13 décembre 1905.

«Une chose est à craindre: c’est que l’islamisme soit le premier à

gagner à la soumission des Touareg à la France. Grâce à Dieu, Hoggar et

Taitoq ne sont guère musulmans que de nom; leur ignorance est aussi

grande en religion qu’en tout, et leur indifférence est grande aussi.

Mais voici que ce pays, autrefois peu sûr, d’accès difficile, est devenu

plein de sécurité pour les voyageurs et commerçants; aussi les

commerçants de Tidikelt vont-ils affluer de plus en plus, y vendant des

cotonnades et des dattes, y achetant chameaux, moutons, etc... Ces

commerçants sont presque tous des marabouts, des hommes appartenant à

une tribu maraboutique du Tidikelt, les Ahl Azzi; avec eux, entrera

nécessairement un renouveau de ferveur musulmane: tous ces gens à

chapelets, faisant très ostensiblement prières et jeûnes et disant bien

haut qu’ils sont marabouts pour se faire mieux recevoir, auront une

mauvaise influence. Ils pillent d’ailleurs les Touareg et leur vendent

les marchandises un prix exorbitant. Combien il serait désirable que de

bons chrétiens, ou au moins de braves gens non musulmans, fissent ce

commerce et prissent cette place! ce serait bien facile. Mais où sont

ces âmes?... Vendre de la cretonne et de la cotonnade bleue, à des prix

raisonnables, voilà un moyen bien simple de faire venir tout le monde à

soi, de trouver toutes les portes ouvertes, de rompre toutes les

glaces... Qu’avec cela, celui qui vend soit une bonne âme, la bonne

impression sera faite, on aura des amis dans tout le pays, et ce sera le

commencement...

«Si, à défaut de mieux, vous pouviez trouver quelques bonnes âmes prêtes

à faire ce commerce, se dévouant obscurément pour l’amour de Dieu, quel

grand bien!... D’honnêtes petits commerçants français seraient

accueillis avec bonheur par les autorités qui rougissent de leurs

compatriotes établis dans le Sud; aucun Français ne vient s’établir aux

oasis, si ce n’est pour être marchand d’alcool; c’est une honte.

«Il faudrait des chrétiens comme Priscille et Aquila, faisant le bien en

silence, en menant la vie de pauvres marchands; en relations avec tous,

ils se feraient estimer et aimer de tous, et feraient du bien à tous...

Si vous pouviez nous envoyer quelques petits marchands de ce genre! ils

gagneraient leur vie sans peine...

«Je me recommande bien à vos prières: je pourrais faire beaucoup de bien

si j’étais ce que je dois, mais je suis bien loin de l’être. Le peu de

bien que je fais montre mon peu de fidélité...

A M. l’Abbé Caron,

Hoggar, 8 avril 1906.

«Mon œuvre n’est ici, hélas! qu’une œuvre de préparation, de premier

défrichement; c’est d’abord de mettre au milieu d’eux Jésus, Jésus dans

le T.-S. Sacrement, Jésus descendant chaque jour dans le Saint

Sacrifice; c’est de mettre aussi, au milieu d’eux, une prière, la prière

de l’Église, si misérable que soit celui qui l’offre... C’est ensuite de

montrer à ces ignorants que les chrétiens ne sont pas ce qu’ils

supposent: que nous croyons, aimons, espérons: c’est enfin de mettre les

âmes en confiance, en amitié, de les apprivoiser, de s’en faire si

possible des amis... afin qu’après ce premier défrichement, d’autres

puissent faire plus de bien à ces pauvres âmes.

A M. l’Abbé Caron,

Tamanrasset, 9 juin 1908.

«Le coin du Sahara que je suis seul à défricher a deux mille kilomètres

du Nord au Sud, et mille de l’Est à l’Ouest, avec 100.000 musulmans

dispersés dans cet espace, sans un chrétien, si ce n’est les militaires

français de tous grades; ces derniers sont peu nombreux: quatre-vingts

ou cent disséminés dans cette étendue: car, dans les troupes

sahariennes, les cadres seuls sont français, les soldats sont indigènes.

Je n’ai pas fait une conversion sérieuse depuis sept ans que je suis là:

deux baptêmes, mais Dieu sait ce que sont et seront les âmes baptisées:

un tout petit enfant, que les Pères Blancs élèvent,--Dieu sait comment

il tournera,--et une pauvre vieille aveugle: qu’y a-t-il dans sa pauvre

tête, et dans quelle mesure sa conversion est-elle réelle? Comme

conversion sérieuse, c’est zéro; et je dirai quelque chose de plus

triste: c’est que, plus je vais, plus je crois qu’il n’y a pas lieu de

chercher à faire des conversions isolées (sauf les cas particuliers)

pour le moment, la masse étant de niveau trop bas, l’attachement à la

foi musulmane étant trop fort, l’état intellectuel des indigènes leur

rendant bien difficile, présentement, de reconnaître la fausseté de leur

religion et la vérité de la nôtre... _Sauf cas exceptionnel_, on

n’aurait, en cherchant maintenant des conversions isolées, que des

conversions intéressées et seulement apparentes, ce qui est la pire des

choses. Vis-à-vis des musulmans qui sont des _demi-barbares_, la voie

n’est pas la même qu’avec des idolâtres, des fétichistes, des gens tout

à fait sauvages, des _barbares_ ayant une religion tout à fait

inférieure, ni qu’avec des _civilisés_. Aux _civilisés_, on peut

proposer directement la foi catholique, ils sont aptes à comprendre les

motifs de crédibilité, et à en reconnaître la vérité; aux tout à fait

_barbares_ de même, parce que leurs superstitions sont si inférieures

qu’on leur fait assez facilement comprendre la supériorité de la

religion d’un seul Dieu... Il semble qu’avec les musulmans, la voie soit

de les civiliser d’abord, de les instruire d’abord, d’en faire des gens

semblables à nous; ceci fait, leur conversion sera chose presque faite

elle aussi, car l’islamisme ne tient pas devant l’instruction;

l’histoire et la philosophie en font justice sans discussion: il tombe

comme la nuit devant le jour. L’œuvre à faire ici, comme avec tous les

musulmans, est donc une œuvre d’élévation morale: les élever moralement

et intellectuellement par tous les moyens; se rapprocher d’eux, prendre

contact avec eux, lier amitié avec eux; faire tomber, par les relations

journalières et amicales, leurs préventions contre nous, par la

conversation et l’exemple de notre vie, modifier leurs idées; procurer

l’instruction proprement dite; faire enfin l’éducation entière de ces

âmes: leur enseigner, au moyen d’écoles et de collèges, ce qui s’apprend

dans les écoles et collèges; leur enseigner, par un contact journalier,

étroit, ce qu’on apprend dans la famille; se faire leur famille... Ce

résultat obtenu, leurs idées seront infiniment modifiées, leurs mœurs

améliorées par là même, et le passage à l’Évangile se fera facilement.

Sans doute, Dieu peut tout; Il peut, par Sa grâce, convertir les

musulmans, et qui Il veut, en un instant; mais jusqu’ici Il n’a pas

voulu le faire; il semble même que ce ne soit pas dans Ses desseins

d’accorder cette conversion à la seule sainteté, car, s’Il la réserve à

la sainteté, comment saint François d’Assise ne l’a-t-il pas obtenue?

Reste à employer les moyens qui semblent les plus raisonnables, tout en

se sanctifiant le plus possible, et en se souvenant qu’on fait du bien

dans la mesure où on est bon. Ces moyens, lents et ingrats, avec des

peuples qui nous repoussent, nous méprisent, ne nous appellent que «les

sauvages», et les «payens», sont si éloignés de nous de mœurs, de

langue, de tant de manières; ces moyens lents et ingrats sont

l’éducation par le contact et l’instruction. Surtout, il ne faut pas se

décourager devant la difficulté mais se dire que plus l’œuvre est

difficile, lente et ingrate, plus il faut se mettre en grande hâte à

l’ouvrage, et faire de grands efforts; le mot de saint Jean de la Croix

«il ne faut pas mesurer les travaux sur notre faiblesse, mais nos

efforts sur nos travaux», doit être sans cesse devant nos yeux.

Que faire, seul devant cette tâche? Par vocation, je dois avoir une vie

cachée, solitaire, et non une vie de parole et de voyages. D’autre part,

les âmes de ces contrées pour lesquelles je suis seul, demandent, tant

qu’il n’y aura pas d’autres ouvriers, certains voyages. Je tâche de

concilier les deux choses: j’ai deux ermitages, à 1.500 kilomètres l’un

de l’autre. Je passe trois mois dans celui du Nord, six mois dans celui

du sud, trois mois à aller et venir chaque année. Quand je suis dans un

des ermitages, j’y vis cloîtré, tâchant de m’y faire une vie de travail

et de prière, une vie de Nazareth. En route, je pense à la fuite en

Égypte et aux voyages annuels de la Sainte Famille à Jérusalem... Dans

mes ermitages comme en route, je tâche de prendre contact, autant que

possible, avec les indigènes, leur rendant de petits services, causant

avec eux, les amusant même comme des enfants, par des images ou des

contes, tâchant de commencer un peu cette partie de l’éducation qui se

fait dans la famille. Dans l’ermitage, c’est la vie cloîtrée, mais comme

elle l’est pour le frère portier, chargé de recevoir les personnes et de

leur faire du bien, si possible... Mais en somme, cela n’est rien, à

côté de ce qu’il faudrait faire: il faudrait non un ouvrier, mais une

centaine, avec des ouvrières, et non seulement des ermites, mais aussi

et surtout des apôtres, allant et venant, prenant le contact, et aussi

instruisant.

Ce peuple touareg est très particulièrement intéressant, parce que,

musulman de nom seulement, peu fervent, il est très près de nous par ses

mœurs, sa vivacité d’intelligence, et sa facilité à s’ouvrir.

Malheureusement, il est loin de nous par son extrême ignorance, ses

préventions et son peu de goût pour l’instruction... Il faut travailler

et prier le Père de famille d’envoyer des ouvriers dans son champ.

Au même,

Écrits spirituels de Charles de Foucauld · 第 134 / 139 题