--Pas étranger à moi, reprit-elle ensuite. Quel rapport! Qui a pu vous
suggérer une semblable conjecture?
--Ah! voilà! je l'ignore moi-même. Ça m'est venu un jour dans la
cervelle, puis ça y est revenu un autre jour, puis un autre, et malgré
tous mes efforts pour me débarrasser de cette imagination, elle est
toujours là qui me tient en souci. Mais, continua-t-il en se frappant le
front, j'ai eu tort de te parler de ça, puisque ça ne sert de rien. Il
y a plus de seize ans que cette histoire est arrivée; et maintenant
qu'aucun indice n'a justifié mes présomptions, il aurait mieux valu me
taire que de mettre, par mon bavardage, ton esprit à la torture.
--Seize ans, hélas! ce n'est que trop réel, murmura Angèle. Jamais je ne
déchirerai le voile qui couvre ma naissance; il faut renoncer aux joies
de ce monde.
--Renoncer aux joies de ce monde! Qu'est-ce que j'entends, dit Pierre
stupéfait. Tu déraisonnes, petite. Quoi! toi qu'on a surnommée la jolie
fille du faubourg Québec; toi qui as reçu une éducation comme pas une
des demoiselles les plus huppées, toi que chacun envie, toi qui
pourrais, si tu voulais, ne rien faire du matin au soir, et qui
hériteras, quelque beau matin, de dix mille écus, que nous t'avons
amassés, ma mère et moi, toi, chère enfant, tu crois au malheur, parce
que....
--Oh! je me souviens de toutes vos bontés pour moi, Pierre, dit Angèle
en sanglotant,--le dévouement de toute ma vie ne suffirait pas pour
payer la dette de reconnaissance...
--Chut! assez causé, interrompit le charretier en lui fermant la bouche
sous un baiser. Allons, séchez-moi ces beaux yeux, mademoiselle la
méchante; nous dînerons, et après, pour te distraire, je te mènerai
faire un tour de promenade à la Longue-Pointe, dans la nouvelle calèche
que j'ai achetée pour toi, mauvaise fille.
--Non, dit Angèle, je ne puis y aller; des travaux pressants...
--Encore ton travail! qu'as-tu besoin de travailler, je te demande un
peu! Tant pis, pour cette fois, je ne te lâche pas. L'ouvrage se fera
comme il voudra.
--Pardon, mon ami; c'est impossible.
--Pas plus impossible que de te prendre par le bras et de te conduire
comme ça.
Joignant le geste à la parole, Pierre entraîna sa fille adoptive dans la
salle.
--Un couvert de plus, la bonne femme, dit-il en entrant, l'enfant va
manger la soupe avec nous.
--Non, ma mère, dit Angèle en arrêtant madame Morlaix; excusez-moi, je
n'ai pas faim.
--Bast! l'appétit vient en mangeant.
--En vérité, je ne saurais. Laissez, j'ai besoin de retourner chez moi.
--Es-tu malade?
--Non, répartit-elle avec un sourire forcé.
Après quelques nouvelles instances des braves gens qui l'avaient
recueillie, Angèle put regagner son domicile.
Tandis qu'elle descendait la rue des Voltigeurs, Pierre la suivit du
regard en marmottant:
--Ou je me trompe fort, ou la petite n'est pas dans son assiette
ordinaire. Faudra que je la surveille.