse somme d'or. Leur procès est commencé. Aujourd'hui, on dit
qu'il y aura de curieuses révélations de la part d'un Irlandais, un
nommé Mike, celui, si je ne me trompe pas, qui s'est évadé de prison
avec vous. Je me souviens de la figure de ce bandit, et je frémis rien
qu'en songeant à ce type ignoble de dégradation.
ȃgorger son semblable pour quelques louis! est-ce bien possible! se
vouer à un horrible supplice, et se damner éternellement! Mon Dieu! tout
cela m'étonne si fort que j'ai peine à y croire.
»M. Bourgeot,--l'homme assassiné,--a un beau-fils. Penseriez-vous que
Jacques, c'est le nom de son fils,--a dit que la mort de son père était
méritée? Mais qu'est-ce donc que le monde! je n'aurais jamais cru à cela
si je ne l'avais entendu de mes propres oreilles, oui, monsieur, devant
moi, le fils a dit en pariant de son beau-père:
»--Bast, après tout, il était assez vieux pour faire un mort!
»Oh! mais c'est épouvantable; je n'en reviens pas. Moi qui détestais
déjà ce Jacques Bourgeot, je vous demanda un peu si, depuis, je l'ai
pris en amitié!
»Ma lettre est déjà bien trop longue, il est temps que je termine. Bon
courage donc, monsieur. Espérons que votre mauvaise étoile s'éclipsera
pour faire, de nouveau, place à la bonne, et qu'un jour vous serez rendu
à vos parents et à ceux qui vous aiment.
»En attendant, croyez-moi,
»Monsieur,
»Votre servante,
»ANGÈLE.»