XIX

Qu'est-ce que l'amour? Qui pourra me dire ce que c'est que l'amour?

Depuis l'origine des choses, on s'est efforcé de définir ce sentiment

qui embrase deux êtres de sexes différents d'une flamme souvent

inextinguible: L'amour, s'écrient les philosophes cosmogoniques, est le

principe de tout: l'amour, affirment les réformateurs, sera la base des

sociétés futures; l'amour, chante le poète, c'est le bleu de l'éther;

l'amour, prononce l'artiste, c'est l'idéal du beau; l'amour, écrit le

psychologiste, c'est de l'égoïsme à deux. Voilà bien des solutions!

Laquelle est la vraie, laquelle est la meilleure? Vous hésitez!

Hélas! vous avez raison, car lorsque vous avez interrogé philosophe

cosmogonique, réformateur, poète, artiste, psychologiste, vous

ressemblez à l'Astrologue de Lafontaine. En voulant étudier les astres,

vous vous êtes jeté dans un puits. L'amour est donc un phénomène

indéfinissable. Nous l'appelons phénomène, parce que les étrangetés les

plus incroyables, les accouplements les plus disparates, les contrastes

les plus choquants, les anomalies les plus révoltantes, naissent

de l'amour beaucoup plus souvent que le simple, le naturel et le

vraisemblable. C'est surtout en amour que l'observation de Napoléon est

juste: On devrait rayer le mot--impossible--du dictionnaire. Pas un de

nous qui ne marche en ce monde guidé par le phare de l'amour. Le Szaffle

d'Eugène Sue est un monstre. L'homme, engendré par l'amour, vit par

et pour l'attraction qui lui donna l'être. C'est là le signe de sa

faiblesse, son péché originel. A la nourrice ses premières affections, à

la famille son attachement, ensuite à la femme sa tendresse, aux enfants

plus tard ses caprices. Fiers, intraitables, cuirassés de dédain,

de morgue, d'indépendance pour les indifférents, nous sommes doux,

flexibles, timides, esclaves pour ceux que nous aimons. Hercule

et Omphale, David et Bethzabée, Samson et Dalila, Holopherne et

Judith:--les exemples abondent dans l'histoire ancienne; ils fourmillent

dans l'histoire contemporaine. Et qu'on n'imagine pas que cette

servitude soit volontaire; non, l'homme fort répugne à s'humilier même

devant ceux qu'il aime; mais ses intérêts commandent cette soumission,

et il plie respectueusement. Ses intérêts, disons-nous, car, abstraction

faite des passions, l'homme sent la nécessité de ménager ceux qu'il

aime, et il les ménage, moins à cause des qualités qu'il reconnaît en

eux, qu'à cause du profit qu'il tirera de ces qualités.--L'amour égalise

les rangs; c'est le grand niveleur chargé de transformer insensiblement

la société, et d'entretenir cette sève de perfectibilité dont Dieu a

déposé quelques gouttes au fond de notre âme, desséchée par le souffle

de l'infortune. L'amour, proprement dit, celui qui enflamme à la fois

un homme et une femme, cet amour est le plus énergique de tous. Son

contrôle sur nous est omnipotent; et nos efforts pour le repousser,

quand il nous enchaîne, ces efforts n'ont, la plupart du temps, d'autre

résultat que de river plus solidement les fers dont nous voudrions nous

débarrasser. Fruit d'un regard, d'une parole, d'un frôlement de robe, du

récit d'une aventure, d'un son, d'un rien, l'amour tombe le plus souvent

à l'improviste sur le coeur. Parfois l'explosion est soudaine, parfois

elle se fait attendre; mais dans ce cas le feu couve, brûle sourdement

et finit par éclater avec une violence d'autant plus grande qu'il est

resté davantage invisible. Alors, comme auparavant, il fait aliment

et combustible de tout ce qui devrait l'étouffer. Les obstacles, les

déceptions, les rebuffades, les mépris l'attisent, l'espérance le

nourrit, l'idéal le grandit, la réalité l'étouffe. On a répété à satiété

que le mariage était l'éteignoir de l'amour, ajoutons--ce que plus d'un

penseur a dit ou écrit avant nous--que la possession de l'objet aimé

est le cénotaphe de l'amour; et nous pourrons--à l'instar de maints

confrères--nous vanter d'avoir commis bon nombre de lignes sans utilité

pour la science, quoique non sans utilité pour les marchands de papier,

ce qui prouve qu'en métaphysique comme en physique, il n'y a rien

d'inutile ici-bas; Amen!

La fille du pirate · 第 33 / 127 题