Julie porta la clef à son frère. «Vous faites bien, lui dit-il

froidement. Rien ici ne peut vous appartenir»; et dès le lendemain,

après lui avoir dérobé la cassette, sans songer à son sort ni à son

avenir, il lui envoya par un laquais l'ordre de quitter le château. Sans

se plaindre, sans rien réclamer et certaine d'un accueil empressé, elle

reprit sa place au foyer de Claude Lespinasse. Peu de temps après, elle

entra comme gouvernante chez une parente de sa mère, belle-soeur de Mme

du Deffant. Mme du Deffant vint passer quelques mois chez son frère;

elle remarqua cette jeune fille plutôt laide que jolie, intelligente

et fière, mûrie par le malheur et sachant opposer à des humiliations

continuelles une inaltérable patience et une dignité impassible. Mme

du Deffant, émue et charmée, lui proposa près d'elle la situation de

demoiselle de compagnie, en y mettant la condition bien inutile de ne

jamais inquiéter par la revendication de ses droits une famille dont

elle était l'amie.

Tout alla bien pendant plusieurs années. Jeune, spirituelle, gracieuse

sans être belle, Mlle de Lespinasse faisait honneur à sa protectrice,

qui, fière de ses succès, aimait à la produire et à se parer d'elle.

Dans cette maison où l'esprit était roi, la charmante causeuse, traitée

en princesse, devait avoir le désir de régner. Le salon de Mme du

Deffant devenait celui de Mlle de Lespinasse. La maîtresse de la maison

se levait tard; avant cinq heures sa porte était fermée. Mlle de

Lespinasse ouvrait la sienne, oubliant que c'était la même. Ses

admirateurs venaient raconter les nouvelles et discuter les questions du

jour. Quelquefois même, des visiteurs d'importance, satisfaits d'avoir

vu Mlle de Lespinasse, sans attendre l'heure fixée par Mme du Deffant,

allaient porter dans d'autres salons les anecdotes et les bons mots

recueillis chez elle en son absence. Quoi qu'aient pu dire les amis trop

prévenus et quel qu'ait été l'emportement trop vif de Mme du Deffant,

il y avait indélicatesse et trahison. Mlle de Lespinasse, loin de se

montrer repentante, le prit de très haut et, rompant sans retour avec

sa bienfaitrice qui la chassait, accepta l'aide de ses amis. Chacun

s'inscrivit suivant ses moyens. Mme Geoffrin fit don de 3 000 livres

de rente viagère; Mme de Luxembourg se chargea du mobilier, et les

admirateurs de Mlle de Lespinasse lui assurèrent avec une modeste

aisance le moyen de les recevoir encore.

La colère de Mme du Deffant fut terrible. Il fallut choisir entre les

deux salons: d'Alembert n'hésita pas. Blâmant avec colère la vieille

amie, qu'il ne revit plus, il prit parti pour Mlle de Lespinasse.

Mme du Deffant l'aimait quoi qu'il pût faire ou dire. Quinze ans après,

la mort de Mlle de Lespinasse ne lui arracha qu'une seule exclamation:

«Si elle était morte quinze ans plus tôt, j'aurais conservé d'Alembert».

On a beaucoup écrit et beaucoup rapproché de dates à l'occasion de

d'Alembert et de Mlle de Lespinasse. Le récit accepté ne paraît pas

exact.

Moins d'une année après avoir quitté Mme du Deffant, Mlle de Lespinasse

partageait avec d'Alembert son appartement de la rue Bellechasse.

D'Alembert avait dû quitter la rue Michel-Lecomte par ordre de son

médecin, le même sans doute qui, douze ans plus tard, ordonnait à M.

de Mora, au nom de sa santé menacée à Madrid par l'air natal, de se

rapprocher de la rue Bellechasse.

En réalité, Mlle de Lespinasse, quand elle quitta Mme du Deffant, était

depuis plusieurs années la maîtresse de d'Alembert. Le géomètre savait

compter. Lorsqu'en 1776 il perdit son amie, son désespoir s'exhala dans

des pages qu'il n'a pas détruites. Depuis huit ans au moins--elle lui en

a légué la preuve--il n'était plus le premier objet de son coeur. «Qui

peut me répondre, s'écrie-t-il après cette affligeante lecture, que

pendant les huit ou dix autres années que je me suis cru tant aimé, vous

n'avez pas trompé ma tendresse!»

Il est impossible d'en douter. D'Alembert, au moment où il repoussait

sans hésitation les offres brillantes de Frédéric, avait acquis déjà le

droit de considérer comme une trahison la tendresse de Julie pour un

autre.

Une lettre à Voltaire datée de 1760 nous apprend que d'Alembert et Mme

du Deffant s'étaient brouillés déjà. Il écrivait à Voltaire seize ans

avant la mort de son amie, au début par conséquent de leur intimité:

«A propos, vraiment, j'oubliais de vous dire que je suis raccommodé

vaille que vaille avec Mme du Deffant.»

Le seul personnage important pour d'Alembert--nous le savons

aujourd'hui--était alors Mlle de Lespinasse; elle demeurait chez Mme du

Deffant; quand d'Alembert qui s'était éloigné y retourne, c'est elle

évidemment qui le ramène.

Lors donc que Mme du Deffant s'écria: «Sans elle, j'aurais conservé

d'Alembert», il y a lieu de croire qu'elle se faisait illusion.

Mme du Deffant n'était aveugle que des yeux; elle avait deviné la

passion de d'Alembert, sans doute aussi elle la savait partagée; ces

faiblesses, pour elle, étaient choses toutes simples. C'est par elle

que Voltaire en fut instruit; une de ses lettres y fait allusion.

D'Alembert, sans rien avouer, lui répond:

«Si vous êtes amoureux, dites-vous, restez à Paris. A propos de quoi me

supposez-vous l'amour en tête? Je n'ai pas ce bonheur ou ce malheur-là.

J'imagine bien qui peut vous avoir écrit cette impertinence et à propos

de quoi; mais il vaut mieux qu'on vous écrive que je suis amoureux

que si l'on vous écrivait des faussetés plus atroces dont on est bien

capable. On n'a voulu que me rendre ridicule.»

L'influence de Mlle de Lespinasse sur d'Alembert à partir de leur

réunion a été de tous les instants. Il aimait à l'associer à ses

travaux; dérobant à peine quelques heures pour la géométrie, son

ancienne maîtresse, il ne se plaisait plus qu'à des oeuvres légères,

auxquelles son amie prenait part. La main de Mlle de Lespinasse dans ses

manuscrits--on pourrait dire dans leurs manuscrits--est sans cesse mêlés

à la sienne; plus d'une page signée par d'Alembert aurait pu l'être par

Mlle de Lespinasse: toutes sont inspirées par elle. Beaucoup de lettres

de Mlle de Lespinasse sont écrites de la main de d'Alembert. Leur vie

tranquille et libre d'ennuis semblait réunir tous les éléments de

bonheur. Des amis éminents ou illustres, des savants, des lettrés, des

beaux-esprits et des grands seigneurs admiraient chaque jour Mlle de

Lespinasse. Condorcet, Turgot, Marmontel, Suard, le comte d'Anlezy, M.

de Saint-Chamans, Morellet, Chasteluz lui adressaient, quand ils ne

pouvaient la voir, des lettres pleines d'affection et de respect.

Voltaire trouvait ses billets charmants. Elle poussait jusqu'au génie,

disait-on, le talent de diriger une réunion, en y ménageant à chacun

son rôle. Son esprit, plus remarquable par le goût que parla vivacité,

s'enivrait avec délices de celui qu'elle inspirait aux autres;

elle-même, sur toute chose, cherchait le mot juste; on lui reprochait

de le trouver trop bien; elle était un peu pédante. Parmi tant de

témoignages unanimes sur la grâce et l'esprit de sa conversation,

rapportons une seule anecdote, empruntée aux mémoires de Morellet, dans

laquelle cet amour du beau langage est fort bien mis en relief.

«Mlle de Lespinasse aimait avec passion les hommes d'esprit, et ne

négligeait rien pour les connaître et les attirer dans sa société. Elle

avait désiré vivement voir M. de Buffon. Mme Geoffrin, s'étant chargée

de lui procurer ce bonheur, avait engagé Buffon à venir passer la soirée

chez elle. Voilà Mlle de Lespinasse aux anges, se promettant bien

d'observer cet homme célèbre, et de ne rien perdre de ce qui sortirait

de sa bouche.

«La conversation ayant commencé de la part de Mlle de Lespinasse par des

compliments flatteurs et fins, comme elle savait les faire, on vient à

parler de l'art d'écrire, et quelqu'un remarque avec éloge combien M.

de Buffon avait su réunir la clarté à l'élévation du style, réunion

difficile et rare. «_Oh! diable!_» dit M. de Buffon, la tête haute, les

yeux à demi fermés et avec un air moitié niais, moitié inspiré, «_oh!

diable, quand il est question de clarifier _«_son style, c'est une autre

paire de manches._»

«A ce propos, à cette comparaison des rues, voilà Mlle de Lespinasse qui

se trouble; sa physionomie s'altère, elle se renverse sur son fauteuil,

répétant entre ses dents: _une autre paire de manches! clarifier son

style!_ Elle n'en revint pas de toute la soirée.»

Dans les lettres de Mlle de Lespinasse on a admiré l'éloquence, on

pourrait dire, comme Phèdre, les fureurs de l'amour. En y étudiant, non

sans indiscrétion, l'histoire de ses violentes passions, on a rapproché

les dates, interprété les mots--on sait qu'elle employait toujours le

mot juste--et raconté avec indulgence, mais déterminé avec précision, le

jour, l'heure et l'occasion de ses faiblesses.

Le père Quesnel l'aurait absoute. Pour résister, la force lui manquait

non moins que la grâce pour le vouloir. Elle aurait pu s'écrier comme

une amie de Mme de Lambert: «Je me sens garrottée, entraînée, ce sont

les fautes de l'amour, ce ne sont plus les miennes». Après avoir offert

son coeur à d'Alembert et s'être donnée à lui jusqu'à être effrayée de

son bonheur, envahie par une passion irrésistible, elle a aimé M. de

Mora sans mesure et plus que sa vie. Subjuguée plus tard par M. de

Guibert, qui semblait lui faire une grâce, elle a déchiré tous les

voiles de son âme dans un long cri de douleur et d'amour. Les remords

exaltaient sa tendresse pour M. de Mora, sans lui donner la force

d'avouer à d'Alembert que son coeur battait pour un autre.

Elle est morte désespérée, en associant avec tristesse et confusion dans

ses souvenirs et dans ses regrets sa tendresse exaltée pour M. de Mora

qui venait de mourir à Bordeaux, son amour pour M. de Guibert qui

s'était marié, et sa vive affection pour d'Alembert dont elle brisait le

coeur.

Il faut de l'éloquence pour expliquer tout cela. Mlle de Lespinasse en

avait beaucoup; elle n'a pas réussi à le faire aimer.

M. de Mora, fils de l'ambassadeur d'Espagne, était très beau, son coeur

était sensible, et sa fortune immense lui permettait d'être généreux

et magnifique; mais ce n'est pas par là que Mlle de Lespinasse était

accessible. Ce coeur incapable de lutter et avide d'émotions, dans

lequel d'Alembert avait pénétré pas à pas, s'ouvrit tout entier aux

premiers regards du jeune Espagnol. Elle ne put ni ne voulut lui cacher

son trouble. M. de Mora ne résista pas. Pendant une de ses absences,

d'Alembert vit arriver en dix jours vingt-deux lettres adressées à Mlle

de Lespinasse. Il ne devina rien.

M. de Mora retourna en Espagne. Julie lui écrivait chaque jour,

attendait les réponses avec une impatience fébrile et, les jours de

courrier, envoyait à la poste le bon d'Alembert pour les recevoir

quelques heures plus tôt. Le chagrin la rendait dure et blessante. Sa

tendresse pour d'Alembert se changeait en éloignement et en aversion.

Il faisait tout pour la distraire et combattre son humeur inégale

et chagrine. Il la conduisit un jour à un dîner littéraire; elle y

rencontra M. de Guibert, dont les succès ou, pour parler mieux, les

promesses attiraient alors tous les regards. Ses admirateurs sur ses

premiers essais en divers genres prédisaient en lui, tout ensemble, le

successeur de Bossuet, de Corneille et de Condé: il ne remplaça que M.

de Mora dans le coeur de Mlle de Lespinasse.

Le lendemain de sa première rencontre, Mlle de Lespinasse déjà vaincue

écrivait à Condorcet: «J'ai fait connaissance avec M. de Guibert, il

me plaît beaucoup; son âme se peint dans tout ce qu'il dit, il a de la

force, de l'élévation, il ne ressemble à personne».

Quelques jours après, dans une autre lettre à Condorcet:

«Je voudrais que vous lussiez le discours préliminaire de l'ouvrage de

M. de Guibert, je suis sûre qu'il vous ferait grand plaisir.»

Mlle de Lespinasse ajoutait: «J'ai vu M. de Guibert chez moi, il

continue à me plaire extrêmement».

Elle n'en disait rien à M. de Mora, en parlait à d'Alembert beaucoup

moins qu'à Condorcet et beaucoup plus--il est impossible d'en douter--à

M. de Guibert lui-même, qui ne s'en souciait guère. Pour Mlle de

Lespinasse, toutes les passions étaient soeurs: en s'offrant à M. de

Guibert, elle aimait M. de Mora avec une tendresse plus exaltée encore.

D'Alembert ici devrait nous occuper seul: il était impossible cependant

de ne pas raconter en parlant de lui ces trahisons qui brisèrent sa vie.

D'Alembert sans connaître toute la vérité ne pouvait l'ignorer

complètement. La dédicace de son portrait offert à Mlle de Lespinasse se

terminait par ces deux vers, à la fois tristes et doux:

Et dites quelquefois en voyant cette image,

De tous ceux que j'aimai qui m'aima comme lui?

Si elle était changée pour lui, d'Alembert ne le fut jamais pour elle.

Moins savant que son amie dans les choses du coeur, il avait joui de

son bonheur sans en être effrayé. Il croyait son amour endormi et en

attendait le réveil; c'est par les empressements de la tendresse la plus

dévouée et de la plus affectueuse bonté qu'il combattait, sans jamais

se plaindre, l'indifférence et les rebuts de cette âme troublée et

inquiète, jusqu'au jour où, épuisée d'amour et de souffrance, impatiente

surtout de tant d'indignités, elle hâta volontairement sa fin, et mourut

dans ses bras en murmurant le nom de M. de Guibert.

On n'a pas d'élégie plus touchante que le cri de douleur adressé par

d'Alembert aux mânes de Mlle de Lespinasse et trouvé plus tard dans

ses papiers: «O vous qui ne pouvez plus m'entendre, vous que j'ai

si tendrement et si constamment aimée, vous dont j'ai cru être aimé

quelques moments, vous que j'ai préférée à tout, vous qui m'eussiez tenu

lieu de tout si vous l'aviez voulu....

«Par quel motif, que je ne puis ni comprendre ni soupçonner, ce

sentiment si doux pour moi, que vous éprouviez peut-être encore dans le

dernier moment où vous m'en avez assuré, s'est-il changé tout à coup en

éloignement et en aversion?...

«Que ne vous plaigniez-vous à moi, si vous aviez à vous plaindre!...

Ou plutôt, ma chère Julie,--car je ne pouvais avoir de torts envers

vous,--aviez-vous avec moi quelque tort que j'ignorais et que j'aurais

eu tant de douceur à vous pardonner, si je l'avais su?»

La profonde blessure de d'Alembert déchira l'enveloppe de froideur et

d'insensibilité affectée qui cachait aux yeux du plus grand nombre ses

trésors de dévouement et de bonté. Le monde philosophique et lettré vit

que ce grand savant qui savait si bien rire savait pleurer aussi. Chacun

l'entoura de sympathie et d'affection. Frédéric et Voltaire surtout,

sans lutter avec sa douleur, firent pour l'adoucir de constants et

affectueux efforts. Mais la vie de d'Alembert resta décolorée et sans

but: l'hiver était venu pour son âme. La géométrie, si longtemps

négligée, lui rendait seule l'existence tolérable. Le respect et

l'admiration qui l'entourèrent jusqu'à son dernier jour pouvaient le

distraire, mais non le consoler de vieillir sans famille, sans espérance

et sans tenir à rien ici-bas. Une maladie douloureuse vint bientôt

briser sa santé constamment chancelante, et il mourut le 29 octobre

1783, à l'âge de soixante-six ans, en trouvant que la vie ne vaut pas un

regret.

Honnête homme et homme de bien, d'Alembert fut aimé et estimé de tous

ceux qui l'ont connu. Ses contemporains ont exalté à l'envi sa bonté

et sa générosité, toujours prête, sans ostentation de vertu. Admiré et

vanté jeune encore par les juges les plus illustres, il n'excita l'envie

de personne. Il s'exerça dans les genres les plus divers, et, sans avoir

produit dans tous d'immortels chefs-d'oeuvre, il fut placé par l'opinion

au premier rang des savants, des littérateurs et des philosophes. Sans

fortune, sans dignités, malgré le malheur de sa naissance et l'humble

simplicité de sa vie, il fut grand entre ses contemporains par l'étendue

de son influence. L'élévation de son caractère égala celle de son

esprit. Dans son commerce familier et intime avec les plus grands

personnages de son siècle, il sut conserver sans froideur toute la

dignité de ses manières et obtenir sans l'exiger autant de déférence

au moins qu'il en accordait; mais, quoique sensible à la gloire et aux

satisfactions de l'amour-propre, il ne cessa jamais, au milieu de ses

succès si nombreux et si constants, de chercher en vain le bonheur,

qu'il n'entrevit qu'un instant, celui d'une affection profonde, dévouée,

exclusive et, pour tout dire enfin, égale à celle dont il se sentait

capable.

CHAPITRE VIII

DEUX PORTRAITS

PORTRAIT DE D'ALEMBERT FAIT PAR LUI-MÊME,

en 1760.

M. d'Alembert n'a rien dans sa figure de remarquable, soit en bien, soit

en mal; on prétend, car il ne peut en juger lui-même, que sa physionomie

est pour l'ordinaire ironique et maligne; à la vérité, il est très

frappé du ridicule, et peut-être a quelque talent pour le saisir: ainsi

il ne serait pas étonnant que l'impression qu'il en reçoit se peignît

souvent sur son visage.

Sa conversation est très inégale, tantôt sérieuse, tantôt gaie, suivant

l'état où son âme se trouve, assez souvent décousue, mais jamais

fatigante ni pédantesque. On ne se douterait point, en le voyant, qu'il

a donné à des études profondes la plus grande partie de sa vie; la dose

d'esprit qu'il met dans la conversation n'est ni assez forte ni assez

abondante pour effrayer ou choquer l'amour-propre de personne; et ce qui

est heureux pour lui, c'est qu'il ne lui vient pas plus d'esprit qu'il

n'en montre, car il le laisserait voir, ne fût-ce que par l'impuissance

absolue où il est de se contraindre sur quoi que ce puisse être. Tout le

monde est donc à son aise avec lui sans qu'il y tâche; et on s'aperçoit

bien qu'il n'y tâche pas; ce qui fait qu'on lui en sait bon gré. Il est

d'ailleurs d'une gaieté qui va quelquefois jusqu'à l'enfance; et le

contraste de cette gaieté d'écolier avec la réputation bien ou mal

fondée qu'il a acquise dans les sciences, fait encore qu'il plaît assez

généralement, quoiqu'il soit rarement occupé de plaire: il ne cherche

qu'à s'amuser et à divertir ceux qu'il aime; les autres s'amusent par

contre-coup, sans qu'il y pense et qu'il s'en soucie.

Il dispute rarement et jamais avec aigreur: ce n'est pas qu'il ne soit,

au moins quelquefois, attaché à son avis; mais il est trop peu jaloux

de subjuguer les autres pour être fort empressé de les amener à penser

comme lui.

D'ailleurs, à l'exception des sciences exactes, il n'y a presque rien

qui lui paraisse assez clair pour ne pas laisser beaucoup de liberté aux

opinions; et sa maxime favorite est que _presque sur tout on peut dire

tout ce qu'on veut._

Le caractère principal de son esprit est la netteté et la justesse. Il a

apporté dans l'étude de la haute géométrie quelque talent et beaucoup de

facilité, ce qui lui a fait en ce genre un assez grand nom de très bonne

heure. Cette facilité lui a laissé le temps de cultiver encore les

belles-lettres avec quelque succès: son style serré, clair et précis,

ordinairement facile, sans prétention quoique châtié, quelquefois un peu

sec, mais jamais de mauvais goût, a plus d'énergie que de chaleur, plus

de justesse que d'imagination, plus de noblesse que de grâce.

Livré au travail et à la retraite jusqu'à l'âge de plus de vingt-cinq

ans, il n'est entré dans le monde que fort tard et ne s'y est jamais

beaucoup plu; jamais il n'a pu se plier à en apprendre les usages et la

langue, et peut-être même met-il une sorte de vanité assez petite à

les mépriser: il n'est cependant jamais _impoli_, parce qu'il n'est ni

grossier ni dur; mais il est quelquefois _incivil_ par inattention ou

par ignorance. Les compliments qu'on lui fait l'embarrassent parce qu'il

ne trouve jamais sous sa main les formules par lesquelles on y répond:

ses discours n'ont ni galanterie ni grâce; quand il dit des choses

obligeantes, c'est uniquement parce qu'il les pense, et que ceux à

qui il les dit lui plaisent. Aussi le fond de son caractère est une

franchise et une vérité souvent un peu brutes, mais jamais choquantes.

Impatient et colère jusqu'à la violence, tout ce qui le contrarie, tout

ce qui le blesse fait sur lui une impression vive dont il n'est pas le

maître, mais qui se dissipe en s'exprimant: au fond il est très doux,

très aisé à vivre, plus complaisant même qu'il ne le paraît, et assez

facile à gouverner, pourvu néanmoins qu'il ne s'aperçoive pas qu'on en a

l'intention, car son amour pour l'indépendance va jusqu'au fanatisme, au

point qu'il se refuse souvent à des choses qui lui seraient agréables,

lorsqu'il prévoit qu'elles pourraient être pour lui l'origine de quelque

contrainte; ce qui a fait dire avec raison à un de ses amis qu'il était

_esclave de sa liberté_.

Quelques personnes le croient méchant, parce qu'il se moque sans

scrupule des sots à prétention qui l'ennuient; mais, si c'est un mal,

c'est tout celui qu'il est capable de faire: il n'a ni le fiel ni la

patience nécessaires pour aller au delà; et il serait au désespoir de

penser que quelqu'un fût malheureux par lui, même parmi ceux qui ont

cherché le plus à lui nuire. Ce n'est pas qu'il oublie les mauvais

procédés ni les injures, mais il ne sait s'en venger qu'en refusant

constamment son amitié et sa confiance à ceux dont il a lieu de se

plaindre.

L'expérience et l'exemple des autres lui ont appris en général qu'il

faut se défier des hommes; mais son extrême franchise ne lui permet pas

de se défier d'aucun en particulier: il ne peut se persuader qu'on

le trompe; et ce défaut (car c'en est un, quoiqu'il vienne d'un bon

principe) en produit chez lui un autre plus grand, c'est d'être trop

aisément susceptible des impressions qu'on veut lui donner.

Sans famille et sans liens d'aucune espèce, abandonné de très bonne

heure à lui-même, accoutumé dès son enfance à un genre de vie obscur et

étroit, mais libre; né, par bonheur pour lui, avec quelques talents et

peu de passions, il a trouvé dans l'étude et dans sa gaieté naturelle

une ressource contre le délaissement où il était; il s'est fait une

sorte d'existence dans le monde sans le secours de qui que ce soit,

et même sans trop chercher à se la faire. Comme il ne doit rien qu'à

lui-même et à la nature, il ignore la bassesse, le manège, l'art si

nécessaire de faire sa cour pour arriver à la fortune: son mépris pour

les noms et pour les titres est si grand qu'il a eu l'imprudence de

l'afficher dans un de ses écrits; ce qui lui a fait, dans cette classe

d'hommes orgueilleux et puissants, un assez grand nombre d'ennemis, qui

voudraient le faire passer pour le plus vain de tous les hommes; mais

il n'est que fier et indépendant, plus porté d'ailleurs à s'apprécier

au-dessous qu'au-dessus de ce qu'il vaut.

Personne n'est moins jaloux des talents et des succès des autres, et

n'y applaudit plus volontiers, pourvu néanmoins qu'il n'y voie ni

charlatanerie ni présomption choquante; car alors il devient sévère,

caustique et peut-être quelquefois injuste.

Quoique sa vanité ne soit pas aussi excessive que bien des gens le

croient, elle n'est pas non plus insensible; elle est même très

sensible, au premier moment, soit à ce qui la flatte, soit à ce qui la

blesse; mais le second moment et la réflexion remettent bientôt son âme

à sa place et lui font voir les éloges avec assez d'indifférence et les

satires avec assez de mépris.

Son principe est qu'un homme de lettres qui cherche à fonder son nom sur

des monuments durables, doit être fort attentif à ce qu'il écrit, assez

à ce qu'il fait et médiocrement à ce qu'il dit. M. d'Alembert conforme

sa conduite à ce principe; il dit beaucoup de sottises, n'en écrit guère

et n'en fait point.

Personne ne porte plus loin que lui le désintéressement; mais comme il

n'a ni besoins, ni fantaisies, ces vertus lui coûtent si peu qu'on ne

doit pas l'en louer; ce sont plutôt en lui des vices de moins que des

vertus de plus.

Comme il y a très peu de personnes qu'il aime véritablement et que,

d'ailleurs, il n'est pas fort affectueux avec celles qu'il aime, ceux

qui ne le connaissent que superficiellement le croient peu capable

d'amitié: personne cependant ne s'intéresse plus vivement au bonheur ou

au malheur de ses amis; il en perd le sommeil et le repos, et il n'y a

pas de sacrifice qu'il ne soit prêt à leur faire.

D'Alembert · 第 10 / 11 段