Qu'est-ce que l'amour? Qui pourra me dire ce que c'est que l'amour?
Depuis l'origine des choses, on s'est efforcé de définir ce sentiment
qui embrase deux êtres de sexes différents d'une flamme souvent
inextinguible: L'amour, s'écrient les philosophes cosmogoniques, est le
principe de tout: l'amour, affirment les réformateurs, sera la base des
sociétés futures; l'amour, chante le poète, c'est le bleu de l'éther;
l'amour, prononce l'artiste, c'est l'idéal du beau; l'amour, écrit le
psychologiste, c'est de l'égoïsme à deux. Voilà bien des solutions!
Laquelle est la vraie, laquelle est la meilleure? Vous hésitez!
Hélas! vous avez raison, car lorsque vous avez interrogé philosophe
cosmogonique, réformateur, poète, artiste, psychologiste, vous
ressemblez à l'Astrologue de Lafontaine. En voulant étudier les astres,
vous vous êtes jeté dans un puits. L'amour est donc un phénomène
indéfinissable. Nous l'appelons phénomène, parce que les étrangetés les
plus incroyables, les accouplements les plus disparates, les contrastes
les plus choquants, les anomalies les plus révoltantes, naissent
de l'amour beaucoup plus souvent que le simple, le naturel et le
vraisemblable. C'est surtout en amour que l'observation de Napoléon est
juste: On devrait rayer le mot--impossible--du dictionnaire. Pas un de
nous qui ne marche en ce monde guidé par le phare de l'amour. Le Szaffle
d'Eugène Sue est un monstre. L'homme, engendré par l'amour, vit par
et pour l'attraction qui lui donna l'être. C'est là le signe de sa
faiblesse, son péché originel. A la nourrice ses premières affections, à
la famille son attachement, ensuite à la femme sa tendresse, aux enfants
plus tard ses caprices. Fiers, intraitables, cuirassés de dédain,
de morgue, d'indépendance pour les indifférents, nous sommes doux,
flexibles, timides, esclaves pour ceux que nous aimons. Hercule
et Omphale, David et Bethzabée, Samson et Dalila, Holopherne et
Judith:--les exemples abondent dans l'histoire ancienne; ils fourmillent
dans l'histoire contemporaine. Et qu'on n'imagine pas que cette
servitude soit volontaire; non, l'homme fort répugne à s'humilier même
devant ceux qu'il aime; mais ses intérêts commandent cette soumission,
et il plie respectueusement. Ses intérêts, disons-nous, car, abstraction
faite des passions, l'homme sent la nécessité de ménager ceux qu'il
aime, et il les ménage, moins à cause des qualités qu'il reconnaît en
eux, qu'à cause du profit qu'il tirera de ces qualités.--L'amour égalise
les rangs; c'est le grand niveleur chargé de transformer insensiblement
la société, et d'entretenir cette sève de perfectibilité dont Dieu a
déposé quelques gouttes au fond de notre âme, desséchée par le souffle
de l'infortune. L'amour, proprement dit, celui qui enflamme à la fois
un homme et une femme, cet amour est le plus énergique de tous. Son
contrôle sur nous est omnipotent; et nos efforts pour le repousser,
quand il nous enchaîne, ces efforts n'ont, la plupart du temps, d'autre
résultat que de river plus solidement les fers dont nous voudrions nous
débarrasser. Fruit d'un regard, d'une parole, d'un frôlement de robe, du
récit d'une aventure, d'un son, d'un rien, l'amour tombe le plus souvent
à l'improviste sur le coeur. Parfois l'explosion est soudaine, parfois
elle se fait attendre; mais dans ce cas le feu couve, brûle sourdement
et finit par éclater avec une violence d'autant plus grande qu'il est
resté davantage invisible. Alors, comme auparavant, il fait aliment
et combustible de tout ce qui devrait l'étouffer. Les obstacles, les
déceptions, les rebuffades, les mépris l'attisent, l'espérance le
nourrit, l'idéal le grandit, la réalité l'étouffe. On a répété à satiété
que le mariage était l'éteignoir de l'amour, ajoutons--ce que plus d'un
penseur a dit ou écrit avant nous--que la possession de l'objet aimé
est le cénotaphe de l'amour; et nous pourrons--à l'instar de maints
confrères--nous vanter d'avoir commis bon nombre de lignes sans utilité
pour la science, quoique non sans utilité pour les marchands de papier,
ce qui prouve qu'en métaphysique comme en physique, il n'y a rien
d'inutile ici-bas; Amen!